Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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jeudi 15 février 2018

Une rencontre.

Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l’adresse donnée, il y a deux cent quarante ans, par Bassompierre. J’ai traversé le Petit-Pont, passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu’à la rue aux Ours, à main droite ; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux Ours, est la rue Bourg-l’Abbé (...) J’ai ensuite erré de porte en porte : point de lingère de vingt ans, me faisant grandes révérences ; point de jeune femme franche, désintéressée, passionnée, coiffée de nuit, n’ayant qu’une très fine chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle. Une vieille grognon, prête à rejoindre ses dents dans la tombe, m’a pensé battre avec sa béquille : c’était peut-être la tante du rendez-vous.
Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe.

Il y avait quatre ou cinq mois que, toutes les fois que je passais sur le petit pont (car en ce temps-là le Pont Neuf n’était point fait), qu’une belle femme, lingère à l’enseigne des deux Anges, me faisait de grandes révérences, et m’accompagnait de la vue autant qu’elle pouvait ; et comme j’eus pris garde à son action, je la regardais aussi, et la saluais avec plus de soin. Il advint que, lorsque j’arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur le petit pont, des qu’elle m’aperçut venir, elle se mit sur l’entrée de sa boutique, et me dit, comme je passais : « Monsieur, je suis votre servante très humble. » Je lui rendis son salut, et, me retournant de temps en temps, je vis qu’elle me suivait de la vue aussi longtemps qu’elle pouvait.
J’avais mené un de mes laquais en poste, pour le renvoyer le soir même avec des lettres pour Entragues et pour une autre dame à Fontainebleau. Je le fis lors descendre et donner son cheval au postillon pour le mener, et l'envoyai dire a cette jeune femme que, voyant la curiosité qu’elle avait de me voir et de me saluer, si elle désirait une plus particulière vue, j’offris de la voir où elle me le dirait. Elle dit a ce laquais que c’était la meilleure nouvelle que l’on lui eût su apporter, et qu’elle irait où je voudrais, pourvu que ce fut à condition de coucher entre deux draps avec moi.
J’acceptai le parti, et dis a ce laquais, s’il connaissait quelque lieu où la mener, qu’il le fit : il me dit qu’il connaissait une maquerelle, nommée Noiret, chez qui il la mènerait, et que si je voulais qu’il portât des matelas, des draps, et des couvertes de mon logis, qu’il m’y apprêterait un bon lit. Je le trouvai bon, et, le soir, j’y allai et trouvai une très belle femme, âgée de vingt ans, qui etiit coiffée de nuit, n’ayant qu’une très fine chemise sur elle, et une petite jupe de revêche verte, et des mules aux pieds, avec une peignoir sur elle. Elle me plut bien fort, et, me voulant jouer avec elle, je ne lui sus faire résoudre si je ne me mettais dans le lit avec elle, ce que je fis ; et elle s’y étant jetée en un instant, je m’y mis incontinent après, pouvant dire n’avoir jamais vu femme plus jolie, ni qui m’ait donné plus de plaisir pour une nuit : laquelle finie, je me levai et lui demandai si je ne la pourrais pas voir encore une autre fois, et que je ne partirais que dimanche, dont cette nuit la avait été celle du jeudi ou vendredi. Elle me répondit qu’elle le souhaitait plus ardemment que moi, mais qu’il lui était impossible si je ne demeurais tout dimanche, et que la nuit du dimanche au lundi elle me verrait : et comme je lui en faisais difficulté, elle me dit : « Je crois que maintenant que vous êtes las de cette nuit passée, vous avez dessein de partir dimanche ; mais quand vous vous serez reposé, et que vous songerez à moi, vous serez bien aise de demeurer un jour davantage pour me voir une nuit. »
Enfin je fus aisé à persuader, et lui dis que je lui donnerais cette journée pour la voir la nuit au même lieu. Alors elle me repartit : « Monsieur, je sais bien que je suis en un bordel infâme, où je suis venue de bon cœur pour vous voir, de qui je suis si amoureuse, que, pour jouir de vous, je crois que je vous l’eusse permis au milieu de la rue, plutôt que de m’en passer. Or une fois n’est pas coutume ; et, forcée d’une passion, on peut venir une fois dans le bordel ; mais ce serait être garce publique d’y retourner la seconde fois. Je n’ai jamais connu que mon mari, et vous, ou que je meure misérable, et n’ai pas dessein d’en connaître jamais d’autre : mais que ne ferait-on point pour une personne que l’on aime, et pour un Bassompierre ? C’est pourquoi, je suis venue au bordel ; mais ç'a été avec un homme qui a rendu ce bordel honorable par sa présence. Si vous me voulez voir une autre fois, ce pourra être chez une de mes tantes, qui se tient en la rue du Bourg-l’Abbé, proche de celle des Ours, à la troisième porte du côté de la rue de Saint-Martin. Je vous y attendrai depuis dix heures jusqu'à minuit, et plus tard encore, et laisserai la porte ouverte, où, à l’entrée, il y a une petite allée que vous passerez vite ; car la porte de la chambre de ma tante y répond ; et trouverez un degré qui vous mènera à ce second étage. »
Je pris le parti, et ayant fait partir le reste de mon train, j’attendis le dimanche pour voir cette jeune femme. Je vins a dix heures, et trouvai la porte qu’elle m’avait marquée, et de la lumiere bien grande, non seulement au second étage, mais au troisième et au premier encore ; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma venue ; mais j’ouïs une voix d’homme qui me demanda qui j’étais. Je m’en retourna à la rue aux Ours, et étant revenu pour la seconde fois, ayant trouvé la porte ouverte, j’entrai jusqu'à ce second étage, où je trouvai que cette lumière était la paille des lits, que l’on y brûlait, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors je me retirai bien étonné, et en sortant, je rencontrai des corbeaux (1) qui me demandèrent ce que je cherchais ; et moi, pour les faire écarter, mis l’épée a la main, et passai outre. M’en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné, je bus trois ou quatre verres de vin pur, qui est un remède d’Allemagne contre la peste, et m’endormis pour m’en aller en Lorraine le lendemain matin, comme je fis ; et quelque diligence que j’aie su faire depuis pour apprendre ce qu’était devenue cette femme, je n’en ai jamais su rien savoir. J’ai été même aux deux Anges, où elle logeait, m'enquérir qui elle était ; mais les locataires de ce logis-là ne m’ont dit autre chose, sinon qu’ils ne savaient point qui était l’ancien locataire. Je vous ai voulu dire cette aventure, bien qu’elle soit de personne de peu ; mais elle était si jolie que je l’ai regrettée, et eusse désiré pour beaucoup de la pouvoir revoir.
Bassompierre, Journal de ma vie

1. Hommes qui enlevaient les pestiférés. Pendant plusieurs mois de l’année, il régna à Paris une maladie contagieuse.

samedi 10 février 2018

La Promenade du Dimanche

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A Cécile Denoël.

La forêt poussait entre deux puits de charbon. Chaque Dimanche elle était pleine de mineurs. Contre un buisson j'écoutais les vipères qui partent avec un bruit humide entre les boîtes à sardines, je fourrais le doigt dans le tube des digitales, je secouais les fougères pour les nettoyer de leur croûte de poussière et, de temps en temps, je levais la tête pour regarder les deux femmes, car il y avait là ma mère et aussi ma grand'mère, celle qui a fait ma mère. Celle-là était toute démangée de scrupules et elle n'en finissait pas de piquer ma mère à coups de petits conseils. De temps en temps, elles avaient peur, car il y avait des têtes de polonais dans les feuilles, et là, au pays des mines, toutes les femmes ont peur des polonais.
Elles sont restées quelques temps à prendre peur, puis ma grand'mère a tiré ma mère par la main et nous sommes partis par le chemin qui traverse le bois. Le chemin sortait du bois, longeait un canal plein de péniches, coupait un champ de betteraves, puis montait au milieu d'un tas de maisons. Je suivais derrière, prenant soin d'observer tout ce qui se passait. Je voyais l'intérieur des maisons qui s'ouvraient au soleil : certains sont aussi discrets que des intestins de lézards, d'autres ont la chaleur des tripes de la vache ; mais il y en avait que je ne pouvais presque pas regarder, car ils étaient froids comme des entrailles de poissons, et, dans cette froideur, se dressait un homme à la face couturée et dont on avait peur.
Nous sommes descendus sur une place où deux militaires se battaient avec un bruit de lessive. On voyait de temps en temps deux femmes collées ensemble qui levaient la jambe en même temps et des enfants comme moi, qui suçaient des glaces, avec leur doigt dans le nez. Ma grand'mère a empêché ma mère de regarder les hommes se battre et nous a entraînés sur la pente d'un tas de cailloux, mais moi, j'ai tout juste eu le temps de voir un morceau de coton qui allait tomber de l'oreille de quelqu'un, et j'aurais bien voulu l'y refourrer avec mon doigt.
Arrivés non sans peine au sommet du tas de cailloux, nous nous sommes assis à la terrasse d'un café. Je ne quittais pas des yeux un couple consommant à la table voisine. Ces deux-là se tenaient accrochés par une main ; ils se regardaient le nez et parfois montraient les dents. La femme, par tous les trous des dentelles de son corsage, fumait comme une soupière. Et l'homme avec son autre main enfonçait une saucisse entière sous sa moustache.
Ma grand'mère continuait à parler comme elle avait fait depuis le commencement. Et ma mère se cachait les yeux avec sa main ; elle dormait depuis longtemps.

Luc Dietrich.

Luc Dietrich, né à Dijon le 17 mars 1913 de famille alsacienne et bourguignonne, a publié son premier livre, Le Bonheur des tristes, chez Denoël et Steele en 1935. En novembre 1936 doit paraître, chez le même éditeur, Terre, texte et photographies de l'auteur, sur la vie des champs, plantes et bêtes.

In Le Point : revue artistique et littéraire, octobre 1936.

vendredi 5 janvier 2018

Une histoire bien touchante.



Je viens de lire dans un journal une petite histoire bien touchante, tellement touchante que je ne crois pas qu'il puisse en exister d'aussi touchante.

C'est celle d'un petit garçon qui était toujours malade. Sa pauvre mère venait s'asseoir à son chevet. Elle ne lui lisait pas d'histoires, car elle ne savait pas lire, mais lui en racontait de merveilleuses. Et, tout en parlant, elle pouvait ainsi ourler des draps et raccommoder des chaussettes. Souvent, la pauvre mère s'interrompait pour cacher une larme. Parfois, quand le petit garçon souffrait trop, elle était obligée de se lever pour aller étouffer un soupir dans la cuisine. Le petit garçon avait des frères et des sœurs. Quelques-uns étaient ses aînés, mais, parce qu'il était malade, tous le considéraient avec respect. Ils venaient souvent jouer avec lui, mais sans faire de bruit et jamais plus de deux à la fois pour ne pas le fatiguer. Et le soir, quand le vieux père rentrait de son travail, il venait embrasser tendrement son petit garçon, et l'on voyait de grosses larmes rouler sur la barbe grise du vieillard.

A ce point-là de l'histoire, je pleurais tellement que ma gouvernante s'approcha et me demanda si mon chagrin n'était pas dû au souvenir de ma petite chienne Mirza, écrasée récemment par un aéroplane. Je lui répondis que j'avais depuis longtemps oublié ma petite chienne et que d'ailleurs j'étais prêt à tous les sacrifices, lorsqu'il s'agissait du développement de l'aviation. Puis je lui fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Nous pleurions si fort à ce moment-là, ma gouvernante et moi, que nous n'avions pas entendu la blanchisseuse qui venait d'entrer, rapportant le linge. Je lui fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante, la blanchisseuse et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Parfois, un jeune fils de famille venait rendre visite au pauvre petit garçon. Il n'était pas fier du tout, quoique fabuleusement riche, et lui apportait toujours ses vieux jouets. Puis le fils de famille lui parlait de l'école, lui racontait ses visites avec sa mère et ses promenades à bicyclette. Les yeux du petit garçon brillaient d'envie en écoutant toutes ces choses, mais jamais il ne fut jaloux du fils de famille, sachant que c'est très vilain d'être jaloux. Le fils de famille jouait aussi dans la chambre avec les frères et les sœurs du petit garçon. Celui-ci était bien triste de ne pouvoir se joindre à eux. Il les regardait en pensant au ciel et à la bicyclette et se disait qu'il serait bien heureux de pouvoir en faire autant. Souvent il avait les yeux pleins de larmes. Et quand ils étaient partis, il demandait à sa mère, en frappant sa petite poitrine maigre de son bras décharné : « Maman, pourquoi donc je ne suis pas comme les autres? Je n'ai pourtant rien fait de mal ? »

Nos larmes coulaient en telle abondance que nous fûmes surpris de voir devant nous le facteur. Je lui fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante, la blanchisseuse, le facteur et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Un jour, le petit garçon devint plus malade. Ses forces l'avaient tout à fait abandonné. Il pouvait à peine se retourner dans son lit. Le bon curé résolut de lui faire faire sa première communion. Il n'avait que neuf ans et demi, il était très sage et très raisonnable. Et puis, il était plus vieux que beaucoup d'autres, se trouvant si prés de la mort.

Nos sanglots éclatèrent si fort que la concierge et tous les locataires de la maison vinrent nous demander si l'on n'avait pas augmenté sensiblement les impôts. Je leur répondis qu'une telle mesure n'avait rien qui puisse me déplaire, car je ne demande qu'à contribuer plus encore à la prospérité de la République. Puis, je leur fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante, la blanchisseuse, le facteur, la concierge, les locataires de la maison et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Le lendemain, le petit garçon fut tout à fait mal. Son vieux père le veilla toute la nuit. Le médecin n'avait plus d'espoir. Une bonne voisine s'efforçait de consoler la pauvre mère dont la douleur faisait peine à voir. Les frères et les sœurs du petit garçon entraient dans sa chambre sur la pointe des pieds. Enfin, le petit garçon s'endormit.

Les hoquets convulsifs qui nous déchiraient produisaient un tel vacarme que le commissaire de police du quartier et deux agents vinrent nous prier de cesser, car les vingt mille personnes rassemblées sous les fenêtres empêchaient la circulation des tramways dans la rue. Je leur répondis que les tramways n'avaient qu'à passer par la rue voisine. Puis je leur fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante, la blanchisseuse, le facteur, le concierge, les locataires de la maison, le commissaire de police du quartier, les deux agents et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Si le petit garçon était mort, nous n'aurions plus su où mettre nos larmes. Mais le petit garçon ne mourut pas, car une bonne dame charitable lui apporta une boite de pilules miraculeuses, qui le soulagèrent bientôt et le rétablirent ensuite. Au bout de huit jours, il était radicalement guéri.

Et cette histoire bien touchante, qui se trouvait placée à la cinquième page du journal, finissait en donnant le nom des pilules, l'adresse du fabricant et le prix de la boîte de cinquante expédiée franco.

Edouard Osmont in Le Figaro de la jeunesse, Supplément gratuit pour les abonnés du Figaro quotidien, 22 septembre 1910.

mercredi 3 janvier 2018

UN RÊVE

J'avoue qu'il n'y a pas très longtemps, j'étais absolument convaincu de la vérité des rêves. Mais un incident significatif m'a récemment ouvert les yeux. Si je le raconte, ce n'est pas qu'il soit intéressant, mais parce que je crois qu'on ne saurait trop s'acharner à combattre la superstition.
J'ai donc rêvé ceci :
Dans un endroit qu'il me serait assez difficile de préciser, je voyais avancer ma cuisinière. Elle jetait les yeux de tous côtés, comme pour s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait la surprendre. Puis tranquillisée, elle levait son tablier et commençait à s'ouvrir le ventre. L'opération paraissait s'effectuer avec une facilité extraordinaire. Évidemment, elle devait en avoir la grande habitude, car son visage resté calme ne trahissait pas la moindre douleur. Au contraire, elle semblait prendre à ce jeu un plaisir extrême. Un large sourire s'épanouissait sur ses lèvres et ses yeux brillants révélaient une profonde joie intérieure.
Quand l'ouverture ainsi pratiquée fut assez large, je la vis soudain y introduire sa main et en retirer plusieurs objets de différentes valeurs : un réveil-matin nickelé, des petites cuillères en vermeil, une boite de poudre de riz, un sucrier en argent, enfin une superbe voiture automobile.
Justement depuis deux jours j'avais perdu mon réveil-matin. Alors je compris que Mélanie me l'avait volé et que les autres objets que je venais d'entrevoir avaient sans doute été dérobés à ses anciens maîtres. Furieux, je m'élançais vers la gueuse pour rentrer en possession de mon horlogerie. Mais à ce moment, elle m'apercevait et s'enfuyait sans qu'il me fut possible de la rejoindre.
A mon réveil, je n'eus qu'une idée ; interroger Mélanie, la faire avouer, me faire restituer mon réveil-matin et en même temps tâcher, si possible, de m'emparer de l'automobile.
Je ne fis qu'un bon jusqu'à la cuisine :
- Mélanie !
- Monsieur ?
- Avez-vous trouvé ce réveil-matin ?
- Non, monsieur. Pourtant, j'ai cherché partout, et...
- Je sais où il est.
- Ah ! J'avais peur que monsieur ne finit par croire que c'était moi...
- Mélanie, vous me volez.
- Moi, monsieur, si l'on peut dire !
- Et mon réveil est ici.
D'un doigt terrible je désignai l'abdomen de la cuisinière. Elle parut ahurie.
- Monsieur, croit que je l'ai mangé ?
Dans un tiroir je pris un couteau le plus grand.
- Mélanie, ouvrez vous le ventre.
Affolée, elle se mit à courir vers la porte en criant : Au secours ! D'un bond je fus sur elle et la terrassai.
- Mélanie, ouvrez vous le ventre ou je vais de ce pas chez le commissaire.
Elle ne répondait rien.
- Mélanie, on vous jettera en prison ; Mélanie, on vous enverra aux travaux forcés. Mélanie, on vous coupera le cou.
Inquiet de son silence, je me penchai sur son visage. Elle était évanouie.
Alors j'eus un instant de pitié. Au fond, elle ne m'avait volé qu'un réveil-matin de 3 fr. 50. Ne valait-il pas mieux la chasser simplement, en retenant la somme sur ses gages, et l'envoyer se faire pendre ailleurs ? J'étais presque décidé à m'éloigner, quand soudain je me rappelai l'automobile. Je la voyais cette voiture, vaste, confortable, cossue, m’entraînant rapidement par la campagne, traversant les bois, les vallons, les plaines à des allures prodigieuses. Avoir une automobile , c'était le rêve de toute une vie.
La tentation était trop forte. D'un geste prompt, je plantai mon arme dans le ventre de la malheureuse.
Et je n'y ai trouvé qu'un fœtus de huit mois, du sexe mâle et parfaitement constitué.

Edouard Osmont in Le Rire, 04 janvier 1902.

lundi 1 janvier 2018

Une histoire chinoise au Marais (Nouvelle)



Le comte de Gramme passait pour avoir réuni, en son hôtel du Marais, les plus rares, les plus bizarres, les plus chinoises des innombrables chinoiseries qui, à cette époque du règne de Louis le Bien-Aimé, peuplaient les salons de toute la bonne société. Ses laquais servaient le café dans des tasses menues sur lesquelles étaient peints de curieux bonhommes jaunes ; on coupait les fascicules de l'Encyclopédie avec une lame d'ivoire où s'étageaient des caractères inconnus tracés au pinceau et sur les tables de laque noire, nacrées aux angles, le regard errait, de surprise en surprise, accroché tantôt par un petit chien grimaçant, tantôt par un poussah joufflu ; ici par un arbre liliputien que l'on savait dix fois plus vieux qu'un chêne, là par une potiche ventrue où s'étalaient tout un univers de fleurs délicates ou de monstres hybrides, et toujours les mêmes petits hommes aux inquiétantes faces jaunes.

Or, au début de l'année 1769, le riche collectionneur apprit par ouï-dire qu'un certain chevalier de Malines, grand amateur lui-même de bibelots exotiques, venait de mourir subitement, dans son appartement de la rue de Richelieu, et que son arrière-neveu, accouru en malle-poste de quelque trou de province, avait donné l'ordre de vendre à l'encan mobilier et collections. Bien entendu, le comte ne manqua pas de se rendre aux enchères et d'y acquérir quelques pièces rares. La plus riche de toutes était un Bouddha, grand comme un enfant de cinq ans, accroupi sur ses talons au fond d'une niche profonde, dont les battants finement ciselés pouvaient se rabattre et l'enfermer comme en une armoire. Il était vêtu d'une robe de soie brochée violette ; les lobes de ses oreilles tombaient jusqu'à ses épaules ; un sourire moqueur plissait ses joues bronzées ; ses prunelles avaient un regard humain. Le soir même, il trônait au centre d'un grand salon chinois, contigu à la chambre du comte. Cette nuit-là, M. de Gramme dormit fort mal. A peine âgé de trente-quatre ans, riche, bien fait de sa personne, généralement estimé, aimé plus souvent encore, il ne laissait pas cependant d'être extrêmement méfiant ; aussi avait-il perdu de bonne heure l'appétit et le sommeil et portait-il déjà des rides profondes, dignes seulement d'un secrétaire d’État ou d'un courtisan de carrière. L'objet de ses plus vives inquiétudes était alors la jolie baronne de Fay, jeune veuve qu'il courtisait depuis peu et dont les tendres sentiments à son égard n'étaient déjà plus un secret pour personne. N'avait-il pas, ce jour même, remarqué sur son visage je ne sais quelle expression moqueuse, tandis qu'il lui parlait ? A ce moment, des craquements de boiseries firent tressaillir des pieds à la tête cet ancien héros de la bataille de Fontenoy. Pour calmer moins encore ses craintes que sa surexcitation, il se releva et, muni d'un chandelier, se dirigea vers le salon voisin.

A peine y était-il entré, qu'un juron s'échappa de ses lèvres. Profonde et mystérieuse dans l'obscurité, la niche du Bouddha s'ouvrait vide. Le comte éveilla, ses gens sur-le-champ ; mais toutes les recherches furent inutiles. Au matin seulement, furieux et harassé, il revint se jeter sur son lit. Il n'était pas couché depuis une demi-heure, qu'un valet venait l'éveiller en coup de vent. « Monsieur, criait-il, la statue, est revenue sans qu'on puisse savoir par où ni comment. C'est Rosine qui s'en est aperçue la première en venant ranger le salon chinois »
Le comte, quand il se fut, de ses yeux, assuré du miracle, sentit doubler son irritation.
« Le voleur, se dit-il, est évidemment quelqu'un de mes gens qui, n'ayant pu ni sortir de la maison, ni y dissimuler cette grosse pièce, s'est trouvé contraint de la remettre là où il l'avait prise. En vérité, je suis bien en sûreté chez moi ! »

La nuit suivante ne fut pas meilleure pour lui que la précédente, car il n'avait pu, de toute la journée, causer un moment avec Mme de Fay. A minuit, l'envie le prit de faire une ronde autour de ses collections ; or, sitôt la porte ouverte, la flamme de sa bougie tomba sur le fameux Bouddha de bronze que l'on avait déposé à terre, derrière un fauteuil. Croyant avoir encore une fois dérangé son voleur, il voulut replacer lui-même la statue dans sa niche ; mais à peine y eut-il touché qu'il poussa un cri d'horreur : ce qu'il tenait entre ses doigts, ce n'était pas un bras coulé en bronze, mais un bras humain, tiède et souple, sous la soie du kimono. Au même, moment, le Bouddha relevait la tête, dépliait ses bras jusqu'alors figés dans le geste millénaire et, prosterné aux pieds du comte, poussait de petits cris plaintifs et nasillards. M. de Gramme possédait un rare sang-froid qui, lors de la guerre de Succession d'Autriche, l'avait fait remarquer même par son jeune et indolent souverain. Un instant, frappé de stupeur, il reprit vite ses esprits et prêta la plus grande attention aux singulières paroles que proférait maintenant le bronze animé.
« Maître, disait-il, ne me fais pas de mal ; mais laisse-moi te narrer ma triste hisoire. Je suis un nain né à l'embouchure du fleuve Bleu. Le vénérable chevalier de Malines. auquel tu m'as acheté, me ramena de Chine en qualité de secrétaire, lors de son voyage en Orient. Il mourut, comme tu le sais, la semaine dernière. Son neveu se disposait à me chasser, mais ayant cassé une superbe statue de Bouddha, la plus belle pièce de son héritage, il me contraignit à prendre sa place, sous la menace. du fouet. Que la peste étouffe cet imposteur !Mais ne te venge pas sur moi : mon âme est blanche comme la feuille de papier de riz où le pinceau n'a pas encore tracé de caractères. »
- « C'est bon, répondit le comte, après avoir réfléchi : Je veux, puisque. tu m'appartiens, t'employer, moi aussi, comme secrétaire, mais reste statue quelques jours encore, car il me faut auparavant préparer mes gens ta présence. »

Mais comme il regagnait sa chambre, après s'être assuré que le Bouddha ne pouvait s'enfuir par aucune issue, il lui vint à l'esprit qu'un espion lui serait bien plus utile qu'un secrétaire même Chinois. Les soupçons qu'il nourrissait à l'encontre de Mme de Fay s'aggravaient d'heure en heure. L'idée d'une ruse audacieuse ne tarda pas à germer dans son cerveau. Au matin, ayant donné ses instructions à son esclave, il referma sur lui les volets ouvragés de la niche et le fit porter chez la baronne comme un nouveau témoignage de ses sentiments.

Mme de Fay, fort éprise elle aussi d'exotisme, poussa des cris de joie à la vue de ce royal cadeau ; puis après y avoir répondu par un petit mot qui n'était pas des plus sévères, elle alla s'accouder, le menton dans la main, devant la niche ouverte du Bouddha.
« Remarque, Fanchette, dit-elle enfin à sa camériste, qui se tenait à l'écart, non sans, quelque hostilité à l'égard du faux dieu, remarque le calme et la majesté de son attitude. Quel regard, serein filtre sous sa paupière ! Qui nous, dira à quoi il rêve, ou plutôt, ajouta-t-elle en riant, à quoi rêvait celui qui l'a fait ? » Les dentelles de ses manches inondaient le seuil de la niche ; ses yeux limpides semblaient l'éclairer toute ; le bruit de sa respiration l'emplissait comme un bourdonnement d'abeille... Quand elle se releva le petit dieu était amoureux.

Des lors, dans ce sanctuaire parfumé, où le velours et la soie étouffaient les bruits et tamisaient le jour, il sentit monter de nouveau en lui les divins engourdissements de jadis ; le soir quand une lampe unique éclairait la table où l'idole était accoudée, nimbée de lumière blonde, lui, plongé dans l'ombre reposante, croyait reprendre la veille éternelle des bonzes du pays de Sou et s’abîmait, comme jadis, dans l'inexprimable extase.

Au jour, les recommandations de son maître lui revenant à l'esprit, il glissait dans sa manche droite un billet plié que le comte devait recueillir, au cours de sa visite, et qui contenait invariablement ces mots : « Maître, tu peux dormir tranquille. Rien ne s'est encore révélé ; ton serviteur veille. »

Mais un jour où M. de Gramme ne vint. pas, la jeune femme pleura et murmura son nom dans les coussins de sa bergère. Sitôt seul, le petit Bouddha écrivit d'un trait sur le billet préparé : « Seigneur, celle que tu aimes est plus trompeuse que la frêle passerelle de neige jetée sur le précipice : elle a reçu ce matin, en ma présence, un jeune gentilhomme qui paraissait revenir de voyage, et lui a fait, à maintes reprises, la promesse de se. donner à lui comme épouse. »
M. de Gramme, dès qu'il eut pris, connaissance de ces lignes perfides, ne manqua pas de croire, aveuglément ce qu'elles exprimaient et d'accabler la baronne des reproches les plus brutaux et les plus extravagants. Celle-ci commença par se défendre et finit par chasser à tout jamais le comte de sa présence.

Désireux de fuir un monde où l'on ne rencontrait que noirceurs et trahisons, M. de Gramme partait le lendemain pour ses terres de Sologne, tandis que son espion demeurait à Paris, avec mission de surveiller les gens de service. Mais plusieurs de ses amis, persuadés que la baronne ne pouvait avoir eu que des torts sans gravité, résolurent de réparer ce qu'ils pensaient n'être qu'un malentendu. Tous deux furent attirés à un même rendez-vous de chasse et l'on parvint, sans trop de mal, à les réconcilier. Ce ne furent qu'excuses de la part du comte, tendres reproches de la part de la baronne. On ne souffla mot du fond de l'affaire. En tout cas, ils ne revinrent à Paris qu'après avoir fixé la date de leur hymen.

M. de Gramme, débordant de joie, ne manqua pas, dès le soir de son arrivée, de tout raconter à son perfide confident.
« Seigneur, répondit celui-ci, Bouddha veut que l'on pardonne ; d'ailleurs la femme que l'on aime n'eut jamais tort. Unissez-vous, et que Pan-Hoeï-Pân, favorable au époux, bénisse votre foyer. »

Mais comme le comte se prenait à songer, le petit dieu tira de sa ceinture quelques débris de feuilles roussâtres qu'il roula en boules et jeta dans la cafetière. Bientôt, M. de Gramme, d'un geste lassé, reposa sa tasse sur la table ; sa tête retomba sur sa poitrine et il se sentit sombrer peu, à peu dans une fantasmagorique rêverie d'opium. Il lui semblait que tous les effrayants bibelots de ses collections prenaient vie. Sur la table, les monstres accroupis se redressaient et cambraient leurs reins polis ; les poussahs balançaient la tête en ricanant ; les dragons, échappés du globe des lanternes, l'enlaçaient de leur vol pesant, frôlant au passage ses cheveux et ses vêtements. Comme la nuit tombait, un laquais vint apporter une lumière à son maître. La flamme des bougies éclaira sinistrement le petit dieu chinois qui semblait, sous ses paupières baissées, regarder quelque chose à terre. Une forme, en effet, gisait à ses pieds. L'homme, ayant abaissé son flambeau reconnut son maître qui paraissait avoir glissé de son fauteuil. Un petit poignard chinois à manche de nacre était enfoncé sous son sein gauche, à l'endroit d'une fleur tissée dans l'étoffe du gilet et dont un flot de sang généreux avait empourpré les soies. Ses yeux renversés semblaient chercher et croiser dans l'ombre le regard serein de l'impassible Bouddha.

Michelle Faurie in Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche, 24 janvier 1925.

lundi 23 octobre 2017

M. Batule et ses amis.



Je voulais voir le vieux Léautaud qui, depuis quelques jours, est dans tous ses états.
Charles-Henry Hirsch a écrit dans Le Matin un conte, d'ailleurs très amusant, mais qui est d'une méchanceté rare. Léautaud y est représenté au naturel, vivant parmi ses bêtes, chiens et chats.
Maurice Garçon, Journal 1939-1945.

Un écriteau porté par un piquet en deçà de la grille, hors d'atteinte mais lisible, indique: « Défense d'entrer, qui que l'on soit » . C'est un pavillon banal. Le jardin n'existe plus. Les mauvaises herbes y ont dévoré les plantes d'agrément. L'habitation retentit d'abois et de miaulements. On entend parfois, de l'allée publique, une voix d'homme édenté, douce quand elle s'adresse aux animaux, rude, facilement furieuse, si elle a pour destinataire un être humain.



Cette voix émane de M. Batule. On le dirait vêtu de vieux habits de clown. Sa tête, à la chevelure sale et clairsemée, loge, dans un cerveau qui les déforme, un bric-à-brac de citations cyniques, de souvenirs rancis et de propos diffamatoires onze fois sur douze. Il ferme la porte à clé et par une chaîne que boucle un cadenas à lettres. Durant ce soin, il prend congé des chats et des chiens qui lui ont fait cortège. On en compterait une quinzaine des deux espèces, si l'on osait stationner, malgré le regard de jais et de hargne qui incite les curieux à passer leur chemin. Sans doute, la ménagerie est plus nombreuse. Son maître et son protecteur, se rend à la gare. Il en revient, environ les dix-neuf heures. Les bêtes attendaient derrière la grille ce retour qu'elles saluent avec joie. L’arrivant les flatte et les apaise de sa tendresse qui promet aussi un bon repas. Il ouvre cadenas et serrure, entre, les referme, décroche la boite au lait que, du dehors, on avait attachée au bouton de porte du dedans, et, ses jambes frôlées par les félins, la gent canine lui assaillant cuisses, reins et flancs, il gagne la demeure, y pénètre, suscite le jacassement d'une pie et les gambades d'une toute petite guenon criarde qui a ses yeux de jais, à lui, avec son visage ridé comme un raisin sec. Parfois, il ramène à la maison d'asile un nouveau pensionnaire de rencontre.



Le voisinage ne sait rien de M. Batule, sinon comme il se nomme, la régularité de ses déplacements et de ses vacances, une misanthropie qu'on appellerait plus exactement de l'anthropophohie et sa délirante horreur du viol de sa solitude. Un dimanche matin de printemps, si beau que le ciel attirait à lui les cœurs, un malaise le surprit entouré de ses familiers à quatre pattes la guenon sur son épaule droite, la pie sur la gauche perchée. Il dut s'agripper à un barreau de la clôture. Une passante vit son geste, lui proposa de le secourir. L'offre le réconforta ; rétabli sur-le-champ dans son humeur coutumière, il déclina l'aide, par une impitoyable raillerie de la personne qui prétendait lui apporter assistance et manquait de jeunesse.
- Et vous croyez-vous donc être un Adonis ?
- Mais, madame, je ne vous demandais rien !
- Vous ne teniez pas debout, j'ai eu pitié. On ne m'y prendra plus !
- En tout cas, pas moi, céans ni ailleurs.
- Vieux cabotin !
L'ayant ainsi qualifié, la passante (une voisine) conta dans le parage qu'il n'était « à prendre avec des pincettes et « pour la grossièreté », n'avait point son pareil, La médisante ne rencontra que des oreilles friandes de scandales. La plus échauffée de ses auditrices contre le solitaire proclama qu'elle le laisserait « crever » au milieu de ses bêtes. plutôt que de « bouger le petit doigt pour le sauver ».

Depuis des journées, nul n'avait vu M. Batule à la gare, en chemin de l'aller ou du retour, ni chez lui. La laitière reprit ses boites au lait, à la troisième que le client n'avait décrochée du bouton de la porte. La serrure en était close, et le cadenas de la chaîne enroulée aux montants mobiles de la grille. On n'entendait ni l'homme, ni un chien, ni un chat, ni la guenon pas davantage la pie. La bâtisse aux vitres encrassées revêtit aux yeux des gens une figure de mystère. On jasait, à cause du silence. On prévint la mairie et la police. La double réponse fut que l'on aviserait. L'attente accrut l'inquiétude. Une nuit, les abois reprirent. A l'aube, ils redoublèrent. Au jour, on alla se rendre compte. Le spectacle n'expliqua rien. Il étonna : les chiens de M. Batule, le nez entre les barreaux de la grille, donnaient de la voix à qui mieux mieux, les plus agiles montés sur la murette. Un seul, en retrait, occupait la dalle supérieure du perron. On le reconnut pour le plus vigoureux de la meute. Il léchait un os nu, faute d'en pouvoir arracher encore là moindre parcelle de chair. De temps à autre, il interrompait l'office de sa langue pour tenter un broiement qui lui livrerait la moelle. Ses molaires renonçaient bientôt. Il trouvait une consolation ou espérait amollir l'os, en se reprenant à le lécher. Si quelque autre chien s'aventurait sur le premier degré, il grondait sourdement, les pattes sur l'incomestible relief de nourriture la babine retroussée, ses terribles crocs ainsi en évidence et l’œil flamboyant. Quelqu'un remarqua dans les arbres, ramassés sur les branches les chats soustraits à la zootomie par la charité misanthropique de M. Batule. Du pied d'un orme, un bas-rouge bavant d'envie guettait un matou pelotonné au creux d'une fourche de l'arbre.



On requit un agent de police. Il accepta d'alerter son chef. Celui-ci téléphona. La fourrière de Paris envoya une voiture avec son personnel. Les sommations légales adressées en vain, un serrrurier força la serrure et coupa un maillon la chaîne de la porte. On ne l'ouvrit qu'une fois reliée à celle du fourgon par une sorte de canalisation en treillage souple de métal. La meute donna dans ce piège, y compris le bas-rouge et l'isolé du perron qui laissa sur la pierre l'os trop dur dont la forme, la longueur, le volume, firent émettre des hypothèses étranges.

Au nom de la loi encore, l'accès du pavillon fut violé. Dans le vestibule, on découvrit, éparses ici et là, des plumes blanches et des plumes noires. Les pièces du rez-de-chaussée ne révélèrent aux visiteurs qu'une malpropreté sans nom, Au premier étage, ils la rencontrèrent aussi. Dans une chambre meublée d'un bureau, d'un fauteuil, de rayons couverts de livres, d'une vieille horloge au décor d'écaille rouge, sans d'abord comprendre quel horrible festin avait dû suivre le décès par mort subite, ou autre mort naturelle moins expéditive, de l'ami des chats et des chiens -, ils aperçurent sur le mauvais tapis des vêtements en lambeaux, une chemise déchirée, des taches brunes, une chevelure longue, clairsemée, grise, comme scalpée, et dans les coins, des ossements broyés ou d'intacts, avec un crâne aux orbites pleines à demi...

Sur l'horloge, entre son décor et le mur, plusieurs jours après, on trouva, couchée sur un flanc, la petite guenon. Elle avait succombé à la faim, probablement grimpée là-haut pour éviter d'être une proie vivante aux protégés du maître dont elle avait pris plaisir à imiter quelques grimaces.
Charles-Henry Hirsch in Le Matin, 24 mars 1939.

mercredi 27 septembre 2017

Impressions de voyage.

Il y a quelques années, avant la guerre, j’ai fait un voyage. Je suis allé vivre, pendant cinq mois, dans le midi de la France. Et, à mon retour, mes amis m’ont dit: « Fais-nous part de tes impressions. »

Cette habitude de demander aux gens qui viennent de loin des « impressions de voyage » est tout à fait déplorable. On oblige les collégiens à faire chaque mois une composition sur un sujet donné. Ça les habitue à dire en trois pages ce qu’un homme inculte dirait en trois mots. Il faut bien les préparer à écrire dans les journaux. Mais on devrait laisser tranquilles les adultes.

J’ai répondu à mes amis : « Là-bas, la vie est la même qu’ici. » Ils se sont exclamés : «Voyons ! Tu n’as rien vu ? » Pour qu’ils ne me jugent pas trop sévèrement, j’ai fini par retrouver quelques images dans ma mémoire. À Marseille, j’ai visité un transatlantique immense qui devait bientôt partir pour la Chine. Ah ! qu’il était luxueux le salon des Premières ! Dans une autre partie du bâtiment, j’ai vu avec étonnement des vaches, des moutons et des poules ; et j’ai subodoré des cochons. Ces animaux confiants seront assassinés pendant la traversée, assimilés par les voyageurs et incorporés ainsi à l’ humanité. Il y avait aussi un trou très profond dans lequel descendaient, au bout d’une chaîne, de grosses caisses que je ne devais plus jamais revoir.

Après avoir échangé quelques paroles avec des Marseillais, j’ai songé : «Ces gaillards doivent être heureux. On dirait qu’ils n’ont pas la notion du Bien et du Mal. » Mais, quand je pense à la grande ville, je me rappelle surtout, avec émotion, la bouillabaisse et un certain « loup sur le gril » que j’ai mangé chez Pascal. Car le loup n’est pas toujours ce qu’un vain peuple pense.

Dans le midi de la France, j’ai vu aussi, le premier avril, les fleurs roses de l’amandier ; et, plus tard, je me suis promené sur les routes, dans l’odeur du thym, de la sauge et de la marjolaine. Quant aux oliviers, tristes vieillards rabougris, ils ne sont pas comparables à nos beaux arbres. Il y a aussi, tout près de Marseille, seconde ville de France, de vastes régions sauvages et désertes. Enfin, je me rappelle des villages où les maisons habitées ne sont pas plus nombreuses que celles qui se sont complètement effondrées. Nul ne songe à enlever ces décombres qui sont peut-être là depuis un siècle.

J’oubliais quelque chose : j’ai vu la Méditerranée, les méduses, les oursins, les étoiles de mer et ces beaux poulpes bruns qui deviennent instantanément « d'un blanc sale » quand on leur plante un couteau entre les deux yeux. C’est l’émotion.

Voilà tout ce que j’ai vu dans le midi de la France. Quant à mes autres « impressions de voyage » , elles sont les mêmes que si j’étais allé à Melbourne, à Milan ou dans le nord de l’Écosse.

D’abord, dans toutes les grandes gares, j’ai peur de perdre ma femme, ma fille ou ma valise. Et je me tâte souvent pour savoir si mon porte-monnaie est encore dans ma poche. Je suis toujours très sensible à l’accueil qu’on me fait dans l’hôtel où je descends. Si la femme de chambre qui doit me servir a une tête antipathique, j’ai envie de m’en aller. Quant aux cathédrales que je visite, elles sont toutes les mêmes : ce sont toujours les mêmes vitraux, la même lumière et le même silence. Et comme c’est haut de plafond ! Dans les cathédrales, je me sens tout petit. Dans tous les locaux où nous entrerons, notre état d’esprit dépendra de la hauteur du plafond. Et, par exemple, j’éprouve toujours un léger malaise quand je me souviens de cette célèbre salle à manger «qui était si basse qu’on ne pouvait manger que de la sole ». Je demande régulièrement au concierge de la cathédrale : « De quel siècle est-elle ? » Mais, en somme, cela m’est absolument égal.

Quand j’ai visité pendant deux heures des musées ou des monuments célèbres, j’éprouve le besoin d’aller prendre quelque chose dans un tea-room ou dans un café. Et ce serait le même désir à Milan, à Melbourne et à Zurich. La poule mange tout le temps. Le boa qui a avalé un buffle (auquel il a préalablement donné la forme d’un boa afin que l’emboatement se fasse mieux) peut consacrer ensuite toutes ses heures, pendant six semaines, aux choses de l’esprit. Moi, je dois manger toutes les deux heures, à Chicago comme à Marseille. Assis à la terrasse de mon café, je me dis : « Les monuments vont me laisser tranquille un moment. » Et je me mets à regarder les passants. Invariablement, j’ai cette pensée: « Comme ils sont nombreux, les hommes auxquels je ne pense jamais et pour qui je n’existe pas. » Et dire qu’il y a encore, là-bas, quatre cents millions de Chinois ! Quelle famille !

Des farceurs prétendent que, dans le Midi, le ciel n’est pas le même qu’à Lausanne. Moi, j ’ai retrouvé partout le vieil azur et les bons gros nuages blancs «de chez nous ». Partout, j’ai eu l’ occasion de me dire: «Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées ! Que l’espace est profond ! Que le cœur est puissant ! »

Un paysage est un état d’âme. Or, depuis des années, j’espère vainement qu’un matin, après avoir bien dormi, je me réveillerai avec une âme toute neuve. Mais mon âme ne se renouvelle pas. Je retrouve donc partout les mêmes paysages ; et, d’où que je revienne, je rapporterai les mêmes « impressions de voyage ».

Henri Roorda, La Tribune de Lausanne, 24 août 1919.

samedi 8 juillet 2017

La découverte du cigare



Les trois nefs ont laissé la barre de Saltes, devant Huelva, le vendredi 3 août 1492, à huit heures, poussées vers le sud par une forte brise. Nous savons tout.. Elles vont à la rencontre des épices et de l'or, à la découverte de cette île d'Antilia, qui était déjà mystérieusement portée sur la carte. Comme un oiseau qui cherche la plus haute branche d'où s'élancer, elles s'arrêtent aux Canaries, pour quitter le port de la Gomera le jeudi 6 septembre. A l'escale, il a fallu réparer le gouvernail de la Pinta. Le surlendemain, quand les caravelles prennent le rumb de l'ouest, la mer leur vient par la proue.

Solitude, désert des eaux. Une épave qui flotte, le mardi 11 septembre, un mât de hune. Le jeudi 13, première observation de la variation magnétique « Au commencement de la nuit, les boussoles nord-ouestaient, et le lendemain au point du jour elles nord-ouestaient encore un peu. » Quarante-huit heures après, à quatre ou cinq lieues des navires, glisse dans le ciel étoile « une merveilleuse branche de feu ». On ignore s'ils attendaient des prodiges aux approches de la terre ferme. Ils virent seulement des oiseaux.

Dimanche 16 septembre « L'amiral dit ici que ce jour-là... » Nous suivons le journal même de Colomb, qui a été perdu, mais que Las Casas et l'un des fils de Colomb ont résumé et cité. Si bien que nous entendons les paroles de sa bouche : « L'amiral dit ici que ce jour-là et tous les suivants l'air fut extrêmement doux, qu'on éprouvait un vrai plaisir à jouir de la beauté de matinées, et qu'il n'y manquait que le chant des rossignols. » Sur la mer flottent plusieurs poignées d'une herbe fraîche, qui n'a pas été détachée de la terre depuis longtemps. Déjà, ceux de la Nina ont aperçu une hirondelle de mer et un paille-en-queue.

Ils n'ont pas vu l'autre terre se lever tout d'un coup à l'horizon. Ils ont senti qu'ils passaient entre des terres invisibles, venues un peu pius tôt qu'il n'était prévu, et qui ne pouvaient pas être les Indes. « Le temps est bon, disait l'amiral. S'il plaît à Dieu, tout se verra au retour. »

Le 17 septembre. Beaucoup d'herbe de roche ; les aiguilles nord-ouestaient d'un grand quart dans les herbes, une écrevisse beaucoup de tonines, et les gens de la Nina en ont tué une ; un autre paille-en-queue, le second, « oiseau blanc qui ne dort pas en mer ». Chacune des caravelles cherche à gagner les autres de vitesse.

Le mardi 18 septembre, la mer est aussi calme que ,« le fleuve de Séville ». La Pinta s'élance parce qu'elle a vu une multitude d'oiseaux. Le lendemain mercredi, un fou. Le jeudi 20, deux fous, un troisième, beaucoup d'herbe. On attrape à la main un garjao. « Tant d'herbe que la mer s'en trouve prise comme par la glace. » Encore un fou.

Tant de « signes de terre », tant de promesses non tenues à l'instant. Et ce vent toujours favorable ? Ils imaginent qu'ils ne pourront jamais revenir en Espagne, qu'ils ne trouveront plus jamais le vent du retour, qu'ils sont condamnés à errer sans fin. Colomb en arrive à se réjouir lorsque par hasard - deux fois - la mer est grosse et le vent contraire. Dimanche 23 septembre, une tourterelle, un fou, un oiseau de rivière (un pajarito de rio) et d'autres oiseaux blancs. Les herbes contiennent quantité d'écrevisses. Le lundi, encore un fou et une foule de damiers. Un méchant mousse en abat un d'un coup de pierre, un oiseau de l'autre monde, qui ressemble à ceux de son pays. Et le lendemain Martin Alonzo Pinzon, capitaine de la Pinta, est monté sur sa poupe», il a appelé Colomb, lequel s'est mis à à genoux, tandis que l'équipage de la « Peinte » entonnait le Gloria. Ceux de la Santa-Maria et de la Nina sont-ils jaloux ? Il ne paraît pas qu'ils aient chanté. Mais on dut reconnaître le lendemain que « ce que l'on avait supposé être la terre n'était que le ciel ».

Les signes ne cessent plus. On voit un cruel oiseau qui s'appelle frégate, qui fait rejeter aux fous ce qu'ils ont mangé, pour se nourrir lui-même sans peine. L'air est toujours doux et délicieux, sabroso. L'amiral répète qu'il manque seulement le chant du rossignol. Les paille-en-queue, les fous, les damiers, ont pris les caravelles pour perchoirs. C'est au tour de la Nina de se tromper. Le dimanche 7 octobre, elle arbore son pavillon de hune et fait une vaine décharge. Mais le 9, il n'y a plus personne qui veuille encore, douter. Toute la nuit ils entendirent passer les oiseaux. Toda la noche oyer pasar pajaros.

Un roseau et une branche, sur la mer, puis une autre branche, avec la trace du couteau, et une herbe de terre, et une planchette. Ceux de la Nina aperçoivent même sur les eaux des roses un rameau d'églantier.

Bien que les trois caravelles soient réunies par ordre au lever et au coucher du soleil, la Pinta, qui est bonne voilière, prend toujours les devants. La Nina, c'est-à-dire la Fillette ou la Jeune Fille, la serre de près, et la Sainte-Marie, qui porte l'amiral, est toujours la dernière, soit par lenteur naturelle soit par dignité. C'est donc la « Peinte » qui aura le bonheur de faire les signaux : hallo tierra y hizo las senas. Ils étaient à Guanahani, que Colomb nomme San Salvador. Il était deux heures du matin, dans la nuit du jeudi au vendredi 12 octobre 1492. On sait jusqu'au nom de la vigie qui jeta le premier cri. Il s'appelait Rodrigue de Triana, du faubourg de Séville.

Ils allèrent d'une île à l'autre sur une mer souvent si transparente qu'ils voyaient les fonds. Ils admiraient des terres boisées de pins, de chênes, de palmiers, de mirobolants, et d'une foule d'espèces inconnues.

Les indigènes connaissaient le feu et le pain. S'ils préféraient aller tout nus, ils savaient pourtant tisser le coton. Ils avaient peu de barbe, n'étaient pas si noirs que les Africains. Ils lançaient et conduisaient à la rame libre des canots d'écorce, quelquefois couverts, « comme les gondoles de Venise », d'une hutte en feuilles bien jointes. S'ils n'étaient pas les seigneurs cousus d'or que Colomb avait espérés, ils paraissaient du moins assez doux.

Lorsque l'on parvint à comprendre leurs pensées, l'on trouva qu'ils avaient leur Genèse, leur Déluge, presque leur Paradis terrestre. « Ils croient, dira plus tard le frère Roman, cité par Fernand Colomb, un Dieu immortel, invisible, sans commencement, né pourtant d'une mère. » Ils expliquaient la naissance des eaux par une fable naïve, compliquée à perte de vue, comme ces mythes noirs que l'on nous révèle aujourd'hui...

Les prétendus Indiens, que l'imagination de Colomb avaient logés non loin de la Chine astucieuse, étaient en réalité des sauvages, des primitifs. Cependant ils fumaient. Ils disposaient d'un plaisir nouveau. Un don du ciel leur avait réservé le tabac.

Oui, c'était le cigare qu'ils fumaient.

***

Dans le journal de Colomb, la première mention du tabac est vague et allusive. Il ne sait à quoi sert cette herbe dont il parle et ne s'en inquiète pas ; mais que serait-elle, sinon tabac ?

Les caravelles étaient en mer entre l'île de Sainte-Marie, et une autre plus grande, que Colomb nommera Fernandine, lorsqu'elles rencontrent un indigène qui voyageait seul dans une pirogue. Il emportait un peu de son pain, une gourde remplie d'eau, une motte de terre rouge et quelques feuilles sèches, unas yerbas secas, - « qui doivent être une chose fort estimée parmi eux puisqu'ils m'en avaient apporté en présent à San Salvador. » La relation de Fernand Colomb, dont on vérifie l'authenticité par sa perpétuelle ressemblance avec les résumés de Las Casas, que l'auteur ignorait, raconte presque dans les mêmes termes le même épisode. Du pain, une calebasse d'eau, une forte terre au cinabre, pour se peindre le corps, plus « quelques feuilles sèches et odoriférantes fort estimées dans le pays ». Odoriférantes. Imagine-t-on un fumeur qui partirait en oubliant son tabac ?

Arrivé à Cuba, l'amiral eut l'idée d'envoyer dans les terres une ambassade, composée de deux blancs et de deux indigènes. L'un de ces derniers était venu de Guanahani dans les caravelles, l'autre était cubain, pris dans le hameau du rivage. Quant aux deux blancs, ils s'appelaient Rodrigue de Xérès - encore un Andalou - et Louis de Torrès ; ce dernier, juif converti qui savait l'hébreu, le chaldéen, l'arabe. Retenez ces deux noms. Les premiers, Rodrigue de Xérès et Louis de Torres, qui devaient voir la fumée du havane s'élever dans l'espace devant le visage heureux des humains.

Ils contèrent à leur retour comment ils étaient arrivés à une cité de cinquante maisons, et comment ils avaient été accueillis solennellement, fêtés, caressés, portés à bras, désignés par gestes comme des envoyés du ciel. On leur avait donné des sièges, cependant que les Indiens restaient assis par terre, disons en contemplation. Puis les hommes étaient sortis, les femmes étaient entrées et leur avaient baisé les pieds et !es mains. Plus curieuses, elles avaient voulu les tâter avec grand soin, doutant qu'ils fussent de chair et d'os. Les deux ambassadeurs auraient pu ramener avec eux des centaine d'indigènes. Ils avaient conduit celui-là qui était des principaux, avec son fils et un homme à lui. Ils avaient enfin à signaler qu'ils avaient vu, tant à l'aller qu'au retour, beaucoup de gens, et des femmes aussi bien que des hommes, marcher à travers pays, ayant à la main un tison et les herbes dont ils avaient l'habitude de goûter le parfum.

Le résumé de Las Casas n'en dit pas plus. Comme si l'acte insolite avait échappé à la description minutieuse à la fois par son étrangeté et par son insignifiance. Fernand Colomb ajoute seulement que le tison était allumé. Mais le même Las Casas, dans son Histoire des Indes, quand la suite des événements a éclairé les choses : « Hallaron estos dos Cristianos por el camino - Les deux chrétiens trouvèrent sur leur route - mucha gente que atravenaban à sus pueblos, mujeres y hombres - beaucoup de gens qui traversaient les villages, hommes et femmes : - siempre los hombres con uji tizon en la mano - les hommes ayant toujours un tison à la main - y ciertas yerbas para tomar sus sahumerios- et certaines herbes pour se régaler de leurs parfums - que son unas yerbas secas melidas en une cierta hoja seca tambien- qui sont certaines herbes sèches mises dans une autre feuille, sèche aussi - a manera de mosqueto... -de la forme de ces mousquetons que font les enfants le jour de la Pentecôte. »

C'est bel et bien le cigare. Et en voici le plaisir : « Encendido por una parte... allumé par un bout, on le suce de l'autre, en aspirant et en avalant la fumée. »

Les Indiens de Cuba en avaient « la chair contente et l'esprit presque enivré. »

Ainsi parle l'histoire. En 1492, les Espagnols ont découvert les Antilles, c'està-dire l'Amérique, et le tabac, ou, pour mieux dire, le cigare. Tout ce que vous pourrez lire de différent est mensonge, illusion, erreur, préjugé.

Eugène Marsan in Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche, 9 février 1929.

mardi 20 juin 2017

Chinoiseries



Entre décembre 1932 et mars 1933, sous le titre Parmi les étrangers de Paris, Alexandre Vialatte donne au Figaro 6 articles sur les communautés étrangères de Paris (communauté indienne, orientale, russe). Les deux derniers sont consacrés aux Chinois.
Une écriture se met en place.

C'est dans les restaurants chinois qu'on trouve le public le plus pâle le plus chuchotant et le plus cérémonieux de Paris. A ne considérer que ces visages sans halo, avares de reflets et d'ombres, on se croirait à une fête du clair de lune ; à voir tant de tailles serpentines, de gestes souples et de cous frêles, on prendrait ce public humain pour une guirlande de lianes prête à ondoyer souplement au moindre vent d'une étiquette raffinée. De petits desserts bizarres proposent à l'amateur des noisettes de verre brun, d'étranges fruits d'arbre de Noël dont la pulpe ratatinée gonfle tout à coup sous la langue et qui n'en finissent jamais de changer de saveur quand on les mâche. Un Parisien surpris extrait à côté de moi une sorte d'immense chaussette verte de son potage ; c'est que les Chinois, qui coupent tout en morceau, même leurs condamnés à mort, laissent les épinards entiers au fond de la soupe. Ils semblent inspirés en tout par l'esprit de contradiction. Les dames sont grandes et blondes, ils cherchent l'exotisme. A peine, de loin en loin, une jeune fille toute menus, vêtue de noir comme une fourmi, qui baisse des paupières citronnées sur de beaux yeux d'estampes chinoises.
- Qui sont ces messieurs si bien mis, si vernis, si laqués, si lisses ?
- Le docteur Sc, me répond mon ami, un jeune Chinois lettré à lunettes d'écaille, M. Si, M. Li, M. Tchi, M. Tching, M. Tchang.
Ils portent tous des petits noms grêles comme un éternuement qu'on étouffe du mouchoir. Quand ils le disent tout entier ça se déplie comme une papillote et ça résonne comme les baguettes à manger le riz avec un petit bruit de xylophone.
- Tous des docteurs ?
- Tous des lettrés, des étudiants.
- Et ces messieurs là-bas, si distingués, si pâles ?
Le garçon me répond dans un souffle :
- Ce sont des Philippins, des professeurs de yo-yo...
- Professeurs de... ?
- De yo-yo, parfaitement.
Et il fait le geste.
- Acclimatés ?
- Ce n'est pas nécessaire me répond en souriant le docteur Lieu. Les Chinois sont de vrais Français. Ils sont brouillons, littéraires, fonctionnaires, et refusent croire en Dieu, comme Stendhal. Ils aiment la grammaire et l'amour ; ils sont voluptueux et sages. Ils font jouer des pièces de théâtre à Bruxelles, ils écrivent des livres français ; quant à ces dames, si effacées que vous voyez manger le riz du bout de leurs baguettes noires, elles rédigent des thèses très compliquées et très savantes sur l'attitude d'André Gide.
On m'assure que ces étudiants sont doux, polis et amoureux, beaucoup mieux vus que les Japonais, peuple plus rude, et font circuler sous le manteau de petits journaux politiques à tirage limité. Aucun théâtre, aucune église ; les étudiants nationalistes se retrouvent parfois dans une maison du Boulevard Saint-Michel. Mais leur travail les absorbe beaucoup, car ils doivent apprendre en peu de temps jusqu'à la langue des conférences qu'ils vont suivre. Quelques mariages, mais surtout des liaisons ; c'est le peuple qui se marie, les blanchisseurs, les ouvriers de Billancourt, « les hommes du pays de Pa ». Le garçon de mon restaurant a épousé une Parisienne, sa femme parle chinois, mais il s'agit d'une exception ; ces dames, en général, restent assez Françaises. Nous irons les voir un autre jour. Ici, c'est le clan des érudits, l'île des lettrés ; ce sont «des chevaux qui font mille li en un jour » et donnent rarement « le miroir de jade ».
La dame du vestiaire, avisant sous mon bras une biographie allemande surmontée du portrait de Karl Marx,me déclare confidentiellement :
- Karl Marx ?... Quelqu'un m'en a parlé. C'est très bien écrit, vous savez... Nous recevons aussi M. Grasset. En ce moment, il est en vacances.
Voilà ce que c'est que de fréquenter des gens savants ! On devient semblable à « Lo, le dragon des lettrés, et à Siun, la cigogne qui chante ».

Les deux mille Chinois de Paris ne sont pas tous des étudiants qui mangent du porc aux fleurs jaunes, du poulet aux amandes ou des germes de sajou dans des restaurants distingués. Il existe dans des rues sombres des boutiques ténébreuses à enseignes chinoises où vit un peuple prolifique, malicieux et trotte-menu qui fait songer à la souris, si furtif et si anonyme que rien ne pourra l'écraser, ni révolution ni voiture. Ces gens de peu de bruit, ornés de lunettes d'écaillé, repassent méticuleusement des chemises et des faux-cols autour, d'un petit fourneau à gaz et mènent entre eux la vie de famille la plus touchante. Des parents tendres, des enfants immensément respectueux s'éternuent dans le nez de petites phrases d'affection qui font le bruit sec de deux tibias qu'on entrechoque. Le fils galope dans la rue avec vingt autres polissons du frivole Occident. Ces jeux ont l'air au-dessous de son âge car il a une tête ravissante de vieux philosophe mandchou.
- Comment t'appelles-tu ?
- Wang-Liou.
-Tu parles bien français ? Tu as de bonnes places à l'école ?
Il prend ma pièce de monnaie et me répond, de sa petite bouche en pétale de géranium, sous ses deux gros yeux plus grands qu'elle, ovales et noirs comme la réglisse.
Et vous, comment vous vous appelez?... Et savez-vous parler chinois?... Vous avez de bonnes notes à l'école?...
Nul doute, c'est un acclimaté.
L'instituteur chinois de l'école de Billancourt surveille, près d'un fourneau, à gaz, je ne sais quelle expérience chimique; le fourneau à gaz fait partie des magies du peuple chinois. L'instituteur est pétri de courtoisie, de science et d'affabilité. Il songe à rénover le théâtre chinois, embourbé, parait-il, dans la plus crasse routine, se moque poliment des anciennes coutumes et parle en esprit affranchi. Je vois écrire, par la porte vitrée, des petits garçons franco-chinois qui sont bien la plus jolie race imaginable avec leurs yeux de souris et leurs cheveux trop plats. Un gros à face mongole a des boucles d'oreilles comme un bisaïeul auvergnat ; un autre réalise avec une grâce charmante ce tour de force qui consiste à être un petit Chinois blond.
- Intelligents ?
- Très intelligents. Ce sont les fils des ouvriers de Billancourt, restes des 800.000 Chinois qu'on fit venir pendant la guerre. Beaucoup de ces ouvriers épousent des Françaises. On enseigne le chinois aux petits pour qu'ils puissent se débrouiller si leur père les ramène en Chine. Il existe d'ailleurs en France un gros mouvement intellectuel franco-chinois dont le centre le plus important est à Lyon et qui a une existence extrêmement active. Cette école lui doit la vie. Les Chinois de Billancourt sont des gens sans tapage, doux et polis, suprêmement effacés. Ils épousent des femmes plantureuses et leurs beaux-parents les adoptent après quelques difficultés. Mais ils partent souvent, repris de nostalgie.
J'ai mangé le riz avec leurs veuves à la cantine, et ces éponges de pain mal cuit qui ressemblent aux «dampfnudeln» des Allemands. Les délaissées parlent presque toujours du fugitif à son honneur. L'instituteur, personnage officiel, nie les fumeries d'opium qui sont d'ailleurs très rares. On me présente une belle brune qui a la réputation d'être l'épouse la plus choyée de Billancourt. Tout le monde le sait, tout le monde l'envie, et tout le monde l'en félicite. Elle porte son bonheur avec simplicité, sans orgueil ni fausse modestie, comme un tablier Ie dimanche.
J'ai cherché les Chinois le jour de leur fête officielle. Je ne les ai trouvés nulle part. Ils n'ont pas fait de cérémonie. Ils sont en deuil de la Mandchourie.
Le temps est loin où les Chinois de France ne se trouvaient qu'au bord des voies de chemin de fer, démesurément doux et dignes, une serviette de toilette sur le bras et surmontés d'un parapluie. Ils ne savaient mettre alors ni cravate ni faux-col, et le costume occidental avait l'air sur leur dos d'un travesti rustique pour une fête costumée. Je suis allé voir des commerçants. Ce sont des messieurs extrêmement chics dont les manchettes et la syntaxe rivalisent de pureté. Je n'ai jamais rencontré de gens qui se passent du surnaturel avec plus de facilité, qui croient davantage à la science, au progrès et aux choses modernes. L'un d'eux m'affirme avec satisfaction qu'autrefois la vie ne coûtait rien en Chine, que presque tout le monde avait son petit champ et que le reste mendiait lucrativement, que maintenant tout est très cher, que l'industrie fait des ravages et pose des problèmes insolubles, en un mot que le progrès sévit activement. Ils en sont fiers. Un malheur orgueilleux leur cause plus de joie que l'ignorance. Ils ont goûté du fruit de l'arbre de la science. Ils déclarent avec plaisir qu'il est amer.
Effet d'optique quand je remonte dans le tramway je vois des messieurs barbus, des moustaches, des nez rouges, tous les attributs de la race «blanche»; nous vivons sur un préjugé : les Européens ne sont pas blancs; ils sont briques, mauves ou lilas ; ils sont couverts de furoncles, de poils, de verrues, de protubérances; il faut les connaître rudement bien pour les distinguer sans erreur.

Alexandre Vialatte in Le Figaro, 10 janvier 1933 et 5 mars 1933.

vendredi 19 mai 2017

Au long des quais (trois rencontres)


Lucien Aigné, Clochards sur les quais de Seine, vers 1930

Chamine fut un pseudonyme principalement utilisé par Geneviève Dunais, journaliste à "L' Intransigeant" au début des années 30. Alexandre Vialatte signa, fin 1932, sous le même nom et dans le même journal une série d’articles sur les Chinois de Paris.

« Je passais au bord de la Seine, un livre ancien sous le bras... », lorsque mes yeux qui suivaient le cours du fleuve furent attirés, de l’autre côté, par un objet cocasse qui n’avait pas le terne aspect des passants ordinaires. J’arrivai à détacher mon regard de l’eau et je vis sautiller gauchement, entre les flaques du quai une sorte d’oiseau rose et vert qui portait sur son dos un nid sous forme d’une hotte pleine de choses étonnantes.
L’oiseau était une petite vieille qui devait être bossue - la hotte cachait sa disgrâce – et qui tentait de marcher, perchée sur des souliers bleu et or, à talons hauts, dont elle descendait à chaque pas. Un caraco de dentelle serrait ses épaules pointues. Sa jupe de soie noire avait une traîne qu’elle tenait sur le bras qui retenait la hotte. De l’autre, une suite de paquets ficelés de cordes l’équilibrait, et sur son épaule, en bandoulière comme un fusil, elle tenait une ombrelle ornée de rideaux de guipure. Une capeline de paille, étonnamment claire et propre, était posée sur ses cheveux blonds, manifestement oxygénés, et son visage était fardé comme celui d’une actrice.
Il y avait entre ces vêtements de pauvresse et cette tête de poupée de coiffeur une telle antithèse que l’œil cherchait d’autres détails pour classer la vieille dame d’un côté ou de l’autre et qu’on se demandait si les bas blancs étaient dus au goût du luxe ou à l’incurie et si le chapeau était un débris ou une composition savante. La vieille marchait difficilement. On ne savait si c’était le poids de la hotte ou la gêne de son accoutrement qui lui faisait baisser la tête.
Je remarquai bientôt que les yeux de la vieille dame étaient attirés par les couleurs claires de la rue. Elle traversa le quai pour aller ramasser dans le ruisseau un papier bleu qu’elle mit dans sa hotte. Elle monta jusqu’au rebord pour toucher, dans la boite d’un bouquiniste, une couverture de livre rouge. Pourtant, ces étalages fanés ne lui plaisaient pas et elle redescendit. Un enfant tenant un ballon rouge passa. « Mon Dieu, pensai-je ! Elle va fourrer le tout dans sa hotte et le pauvre gosse va croire à Croquemitaine». Mais elle se tint tranquille et alla, au fond d’un couloir lépreux, ramasser un morceau de laine rose qu’elle y avait aperçu. Elle découvrit encore une perle de bois colorié entre les dalles, et s’arrêta encore longtemps sous une fenêtre où une couturière avait dû secouer son tablier, car des petits morceaux d’étoffe parsemaient le trottoir. Elle ne prenait d’ailleurs que ceux dont la couleur était éclatante et ne semblait pas voir les autres.
Je m’approchai et lui offris un échantillon. de soie cerise, que j’avais par hasard dans mon sac. Elle s'en empara et sourit, en confidence. Elle crut que j’avais le même souci que le sien et entrouvrit les trésors de ses paquets.
N’avez-vous pas remarqué comme Paris est terne et gris ? Je pense que cette vieille femme en est cause. Dans ses paquets il y avait de quoi remettre de la couleur dans toutes les rues. Elle me fit admirer des gammes de vert, dont je n’avais vu les pareilles qu’à la Manufacture des Gobelins, et des races de rose qui eussent formé une lessive d’Espagne. Elle ne mettait aucun souci dans la matière. Le papier, le tissus, le verre, la poterie et le bois peint étaient mêlés. Il n’y avait ni du blanc, ni de l’or ; elle ne semblait pas les considérer comme des couleurs, mais comme des qualités de lumière. Les peintres primitifs eux aussi pensaient cela.
Puis elle empaqueta ses trésors et le soleil peina à rendre la gaîté à la rue ternie.

Ce fut un autre jour que, dans le même lieu, je rencontrai cet homme de cinquante ans, vêtu d’un complet quadrillé, culotte courte de golf, souliers jaunes fatigués, et chapeau de bois. Le chapeau de bois est la coiffure ordinaire des dockers de Londres. Le souci, de celui-ci de se vêtir de tout ce qui était considéré comme anglais il y a trente ans éclairait assez sa manie. J’avais rencontré, sur les bords de la Tamise, des gens semblables à celui-ci, à cette différence près qu’il aurait fallu en compter plusieurs pour obtenir cet accoutrement au complet. Celui qui avait un chapeau de bois portait le tablier de cuir de son métier, et celui qui avait un complet quadrillé fumait le cigare et portait la casquette. Celui-ci avait le chapeau de bois, le cigare, le complet quadrillé. Il était trop complet pour être véritable et l'exagération le trahissait.
Je tentai pourtant : « Good morning, Sir, Good weather to day », ce qui est juste ce que je sais de la langue d’Albion. Lui en savait un peu moins encore : « Je suis un chômeur anglais, dit- il enfin, mais en français, et il émaillait ses discours de « Dam !» le juron anglais, qui, prononcé par lui, faisait « Dame », avec l'accent normand.
« Ah! quand je travaillais aux docks de «Pool», dit-il, j’en ai vu des choses et des marins qui rapportaient des graines d’ananas dans leurs ongles et les repiquaient dans la terre anglaise où ils ne devenaient jamais plus grands qu’un pied de thym. Et des cailloux qu’ils cassaient sous leur soulier et l’or en sautait comme du feu. Et des chiens de Pékin qu’ils sortaient de leur poitrail et qui ne tenaient pas debout sur leurs pattes tant ils grelottaient. Et des perroquets blancs salis par l'air jaune du port et les caresses des marins. Moi, Dam, ma journée finie, lorsque j’avais porté sur mon dos tout le butin du voyage, je me promenais dans le brouillard doux...
« Et puis, la guerre a définitivement changé tout ça. Repartir en Angleterre... Cela me semble si loin, si loin. Il me faudrait non seulement traverser la mer, mais remonter la vie. Et que quelqu'un que je connais m’attende encore auprès du réverbère le plus proche de la cloche du port... »
Où a-t-il lu tout cela ? pensai-je. Et quelle vieille image se poursuit en lui ?
« Voilà son portrait », me dit le docker. Et je vis une image imprimée, découpée certainement dans un livre et qui représentait une pâle jeune fille de l’époque vctorienne. Au dessous était encore la légende : « She was à wise and fair girl » - La cousine était belle et sage. »
Le mystère resta entier.

Cette belle dame n’est pas du quartier Notre-Dame. Elle vient s’y promener, par fantaisie d’aristocrate, dans une voiture de place, à cheval, qu’elle fait stopper pour sa promenade à pied. Elle est d’une correction parfaite et on ne la remarque que parce qu’elle semble échappée tout entière de l'année 1900 : grand manteau de soie marron avec garniture de ruchés gorge de pigeon au bas, au col et aux manches. Petite étole agrémentée de têtes et de pattes. Manchon de castor. Gants de fil. Souliers plats vernis, bas de fil gris. Chapeau magnifique, de forme tarte, garni d’un nid de tulle, d’une perruche, d’un raisin, d’une fleur jaune, d’un motif de corne peinte et sculptée. Chichis roux autour du visage.
Elle semble jeune, suffisamment pour ne pas s’être attardée sur une beauté de jeunesse correspondante à l’Exposition Universelle : 40, 45 ans, peut-être. Et sa grande voilette blanche, sa voilette adultère, comme on disait en ces temps dissolus, ne cache pas des traits réguliers, des yeux prudes, car toutes les femmes se croyaient « proie convoitée » en ces temps d’audacieux rondels. Les hommes de cinquante ans ont en l’apercevant un. tressaillement heureux, c’est une jeunesse qu’ils croisent, encore belle, encore effarouchée. Et cette femme attardée à la mode de son adolescence rappelle pour eux des souvenirs de sœurs pareilles qui moururent, qui aimèrent, qui se perdirent dans le courant irrésistible.
Mais celle-là qui portait un destin si étrange, je n’osai pas lui demander lequel.

Et je laissai ces égarés sur les routes du voyage, du passé, de l’irréel, je les laissai à leurs grands buts vagues placés au-delà des bornes de sécurité, et délicieusement, je rentrai vers la ville.
Chamine in L’Intransigeant du 6 septembre 1931

samedi 13 mai 2017

La femme-serpent



Petite femme-serpent, me voici bien embarrassée pour parler de vous. C'est très séduisant d'être à la fois Eve et le serpent et ça doit être très difficile, mais vous semblez assez ingénue pour ne pas vous en douter.
Voilà comment j'ai eu la chance de vous rencontrer, car ce n'est pas très courant de rencontrer une femme-serpent par le monde et j'en cherchais une. Je me promenais donc mélancoliquement à travers la fête, car rien ne me rend plus mélancolique que les manèges et les boutiques de tir ou de nougats.
C'est ainsi. Devant la « Révélation du destin par télégramme, selon le mois de votre naissance », je me sentis tout à fait désespérée et je mis une pièce de cinquante centimes pour « obtenir une réponse immédiate à ma pensée », comme l'indiquaient les inscriptions de la devanture. J'espérais recevoir immédiatement l'adresse d'une femme-serpent, mais on me répondit que je pensais à un jeune homme et qu'il était brun.

J'étais de plus en plus découragée et renonçais à consulter Mme Rachel ou Mme Thérèse sur le même sujet, quand j'arrivai par hasard devant le grand cirque Fanni. Il y avait des clowns et de belles demoiselles en chapeaux bleus qui faisaient la parade. Je montai l'escalier.
- Madame Fanni, dis-je à la dame derrière le comptoir, est-ce que vous me reconnaissez, ou probablement vous ne me reconnaissez pas.
- Pas possible, dit-elle. C'est Paulette qui va être contente !
Je cherchais des yeux Paulette, la grande fille, la fille du cirque, l'écuyère, ma camarade d'école d'autrefois ; quel prestige elle avait à mes yeux ! Je la cherchais parmi les jeunes filles en chapeaux bleus et je ne la retrouvais pas.
Alors elle vint vers moi et je ne la reconnaissais toujours pas. Vingt ans peut-être que nous ne nous sommes vues. Mettons, dix-huit. Entre dix ans et vingt-huit ans, le temps.
- Je ne monte plus, je suis devenue trop lourde. J'ai eu un gosse, tu le verras tout à l'heure sur la piste. Adieu, les chevaux, ça m'a fait peine. Et toi...
- Je cherche une femme-serpent, lui dis-je. Est-ce que tu peux m'aider à la trouver ?
- Tu tombes bien. Va dans le cirque. Et je lui dirai après son numéro de venir parler avec toi.

Sous la tente, venaient le bruit de parade et le chant des manèges. (Ah l je ne peux plus entendre un air espagnol !) Sous la tente, des chevaux tournaient et saluaient, et les clowns se poursuivaient, et les équilibristes montaient et descendaient le long des cordes. De temps en temps, Paulette venait me retrouver et elle me parlait de son fils qui, à huit ans, fait travailler son cheval et qui est, à l'école, insupportable.
- Tu sais, les enfants de forains, ça n'est pas commode. Tu te souviens quand nous étions en classe et que je te tirais tes nattes.

Alors la femme-serpent est entrée. Elle marchait sur ses jambes, deux jambes blanches et minces. Mais tout à coup; elle s'est mise à marcher sur la tête, à glisser son corps tout doucement, par-dessus sa tête, d'avant en arrière, d'arrière en avant, si bien qu'on trouvait cela tout naturel. Elle n'avait plus ni fémurs, ni tibias, ni vertèbres. Elle n'était plus qu'une matière blanche merveilleusement plastique et dominée, une matière blanche et fluide qui coulait doucement sous les lumières, se défaisait, s'enroulait, se repliait, se renouait, se retrouvait, et tout à coup sur ses pieds, ses pieds d'albâtre dur récréés, redevenait une jeune fille comme les autres avec de grands yeux charmants.
Dans cette sorte de couloir que forment les toiles qui limitent la piste et celles du dehors, la jeune fille s'est enroulée dans un vieux peignoir. Un peu de sueur perle sur son nez.

- Qu'est-ce que vous voulez savoir ?
Qu'est-ce que je veux savoir ? Ce qu'il y a d'excellent en elle, elle l'a montré tout à l'heure dans la perfection de ses mouvements, où l'adresse devient une authentique vertu.
- Et pourtant, non, ça n'est pas parfait, encore parfait. Il faut faire toujours plus. Quelquefois, on en a mal au dos, au cou, aux épaules. J'ai commencé si jeune que je n'ai pas eu de débuts. Mes parents sont acrobates. Mes frères, mes sœurs sont acrobates. J'ai toujours vécu parmi eux et je ne voudrais pas faire d'autre métier que celui-là. Qu'est-ce que vous voulez savoir encore ?

Comme c'est bête de s'imaginer toujours des choses extraordinaires, comme si la vie était une chose extraordinaire. C'est une chose merveilleuse tout au plus.
- Me marier, avec un homme de mon métier. Continuer.
Et puis, elle dira dans dix ans comme l'écuyère du cirque: « Tu vois, je me suis alourdie. J'ai eu un gosse. Ce sont des métiers où l'on vieillit jeune. »
- Excusez-moi, dit-elle. Il faut que je rentre. La roulotte, c'est à la porte de la Villette. C'est loin et j'ai peur de rentrer seule quand il se fait tard...
- Comment vous appelez-vous, lui demandai-je ?
- Ça n'a pas d'importance, me répond-elle. Dites : une femme-serpent.
- Tu l'a vue, Rozma, me dit Paulette ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
- Tout ce que je voulais savoir, lui répondis-je Ce que nous nous serions raconté, toi et moi, il y a dix ans, si nous nous étions rencontrées. L'espoir

Edith Thomas in Ce soir, 16 janvier 1938.

mercredi 5 avril 2017

Désirade

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Mon île au loin ma Désirade
Ma rose mon giroflier
Apollinaire

LA DÉSIRADE

Les douze jours de la grande traversée s'achèvent. Douze jours de plein ciel. Journées radieuses sur le pont ; somnolences dans le bleu, Un poisson volant pique son clair d'or au creux d'une vaque. Une douce hypnose fixe l'esprit. Le monde, autour de nous, est si lisse, si rond qu'on, voudrait le caresser avec la paume de la main.
Sur le paquebot, un petit univers se crée qui se déplace suivant la ligne éternelle de l'horizon. Le temps et l'espace sont abolis.
Le paquebot est un royaume d'illusions. La traversée est une magicienne. Les mirages surgissent. Leurs édifices illusoires s'éclairent d'une lumière d'éternité.
Pourquoi la traversée s'achève-t-elle ? Ne glisserait-on pas toute la vie, dans cet azur absolu ?
Et pourtant elle s'achève !
Une longue pellicule grise apparaît à l'horizon ; une mince buée verte, très pâle sur l'eau. Une terre !
La Désirade !
Les navigateurs de jadis t'ont baptisée d'un beau nom, île tant attendue. Mais nous aujourd'hui, nous rêvions d'un désir qui n'atteint pas sa fin, d'un navire qui jamais ne trouve d'escale, d'un voyage sans terme. O Désirade, que nous te désirions peu lorsque sur la mer s'inclinèrent tes pentes couvertes de mancenilliers !

Louis Chadourne, Le pot au noir, 1923

dimanche 19 mars 2017

Mélodrame



Prendre les écrivains aux mots. Les prendre au piège des mots.

Mélodrame : à l’origine, une oeuvre dramatique accompagnée de musique. Quelle musique pour le dernier Guégan ? Une valse triste collerait on ne peut mieux', une de ces valses entêtantes qui ne cesse de revenir sur elle-même. A moins que les mots suffisent car on devient écrivain qu’avec le concours des oreilles. Si vous savez écouter, vous saurez trouver les mots justes. Trouver alors le rythme qui s’accorderait à cette histoire, un rythme fait de suspension entre les différentes phrases musicales. Staccato. Abrège, va à l’essentiel, dit Hammett. Et puis le mélodrame, genre populaire, avec ses faux hasards et sa Némésis, n’est-il pas aussi à l’origine du roman noir.

Dernière. Comme la dernière rencontre entre Hammett et Hemingway. Des amis de trente ans. Il ira voir Hammett, et il feront la paix, quitte à ce qu’elle soit courte et qu’elle se termine dans le sang. Deux vieils hommes qui tentent d’échapper à la nuit qui va bientôt les engloutir. Je ne suis pas triste, je suis un vieil homme qui se souvient de sa jeunesse. Pour tout dire, je suis un regret, pas une promesse, voilà tout... Dernière comme on parle de dernier verre, celui qui permettra de se tenir sur la route ou au cinéma de dernière prise, celle destinée à contenir et à racheter toutes les autres. Celle dans laquelle on met encore, malgré l’angoisse dans laquelle on baigne du matin au soir, de l’espérance. Même si : - Tu veux dire que l’espoir est un mensonge ? dit Hammett - Pardieu, oui. L’espoir est un mensonge ? Cest même le plus courant des mensonges.

Un mélodrame mais aussi un rêve - Ernestino, la vie n’est qu’un rêve dont la mort nous réveille -. Un rêve où se mêlent vérité et fiction, la dernière permettant d’atteindre la première. Si une chose est fondamentalement juste, peu importe que l’on mente. Un rêve qui baigne dans une mélancolie toute nervalienne et qui charrie les remords de chacun. A chacun son remords, à chacun ses morts.

Guégan convoque donc ses doubles, personnages réels ou fictifs, d’autres lui-même, afin de dériver dans le temps et de rester malgré ce dernier et les avatars de l’histoire encore fidèle à ce qu’il fut, à ce qu’il est :
Communiste, il l’était.
Débauché, il l’était aussi.
Et il n’abjurerait ni sa foi ni ses moeurs.

Dans les dernières pages du roman, Hemingway semble encore une fois de plus rêver. Il voit venir vers lui ses anciens compagnons.
Sur les lèvres d’Hemingway, un sourire se dessine tandis que le soleil se couche.
Il semble heureux.
Pour combien de temps ?
Hemingway, Hammet, dernière aurait pu aussi s’intituler : romance.

Gérard Guégan, Hemingway, Hammet, dernière, Gallimard, 2018.

mardi 28 février 2017

Ce jour là



28 février 2016

Elle a dit : Oui,
Mais elle a répondu trop vite, J'ai compris : Non.
G. Sabiron

Relu La Bête dans la jungle de H. James.
A l'emberlification de la phrase de James répond l'exténuation finale de ses personnages (et parfois de son lecteur, il faut bien l'avouer).
A la radio Jean Pavans cite Charles du Bos : Il (James) me fait toujours penser à quelqu'un à qui, regardant l'objet qui le passionne à travers une vitre, l'admiration arrache d'abord un souffle et des buées (...) dans le cas de James, son idéalisme n'était pas loin du matérialisme le plus opulent.

Continué mes recherches sur l'adaptation en France du haïku au début du siècle (Paul-Louis Couchoud, Julien Vocance, Georges Sabiron). Premières tentatives (quatrain, versification classique) avec Fernand Gregh :

Nuit. Les blancs bouleaux, diffus
Parmi l’ombre verte et brune,
Semblent garder sur leur fûts
Un éternel clair de lune . . .

ou Auguste Gilbert des Voisins :

Beau dimanche. Promenade dans la banlieue.
C'est la forme municipale de l'ennui.
Elle s'étend, le long des heures et des lieues,
D'une aube sans beauté jusqu'à la dense nuit.

L'heptasyllabe ou l'alexandrin fixent à la fois la vision et la conscience.
Songé à contrario à mes séances de zazen - il m'en reste deux zafus - où il fallait laisser passer les pensées comme les nuages dans le ciel.

Ne rien saisir.

Quel remue-ménage !
Au large, sous la brusque averse.
Des voiles de face, des voiles de biais.
Kyorai (1651-1704)

Au départ l'étonnement.

Découvert un remarquable article - Sur le paysage japonais - de l'orientaliste Louis Aubert paru dans La Revue de Paris du 15 septembre 1905. La description d'un périple dans l'archipel de Matsushima semble annoncer la prose d'un Nicolas Bouvier. Aubert fait remarquer que les haïkus sont souvent attaqués par une exclamation... Il ajoute : On ressent une petite secousse de surprise comme en donnent les visions au sortir d'un rêve (...) impressions de voyageur aussi, qui, dans un demi-sommeil, au lever du jour entrevoit par la vitre du wagon un paysage étrange, tout de suite évanoui.
Saisir le réel.
A la vitre embuée de James fit écho un paysage évanoui de Basho.

Ah ! un pétale tombé
qui retourne à sa branche.
Non, c'est un papillon.
Moritake (1473-1549)

dimanche 26 février 2017

La Gloire de Judas



La part essentielle prise par Bernard Lazare (1865-1903) dans le combat en faveur de Dreyfus a fini par occulter la dimension purement littéraire de son oeuvre. On lui doit en effet une série de contes et nouvelles publiée en volume en 1892 et 1897, textes marqués par l’esprit symboliste de cette fin de siècle. Le conte choisi ici (publié en 1892 dans (Le Miroir des légendes) l’a été pour ses qualités intrinsèques mais aussi parce qu’il offre la particularité d’annoncer une autre fantaisie christologique au thème similaire, celle de Borges intitulée Trois versions de Judas.
Borges a-t-il lu Bernard Lazare ?


La Gloire de Judas

Que vous-ai donc fait pour être votre élu ?
A. de Vigny


I

En ce temps-là, Quintilla, zélatrice de et prophétesse de Judas, prêchait à Carthage et malgré Tertullien, l'impétueux presbytre, les chrétiens accouraient vers elle et, pour l'entendre, quittaient les églises où la vraie parole était enseignée.
Elle avait élu, pour proclamer la coupable doctrine, une grotte située non loin de la ville, grotte déjà souillée par l'adoration mystérieuse de funèbres dieux abolis. Encore, sur les parois, distinguait-on des caractères inconnus, symboles sans doute cle quelque infernale révélation ou bien témoins de ferveurs déchues ; et, dans le fond, une large table de marbre attestait de redoutables et criminels rites, car le marbre était rouge et le sang des sacrifices antiques l'avait ainsi teint.
Or, ce soir-la était un vénéré anniversaire. Toute la nuit devait être commémoré la mort consentie par l'apôtre que d'entre eux chassèrent les apôtres, la volontaire mort de Judas, celui de Karioth ; et dans la caverne consacrée affluaient les fidèles : femmes long voilées et hommes dissimulés sous le large pan de leurs robes. Sur l'autel marmoréen siégeait Quintilla vêtue de blanc ; des vieillards l'entouraient. Quand la foule silencieuse se fut assise, ils entonnèrent les rituelles louanges et les hymnes coutumiers. « Loué soit Paul, qu'éclaira la sagesse ! »
Les auditeurs répondirent :
« Paul, apostole et saint sois loué ! »
Les vieillards continuèrent :
« Adorons Paul qui sut tuer Saül comme Jésus abattit Jéhovah. Adorons Paul que la Sophia ravit au ciel. Adorons Paul qui nous guida vers le seul Dieu. Adorons Paul qui nous conduisit à Judas !
- Adorons Paul, » murmurèrent les assistants ; et le long bruissement de leurs invocations se répercuta en échos assourdis dans l'antre.
Il s fit un silence, puis reprit le chœur des ancestrales voix mais plus bas, car le mystère des paroles dites emplissait de frayeur l'âme de ces aïeux :
« Il y a Sophia et il y a Hystéra ! »
Avec de bégaiements trémulants de terreur, les hommes, seuls, répétèrent :
« Il y a Sophia et il y a Hystéra ! »
Le plus âgé des coryphées, étendant les mains, de longues mains pâles et sèches qui semblaient déposer un manteau de silence, dit alors le chant initiateur des ineffables vérités.
« Ceux-là que l'on appelle saints et que renomme le livre mauvais, la Bible, ceux-là qui furent plutôt les faibles et les irrésolus, Hystéra les avait formés. Abel, Iakob, Mosché, race d'esclaves sans cesse oourbés aux pieds du Dieu qui engendra le mal et punit les puissants ; Abel, le père des génuflexions et des vains soupirs ; Iakob et puis Mosché, vils conducteurs d'un vil troupeau. Maudits soient-ils ! car devant le cruel dompteur du monde ils furent lâches !
- Maudits soient-ils ! crièrent les vieillards.
- Ceux-là que l'on nomme méchants et que contemne le livre détestable, la Bible, ceux-là qui furent plutôt les révoltés et les justes, Sophia, éternelle el infaillible, les avait créés. Kain, Nimrod, Dathan, Koré, race de héros sans cesse en lutte contre lui, l`Élohim, favorable à ses humbles laudateurs. Vous tous aussi qui chantiez dans Sedom ou vous réjouissiez dans Ghamora, vous qui insultiez Jéhovah dans Zéboïm et le blasphémiez dans Adama, guerriers et fils des anges, vous qu'inspira Sophia, la souveraine et la mère : gloire à vous, car devant le cruel dompteur du monde vous fûtes forts !
- Gloire à vous ! clama le Peuple en s'agenouillant ! gloire à vous ! »
Les acclamations, répétées par les rochers, roulèrent en vagues de sons éclatants, puis, comme de lointains grondements d'orage, elles s'apaisèrent, se turent, et quand les fidèles prosternés se relevèrent, Quintilla était debout sur l'autel.
« Maintenant, dit-elle, que pieusement soit invoqué le nom du suprême saint, du juste qui subit et accepta la honte pour nous délivrer d'Hystéra et de Jéhovah, du martyr qui choisit la mort infamante et hideuse : le nom vénéré du divin Judas.
- Béni soit Judas ! »
Quintilla prit sur le marbre un parchemin et dressant le rouleau, telle dans la synagogue s'élève la loi sacrée :
« Voici l'Évangile ! Celui qui fut révélé à Paul, l'apôtre au cœur bienveillant, et qu'il voulut écrire lui-même pour nous tirer du l'erreur Que son nom soit béni à cause de cela. » Pareille aux vagues d'un calme lac secoué par une tempête imprévue, la cohue des auditeurs se rua vers la prophétesse, et tous tendaient la mains pour toucher le livre dont le seul contact purifiait et instruisait. Mais les vieillards les arrêtèrent et l'un d'eux cria :
« Écoutez ! »
Ayant déployé la peau de chevreau, Quintilla lut, psalmodiant les mots sur une mélopée rythmique et bizarre, évocatrice d'intenses visions.

II

« Or le fils de Sophia, le vainqueur et le maître de Jéhovah, Jésus, avait souffert en sa chair. Les bras étendus, bénissant le monde libéré, il était mort : il avait ressuscité le troisième jour et, près de sa mère, il trônait désormais.
Les disciples survivaient, épendant la doctrine, comme un vin tiède et doux hors des amphores pleines. Paul très grand et Pierre vénérable ; Luc et Marc, Mathieu et Jean, aèdes du Seigneur, et Mathias qui remplaçait Judas le Saint, car les destins se devaient accomplir.
« Depuis que les deniers consacrés, les deniers frappés par Ninus, le roi des Àssyriens, avaient chu dans sa main, scellant. l'œuvre, l'élu de Karioth, criminel ineffable, errait dans les rues de Icrouschalaïm, en proie aux insultes et aux coups. Les fidèles de Christ ramassaient. pour les lui jeter au visage, les pierres qu'à la voix divine avaient laissé tomber les juges de la femme adultère, et Pilate et Caïphe eux-mêmes se détournaient de lui avec mépris. Tous, les pêcheurs galiléens, frères de ceux-là qui abandonnaient leurs filets aux grèves des mers paisibles pour suivre le maître cher, et les marchands qui, désormais vendaient en paix sous les portiques du temple, tous refusaient son obole, craignant de toucher, eux aussi, le prix de l'adorable sang. Seul, un pharisien impavide l'accueillit un jour le Bienheureux et, pour la somme fatale, il lui vendit son champ : le champ du potier.
« Alors, n'ayant pas compris quelles inflexibles lois avaient guidé son âme, en horreur à lui-même, Judas, le traître vénérable, se réfugia dans l'enclos de la vigne qu'ombrageaient d'épais figuiers. Et ce lieu. sacré maintenant, Hakel-Dama, la terre sanglante que de pieuses lèvres iront baiser, s'étalait au midi de la ville, au-delà de la vallée de Hinnom, et le mont du Mauvais Conseil le dominait.
« Là, Judas vivait solitaire, se repentant de ce qu'il croyait être le mal et gémissant de son imaginaire faute. Il se nourrissait de racines et de figues, buvait l'eau tépide et croupie des mares, couchait sur le sol caillouteux que baignaient ses larmes. et il implorait silencieusement le Dieu qu'il avait dressé sur le Golgotha.
« Un soir, assis sous les grands arbres, il priait désespérément. Le vent, que parfumait les arômes des collines, éveillait en son cœur meurtri l'écho des divines paraboles ouïes jadis. quand il accompagnait l'0int par les plaines de Judée. Et le lourd silence, qui depuis longtemps scellait ses lèvres, se rompit enfin, et d'une voix misérable, il cria dans la nuit surprise :
« -J'ai péché en livrant le sang innocent ! »
« Les sanglots soulevaient en spasmes sa gorge ; il frappait sa tête contre les troncs rugueux.
Soudain, une intense lumière l'envahit ; ses yeux, qu'avaient clos les trop épaisses paupières, mettant sur chaque prunelle une chape de plomb, ses yeux se rouvrirent, et, devant lui, il vit un homme qu`il reconnut.. Si souvent, il avait vu cette blanche robe, ce limpide visage, et tant de fois cette bouche s'était ouverte pour des mots amis. Il tendit ses bras tremblants, et frémissant d'angoisse, il demanda :
- « Est-ce toi, Rabbi ? »
« Jésus répondit :
- « C'est moi. »
« Celui qui désespérait se jeta contre terre, et, Christ, qu'à jamais dans les siècles futurs soit béni son nom ! le releva. tendrement. Il le baisa sur le front et lui dit : - « Judas, ne pleure plus. »
« Judas lui répondit :
- « J'ai levé la main sur toi, Maître, et failli ; pardonne-moi ! »
« De nouveau, le fils de Sophia l'embrassa.
- « le baiser que sous les oliviers, tu me donnas, fit-il, je te le rends, et comme il m'affranchit des chaînes terrestres, qu'il t'affranchisse du remords ! »
« Comme un flot limpide, la paix entra dans l'âme du saint de Karioth, et, Jésus, prenant la main qui avait reçu la libératrice offrande continua :
- « Tu n'as point péché, Judas, tu as accompli l'œuvre. »
- «  J'ai gémi, Rabbi ! j'ai pleuré !
- «  A présent, réjouis-toi !
- «  Mes frères, ceux que tu chérissais, m'ont maudit et chassé !
- «  Tu serra béni dans la ciel et tu t'assiéras à ma droite.
- «  Quand tu m'as donné le pain, Satan m'a saisi.
- «  Il le fallait, tu étais désigné. Déjà, mon prophète Jérémie l'avait annoncé.
- «  Pourquoi moi, Seigneur ?
- «  Sois fier, Judas ; de tous temps, je t'avais élu. Va, ceux de mon église croient que Jean fut l'apôtre cher, non : l'apôtre aimé ce fut toi, et j'ai chargé ton nom d'opprobre parmi les hommes, il sera sanctifié parmi les bienheureux. Quelques-uns seulement de ceux qui vivront sous ma loi, sauront ta glorieuse destinée. Il faut, pour mon triomphe, que persiste ton ignominie.
- «  Maître, dispose du disciple que ta volonté rendit infidèle.
- «  Nul ne sera près, de ma mère, accueilli comme toi, Judas, car nul, en sa vie terrestre n'aura amassé plus d'affronts.
- «  Maintenant, ils me seront doux.
- «  Fils de Ruben, fils de Cyborée, je t'ai voulu courbé sous le poids des fautes, pour qu'au jour des suprêmes révélations l'orgueil des docteurs soit confondu, et ils reconnaîtront qu'un criminel comme une pécheresse travaillèrent plus qu'eux au salut. Quand tu flottais vagissant sur les flots, ma droite protectrice te conduisit au port : quand tu t'enfuis de chez la Reine, je te guidais vers Pilate ; sous le pommier fatale, je dirigeai ta main, qui tua Ruben, ton père, et j'amenai vers toi ta mère Cyborée, dont tu fis ta femme. Le soir où, parricide, incestueux, tu vins, lassé de tes péchés, embrasser mes genoux, je le reçus pour que tu me livrasses. Ne t'ai-je pas dit : «  Ce que tu dois faire, fais-le promptement ? » A l'heure voulue, tu vins, toi par qui se devaient avérer les prophéties éternelles, et ton pas en ébranlant les pentes du jardin de douleur, présagea la rédemption prochaine. Elles me furent bonnes tes lèvres effleurant ma joue, et bon ton regard traditeur, et je t'en ai voué un plus tendre amour. Écoute, maintenant, préféré.
- « Parle, Seigneur.
- « J'ai voulu descendre encore en Judée pour calmer tes peines, tes douleurs. Tes larmes me déchiraient, je suis venu les tarir. Mais aucun ne doit savoir de ta bouche les paroles dites. Achève ce que tu as commencé, et que ta fin justifie ta vie.
« Jésus posa sa main, d'un geste bienveillant, sur le tête de Judas, qui se courba et pria.
Quand il se redressa, il était seul dans Hakel-Dama.
Les mots proférés, éternels et immuables flottaient encore dans l'air. Ils retentissaient en l'âme de Judas, purs et beaux, arrachant les voiles qui jusqu'alors avaient enténébré ses esprits. C'était comme une brume qui dissoute, aurait révélé l'immensité d'un étang merveilleux, au fond clair, au rivage tranquille, aux confins inaperçus ; un étang gemmé de larges et solennelles fleurs. Le Très-Saint se ressaisit dans l'infini des âges, il perçut sa prédestination bénie, il entrevit les austères futurs qui lui étaient échus. - « Que ta fin justifie ta vie, » avait dit le fills de Sophia. Sa vie avait été immonde, il ne pouvait avoir le calme trépas des nabis. Saintement abject, il avait vécu par la crime ; par le crime, il devait périr. « Ne tue pas, » tel était le précepte qui avait encore résonné en Galilée, et le plus effroyable homicide, n'était-ce pas la volontaire immolation de soi-même ? Il comprenait l'ordre fatal. Il était l'holocauste promis au juste holocauste. Il devait accomplir l'ultime, criminelle et méritoire oblation. Le souvenir des souillures passés se répercutait au plus profond de lui-même, tel un chœur suranné de voix mauvaises, appelant la souillure dernière. Il avait porté la main sur Ruben. son père, et sur Cyborée, sa mère, et sur Jésus, son Dieu : il la lèverait sur lui.
« Il marcha vers la cabane lépreuse où gisaient sa cruche ébréchée et ses écuelles d'argile ; il prit une corde de chanvre, il revint vers le haut figuier et se pendit aux branches gémissantes, en prononçant le nom du vendu aimé.
« Des harmonies profondes planaient sur les arbres et des présences divines se révélaient dans le champ sanglant. D'hyalines clartés revêtaient les buissons, des corolles surnaturelles pleuvaient sur la hutte, des parfums subtils traînaient. Et. brusquement, le corps du pendu creva par le milieu et ses entrailles ruisselèrent sur le sol, - il fallait que sa mort fût abominable,- mais son visage ne fut terni d'aucune macule, car il avait touché le visage du Christ. Les Eons assemblés et les Séraphins augustes prirent Judas qu'appelaient les cieux entr'ouverts, et les laboureurs, qui le matin passèrent près d'Hakel-Dama, racontèrent la misérable expiation du traître, de celui de Karioth. - « Judas, victime chère et désignée, sois béni, toi le libérateur ! »
« Telles sont les choses que la très haute sagesse révéla à Paul, apostole, quand il fut ravi aux resplendissants empyrées, et Paul, mystérieusement, les redit à quelques-uns d'entre les hommes, qui les conservent et les promulguent aux rares appelés. »
Et les secrètes, absolues et essentielles vérités étant énoncées, Quinlilla couvrit son front du lin symbolique et se tut.

dimanche 19 février 2017

Le récit de la dame au sept miroirs



A Jean de Tinan

La caduque vieillesse de mon père se prolongea pendant des années. Sa nuque branlait. Ses épaules se voûtèrent. Peu à peu il pencha davantage encore. Ses jambes flageolaient. Il dépérit.

Chaque jour, pourtant, il sortait seul dans les jardins. Ses pas traînaient sur le cailloutis des esplanades, le dallage des terrasses, le gravier des allées. On le voyait, au fond des avenues, minuscule et ratatiné, avec sa calotte de drap fin et ses vastes houppelandes de soie fourrée, piquant du bout de sa haute canne une feuille tombée ou, le long des parterres, redressant, au passage, la tige de quelque fleur.

Il faisait lentement le tour des bassins. Il y en avait de carrés, avec une marge de porphyre rose : de circulaires, bordés de jaspe olive ; d’autres, ovales, ourlés de marbre bleuâtre. Le plus grand était entouré de brèche jaune, et des tanches y glissaient leur reflet d’or. Les autres gardaient des cyprins rouges, des carpes et d’étranges poissons glauques.

Un jour, mon père ne put sortir pour sa promenade accoutumé On l’assit dans un grand fauteuil de cuir roux, et on traîna le siège devant la fenêtre ; les roulettes grincèrent sur le damier des mosaïques, et le vieillard considéra longuement la vaste perspective des jardins et des eaux. Le soleil se couchait en rougeoyant sur les dorures monu- mentales de novembre. Le parc semblait un édifice d’eau et d’arbres, intct et fugitif. Parfois une feuille tombait dans l’un des bassins, sur le sable d’une allée, sur le balustre d’une terrasse : une, poussée par un vent léger, crispa contre la vitre nue son aile d’oiseau décharné en même temps qu’une chauve-souris égratigna de son vol anguleux le ciel moins clair.

Au crépuscule, le malade soupira longuement. On entendait, au dehors, un pas dans une allée proche ; un cygne noir battit de ses palmes l’eau assombrie d’un bassin, une pie s’envola d’un arbre en jacassant et se posa, sautillante, sur le rebord d’un vase ; un chien enroué hurla dans le chenil. A l’intérieur, un grand meuble taciturne craqua sourdement en son ossature d’ébène et d’ivoire, et la lanière d’un fouet à manche de corne, posé en travers d’une chaise, se déroula et pendit jusqu’au parquet. Aucun souffle ne sortait de la vieille poitrine ; la tête s’inclina jusqu’aux mains jointes sur la tabatière d’écaille. Mon père était mort.

Je vécus durant tout l’hiver dans la contracture de ce deuil. Ma solitude s’ankylosa de silence et de regret. Les jours s’écoulèrent. Je les vécus dans une attention scrupuleuse à ce mélancolique souvenir. Le temps passa sans que rien pût me distraire de ma douloureuse et funèbre songerie. L’approche seule du printemps me réveilla de moi-même, et je commençai à constater les singularités qui m’environnaient et qui outrepassaient le rapport qu’on m’en fit.

Comme si la présence paternelle imposait autour de soi, par sa durée, une sorte d’attitude aux êtres et aux choses, les effets de sa disparition se répandirent alentour. Tout se désagrégea. Des jointures invisibles craquèrent en quelque occulte dislocation. Les plus anciens serviteurs moururent un à un. Les chevaux des écuries périrent presque tous ; on retrouvait les vieux chiens de meute engourdis à jamais, les yeux vitreux et le museau enfoui entre leurs pattes velues. Le château se dégrada ; les combles se délabrèrent ; le soubassement se tassa ; des arbres du parc s’abattirent, barrant les allées, écornant les buis ; la gelée fendit la pierre des vasques ; une statue tomba à la renverse, et je me trouvai, dans l’insolite solitude de la demeure déserte et des jardins bouleversés, comme au réveil d’une saison séculaire où j’eusse dormi les cent années du conte.

Le printemps vint en averses doucereuses, tiède et précoce, avec de grands vents qui secouaient les fenêtres fermées. L’une d’elles s’ouvrit sous la poussée extérieure. Les parfums de la terre et des arbres entrèrent en une suffocante bouffée. La fenêtre battit de l’aile comme un oiseau ; au mur, les tentures mythologiques frissonnèrent ; les jets d’eau des tapisseries oscillèrent, et une ride de l’étoffe fit sourire à l’improviste les Nymphes tissées et ricaner le visage de laine des Satyres. Je respirai longuement, et j’étirai toute la lassitude de l’hiver ; ma jeunesse engourdie tressaillit, et je descendis l’escalier des terrasses pour visiter les jardins.

Ils étaient admirables en leur sève printanière, et, chaque jour, d’heure en heure, j’assistai à l’épanouissement de leur beauté. Les feuillages se massèrent au sommet des arbres ; la nageoire d’or des tanches effleura l’eau grossie des bassins ; les carpes bleuâtres tournèrent autour du bronze verdi de la figure qui, au centre, tordait dans le métal dulcifié la sveltesse de sa voluptueuse cambrure ; des mousses grasses montèrent aux jambes lisses des statues et se blottirent au secret de leur chair de marbre ; la gaine fendue des hermès s’enguirlanda ; leurs yeux caves se veloutèrent d’un regard d’ombre ; les oiseaux volèrent d’arbre en arbre, et le charme composite du printemps s’unifia en l’accord d’une estivale beauté.

Peu à peu l’azur du ciel adolescent se fonçait et pesa en suspens sur l’étendue du parc, sur l’anxiété grave des feuillages, sur le rêve circonspect des pièces d’eau. L’onde des vasques épuisées stilla, goutte à goutte, dans le silence ; du fond des bassins, une montée d’herbes vivaces s’enlaça, à la surface, autour de solitaires fleurs surnageantes ; les parterres débordèrent dans les allées ; les branches des arbres s’entrecroisèrent au-dessus des avenues ; les lézards verts rampèrent sur les balustres tièdes des terrasses, et, de partout, s’exhala la senteur lourde des végétations. Une sorte de vie surabondante animait le parc désordonné ; les troncs se tordirent en statures presque humaines. Les lièvres apparurent ; les lapins pullulèrent ; des renards montrèrent leur museau fin, leur marche oblique, le panache de leur queue ; des cerfs mirèrent leurs ramures. Les vieux gardes, morts ou perclus, ne détruisaient plus la vermine inoffensive ou carnassière. L’hiver avait brisé les clôtures qui séparaient les jardins de la contrée environnante, singulièrement forestière, choisie par mon père à cause même de sa solitude qui sauvegardait celle de sa retraite. Elle l’entourait d’un prestige d’arbres énormes, de terrains incultes et de lieux inconnus.

J’errais à travers les allées. L’été flamboyait ; mon ombre, au soleil, fut si noire, qu’elle sembla creuser devant moi l’effigie de ma stature ; l’herbe des avenues me montait à mi-corps ; les insectes bourdonnaient ; les libellules caressaient l’eau opalisée de leur reflet. Nul vent ; et, dans l’immobilité de leur stupeur ou la posture de leur attente, les choses paraissaient vivre intérieurement. La journée brûlait sa beauté jusqu’à la consomption sourde du couchant ; chaque jour s’annonçait plus chaud et suspendait en lents crépuscules la fin de sa langueur suffocante.

Un malaise m’envahissait ; je marchais plus lentement, j’interrogeais l’avenue où j’allais m’aventurer, le tournant à prendre ; le rond-point anxieux m’arrêtait au centre de ses bifurcations, et, sans aller plus loin, je revenais sur mes pas.

Une fois, j’avais erré tout le jour, et assise auprès d’un bassin, je regardais dans l’eau verdie et poissonneuse les vagues visages méduséens qui s’y configuraient de remous et de serpentines chevelures d’herbages : médailles fluides et gorgoniennes, devinées et dissoutes, bronzées par les reflets d’un crépuscule d’or verdâtre, redoutables et fugitives. L’heure était équivoque : les statues se renfonçaient dans les encoignures du buis ; le silence se crispait bouche à bouche avec l’écho paralysé. Tout à coup, au loin, très loin, là-bas, vibra un cri guttural et réduit par la distance à une perception minuscule et presque intérieure, un cri à la fois bestial et fabuleux. C’était lointain et insolite, comme venu du fond des âges. J’écoutai. Plus rien ; une feuille remuait imperceptiblement au sommet d’un arbre ; un peu d’eau s’écoulait goutte à goutte par une fissure du bassin et humectait le sable alentour ; la nuit tombait ; et il me sembla que quelqu’un riait derrière moi.


Le centaure marchait tranquillement dans l’allée. Je me rangeai pour le laisser passer : il passa en s’ébrouant. Dans le crépuscule, je distinguai sa croupe pommelée de cheval et son torse d’homme ; sa tête barbue portait une couronne de lierre à grains rouges ; il tenait à la main un thyrse noueux terminé par une pomme de pin ; le bruit de son amble s’étouffa dans l’herbe haute ; il se retourna et disparut. Je le revis une fois encore qui buvait à une vasque ; des gouttelettes d’eau emperlaient son crin roux, et, ce jour-là, vers le soir, je rencontrai aussi un faune : ses jambes de poil jaune étaient croisées ; ses petites cornes pointaient à son front bas ; il restait assis sur le socle de la statue tombée l’hiver, et, avec un bruit sec, il heurtait l’un contre l’autre ses sabots de bouc.

Je vis aussi des nymphes, qui habitaient les fontaines et les bassins. Elles sortaient de l’eau leurs bustes bleuâtres et s’y replongeaient à mon approche ; quelques-unes jouaient sur le bord avec des algues et des poissons. On voyait sur le marbre la trace de leurs pieds humides.

Peu à peu, comme si la présence du centaure eût ranimé l’antique peuple fabuleux, le parc s’était furtivement rempli d’êtres singuliers. D’abord par méfiance, ils se cachaient à ma vue. Les faunes s’esquivaient prestement, et je ne trouvais à leur place foulée que leurs flûtes de roseaux, avec des fruits mordus et un rayon de miel entamé. L’eau des bassins recouvrait vite les épaules des nymphes, et je ne les devinais plus qu’aux remous de leurs plongeons et à leurs chevelures surnageantes parmi les herbes. Elles me regardaient venir, leurs petites mains au-dessus des yeux pour mieux voir, leur peau déjà sèche et leurs longs cheveux encore ruisselants.

Les autres s’enhardirent aussi : ils tournaient autour de moi ou me suivaient de loin ; un matin même, je trouvai un satyre couché sur une marche de la terrasse ; des abeilles bourdonnaient sur sa peau velue ; il paraissait énorme et feignait de dormir, car à mon passage, il saisit le bas de ma robe de sa main poilue ; je me dégageai, et je m’enfuis.

Dès lors, je ne sortis plus, et je restai dans le château désert. L’excessive chaleur de ce terrible été fut fatale à mes derniers vieux serviteurs. Quelques-uns moururent encore. Les survivants erraient comme des ombres ; ma solitude s’accrut de leur perte et mon désœuvrement s’augmenta de leur inertie. Les vastes salles du palais s’éveillèrent à mes pas et je les habitai l’une après l’autre. Mon père y avait rassemblé de somptueuses merveilles : son goût se plaisait aux objets rares et curieux. Des tapisseries vêtaient les murs ; des lustres suspendaient au plafond leur scintillation orageuse de cristal et d’éclairs ; des groupes de marbre et de bronze posaient sur des socles travaillés ; les pieds trapus des hautes consoles d’or crispaient sur les parquets leurs quadruples griffes léonines ; des vases de matière opaque ou transparente étiraient les nervures de leur gorge ou gonflaient l’ampleur de leurs panses ; des étoffes précieuses remplissaient des armoires à portes d’écaille ou de cuivre. L’amas en débordait. C’étaient des soies glauques ou vineuses, tissées d’algues et brodées de grappes, des velours poilus, des moires ridées, des satins pâles miroitants comme des peaux baignées, des mousselines de brume et de soleil.

Le spectacle des tapisseries me lassa vite ; elles représentaient les hôtes singuliers qui avaient envahi le parc ; les groupes de porphyre et d’airain figuraient aussi des Nymphes et des Faunes. Un Centaure sculpté dans un bloc d’onyx se cabrait sur un piédestal. Avec leur grâce humide, leur bizarrerie grimaçante, leur robustesse thessalienne, celles qui avaient troublé les eaux tranquilles, ceux qui hantaient les futaies agrestes et les avenues herbeuses, tous, toute la vie monstrueuses qui riait, chevrotait ou hennissait au dehors, se reproduisait sur les murs dans la chair des soies et le crin des laines, ou s’embusquait, tapie aux encoignures, en une solidification de métal et de pierre.
%% L’été brûlant et forcené avait fondu en pluies avec l’automne survenu. Le front aux vitres, je regardais l’or du parc ruisseler sous le soleil dans l’intervalle des averses. Le nombre des hôtes monstrueux semblait encore augmenté. Les centaures déboulaient maintenant en hardes des allées ; ils se poursuivaient cabrés ou rueurs. Il s’y en était joint de très vieux dont les sabots moussus butaient aux cailloux ; ils portaient des barbes blanches ; la pluie cinglait leurs croupes pelées et creusait la maigreur de leurs poitrails. Les satyres, par troupe, gambadaient autour des bassins où les nymphes grouillaient en un emmêlement de chairs bleuâtres et de cheveux rouillés ; j’entendais le fracas des ruades, le trot sec des petits sabots capripèdes, les hennissements, les cris et le concert discord des tambourins sourds et des flûtes aigres.

Pour essayer de déjouer l’énervement anxieux où s’irritait ma solitude, je tentai de la distraire à me vêtir d’étoffes et me parer de bijoux. Les coffres en contenaient un amas considérable. Je me promenais dans les vastes galeries en traînant le poids somptueux des velours ; mais leur toucher me rappelait le poil des bêtes velues dont les yeux semblaient me regarder par les pierreries qui m’ornaient ; je me sentais fascinée par la fixité oculaire des onyx, palpée par les soies caressantes, griffée par les agrafes, et j’errais, misérable et parée, dans l’enfilade solitaire des longues salles illuminées.

Les pluies et les vents d’automne s’accrurent un soir en tempête. Le vieux château frémissait. Je m’étais réfugiée seule dans une salle heptagonale aux murs faits de sept grands miroirs limpides en des cadres d’or clair. Les souffles du dehors glissaient par les fentes des fenêtres et sous les portes et balançaient un grand lustre adamantin dans le tintement de ses pendeloques de cristal et la vacillation de ses bougies. Je croyais sentir sur mes mains les langues rugueuses du vent ; je me sentais saisie par les ongles invisibles de la bise ; il me semblait, suffocant en ma robe de satin glauque, devenir à son contact, une de ces nymphes fluides et fugitives que j’avais vues ondoyer sous les herbes vertes, dans la transparence des eaux. Instinctivement, dans une lutte intérieure j’arrachai le tissu insinueux pour me défendre d’une pénétration mystérieuse qui m’alanguissait toute : je saisis à pleins doigts ma chevelure ; mes mains s’y rétractèrent comme à des algues fluviatiles, et je m’apparus, debout, nue, dans l’eau limpide des miroirs. Je regardai autour de moi ma statue subite et fabuleuse, debout, sept fois autour de moi dans le silence des glaces animées de mon reflet.

Le vent s’était tu. La strideur d’une griffe raya le verre d’une des hautes fenêtres, à travers laquelle la brusquerie d’un éclair dessina la trace phosphorique du grincement furtif et évanoui. Je reculai d’horreur. Aux vitres, attirés par la lumière ou chassés par la tempête, je vis collés des visages et des mufles. Les nymphes appliquaient au cristal leurs lèvres humides, leurs mains mouillées et leurs chevelures ruisselantes ; les faunes en approchaient la lippe de leurs bouches et la boue de leurs toisons ; les satyres y écrasaient avec frénésie leurs faces camuses ; tous se pressaient, s’escaladant les uns les autres. La buée des naseaux se mêlait à la bave des dentures, les poings se cris- paient aux toisons saignantes, l’étreinte des cuisses faisait haleter les flancs. Les premiers, montés sur le soubassement des fenêtres s’arc-boutaient sous la pression de ceux qui venaient ensuite en contrebas ; quelques-uns rampaient et se faufilaient à travers les jambes poilues qui les piétinaient, et, dans l’effroi de son silence et la mêlée de son effort, la cohue du fabuleux troupeau fait de ruades, de sauts et de rires, croulait du poids de sa masse et se reconstruisait pour s’ébouler de nouveau, et cet horrible bas-relief grouillait, derrière la fragile transparence qui m’en séparait, sa sculpture de ténèbres et de clarté.

Alors j’évoquai dans la nuit tumultueuse l’épieu chasseur des gardes, la poigne des valets fouaillant à coups de fouets cette horde éperdue et fangeuse, les grands chiens des meutes mordant le mollet des faunes et le jarret des centaures ; j’appelai les cors, les couteaux, le sang et l’entraille des curées, les museaux fouillant les lambeaux décousus, le geste soupesant les peaux fraîches... Hélas ! j’étais nue et seule dans ce château désert, sous la nuit furieuse !

Tout à coup les fenêtres craquèrent sous la monstrueuse poussée ; cornes et sabots firent voler les vitres en éclats ; une fauve odeur envahit violemment la salle et entra avec le vent et la pluie, et je vis, au crépitement du lustre à demi éteint, la tourbe apparue, faunes, satyres et centaures se ruer sur les miroirs pour y étreindre chacun l’allusion de ma beauté, et, dans un fracas de glaces effondrées et sanglantes, les mains étendues pour exorciser l’horreur de ce songe terrifiant, je tombai à la renverse sur le parquet.
Henri de Régnier

vendredi 10 février 2017

Clair de lune



La Kabylie était en feu et l'insurrection s'étendait jusqu'à Batna, Setif et Aumale. Le Fort National, Dellis, Tizi-Ozou, Dra-el-Mizan, Bougie, Borj-bou-Arreridj, Milah étaient assiégés. Toutes les fermes et les habitations isolées flambaient, abandonnées par les colons trop heureux de sauver leur tête. C'est sur ces entrefaites que le colonel L..., commandant le cercle de Bou-Saada, officier énergique, partit un peu imprudemment avec une minuscule colonne de Tirailleurs Algériens et de Spahis, pour percevoir les impôts dans les tribus du Bied-el-Dierid.
Le premier caïd auquel il s'adressa refusa de rien payer ; on dut faire des arrestations, et le lendemain deux ou trois mille Arabes, la plupart du cercle de Bou-Saada, vinrent attaquer notre camp.
On les mit en pleine déroute ; et, tandis qu'un escadron de spahis sabrait les fuyards, le colonel fit sonner le ralliement des tirailleurs, et les braves turcos poudreux, sanglants, déchirés, hideux mais épiques, vinrent reprendre leurs rangs sur le front de bandière.
Les sergents-majors firent l'appel ; une trentaine d'hommes et deux officiers manquaient dans le bataillon.
- Mes enfants, dit le colonel, je suis content de vous ; mais il faut nous hâter de finir la besogne, car si nous ne la finissons pas aujourd'hui, ce sera à recommencer demain, et demain ils seront dix mille.
Les turcos, sombres et immobiles, écoutaient. Le colonel continua
-Pendant que la cavalerie charge cette canaille, vous allez m'apporter les têtes des tués. Allons, enfants ! cent sous par tête de bédouin, un douro ! Rompez les rangs et pas gymnastique !
Et se tournant vers les officiers étonnés de cet ordre:
- Le Bureau Arabe m'a fait prévenir que beaucoup de gens de Bou-Saada sont mêlés aux insurgés. Il faut frapper un grand coup, sans quoi il nous faudra rentrer dans la ville par la brèche avec, sur nos talons, tous les Ksours du Mok'ran.

Cependant les turcos poussant de grands cris se répandaient en courant sur le champ de bataille. Les chassepots avaient fait merveille, semant la plaine de corps bronzés.
Alors, on vit des groupes sinistres. Les soldats indigènes penchés, un genou en terre, décoiffaient d'un coup de main la tête du cadavre quand y adhérait encore le chechia ou le haïk, puis empoignant la touffe de cheveux que tout musulman porte à l'occiput, ils agitaient furieusement, avec un mouvement de bras qui scie et dans un miaulement de chacal, le terrible sabre-baïonnette.
Une boule sanglante pendait tout à coup à leur poing gauche, puis ils venaient présenter triomphalement l'épave humaine qu'ils jetaient sur un tas grossissant devant la tente du Kebir, en échange du douro remis par leur sergent-major, et sans reprendre haleine recouraient à la besogne.
C'était l'argent de l'achour que le caïd des Chabkas avait insolemment refusé de payer aux cavaliers du colonel et dont on s'etait emparé la veille à coup de fusil.
Les têtes, au nombre de 300 environ, remplirent un fourgon du train d'artillerie qui fut aussitôt dirigé au grand trot sur la ville.
On ne s'encombra ce jour-là ni de prisonniers, ni de blessés, car s'il y eut de ces derniers, ils furent retrouvés sans tête, corvée de moins pour l'aide-major, les hommes de garde et les ambulanciers.

Escorté d'un peloton de spahis, le fourgon entra vers minuit à Bou-Saada par la Porte du Sud et le chargement funèbre s'arrêta sur la grande place.
La ville reposait sous la garde d'une section de turcos qu'on réveilla prestement et sans bruit pour qu'ils se tinssent prêts, fusils chargés et sac au dos.
Des hommes de corvée épointèrent rapidement le manche de longs piquets de tente, qu'ils enfoncèrent en un triple cercle autour de la fontaine, et sur ces piquets on planta les têtes.
Le fourgon les versait au fur et à mesure, en petits tas d'horribles boules, gluantes, informes, couvertes de caillots et de plaques de boue rouge.
Dans la précipitation et l’âpre désir du gain, les cous avaient été maladroitement tranchés. Des inhabiles avaient tailladé pour chercher la jointure des vertèbres cervicales ; d'autres, ne la trouvant pas, avaient haché l'os à grands efforts. Des nuques horriblement déchiquetées témoignaient des affreuses luttes des blessés ; leurs exécuteurs, irrités de cette résistance qui augmentait leur besogne en y mettant des obstacles non prévus, avaient frappé, dans leur rage hâtive, dix mauvais coups pour un bon, et les chairs pendaient avec les fragments du crâne et les tendons, comme de petits bouts de loques ou des sétons engluée de matière.
La lune, cachée jusqu'ici derrière les hauts palmiers de l'0asis, se montra tout à coup, éclairant le hideux spectacles : faces livides et bleuies, bouches ouvertes encore dans la rage d'une dernière morsure, nez écrasés dans les heurtements et les cahots d'une route de quinze lieues.
Ici un œil sorti de l'orbite pendait jusqu'aux lèvres comme une agate salie, tandis que l'autre, grand ouvert, semblait regarder avec étonnement le vide.
La, une tête, enfoncé trop brutalement, était percée de part en part ; un éclat de bois sortait du crâne, au-dessus des sourcils, formant une corne sanglante ; une autre, fendue par un coup de crosse, laissait couler la cervelle comme la moelle qui s'échappe d'un os.
Des ruisselets dégouttaient lentement, serpentant le long des piquets où ils se collaient comme des filets de glu. Des chiens blancs à longs poils, maigres et trapus, et de grands lévriers fauves, rodaient autour du charnier, essayant de lécher les caillots de sang, tandis que d'autres, un peu à l'écart, hurlaient à la mort.
L'aube, bientôt, éclaira ces épouvantes et le soleil levant vit surgir les désespoirs.

Ce furent les femmes qui, levées les premières pour puiser l'eau à la fontaine, assistèrent au spectacle.
Pétrifiées d'abord et muettes d'horreur, elles parurent ne pas comprendre ou se crurent le jouet d'un cauchemar ; mais, s'étant approchées, elles poussèrent soudain de grands cris.
La ville entière s'éveilla, et en même temps le clairon des turcos, debout sur la place, sonna la diane. La joyeuse fanfare retentit avec ses airs de fête au milieu de cette désolation, tandis que tes femmes avec des hurlements de louves affolées tournaient autour du triple rond macabre.
L'une reconnaissait la tête de son frère, celle-ci de son époux, cette autre de son père ou de son fils.
Quelques-unes ne pouvant distinguer les traits, les essuyaient du bas de leur robe ou grattaient de leurs ongles les coagulations de boue et de sang.
Les hommes arrivèrent à leur tour silencieux et farouches. Beaucoup levèrent tes bras, menaçant du poing l'invisible ennemi.
Ils poussèrent tous à la fois de grandes clameurs, puis se turent. La section des turcos, immobile et sombre sous ses gais habits bleu de ciel, attendait, l'arme au bras, sur la place, et tes spahis rangés en bataille avaient le sabre au clair.
Puis, au loin, on entendait s'approcher les éclats sonores des clairons sonnant la marche.
Alors le vieux caïd de Bou-Saada monta sur son cheval de guerre, et suivi de ses cheicks revêtus du burnous écarlate, sortit de la ville à la rencontre de la colonne.
Et lorsqu'il fut à dix pas du colonel qui, le poing sur la hanche, chevauchait audacieusement en tête de sa petite troupe au milieu de ce pays soulevé, il mit pied à terre et se prosternant, appuya sur l'étrier du Français sa longue barbe blanche :
- Tu es le plus fort, dit-il simplement. C'était écrit.
Et c'est ainsi que fin janvier, quand tout le nord de l'Afrique était en feu, fut étouffée en sa racine la sédition de Bou-Saada et la révolte des Ksours du Mok'ran.
La pratique des hommes de guerre n'est pas la pratique des avocats.
Aux sages, salut !

Hector France, Sous le burnous,1886.

A propos d'Hector France.
Sous le burnous a fait l'objet d'une réédition en 2011 aux editions Anacharsis.

samedi 4 février 2017

Rédemption


Le jeune homme et les cavaliers, Jean Emile Laboureur, 1913.

Parmi les voitures de bouchers, débordantes de linges sanglants, un gros omnibus descendait la rue de Flandre, en allant de droite et de gauche, dans on lourd trot menaçant. Et l'on entendait parfois la plainte rauque du tramway d'Aubervilliers, noir et jaune, qui filait tout droit, au ras de la chaussée, et semblait pousser devant lui ses deux chevaux gris osseux. Sur les trottoirs se pressaient des ouvriers, revenant du travail. et les vestes bleues croisaient ou dépassaient les vareuses sombres.
Indifférents à la douceur de cette fin de jour, Léon, dit Bubu, et Tocquin, dit la Toque, attablés à la terrasse d'un troquet, considéraient tristement le diminution progressive de deux absinthes. Ces deux compagnons ne revenaient pas du travail et ne rentraient pas, comme les autres. au logis, car ils n'avaient ni travail ni logis. Pour tout dire, La Toque et Bubu étaient de ces jeunes parisiens, dont la profession, jalousée et dénigrée par leurs concitoyens, consiste exclusivement à être aimés. Pour l'instant, ils étaient victimes de la générosité égarée du gouvernement qui, depuis la veille, avait pris à sa charge la nourriture et le logement de leurs maîtresses. Ils se seraient écriés volontiers: plus d'amour, plus de ressources, partant plus de joie - la joie, chez ces jeunes hommes, n'étant pas une conséquence directe de l'amour.
La Toque était blond, pâle et mince, avec des yeux gris songeurs. Il laissait pendre, collé a sa lèvre dédaigneuse, un papier noirci, vestige éternel d'une cigarette. Bubu était trapu, coiffé d'un noir serre-tête de cheveux ras. De son visage blême émanait une arrogante hostilité. Il était peu loquace. Son vocabulaire se limitait à une parole historique, énergique et brève, qui lui servait tour à tour à exprimer sa colère, sa tristesse, sa stupeur ou ses espoirs.
Or c'était une tristesse morne que ce mot favori traduisait ce jour-là. Les deux compagnons, à bout de ressources, étaient perplexes. S'ils avaient eu vent de quelque mauvaise action avantageuse qui, pour un mois ou deux, eût pu les tirer d'embarras ! Mais la Toque avait beau faire galoper son imagination autour des villas de la banlieue, il ne voyait partout que danger trop grand au profit trop aléatoire. Or c’était un garçon prudent ; il lui fallait de bons coups de « père de famille », et ces opérations-là ne se trouvent pas tous les jours. Il faut avoir été pressé par la nécessité pour se rendre compte que les occasions d'égorger profitablement son prochain sont beaucoup plus rares qu'on ne pense.
Le jeu de bonneteau, que la Toque et Bubu pratiquaient avec une certaine habileté, exigeait une mise de fonds qu''ils étaient hors d'état de fournir.
C'est ainsi qu'ils méditaient, devant leurs verres vides, et vides à jamais maintenant, car les raisons majeures qui s'opposaient à l'amélioration de leur sort leur interdisaient les consommations renouvelées.
C'est à ce moment qu'entrèrent dans Paris par la porte de Flandre la fée princesse Adonide et l'enchanteur Alysson chevauchant des licornes blanches, dont un étui d'argent enserrait la longue corne d'ivoire. Ils étaient suivis par un docile casoar, qui portait les provisions de bouche, des sandwichs de pain doré au foie d'oiseau bleu, ainsi qu'une réserve de lait d'hermine, incluse en deux petits tonnelets de bois des îles.
Les deux voyageurs fabuleux, vêtus d`un simple costume de brocard mauve, de demi-saison, n'excitèrent pas sur la place des Abattoirs le mouvement de curiosité auxquels ils étaient en droit de prétendre, et qu'ils ne recherchaient pas d'ailleurs. Les nombreux garçons bouchers qui sillonnent cette place à toute heure du jour, ne semblèrent pas les voir, et, en réalité, ne les virent point. Car, malgré leur carrure antique, leur chevelure et leur visage de lutteurs, leurs oripeaux farouches et maculés d'une pourpre héroïque, les bouchers sont de dignes enfants du siècle. Leurs yeux, éduqués par la raison, n'admettent, ne reconnaissent, et ne voient même que les phénomènes scientifiquement expliqués. II arrive d'ailleurs communément que des touristes, appartenant au meilleur des mondes merveilleux, passent ainsi inaperçus dans la grande ville. Ils en profitent pour visiter tranquillement les églises et les musées. A l'aide d'anneaux et de talismans, qui les dirigent presque aussi sûrement qu'un Bedaeker, ils trouvent imperturbablement le chemin qu'il faut prendre, le véhicule à choisir, et, dans les expositions de tableaux, les œuvres-d'art qu'il est bon d'avoir admiré.
Ce n'était pas cependant pour une excursion de ce genre qu' Adonide et Alysson, descendaient la rue de Flandre, au pas de leurs montures. S'ils regardaient curieusement les passants et les devantures, c'est que désireux de se distraire, et n'ayant rien à visiter à Paris, ils cherchaient un « sujet » pour une petite expérience de psychothérapie magique. Leurs regards tombèrent sur Bubu et la Toque qui étaient restés sur leurs chaises, retenus à cet endroit par la tristesse de leur situation, de plus en plus inextricable. Ils faisaient une mine si piteuse, qu' Adonide voulut s'enquérir du motif de leur désespoir. Elle s'approcha donc du trottoir et, de la longue tige d'ébène qui lui servait à la fois de cravache et de baguette de fée, elle toucha l'épaule de Bubu et l'épaule de Tocquin. Ce simple attouchement désilla les yeux des deux compagnons.
L'ahurissement qu'ils ressentirent fut si comique que l'enchanteur s'en éjouit. Bubu roulait des yeux énormes et la mâchoire inférieure de la Toque pendait, comme décrochée. Adonide, sans s'émouvoir, lui posa la question, qui depuis les temps légendaires, sert de début aux interviews de mortels et de fées.
« Faites un souhait, ô faibles hommes, et par ma toute puissance, il sera réalisé ».
Mais les faibles hommes ne répondirent point, étant trop abasourdis encore et, complaisamment, la bienfaisante Adonide jugea bon de leur venir en aide.
« Peut-être, dit-elle, souhaitez-vous une femme qui vous aime ? »
Bubu bégaya: « Une femme qui nous aime... »
« Penh! » interrompit la Toque, qui commençait à reprendre ses esprits, « par le temps qui court, ça rapporte si peu. »
Sa voix s'était raffermie, et tranquillement, il formula son désir: « Nous voulons, dit-il, être riches. »

Suivant leur sacramentelle expression, les courriers mondains qualifièrent d' « éblouissante », la garden party qui fut, pour le comte Gaspard, 1'occasion de présenter à ses amis, ses deux neveux de « retour », disait-il, « d'un lointain voyage en yacht dans les mers polynésiennes. » Bubu, baptisé Freddy, et la Toque, dénommé Romuald, réussirent à plaire dès l'abord. Un subtil et disert théoricien du dandysme leur trouva cet air de distinction et de race qui ne s'acquiert pas et ne trompe jamais.
Dans les jours qui suivirent, Freddy et Romuald se souvinrent à propos qu'ils avaient jadis fait la cote sur maint champ de courses suburbain. Ils montrèrent, dans les questions du turf, une compétence réelle, non pédante, et qui fut fort appréciée. Des jeux athlétiques internationaux furent l'occasion de leur succès définitif. Romuald-la Toque battit sur les haies les meilleurs champions du Manhattan Athletic Club, de New-York, et Freddy-Bubu fit preuve d'une force musculaire remarquable, au lancer du marteau.
Sur les choses littéraires, ils gardèrent un silence motivé, et du meilleur ton. Dans la conduite de leur vie, ils apparurent comme d'élégants et corrects égoïstes, et leur amour du prochain ne dépasse. pas les limites d'une obligeante courtoisie. Vis-à-vis des femmes, leur arrogance et leurs audaces de désabusés précoces leur gagnèrent beaucoup de cœurs, qui voulaient se sentir aimés et méprisés.

Un jour qu'ils jouaient au lawn-tennis sur la terrasse d'un château, la fée et l'enchanteur s'arrêtèrent auprès de la grille et se réjouirent ensemble du résultat prodigieux de la cure morale qu'ils avaient accomplie.
Ils avaient opéré une rédemption véritable. Deux êtres vicieux, deux réprouvés usaient leur vie à rien faire ou à boire, s'en remettant pour leur subsistance à la faiblesse des passants attardés, ou à la complaisance de leurs maîtresses. Par la simple réalisation d'un souhait, l'existence de ces deux hommes avait été changée.
Ils ne s'enivraient plus, et, s'ils buvaient parfois, c'étaient des liqueurs chères et finement distillées, qui égayaient leurs regards, et animaient d'un peu de verve leurs propos. Ils ne volaient plus, ayant la poche bien garnie, et pour la même raison, n'étaient plus accusés d'être aimés pour eux-mêmes. Leur opulence et leur bien-être n'avaient plus leur source dans les prostitutions réitérées des filles mais dans le travail opiniâtre des ouvriers et des paysans. - Non plus que dans le passé, à vrai dire, leurs occupations n'étaient profitables à leurs semblables. Mais les plus sévères censeurs, au courant des théories modernes d'économie politique regardaient leur oisiveté avec une indulgence paternelle ; ils avaient désormais le droit de ne rien faire. Ils étaient riches.

Tristan Bernard in La Revue blanche, décembre 1891.

jeudi 2 février 2017

Fragment d'histoire future.



Dans l'extraordinaire La Montagne morte de la vie, Michel Bernanos imagine un monde où nous, humains, étions en quelque sorte isolés entre le minéral et le végétal. L'aumône de la vie dans cet endroit insolite n'existait que pour eux, comme si le Dieu charnel n'eût point eu connaissance de ce lieu. En 1896, dans Fragment d'histoire future, Gabriel Tarde, l'auteur de Les lois de l'imitation, part d'un postulat inverse : un monde dont le caractère essentiel consisterait en l'élimination complète de la Nature vivante, soit animale, soit végétale, l'homme seul excepté. De là, pour ainsi dire, une purification de la société. Soustrait de la sorte à toute influence du milieu naturel où il était jusque là plongé et contraint, le milieu social a pu révéler et déployer pour la première fois sa vertu propre, et le véritable lien social apparaître dans toute sa force, dans toute sa pureté.
Nous sommes à la fin la fin du XXVe siècle. Après un conflit dont il ne reste plus qu'un poétique et confus souvenir et où des armées de 3 et 4 millions d'hommes, entre des trains de wagons cuirassés, lancés à toute vapeur et faisant feu de toutes parts les uns contre les autres, entre des escadres sous marines qui se foudroyaient électriquement, entre des flottes de ballons blindés, harponnés, crevés par des torpilles aériennes, précipités des nues avec des milliers de parachutes brusquement ouverts qui se mitraillaient encore en tombant ensemble, l'humanité connaît une ère de paix et de prospérité. Une grande fédération asiatico-américano-européenne domine le monde, les maladies sont éradiquées, le grec ancien est devenue la langue commune à tous les hommes, les progrès techniques ont finit par abolir le travail. Cependant , la myopie seule avait continué alors sa marche lamentable, stimulée par la diffusion extraordinaire des journaux ; pas une femme, pas un enfant qui ne' fît usage du pince-nez. Cet inconvénient, momentané du reste, a été largement compensé par les progrès qu'il a fait faire à l'art des opticiens. Bref, le monde s'épanouissait pour la première fois dans la plénitude de la paix, dans l'abondance presque gratuite de tous les biens et même dans la plus brillante floraison ou plutôt exposition de poésie et d'art, mais surtout de luxe, que la terre eût encore vue.  Mais ajoute l'auteur des fragments  si l'univers respirait, ll bâillait aussi. Ainsi un grand chef politique du temps avait-il écrit : Le meilleur gouvernement est celui qui s'attache à être si parfaitement bourgeois, correct, neutre et châtré, que personne ne se puisse plus passionner ni pour ni contre. Dans les jardins de la nouvelle Babylone, capitale de l'empire se dressait une statue de Louis-Philippe en aluminium battu, au milieu d'un jardin public planté de lauriers sauce et de choux-fleurs.
Puis vint la catastrophe.
Le soleil se meurt. L'hiver de 2489 fut désastreux. Les désastres succédèrent aux désastres. Toute la population de la Norvège, de la Russie du Nord, de la Sibérie, périt congelée en une nuit. Jusqu'au moment où il n'allait plus rester bientôt que quelques milliers, quelques centaines d'exemplaires hâves et tremblants, uniques dépositaires des derniers débris de ce qui fut la Civilisation.
Que faire?
Une solution fut trouvée : aller dans les profondeurs de la terre, bénéficier du feu intérieur de celle-ci. Il suffira de creuser, d'élargir, d'exhausser, de prolonger plus avant les galeries de mines déjà existantes pour les rendre habitables, confortables même ; que la lumière électrique, alimentée sans nuls frais par les foyers disséminés du feu intérieur, permettra d'éclairer magnifiquement, nuit et jour, ces cryptes colossales, ces cloîtres merveilleux, indéfiniment prolongés et embellis par les générations successives ; qu'avec un bon système de ventilation, tout danger d'asphyxie ou d'insalubrité de l'air sera évité ; qu'enfin, après une période plus ou moins longue d'installation, la vie civilisée pourra s'y déployer de nouveau dans tout son luxe intellectuel, artistique et mondain, aussi librement, et plus sûrement peut-être, qu'à la lumière capricieuse et intermittente du jour naturel. Mais comment se nourrir ? En profitant du garde-manger le mieux fourni, le plus abondant, le plus inépuisable que l'espèce humaine ait jamais eu ? Des conserves immenses, les plus admirables qui se soient faites encore, dorment pour nous sous la glace ou la neige ; des milliards d'animaux domestiques ou sauvages gelés tout à coup, en bloc, ça et là.
Ainsi se développa une nouvelle civilisation.
Toute la quintessence des anciennes grandes bibliothèques nationales de Paris, de Berlin, de Londres, rassemblées à Babylone, puis réfugiées au désert avec tout le reste, et même de tous les anciens musées, de toutes les anciennes expositions de l'industrie et de l'art fut descendus dans les entrailles de la terre.
Ce qui se réalise là est la vie sociale la plus pure et la plus intense. Une vie sociale qui ne serait plus basée sur l'échange de services mais une société qui consiste dans un échange de reflets. Se singer mutuellement, et, à force de singeries accumulées, différemment combinées, se faire une originalité : voilà le principal. Se servir réciproquement n'est que l'accessoire. C'est pourquoi la vie urbaine d'autrefois, fondée principalement sur le rapport, plutôt organique et naturel que social, du producteur au consommateur ou de l'ouvrier au patron, n'était elle-même qu'une vie sociale très impure, source de discordes sans fin. Une société caractérisée par une simplification des besoins. Ainsi, quand l'homme était panivore et omnivore, le besoin de manger se ramifiait en une infinité de petites branches; aujourd'hui, il se borne à manger de la viande conservée par le meilleur des appareils réfrigérants. En une heure de temps, chaque matin, par l'emploi de nos ingénieuses machines de transport, un seul sociétaire en nourrit mille. Le besoin de se vêtir a été à peu près supprimé par la douceur d'une température toujours égale, et, il faut l'avouer aussi, par l'absence de vers-à-soie et de plantes textiles. En conséquence la part du nécessaire se réduisant à presque rien, la part du superflu a pu s'étendre à presque tout. Quand on vit de si peu, il reste beaucoup de temps pour penser. Un minimum de travail utilitaire et un maximum de travail esthétique (…) Ce n'est plus, dès lors, sur l'échange des services encore une fois, c'est sur l'échange des admirations ou des critiques, des jugements favorables ou sévères, que la société repose. Au régime anarchique des convoitises a succédé le gouvernement autocratique de l'opinion, devenu omnipotent. Et l'auteur d'ajouter : L'erreur, reconnue à présent, des anciens visionnaires appelés socialistes, était de ne pas voir que cette vie en commun, cette vie sociale intense, ardemment rêvée par eux, avait pour condition sine qua non la vie esthétique, la religion partout propagée du beau et du vrai ; mais que celle-ci suppose le retranchement sévère de force besoins corporels ; et que, par suite, en poussant, comme ils le faisaient, au développement exagéré de la vie mercantile, ils allaient au rebours de leur but. Il aurait fallu commencer, je le sais, par extirper cette fatale habitude de manger du pain, qui asservissait l'homme aux exigences tyranniques d'une plante, et des bestiaux que réclamait la fumure de cette plante, et des autres plantes qui servaient d'aliment à ces bestiaux... Mais, tant que ce malheureux besoin sévissait et qu'on renonçait à le combattre, il fallait s'abstenir d'en susciter d'autres non moins antisociaux, c'est-à-dire non moins naturels, et il valait encore mieux laisser les gens à la charrue que de les attirer à la fabrique, car la dispersion et l'isolement des égoïsmes sont encore préférables à leur rapprochement et à leur conflit.
Ce retranchement des besoins corporels, cette priorité donnée à la vie esthétique ne sont pas sans conséquence quant à la vie sexuelle d'autant qu'il convient de circonvenir un excès de population. Les relations sexuelles font l'objet d'un strict contrôle. Le sage est à la femme ce que l'asymptote est à la courbe : il s'en approche toujours et n'y touche jamais est-il dit. Les contrevenants sont simplement avertis une première fois, en cas de récidive ils sont condamnés à être précipités dans un lac de pétrole. On voit quelquefois, très souvent même, des amants devenir fous de passion et en mourir; d'autres, courageusement, se faire hisser par un ascenseur à l'ouverture béante d'un volcan éteint, et pénétrer dans l'air extérieur, qui, en un moment, les congèle. Cette forme de répression aboutit à une sublimation du désir qui se trouve orienté vers la création de chefs d’œuvre. D'où : Mais, ce qui est inouï parmi nous, ce dont il n'y a plus d'exemple, c'est une femme énamourée qui se livre à son amant avant que celui-ci ait, sous son inspiration, produit un chef-d’œuvre, jugé et proclamé tel par ses rivaux. Car voilà la condition indispensable à laquelle l'union légitime est subordonnée. Le droit d'engendrer est le monopole du génie et sa suprême récompense, cause puissante d'ailleurs d'élévation et de sublimation de la race.  Encore ne peut-il l'exercer qu'un nombre de fois précisément égal à celui de ses œuvres magistrales. Ainsi est mis en place une sorte de cercle vertueux. Le désir sublimé conduit l'individu à créer des chefs d’œuvre, celui-ci voudra être imiter et ainsi la voie du progrès se trouve ouverte.
Ce retour dans les profondeurs terrestres a aussi pour corollaire une nouvelle métaphysique. La mort apparaît comme un détrônement libérateur, qui rend à lui même le moi déchu ou démissionnaire, redescendu en son for intérieur où il trouve en profondeur plus que l'équivalent de l'empire extérieur qu'il a perdu. C'est dans la descente en soi que l'homme peut se réaliser. D'ailleurs suivant un penseur du temps, le développement social de l'humanité, commencé à la surface terrestre et continué aujourd'hui encore sous son écorce presque superficielle, doit, au fur et à mesure des progrès du refroidissement solaire et planétaire, se poursuivre de couche en couche, jusqu'au centre de la terre, la population se resserrant forcément, et la civilisation, au contraire, se déployant à chaque nouvelle descente. Il faut voir avec quelle force et quelle précision dantesque il caractérise le type social propre à chacune de ces humanités emboîtées concentriquement, toujours de plus en plus nobles, riches, équilibrées, heureuses. Il faut lire le portrait, largement touché, qu'il retrace du dernier homme, seul survivant et seul héritier de cent civilisations successives, réduit à lui-même et se suffisant à lui- même au milieu de ses immenses provisions de science et d'art, heureux comme un Dieu parce qu'il comprend tout, parce qu'il peut tout, parce qu'il vient de découvrir le vrai mot de la grande énigme, mais mourant parce qu'il ne peut pas survivre à l'humanité, et, au moyen d'une substance explosible, d'une puissance extraordinaire, faisant sauter le globe avec lui, pour ensemencer l'immensité des débris de l'homme !
Il est difficile de savoir si Tarde prend vraiment au sérieux son narrateur (ce dernier voit parmi les avantages de la vie souterraine l'abandon du parapluie qualifié de stupide et l'éradication de la myopie en raison de la disparition des journaux due à l'absence de pâte à papier) où s'il l'approuve (on retrouve dans le texte une esquisse des principales thèses de la sociologie tardienne.
C'est bien entendu dans cet entre-deux que réside tout le charme de cette fantaisie sociologique.