Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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vendredi 9 novembre 2018

Malade ?

La notion de grand film malade est devenue une tarte à la crème de la critique. Elle sert tout à la fois de masque à une forme de snobisme et à la tendance d'appliquer d'une manière exacerbée de politique dite des auteurs.
C'est François Truffaut qui en est à l'origine. Pour lui (il pense notamment à Pas de printemps pour Marnie d'Alfred Hitchcock) un grand film malade ce n’est rien d’autre qu’un chef-d’œuvre avorté, une entreprise ambitieuse qui a souffert d’erreurs de parcours : un beau scénario intournable, un casting inadéquat, un tournage empoisonné par la haine ou aveuglé par l’amour, un trop fort décalage entre intention et exécution, un enlisement sournois ou une exaltation trompeuse. Cette notion de "grand film malade" ne peut s’appliquer évidemment qu’à de très bons metteurs en scènes, à ceux qui ont démontré dans d’autres circonstances qu’ils pouvaient atteindre la perfection.
A ma connaissance l'expression ne fit pas florès dans d'autres domaines artistiques. La cinéphilie a ses mystères.
Aussi quelle ne fut pas ma surprise de lire sous la plume de Paul Bourget dans une étude critique écrite à l'occasion de la sortie de Miss Harriet, un recueil de nouvelle de Maupassant paru en 1884 (Bourget fut un proche de Maupassant, son influence se fait d'ailleurs sentir dans les derniers textes de l'auteur de Boule de suif) les mots suivants (après avoir fait l'éloge de la santé littéraire de Maupassant, son sens de l'équilibre) :

Les Pensées de Pascal ne sont-elles pas d'une élévation sublime, d'une tenue irréprochable de langue? Qui affirmera cependant que ce n'est point là un livre malade? Je n'ai pas dit un livre de malade, car il se rencontre des écrivains d'une belle vigueur physique qui n'ont pas la santé littéraire témoin Balzac. D'autres ont, comme Voltaire, passé leur vie dans le plus affolant état d'excitabilité morbide, dont l'œuvre écrite est d'une santé parfaite. C'est par le contraste, me semble-t-il, qu'on peut se rendre un compte exact de cette vertu de la santé, en analysant ce qui constitue proprement la maladie d'un talent. On trouvera que cette maladie réside uniquement dans ce fait que l'écrivain n'a pu se retenir d'abuser d'une de ses qualités, si bien que cette qualité s'est convertie, par une hypertrophie involontaire, en une sorte de défaut. Celui-ci possédait un sens exquis de la valeur des mots, une vision subtile de leur vie physique. Il a exaspéré en lui ce pouvoir et il aboutit à ce que l'on peut appeler la névropathie de la phrase. Cet autre, doué du charme et de l'élégance, outre sa délicatesse jusqu'à la manière. Un troisième avait le don de l'éloquence passionnée, il en arrive à l'éloquence douloureuse, à la passion torturante. Ce fut le cas de Pascal. Carlyle était naturellement un visionnaire, il finit par écrire une prose d'halluciné. Dans notre frêle machine nerveuse, chaque faculté puissante a une tendance à s'assimiler toutes les autres. Elle absorbe la sève de l'âme tout entière. La maladie commence avec cette perte de l'équilibre. Lorsque la faculté ainsi dominatrice est de premier ordre, la maladie se fait magnifique, elle entre pour une part dans la beauté du génie. Lorsque la faculté maîtresse est inférieure la maladie est d'un genre inférieur comme elle; mais, dans l'un et dans l'autre cas, c'est une même marche; c'est un exorbitant, un démesuré développement d'un pouvoir de l'esprit aux dépens des autres.

Un livre malade et non point un livre de malade tient à préciser Bourget. Il n'introduit pas l'idée d'imperfection (un chef-d’œuvre avorté). Mais lui et Truffaut ont cependant en commun celle de la perte d'un équilibre.

mardi 2 octobre 2018

Pourquoi j'ai renoncé à écrire des romans.

Publiée en 1906 pour la première fois en volume, la nouvelle de l'humoriste F. Anstey, Why I Have Given Up Writing Novels, sera traduite par Louis Labat dans Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche du 28 novembre 1908. Deux ans plus tard, elle est reprise par Michel Epuy dans l'Anthologie des humoristes anglais et américains. Le 17 décembre 1928, le journaliste Paul Achard publie dans Comoedia un article intitulé : Pirandello pour écrire «Six personnages» s'est-il inspiré d'une nouvelle de F. Anstey ?Il y accuse, à demi mot, le dramaturge italien de plagiat (le journal publiera la nouvelle). Le 22 décembre, Comoedia publie une lettre de Benjamin Crémieux, traducteur de Pirandello levant toute ambiguité à ce sujet : L'idée des personnages échappant à leur auteur se trouve déjà dans une nouvelle de Pirandello antérieure à celle d'Anstey.
Au delà de cette polémique le texte d'Anstey, qui se veut avant tout parodique, ne manque pas de charme. On notera avec amusement que l'auteur-narrateur se défend aussi de l'accusation de plagiat...


Je n'ai offert au monde qu'une œuvre d'imagination, et déjà pourtant j'en ai pris la résolution, irrévocable : mon premier roman sera mon dernier. Une telle décision a quelque chose d'assez insolite pour que je croie le public en droit de connaître les circonstances qui me l'ont imposée.

Ce n'est pas, disons-le tout de suite, que ma Soupe fatale (Bellows et Bohmer, édit., 6 sh.) fût, à nuls égards, un insuccès. Loin de là. Un critique littéraire aussi autorisé que Toney Tosh signala mon livre comme « le roman de la semaine » ; le Clacton Courier et la Peebles Post lui consacrèrent en même temps deux notices presque bassement flatteuses ; la Giggleswisck Gazette déclara qu'il aiderait à passer une demi-heure dont on n'aurait pas un meilleur emploi. J'ai gardé les coupures de ces articles, et de bien d'autres semblables, pour le cas où j'aurais à prouver mes assertions. Mieux encore, je sais de mes amis qui, pour se procurer l'ouvrage, coururent les cabinets de lecture : on leur répondit invariablement qu'il était dehors. J'ai donc tout lieu de prévoir que les comptes de mes éditeurs, quand ils me seront fournis, constitueront un document péremptoire.

A vrai dire, je n'avais jamais douté, des le principe, que le public n'éprouvât, à lire la Soupe fatale, le même frisson que j'avais ressenti, moi, à l'écrire. L'un après l'autre, les chapitres coulaient comme lave de ma plume ardente. Une merveilleuse force créatrice se révélait, qui, jusque-là, gisait en moi, profonde et secrète. Athènè, dit-on dans le Dictionnaire classique, avait jailli en armes du cerveau de Jupiter. Ainsi mes personnages jaillissaient de mon cerveau, mais tous si débordants de vie que je n'étais maître ni de leurs propos ni de leurs gestes, et que je devais me borner à raconter, avec une admiration qui me mettait hors d'haleine.

C'est là, je le sais, un fait commun d'expérience chez les romanciers qui possèdent le don sans prix de l'invention. Mais je ne crains pas de dire que les conséquences en furent, dans mon cas, assez exceptionnelles.

Ici, quelques détails s'imposent. Je suis un homme d'étude. Je pratique régulièrement les lettres. Je jouis d'un revenu fixe. Et j'occupe une villa entre cour et jardin dans un quartier réputé pour l'esprit exclusif de la société qui l'habite j'ai nommé le Haut-Balham. C'est là que je composai la Soupe fatale (dont je corrigeai cependant les épreuves, du moins en grande partie, dans ma résidence temporaire de l'Esplanade de la Marine, à Bognor, Sussex).

Donc, certain soir, peu de temps après la publication de mon livre, je me trouvais dans mon cabinet d'Helicon Lodge, Haut-Balham, quand la sonnette de l'entrée se mit à tinter avec force. L'instant d'après, ma gouvernante m'annonçait qu'un homme qui refusait de donner son nom, mais se prétendait très connu de moi, demandait à m'entretenir.

Je décidai de le recevoir, non sans craindre qu'il se fût déjà sauvé avec les pardessus et les parapluies du vestibule. Mais sitôt qu'il apparut, un simple regard me démontra l'injustice de mes soupçons. Impossible de me méprendre ni sur ce front ouvert au-dessus duquel la chevelure châtain roulait des boucles abondantes, ni cette face lisse et glabre, aux lèvres fermement ciselées,au menton résolu et carré : c'était Cédric, le héros de la Soupe fatale !

Trop énergique de caractère, ainsi que je m'en rendis compte instantanément, pour rester longtemps confiné sous la couverture d'un livre, Cédric avait fait sauter les nœuds de la reliure; et, naturellement, il avait cru devoir à l'auteur de ses jours sa première visite.

Je lui souhaitai une bienvenue cordiale car je ne pouvais me défendre de quelque fierté à son égard. Là-dessus, ayant pris un siège, en face de moi, il se mit à déverser avec enthousiasme dans mon oreille sympathique ses ambitions, ses rêves et ses spéculations de jeune homme.

Il en eut ainsi pour .plusieurs heures. Si bien que je commençai par le suspecter d'égoïsme (pas une fois il ne mentionna la Soupe fatale !) pour finir par le trouver incommensurablement ennuyeux. Au bout du compte, j'eus à lui laisser entendre que j'avais laissé passer l'heure habituelle de m'aller coucher et que je ne devais pas l'empêcher plus longtemps de rentrer chez lui. Sur quoi j'appris qu'il n'avait pas de chez lui, pas de ressources, et que c'était la raison de sa démarche.

Je regrettai à ce moment de ne l'avoir pas, dans mon roman, pourvu d'une occupation régulière, ou tout au moins d'une vocation, ce qui, pratiquement, ne m'eût rien coûté. Mais une réserve d'artiste, excessive, je l'avoue, m'avait mis en garde contre ces détails prosaïques. Il en résulta que je dus lui abandonner la chambre et le cabinet d'ami jusqu'au jour où il trouverait un emploi quelconque : Ce jour-là n'arriva jamais.

Le jour suivant, une vieille dame, avec des boucles de neige et des joues de pomme d'hiver, m'arriva dans une voiture à galerie qu'elle me laissa le soin de payer. C'était la mère de Cédric. J'aurais dû me douter qu'elle ne supporterait pas longtemps l'absence de son fils car j'avais insisté, dans le livre, sur sa dévotion maternelle. Évidemment, je n'avais rien à faire que lui céder ma chambre. Et je me réfugiai, avec un lit pliant, dans le cabinet de, toilette. Mais je n'occupai même pas effectivement 'cette pièce ; car il se produisit dans l'après-midi une nouvelle arrivée : celle d'une vieille domestique de la famille, nommée Marthe, qui, avec ou sans gages, entendait ne pas quitter sa maîtresse. Comme la vieille dame aimait l'avoir à portée d'appel, force me fut de ̃donner à Marthe le cabinet de toilette et j'allai dormir d'un sommeil agité dans la salle de bain. J'avais, en écrivant le livre, montré une complaisance particulière pour le personnage de Marthe ; je l'avais faite rude et bizarre, mais douée d'un cœur d'or. Elle parlait un dialecte à forte saveur de terroir, qui fondait l'accent du Dorset et celui du Lincolnshire, en y mêlant une pointe de Suffolk. Je n'affirmerais pas que moi-même j'en comprisse toujours le sens. Elle avait une exclamation caractéristique : Mes jolis minets ! qui, imprimée, m'avait paru originale et drôle. Dans la vie réelle, elle ne tarda pas à devenir fatigante. Mais je crois bien qu'à présent Marthe en abusait.

La mère de Cédric, elle, avait une manie : elle faisait asseoir son fils à ses genoux et, d'une main que le temps avait attendrie et creusée de fossettes, elle lissait les mèches rebelles au front du jeune homme. Ce manège, gentil et touchant au début, finit par me donner sur les nerfs. De même l'habitude de Cédric de toujours appeler sa mère : « Mère mienne » Expression parfaitement correcte sans doute et que j'avais forgée moi-même à son usage mais l'accent qu'il y mettait ne me plaisait pas.

Cependant, j'étais en train de m'accoutumer à Cédric, à sa mère, à. leur domestique, quand Yolande survint à l'improviste. Yolande, on voudra bien s'en souvenir, était l'héroïne de la Soupe fatale. La pauvre enfant n'avait ni feu ni lieu. Responsable de son existence, je ne pouvais lui refuser un abri, alors surtout que la mère de Cédric s'offrait généreusement à partager avec elle ma chambre. Nous voilà donc tous là formant, pour ainsi parler, une bien heureuse famille : du moins, une famille que rien n'eût empêchée d'être: heureuse si Yolande eût manifesté l'ombre de sens commun. Elle provoquait l'enchantement et l'adoration, sans quoi elle n'eût pas été de mes héroïnes; elle avait une façon très malicieuse de lever son index fuselé, et il n'y eût, quelque temps, rien de plus charmant que ce geste : mais, avec toute sa douceur et sa grâce, elle ne laissait pas d'être parfois un peu agaçante. Elle avait positivement du génie pour entendre à l'envers les choses les plus simples et pour agir en conséquence avec une irréflexion qui frisait la niaiserie.

Par exemple, elle aimait Cédric à la folie et lui portait un dévouement passionné. Cherchait-il à se déclarer, aussitôt, par le jeu d'une imagination pervertie, elle s'avisait qu'il allait lui apprendre son engagement vis-à-vis d'une autre, et qu'elle avait, elle, l'impérieux devoir de dissimuler ses sentiments sous un masque d'indifférence et de dédain. C'était parfait dans le livre, car le malentendu qui séparait les amoureux n'eût pu, sans cela, durer le nombre de chapitres nécessaire. Mais je ne me serais jamais attendu à ce que, dans la vie réelle, elle lui griffonnât chaque fois un billet formel d'adieu et quittât pour jamais la maison ! Il m'en coûta toute une petite fortune pour la faire rechercher par la police.

Remarquez, d'ailleurs, que je n'ai pas moins à blâmer Cédric. Il s'exprimait, inévitablement, en des termes d'une ambiguïté bien faite pour entretenir le malentendu, et sa modestie excessive l'empêchait de croire qu'il pût inspirer à Yolande un autre sentiment que celui de la répulsion,. Il passait les nuits à s'en lamenter près de moi, et peu s'en fallut qu'il ne me tuât par manque de sommeil. Mais rien de ce que je lui pouvais dire ne lui eût démontré la gratuité de son désespoir. Comme si, parbleu ! je n'avais pas connu l'état d'âme de mon héroïne !

Je l'avoue à regret : en dépit de son front spacieux, de ses fortes mâchoires, et du fait que je l'avais, dans mon roman, doté d'une intelligence fort supérieure à la moyenne, Cédric n'était, sur bien des points, que le type le plus exaspérant du jeune imbécile. Et cela, bien que j'eusse expressément spécifié dans mon livre qu'il avait reçu, à l'école publique et dans l'université, une éducation libérale dont j'avais moi-même ignoré les bienfaits ! Il manquait d'une armature intérieure, au point de ne pouvoir se soutenir dans aucune démarche de la vie.

Je croyais notre petite société à peu près au complet : mais elle se trouva bientôt accrue d'un nouveau membre en la personne du vieux M. Deedes, le très respectable avoué de la famille dans la Soupe fatale. Un trait singularisait M. Deedes : il n'émettait jamais une opinion juridique sans essuyer d'abord ses lunettes et renifler bruyamment pour cacher son émotion. M. Deedes n'était pas très ferré sur la loi ce qui ne doit guère surprendre, étant donné que moi-même je ne la connaissais pas du tout. Et j'avais, toujours par une déplorable réserve d'artiste, négligé délibérément de lui assigner une étude dans un quartier déterminé.

Aussi venait-il chez moi et il m'était difficile d'empêcher qu'il n'utilisât pour ses besoins professionnels la petite salle à manger, encore que les boites d'étain laqué, pleines de minutes et de parchemins poudreux, qui constituaient, si je puis dire, son fonds de commerce, parussent peu congruentes à ce milieu. Ai-je noté que mon héroïne l'appelait couramment « Daddy » Deedes ?- Je le note.

Tout compte fait, je ne pouvais, je le confesse, réprimer en moi un sentiment d'orgueil. Une aventure aussi unique avait, certes, de quoi grandir un auteur dans sa propre estime. Sans m'y appliquer, sans en avoir conscience dans le moment, j'avais créé tout un lot de personnages romanesques, si réels, si effectifs, qu'au sens littéral du mot ils vivaient !

Le seul, inconvénient que je pusse voir à cette prodigieuse fécondité mentale, c'était que, littéralement aussi, ils vivaient de moi.

L'aiguille marquait l'heure ou tous les désagréments subis m'allaient sembler petits, comparés à ceux qui m'attendaient encore ! Une période était proche où l'on pourrait à peine dire que les ennuis causés par ma trop fertile imagination eussent jusque-là commencé !

Personnellement, je daterais cette période de l'instant funeste où Desmond M'Avelly franchit pour la première fois mon seuil. M'Avelly, ai-je besoin de le rappeler au lecteur ? était le traître de la Soupe fatale ; et la modestie d'auteur ne saurait m'aveugler sur le fait que, pour un traître, c'en était un diablement réussi.

Il arriva dans la puissante automobile dont je l'avais pourvu pour les desseins du drame. Ôtant son masque à grosses lunettes et son manteau de fourrure, il se révéla sous un habit de coupe irréprochable et tel que le salon s'indiquait comme la seule place propre à le recevoir. Je mis donc le salon à sa disposition, et il y passa le jour à griller d'innombrables cigarettes, tout en brouillant:les fils de ses infernales trames ! Cependant, aux heures des repas, il rejoignit les autres pensionnaires de mon board, car, pratiquement, je me trouvais tenir un véritable boarding-house, à ceci près que mes pensionnaires n'ayant, ni les uns ni les autres, aucuns moyens visibles d'existence, je ne tirais de l'affaire aucuns notables profits.

Je le vis avec peine circonvenir entièrement la mère de mon héros. Elle s'obstinait il considérer M'Avelly comme un homme d'excellents principes, victime d'un cruel malentendu. Je n'eus de désaccord sérieux avec la vieille dame que le jour où je m'aventurai à la prévenir qu'il pouvait bien être tout différent de ce qu'il semblait. Sans doute, puisqu'il ne m'était pas permis de justifier ma méfiance, je n'eusse fait que sage de me tenir en paix. Quant à mon héros, dont la niaiserie dépassait véritablement toutes mes prévisions, il subit de prime abord l'ascendant de M'Avellv et son charme néfaste. La moindre attention que lui accordait cet homme le flattait absurdement.

Il n'en était pas de même pour Yolande. Fidèle, je le dis avec orgueil, à la conception qui m'avait fait incarner en elle la parfaite ingénuité de la jeune fille anglaise, elle se dérobait d'instinct aux insidieuses avances du traître. Il s'en vengea, comme un traître le devait faire, en travaillant venimeusement contre elle l'esprit de, son amoureux. Comment il s'y prit au juste, hors de ma présence, je l'ignore; mais Cédric se mit bientôt à la traiter avec une froideur marquée, sinon avec une réelle aversion. Il y eut alors une période où elle déserta fréquemment mon toit, bien décidée à en finir par le suicide avec son désespoir.

L'honnête Marthe ne pouvait, comme elle le déclarait avec franchise, souffrir M'Avelly : il adoptait vis-à-vis d'elle un ton de politesse ironique forcément intolérable pour une personne de sa condition et d'un âge aussi respectable. Je me serais senti plus tranquille si j'avais su exactement ce qu'il méditait durant les longues heures qu'il passait tout seul, dans mon salon. C'est qu'aussi bien, dans le roman, je laissais entendre - simplement pour l'effet, car cela ne tenait point à l'intrigue, - que quand d'autres soins, ne l'occupaient pas il était en voie de devenir un anarchiste de marque. L'idée ne me souriait guère qu'à ses moments perdus il fabriquait peut-être des bombes dans le chiffonnier !

Sur ces entrefaites, un homme d'âge mûr, portant des lunettes bleues, se présenta chez moi. Il m'exposa qu'il était infirme, qu'il avait un cobra tout à fait inoffensif auquel il tenait beaucoup, qu'il jouait avec passion de l'accordéon et s'adonnait au haschich après quoi il me demanda de le prendre chez moi comme pensionnaire, moyennant rétribution. J'y consentis avec un soulagement indicible, car j'avais reconnu tout de suite que cet homme ne pouvait être que mon grand - mais excentrique - amateur détective Rumsey Prole. Quelques critiques ont prétendu trouver à mon personnage des ressemblances avec certain héros de sir Conan Doyle. Tout ce que j'en peux dire, c'est qu'une telle ressemblance, si elle existe, n'a rien que d'accidentel. Rumsey Prole est une création de tous points originale, spontanément issue de mon imagination. Ses méthodes, au surplus, diffèrent absolument de celles de son rival spécialiste. Mais je puis me permettre, j'espère, d'ignorer ces chicanes.

Prole dans la place, je me sentais plus en sûreté. Je lui aménageai sous les toits un petit recoin commode pour s'y distraire avec son cobra, jouer de l'accordéon ou mâcher du haschich tout son content. Je montais fréquemment le consulter et le trouvais d'ordinaire absorbé dans la lecture d'Euclide, qu'il prétendait plus amusant et mieux illustré que beaucoup de magazines en vogue. Je le dis à regret, il semblait n'attacher que très peu d'importance à mes soupçons sur M'Avelly, et il en usait envers moi avec une brusquerie que, si je l'avais moins connu, j'aurais prise pour grossière et offensante. Mais c'était pour moi une grande satisfaction que de l'avoir. Son vigoureux esprit était, je le savais, constamment - ou presque constamment - à l'œuvre; et sa facilité à débrouiller, précédemment, le mystère compliqué de la Soupe fatale semblait me garantir qu'il saurait faire échec aux diaboliques imaginations de M'Avelly.

Comment donc la chose arriva-t-elle ? Je ne me l'explique pas. Peut-être Prole prit-il trop de haschich... Toujours il y a que M'Avelly tenta de perpétrer son crime - quel qu'il fût, - car je n'en ai jamais bien précisé le caractère : je sus toutefois par l'inspecteur Chugg (un autre de mes personnages, à qui je n'avais pas cru devoir prêter un éclat excessif) qu'il s'agissait de quelque chose comme d'un fait de baraterie, et que le cas était pendable. Avec une astuce vraiment satanique, M'Avelly s'était arrangé pour faire tomber les soupçons sur l'innocent et malheureux Cédric. Celui-ci, persuadé de son côté, quoique pour des motifs bien insuffisants, qu'Yolande était coupable, prit noblement les charges à son compte. J'y aurais dû m'attendre : il avait fait de même dans le livre. Naturellement, Yolande se méprit sur le mobile qui animait Cédric, et l'honnête jeune fille s'éloigna d'un amoureux qui confessait le crime de baraterie. Mais je ne laissai pas d'être surpris quand l'inspecteur Chugg les arrêta tous deux et après les avoir soumis, en présence l'un de l'autre, à un minutieux interrogatoire, les prévint que toutes leurs déclarations seraient consignées par écrit et produites contre eux aux débats.

J'allais protester avec indignation et ne cachai pas ma joie quand, ayant vidé sa boite de haschich, achevé le premier livre d'Euclide et charmé son cobra jusqu'à l'engourdissement comateux en lui jouant tous les airs de son répertoire, Rumsey Prole vint enfin à la rescousse.

Cet homme merveilleux, par une série d'ingénieuses déductions, rien qu'à consulter des cendres de cigarettes, des feuilles de thé, un billet de tram périmé, un farthing marqué, des atomes de poussière, toutes choses que son œil exercé avait découvertes sur le tapis, prouva de façon évidente que le coupable n'était autre que moi-même !

Cette révélation, positivement, me frappa comme la foudre. Jusqu'à cet instant critique, j'aurais juré que j'étais innocent ! Et je connus une minute amère quand Cédric, quand Yolande, s'étant rendu leur foi réciproque et s'avouant convaincus de ma culpabilité, m'adjurèrent, en termes émouvants, de ne pas permettre qu'une tache si noire souillât leurs jeunes existences, mais de tout confesser et de m'en remettre à la clémence du Ciel ! Je les adjurai à mon tour de n'être pas une paire de jeunes idiots. Force m'était pourtant de reconnaître que si les autres gens ne voulaient pas mieux entendre à la raison, je me trouvais dans une situation plutôt difficile. En fait, c'était tout uniment la potence que je voyais se dresser devant moi ! Dieu merci, à la douzième heure, un sauveur se présenta en la personne de la bonne vieille Marthe ,qui, parle plus pur des hasards, se souvint qu'il existait, dans un pupitre à garnitures de cuivre appartenant à sa maîtresse, certains documents, de nature peut-être, à éclairer l'affaire. Ces documents, tirés au jour, furent soumis au solicitor de la famille, M. Deedes. Il les parcourut anxieusement, ses besicles sur le nez, au milieu d'un silence prolongé et dramatique. A la fin, ayant essuyé ses verres et reniflé plus bruyamment que jamais, il déclara, d'une voix étranglée par l'émotion, que ces papiers, autant qu'il les pouvait interpréter, non seulement démontraient mon innocence et incriminaient M'Avelly (que j'avais soupçonné dès le principe), mais établissaient les droits de Cédric à une pairie tombée en déshérence et identifiaient en Yolande l'héritière longtemps recherchée d'un millionnaire sud-africain, récemment mort intestat, qui lui laissait une rente de dix mille livres, avec une résidence princière dans Park Lane !

Ce fut vraiment pour quelque chose que le brave Deedes trompeta cette fois ! Je n'aurais jamais trouvé pareille issue pour sortir du labyrinthe où nous étions tous inextricablement engagés Et cela montre à quel degré prodigieux les héros d'un roman sont susceptibles de développer leur individualité quand on la leur a d'abord imprimée avec assez de force !

Mon récit touche à son terme. M'Avelly, fredonnant négligemment un refrain; mais murmurant d'horribles imprécations au-dedans de lui-même, s'était déjà soustrait au bras vigoureux de la loi ; le plus tranquillement du monde, il était sorti pour toujours de la maison - et de nos vies. Rumsey Prole me serra chaudement les mains, eu me faisant remarquer que le résultat répondait de tous points à ses calculs. Puis, il fit un paquet du cobra et de l'accordéon et me quitta pour aller renouveler sa provision de haschich avant d'entreprendre de nouvelles investigations dans un cas qui demandait son assistance.

Cédric et sa mère, avec la fidèle Marthe, partirent pour réclamer la pairie vacante et occuper le palais de Park Lane. Je ne tentai pas de les retenir. Restait le brave M..Deedes. Ne pouvant permettre qu'il fit plus longtemps son métier de solicitor dans ma salle à manger, je lui louai dans Bedford Row un office où il eût tout loisir de frotter ses lunettes et de souffler du nez sans être vu ni entendu de personne, car j'ai peine à croire qu'aucun client de bon sens l'aille jamais consulter. Je sais, quant à moi, que je n'en aurai garde.

Sans doute en ai-je dit assez pour mettre mon aimable lecteur à même de comprendre comment et pourquoi, en dépit - sinon à cause - du succès sans précédent qui couronna mon premier et très modeste effort littéraire, j'ai décidé qu'il n'y avait pas lieu de le renouveler.

Les événements d'où je sors m'ont, en effet, si gravement impressionné, que mon docteur m'a prescrit le repos absolu, et que je fais en ce moment un séjour, d'ailleurs temporaire, dans un sanatorium.

Le directeur médical de l'établissement est, je le vois, bien qu'il tâche de n'en laisser rien paraître, enclin à considérer mon étrange aventure comme plus ou moins imaginaire.

J'aime à penser néanmoins qu'en la voyant imprimée il se convaincra qu'une déclaration aussi franche, aussi exempte d'exagération, ne' peut guère procéder d'une fantaisie de malade. Et s'il doute encore, ce sera tout un pour moi.



F- Anstey. Traduit de l'anglais par Louis Labat.

vendredi 7 septembre 2018

Papier trouvé dans la rue

Une nouvelle de Pierre Girard parue dans La Gazette de Lausanne du 19 octobre 1946



mardi 26 juin 2018

L'idole giflée



Léon Werth à qui l'on doit Déposition magnifique journal rédigé entre1940 et 1944 tint la chronique judiciaire de L'Intransigeant au cours des années 30.

Coups de couteau dans un de ces cafés que fréquentent les manœuvres arabes. Isabelle, habituée du bar, insulta Mohammed. Il la gifla deux fois. Et ce fut la bagarre. Une bouteille fut lancée dans la glace de la devanture.

Tel est le scénario. On discute sur le nombre des coups de couteau. Mais quelles passions ou quelle colère fut à l’origine de ces coups de couteau, ce mystère ne sera pas résolu, on ne tentera même pas de le résoudre. Je ne saurai jamais pourquoi Isabelle insulta Mohammed. Elle ne le sait peut-être pas non plus. Mohammed se lève : chevelure inextricable, teint d’ambre et de bile. Mais dans le regard de ses yeux bruns, je ne puis rien lire, je n’en vois que la couleur. Il se lève et conte la bataille. Sa voix est rauque, mais son français est facile.
C’est avec cette aisance que devait parler Schéhérazade, c’est ainsi, je pense, que parlent les conteurs des souks. Mais plus Mohammed parle, moins je comprends. A la confusion de la bataille s’ajoute la confusion des mots. Ce ne sont plus les hommes qui portent les coups de couteau, ce sont les couteaux qui conduisent les hommes.

Mohammed, en parlant, sourit. Ce sourire indispose les juges. Peut-être ont-ils tort. En Europe occidentale, le sourire implique familiarité. Je me souviens qu’en Extrême-Orient. il n’est qu’une forme de la décence, qu’il est le signe de la domination de l’homme sur lui- même ou d’une pudeur qui masque la souffrance. Mais le sourire oriental, le sourire de Mohammed, je n’en connais pas le sens.
Cependant, Abd-El-Kader, le tenancier du café, a reçu, pour sa part, deux coups de couteau. Il en vient témoigner. Mohammed entend mal : il croit que Abd-El- Kader dit en avoir reçu quatre. Il l’interrompt :
— Combien ?...
— Deux...
Alors le volubile conteur, d’un ton de dédaigneuse indulgence :
— Deux... ça va...

Le président lui reproche cette ironie. Mais on sent en Mohammed un grand mépris pour Abd-El- Kader, le mépris du guerrier pour le « tôlier ». Il semble dire : « De quoi se plaint-il ? C’étaient des coups de couteau pour rire. Si j’avais voulu le saigner, il aurait vu... »...

Isabelle vient à la barre. C’est elle, l’Europe. Par déférence pour le tribunal, elle ne s’est pas fardée. Pas même un trait de rouge sur les lèvres, pas même un trait de noir aux paupières. Elle s’est coiffée comme une petite fille, les cheveux rejetés en arrière et tombant droit sur la nuque. On la prendrait pour une paysanne, n’était qu’elle est trop grasse pour paraître rustique. Son visage rond a la pâleur des feuilles poussées en cave. Elle est éblouie par la lumière diurne. On renonce à interroger cette chouette. On a hâte qu’elle se refasse des traits avec du rouge et du noir. On a hâte que la houri du café d’Abd- El-Kader retrouve sa place d’idole giflée.

Léon Werth in L'Intransigeant, 9 juin 1939.

mercredi 16 mai 2018

La chute d'Icare



Les ailes étaient souples, largement arrondies, faites de nervures d'acier et de plumes d'aigle.
Il en avait forgé les pièces avec un soin minutieux; il avait choisi le duvet le plus fin et les pennes les plus flexibles : les rectrices s'appuyaient sur le vent, d'une prise assurée, les rémiges gauchissaient dans une fuite coupante et précise. Déployées sur l'établi, dans la cour du Labyrinthe, elles palpitaient au passage des brises : les plumes frissonnaient, le métal en retombant faisait un bruit mat.
Le Dédalide se félicita de son stratagème. Etouffé par les murailles de sa prison, il aspirait vers l'air libre et l'infini des altitudes. Il enviait l'orgueil, bandé vers le soleil, des oiseaux souverains, et les héros légendaires, escaladeurs de nues. Piétiner des vapeurs navigantes ! se rouler dans la lumière fluide et pourprée ! cueillir des astres dans les prés verts du cie l! S'en parer la poitrine et les cheveux !
L'impatience le soulevait, il croyait avoir les talonnières de Mercure. Avec une joie puérile, battant des mains, poussant des cris, il dansait autour des ailes.
Elles s'attachaient aux omoplates à l'aide de cire longuement pétrie et mêlée de résine. Des courroies nouées au poignet les incurvaient selon les caprices du vent.
Icare, s'en étant révêtu, tendit son envergure et rama dans le vide. Une bouffée tiède le caressa, le sol se déroba sous ses pieds ; il franchit le faîte des murailles et s'éleva dans l'ardeur vermeille du plein midi. L'air oppressé d'un mouvement régulier s'éboulait sous lui ; il bondissait sur les gradins du vent. Les pennes se hérissaient à chaque tension; le bout des ailes vibrait en sifflant.
Le paysage, d'un élan symétrique, s'écoulait vers un centre. De l'horizon, des étendues montaient, comme l'afflux d'une eau souterraine.
C'étaient les champs rectangulaires, les labours ondulés de sillons, les villes blanches et rosée jalonnant la campagne nivelée, des rivières capricieuses, un temple sur un promontoire, puis la mer moirée de reflets que les navires déchiraient de leur prou.
Le Dédalide s'élevait d'un essor calme et puissant. Un grand murmure venait de la terre. Il crut y discerner des clameurs de triomphe. L'orgueil élargit son envol. îl s'étira vers les nuées, masses nonchalantes au ventre d'or affalées dans du bleu.
Tous les hommes, songeait-il, devaient suivre le jeu de son audace. Les fronts, trop longtemps inclinés vers la glèbe, se relevaient. Des gestes fiers dressaient sur le cercle du monde une floraison nouvelle.
Il résumait l'éternel désir vers lès cimes et les empyrées inaccessibles. Il se sentait tout à coup le centre des énergies ; et, semblable au soleil, tous les yeux de la vie se tournaient vers lui.
Des sanglots d'enthousiasme l'étouffaient. Il aspirà l'air vaincu el fonça dans un nuage. Le brouillard l'enveloppa. Une rosée odorante pérla sur sa chair. Puis il surgit à nouveau dans la clarté. Sous ses pieds, des ondes laiteuses glissaient, moutonnaient, roulant et dénouant leurs volutes, au milieu d'un silence ouaté. La terre avait disparu. Au-dessus de la houle neigeuse, le ciel s'étendait.
L'exploit ! Envahir le séjour des dieux caducs, se ruer dans l'appartement des déesses, détrôner Jupiter et siéger, avec le tonnerre en main, les talons sur les seins nus d'une immortelle.
Il déploya ses ailes, éperdument : emporté par son délire, il jaillit vers le zénith. Au loin, les portes de l'Olympe rayonnèrent, sur des collines flottantes de vapeurs. Icare se roidit, d'un effort exaspéré : mais les ailes craquèrent, l'une d'elles se déjoignit. Il vacilla, battit l'air un instant, et chavira parmi les plumes éparpillées.
Mais en s'écroulant, il entrevit, comme une fulguration, l'éternelle gloire de son acte.
Puis il tomba.

Il s'enfonça dans la mer, à quelques brasses d'une île fortunée.
Un laboureur, sur la falaise, creusait de sa charrue des sillons parallèles : la terre grasse se renversait sous la saillie du soc; à la limite du labour, le cheval tournait d'un mouvement mécanique, et revenait en écrasant les mottes sous ses pieds. Des bergers jouaient au bouchon. Un couple, derrière un taillis, s'étreignait avec frénésie. Au large, les bateaux cinglaient, emportés au gonflement des voiles claquantes : ils étaient pleins de chants et de rumeurs.
Or, à la place où tomba le Dédalide, un pêcheur à la ligne, assis sur le rivage, surveillait ses flotteurs. Une outre de vin et des quignons de pain bis étaient posés auprès de lui, sur des feuilles fraîches. Il épluchait une gousse d'ail et sifflotait gaîment. Dans une nasselle, à ses côtés, des poissons frétillaient.
Au bruit du Héros s'abîmant dans la mer, le bonhomme crut que les bergers lançaient des galets pour troubler sa pêche. Il leva la tête, les vit l'air absorbé dans leur jeu, et reprenant son labeur, il bougonna :
— Tas de fainéants, va !
Le reste du monde souriait dans l'inconscience.

Albert T'Serstevens, La chute d'Icare in Le dieu qui danse, 1921.

samedi 5 mai 2018

La foire du Trône


Détective n° 45, 5 septembre 1929.

A la fin des années 20, René Guetta séjourne à Holywood. Il y fréquente les studios et les bas-fonds. Septembre 1929, il donne un long article à Détective et publie chez Plon, Sous le ciel d'Hollywood. Trop près des étoiles où il relate ses rencontres et expériences.
En 31, sur le bateau qui le ramène en Europe, il fait la connaissance de Clara et André Malraux. C'est le début d'une amitié. Sa gouaille, sa fantaisie lui valent le surnom de Toto. Clara Malraux le qualifie de farfelu. Il porte alors à un oeil un bandeau noir, conséquence d'une rixe, qui le fait ressembler à Filochard des Pieds-Nickelés. Il servira de modèle au personnage de Clappique dans La Condition humaine.
Tout au long des années 30, il collabore régulièrement à l'hebdomadaire Marianne. Puis vient la guerre. Juif, il est abrité par Edith Piaf et finira par rejoindre la Corse pour lutter contre l'occupant. La date de sa mort est inconnue.
Mais pour l'instant, nous somme en avril 36. Le fascisme battu par le front populaire titre Marianne. L'heure est à l'espoir et aux autos-tamponneuses

Il pleuvait. Il faisait froid. Il faisait s'ombre. On pataugeait dans la boue.
On avait la figure pâle et le nez mauve. On grelottait. On souhaitait un bon lit bien chaud. Pourtant, on restait là, place de la Nation, au milieu de la Foire du Trône, debout, enchanté, ravi, incapable de se dégager de l'odeur de vanille qui traînait dans l'air, envoûté par les lumières fades, par les cris, par les rires, par la bonne humeur des ombres qui vous encerclaient.
Dès la sortie du triste métro, de magnifiques affiches lumineuses, jaunes et rouges, vous invitaient à quitter les rues sans joie d'alentour pour vous plonger dans la vaste rigolade populaire. On se laissait tenter et là-bas, autant le bistro, aux glaces grises, paraissait mélancolique, autant les étalages de nougat et des marchands de cochons en pain d'épice, nous remplissaient d'aise.
Au milieu des avenues éclairées et somptueuses, des couples d'amoureux marchaient en se serrant très fort les uns contre les autres pour avoir plus chaud. Des militaires épais, lourds, ahuris, allaient par groupes sans se lâcher d'une semelle : un soldat est toujours timide. Six soldats ont du culot pour vingt.
— Allons, les artilleurs, v'nez faire un carton! hurlait les grosses dames des tirs, frisottées et engageantes.
Et des maigres types en chandail, montrant leurs dents vertes, criaient :
— Essayez plutôt vos chances à la lot'rie. C'est pas la nationale! Ici on gagne « tojors » !
Des mers, des vagues de casquettes écoutaient, s'arrêtaient, se levaient, tanguaient.
— Alors, Toto? On y va ?
— Voui, mon dandy. Et j'vais t' gagner une bouteille ed' « bouché ».
Les chapeaux mous, moins nombreux, mais plus élégants, choisissaient de préférence les jeux de force. Quant aux sans-chapeau, ils attendaient dans un coin sombre que passât une quelconque petite demoiselle en cheveux, le nez en l'air, pour sauter dessus gentiment.
— Où qu'vous allez comme ça ? Une bat' petite môme, comme vous, ça doit pas s'balader seule. V'nez dans l'scenic.
La jeune personne refusait, puis acceptait vite, parce que, dans les montagnes russes, on peut se caresser tranquillement, sans en avoir l'air, sans se connaître, rapport aux cahots !
Une animation croissante régnait, sous la pluie fine, devant toutes ces merveilles. On dépensait à toute allure, par vingt sous, ce qu'on possédait, mais cela n'empêchait pas de nager dans la béatitude puisqu'on avait le droit, dans cette atmosphère fausse et clinquante, de voir ou d'entendre sans payer, lorsqu'on était fauché, la voix de Maurice Chevalier ou un air de biguine, sortant des haut-parleurs déchaînés. Cela donnait envie de danser...
Des malins, décoiffés, spécialistes d'un jeu d'adresse, montraient fièrement, aux spectateurs admiratifs, les bouteilles gagnées.
— J'm'en tape pour dix balles de « mousseux » tous les soirs. J'les r'vends après !
Un vieux monsieur, un très vieux monsieur cramoisi, sale et pauvre, pinçait les fesses de toutes les filles qui avaient le malheur de passer près de lui. Sans s'émouvoir, elles se retournaient et, hautaines, disaient :
— S'pèce ed' salaud va !
Puis, frétillantes,. elles s'évanouissaient au milieu de la foule dense.
Mais les balançoires, les tirs, les jeux de massacre, les montagnes russes, les photographes, les cartomanciennes, les marchands de nougat et de pain d'épice, le libraire même qui vendait des dictionnaires Quillet. devaient s'incliner devant le succès des manèges d'automobiles électriques. Pour quarante sous, en effet, on avait le droit de grimper dans une voiture. A un signal donné, on démarrait. On jouissait alors de l'impression délicieuse de conduire sa propre Rolls-Royce — pas moins. Et comme la piste était petite et les RollsRoyce nombreuses, de terribles collisions se produisaient. Des cris s'élevaient. On sautait en l'air. Le volant vous entrait dans le ventre. C'était exquis !
Pour attirer la clientèle masculine, les organisateurs, comme au « Coliséum » faisaient appel à des « taxigirl » — ainsi nommées sans doute parce qu'elle conduisent des autos. Les entraîneuses étaient charmantes et diaboliquement habiles. Au début de la soirée, elles s'installaient dans leur voiture et elles y restaient jusqu'à la fermeture de l'attraction. Toujours il y en avait deux en permanence : une brune et une blonde. La brune, mince, jolie, calme, féroce, travaillait avec sérénité. Elle percutait dans la bagnole des amateurs avec une rage froide et redoutable.
La blonde, très mignonne, conduisait en dédiant des sourires lointains à ceux qu'elle emboutissait. La première fois, elle ne disait rien. La deuxième fois, elle rigolait doucement. La troisième fois, elle demandait discrètement :
— Tu viens chez moi, chéri ? Il fait plus chaud qu'ici !
Il paraît que ces dames avaient des amis fidèles, qui revenaient très souvent les voir.
A minuit, nous avions tout vu, tout senti, tout observé. Nous étions heureux, trempés, morts de fatigue.
Et, pendant que le métro roulait, nous songions, dans un demi-sommeil, à ce Paris que l'on trouve si triste. Que n'obtient-on l'autorisation de fourrer dans chaque quartier, tous les soirs jusqu'à onze heures, des bals en plein air (comme au 14 juillet), des lampions, des orchestres, des camelots, des attractions, des bistros, de manière que tout le monde puisse s'amuser, en sortant du bureau, sans dépenser trois cents francs par tête ! Les comités des fêtes ne rendent heureux — et encore - qu'un minimum de gens.
Rien n'empêche que ces gens continuent à s'amuser entre eux, pour le même prix. Mais, en attendant, il faudrait que les cafés, les musiciens, les commerçants, les femmes, les hommes, puissent profiter de la rue, puissent obtenir des privilèges pour la rue, puissent s'amuser grâce à la rue, puissent animer la rue d'une gaieté sincère et gratuite. Alors, on reverrait non seulement les hommes et les femmes du monde de France, mais les étrangers revenir « faire la foire », tout guillerets, et « guincher » sous les lampions, au son d'une fanfare poétique, dans un Paris transformé dont les rues seraient enfin en joie.

René Guetta in Marianne, 29 avril 1936.

samedi 14 avril 2018

Les films d'Adolphe Menjou


Kathryn Carver and Adolphe Menjou dans Service for Ladies (1927)

Si l'on réduisait au minimum le petit nombre des situations dramatiques connues, on peut supposer que l'un des thèmes qui resterait parmi les derniers serait celui du domestique amoureux.
Cette situation fameuse paraît surtout remarquable en ceci, qu'elle sera au gré de l'auteur l'argument d'une tragédie ou d'une bouffonnerie ; on pourrait presque dire, d'ailleurs, qu'à cela on reconnaît une « situation » véritable, et l'on a déjà eu l'occasion d'observer qu'Andromaque eût fait un excellent vaudeville ; pour rester, même, dans l'exemple du domestique amoureux, on remarquera que Ruy Blas (et certes bien malgré l'auteur) est, pour le spectateur moderne, tout juste à la limite du tragique et du comique.
Monsieur Albert, le dernier film d'Adolphe Menjou. traite ce sujet classique et facile. Menjou y apparaît en premier maître d'hôtel d'un palace, qui tombe amoureux de la fille du milliardaire. Naturellement, tout s'arrangera, et le nom seul de Menjou nous avertit que nous resterons dans une note aimable et élégante, sans aucun tragique, et même (c'est plus rare au cinéma) presque sans « émotion ». Il y a bien, aux moments où le public est en droit de les exiger, une ou deux scènes lunairement sentimentales, un ou deux baisers américains (tout le visage à la fois, vlan !) et une ou deux larmes très suffisamment furtives, mais enfin, ce n'est pas grand chose dans le film.
Menjou, en effet, maintenant qu'il a trouvé et adopté un genre, aurait tort de ne pas s'y tenir ; ce genre, c'est le genre élégant, et pas autre chose. Menjou est avant tout un monsieur extrêmement bien habillé, et s'est ainsi créé une silhouette propre dans l'ensemble du cinéma américain, lequel, hors du pull-over et du smoking, ne semble pas du tout connaître les secrets du vêtement masculin. Menjou, lui, peut-être le moins bien « balancé » des acteurs de l'écran, se sauve par la virtuosité avec laquelle il sait, dès les premières scènes, poser son personnage, par la seule perfection d'une jaquette, ou la coupe d'un gilet.
Je ne veux pas dire que le talent de Menjou ne soit que dans ses cravates ou ses pardessus. Non, bien sûr! Le visage de Menjou (si célèbre, qu'on peut faire toute la publicité d'un de ses films sans mettre son nom sous les portraits), le visage de Menjou est un beau modèle de finesse et d'expression. On nous a dit, et je le crois volontiers, que Menjou a été formé par Charlie Chaplin, quand celui-ci le prit comme héros de l'Opinion publique; Menjou a bien profité de ces leçons, et aujourd'hui encore ce sont les mêmes procédés, les mêmes jeux de visage qu'il emploie ; peu variés, mais excellents.
Visage fin et « distingué », moustache tombante et correcte, traits un peu las mais pleins d'esprit, oeil vif et volontiers rigoleur, petites rides mobiles, sourire habile, voilà à peu près le personnage qui représente pour le public américain le type français par excellence. Et reconnaissons en effet que Menjou, citoyen américain, mais né de parents français, représente très suffisamment, ainsi fait, un visage de chez nous. Certes, on se rend compte assez vite que ce sourire et ce regard, si fins, si pleins de sous-entendus, sont vides et superficiels. Mais, après tout, soyons francs (et restons sur le plan des personnages de comédie) est-ce là manquer beaucoup à la ressemblance? Un autre charme de Menjou, je veux le voir (et c'est une très directe conséquence de son élégance générale) dans l'indifférence et le détachement de ses attitudes. Certes, et spécialement dans Monsieur Albert, Menjou nous est présenté comme follement amoureux ; mais, au fond, nous n'y croyons pas beaucoup, et cela n'a aucune importance. La « vie intérieure » de Menjou ne doit pas nous intéresser, mais seulement son aspect et ses gestes. Aussi l'une de ses ressources les plus heureuses est-elle dans les scènes où, avec beaucoup de soin et d'adresse, il se livre à un travail délicat et précis, un travail « professionnel ». Les scènes dans les cuisines, celles où il passe la revue des garçons, où il place les dîneurs, prend les commandes, sont traitées avec une grande adresse et le comique y apparaît discret, derrière la sûreté même des mouvements. Dans l'Opinion publique, déjà il inspectait les cuisines d'un restaurant, mais à titre de dîneur ; le ton était le même. On retrouve ici peut-être un des talents de Charlie Chaplin, qui est de s'approprier à merveille les gestes de tel ou tel métier ; qu'on se rappelle le découpage du soulier dans la Ruée vers l'or, le démontage du réveil-matin dans l'Usurier, ou le shampooing sur la tête d'ours dans le Machiniste. Ces scènes parodiques sont toujours d'un effet très vif, et c'est justice.
On le voit, Menjou peut se réclamer d'excellentes traditions. Son action sur le public est immédiate, et vient surtout de ce « charme » que les spectateurs vont presque tous chercher au cinéma. Or, il en est du charme comme de bien des choses ; si même on se refuse à le placer très haut dans l'ordre des talents, il faut pourtant le saluer quand il se montre dans sa perfection.
Je signale un des passages les mieux venus du film. Monsieur Albert, domestique de haut style, entretient des relations de bonne sympathie avec les clients, même les plus importants, notamment avec le roi de Lucanie,. Cette amitié du souverain pour le maître d'hôtel, avec ce qu'elle a de cordial et de méprisant à la fois, est fort justement rendue, et nous met aimablement en garde une fois de plus, contre la bienveillance des grands. On tutoie facilement les garçons de café, et ils sont bien obligés de l'accepter. Souhaitons de n'en jamais être là vis-à-vis de personne au monde.
Au fond, c'est la situation sociale de Monsieur Albert qui me gâte un peu le film. La conclusion de l'aventure est certes très morale et très américaine, puisque la fille du milliardaire épousera Albert en lui disant : « Nous aimons les travailleurs, ils sont notre aristocratie à nous. » C'est fort bien. Mais en Europe (sauf peut-être en Suisse) nous n'en sommes pas encore tout à fait à mettre le métier de maître d'hôtel sur le même plan que les autres. Et s'il est vrai que la haute domesticité, avec ce qu'elle a de solennel, d'élégant et, à sa façon, d'aristocratique, exerce sur le public un attrait irrésistible, pourtant et quoi que nous fassions, nous méprisons toujours un peu les domestiques. Je crois que ce sentiment est très fort chez le plus grand nombre d'entre nous.
Mais Menjou tient le rôle dans le même style que ses rôles habituels de prince ou de fêtard élégant, et l'on oublie volontiers à qui l'on a affaire. En sorte qu'on a tout de même là un des meilleurs films de Menjou, et peut-être le meilleur (je ne puis parler que de ceux que j'ai vus).

Les lignes qui précèdent, comme on dit quand on a du style, n'étaient pas plus tôt écrites, que je voyais : Pour une femme, un autre film de Menjou ; c'est un scénario britanniquement sentimental, pas très bien mis en scène, et de photographie médiocre. Pourtant Menjou y est excellent, toujours aussi élégant (d'allure comme de vêtements), avec, à certaines scènes, un jeu plus émouvant que d'habitude. Désabusé, mélancolique, et même désespéré, il sait donc l'être avec assez de force, et sans doute est-ce la faute de ses « auteurs » habituels s'il n'exploite pas davantage ces dons-là.

Pierre Bost, La Revue hebdomadaire, 12 mai 1928.

lundi 19 mars 2018

Lydia Cabrera et Francis de Miomandre



Dessin de Lydia Cabrera, Paris-soir, 20 décembre 1934

En cette deuxième quinzaine du mois de décembre 1934, le feuilleton de Paris-soir - Les Fils de Balaoo - touche à sa fin. Signé Gaston Leroux, celui-ci est mort en 1927, le texte se présente comme un manuscrit retrouvé et la suite de Balaoo, roman de 1912. Il s'agit en fait d'une "adaptation" de Stanislas-André Steeman, un roman à la construction chaotique et aux invraisemblances délibérées : une bande de singes sous l'autorité de singes savants - des anthropopithèques, singes ayant acquis la faculté de parler (en français !) - enlèvent les principaux hommes politiques de divers pays, les trépanent afin de les rendre meilleurs et d'établir l'ère de bonté (et encore cela n'est qu'un des aspects du récit). Le dernier épisode paraît le 21 décembre 1934.


Paris-soir, 14 décembre 1934

Dès le 14 décembre, Paris-soir annonce son nouveau feuilleton : Le Zombie, un roman d'aventures comme on n'en jamais lu de Francis de Miomandre (écrivain qui a mes faveurs). Francis de Miomandre qui, 1908, obtint le prix Goncourt pour Écrit sur de l'eau..., roman qui dans un genre mineur est un chef d'oeuvre. Qui en 1947 consacra un livre à son caméléon : Je t'aimais, petite chose bouleversante, goutte d'émeraude tombée dans le creux de la main. On lui doit une traduction du Quichotte, la découverte de livres d’Unamuno de H. Quirogua entre autres
Le jour suivant, nouvelle annonce.


Paris-soir, 15 décembre 1934

Ces deux premiers dessins ne sont pas attribués mais le 20 décembre (troisième et dernière annonce) on peut lire le nom de Lydia Cabrera.
Avant de revenir à cette dernière, notons que le zombie fait, en ce début des années 30, son entrée dans l'imaginaire occidental. En 1932, sortent à la fois le film ''White Zombie'' de Victor Halperin et L'Île magique - Les mystères du vaudou, traduction française de The Magic Island (1929) de William Seabrook. Le livre est préfacé par Paul Morand.
Lydia Cabrera est principalement connue pour ses travaux ethnologiques (plus d'une centaines d'ouvrages) sur la santeria, culte afro-caribéen pratiqué à Cuba. En 1943, elle traduira en espagnol Cahier d'un retour au pays natal de Césaire.
Née en 1899 à La Havane dans une famille nombreuse (elle est la dernière de 8 enfants) de la bourgeoisie blanche, elle passe son enfance et sa jeunesse entourée de domestiques noirs. Son père possède un journal auquel elle collabore, dès l'âge de 13 ans, en tenant le carnet mondain. En 1927, par goût de l'indépendance, elle part à Paris, souhaite devenir artiste, entre à l'école du Louvre. Son séjour parisien durera 11 ans. Et c'est dans ce Paris foisonnant qu'elle fera la connaissance de Francis de Miomandre.


Lydia Cabrera à Paris.

Quand se sont-ils rencontrés, je ne le sais. Est-ce lui qui la proposa pour effectuer le dessin pour Paris-soir ? Là encore je n'ai pas de réponse. En 33, elle illustre un roman de F. de Miomandre. La chose certaine est que, en ce milieu des années 30, il est profondément amoureux de la cubaine. Il faut ajouter aussi que Lydia aime aussi les femmes. Dans une lettre non datée, il lui écrit



Le 30 décembre 1933 paraît, sous la signature de Lydia Cabrera, dans Les Nouvelles littéraires, un conte initulé : La Pintade miraculeuse sous-titré Conte nègre de Cuba. Le conte est traduit de l'espagnol par F. de Miomandre. Le présentant, le traducteur écrit :
Ce récit fait partie d'un recueil que Mlle Lydia Cabrera a consacré aux nègres de Cuba. Elle les a beaucoup fréquentés, les connaît bien, eux et leurs rêves empreints de la vieille, de l'indestructible magie africaine et aussi de cet humour étrange, attendrissant que leur a sans doute donné la transplantation aux Antilles. Ces récits. Mlle Cabrera les a inventés, non d'après d'autre récits, mais d'après l'atmosphère où ces primitifs ont eux-mêmes trouvé leurs légendes. La traduction, malheureusement, ne peut, rendre l'accent, le caractère d'incantation des parties chantées. Pour le reste, elle est fidèle. Il convient de noter que ces contes n'ont pas encore paru en espagnol. Ils sont donc absolument inédits.
Suivront en 1935 la publication de trois contes dans La Revue de Paris et de Le Crapaud gardien dans les Cahiers du Sud.''
Francis de Miomandre est fasciné.Tu as du génie lui dira-t-il. Lydia mia.


Apopoito Miama.

Lydia Cabrera ne contente pas de retranscrire les contes de ses domestiques noirs, elle effectue un véritable travail de re-création Il n'est plus alors question de peinture :C'est au bord de la Seine que j'ai découvert ma vocation.
En 1936, F. de Miomandre convainc Gaston Gallimard de publier, dans sa collection La Renaissance de la nouvelle, le recueil dont il est question dès 1933. Il assure la traduction des textes tandis que Paul Morand Morand en fait la préface. Le monde est petit.



Rendant compte de l'ouvrage, Jean Cassou évoque assez curieusement le livre d'une jeune fille (L. Cabrera a tout de même 37 ans) et la figure de Fermina Marquez : On sait, par les romans de Larbaud combien les jeunes filles hispanoaméricaines peuvent être exquises et dequels paradis précieux, odorants, innocents et sucrés elles sont annonciatrices. Celle-ci a été élevée dans les secrets que gardent entre eux les pauvres nègres de Cuba. Il lui a été donné d'entendre les merveilles de leur folklore et de partager leur goût frénétique de la musique et de la danse. Et à travers les rapports qu'elle nous en fait, on devine toutes les misères et toutes les résignations de l'existence de ces gens. Une amertume se glisse à travers ces histoires...
Les années passent. Lydia Cabrera est retournée à Cuba. En 54, elle publie son grand oeuvre : El monte.
Le 1er mars 1951, F. de Miomandre adresse une lettre à Lydia. Fidèle, il se démène pour faire publier de nouveaux contes nègres. Cherche à faire intervenir Otavio Paz qui ne bouge pas malgré ses promesses. Un farceur.
Lydia mia
mas que nunca mia
(...)
Je n'ose te parler de mes affaires, qui sont lamentables. La vie littéraire est devenue pire qu'une jungle. C'est un vivier de requins et de pieuvres. Tu imagines la vie que peut mener là-dedans cette pauvre sardine que je suis (...)
Décidemment les seuls vrais civilisés sont les Congos et les Lukumis...
Francis de Miomandre meurt en 1959. Il a 79 ans.
Exilée à Miami où elle a vécu avec sa compagne Titina de Rojas, elle a fuit son île aux lendemain de la révolution, Lydia Cabrera s'éteint à 92 ans. Parmi ses papiers, on retrouvera une photographie de Francis de Miomandre enfant.

lundi 12 mars 2018

L'animal en cage


El, Luis Bunuel

En ce début des années 20, Dada est mort. «La mort de Dada n'a pas été une belle mort, ainsi qu'on dit. C'est la mort qui arrive à tout le monde. Une mort n'importe comment» écrira Ribemont-Dessaignes. Octobre 1924, Breton publie le premier «Manifeste». Ribemont-Dessaignes garde ses distances avec le mouvement surréaliste. Il donne alors quelques nouvelles au supplément littéraire du Figaro. C'est l'une d'elles qui est proposée ici. 1929, il rompt avec Breton. 1931 : création de la revue Bifur.

Philippine avait épousé Castor sans que l'on sût pourquoi. Cela semblait, en effet, du domaine du miracle qu'une ausrsi belle jeune fille épousât un homme aussi dépourvu d'attraits : il était court, sans grâce, osseux et commun. Une moustache de chat s'éparpillait sous son nez, et deux yeux trop petits luisaient dans sa face plate.

Elle, elle était belle, et plus belle encore depuis son mariage. L'amour l'embellissait. L'amour de cet animal sauvage ! - Elle avait un visage de fleur toujours ouverte, à peine modifiant l'inclinaison de ses pétales au mouvement du soleil. Elle était à la fois diurne et nocturne, et la lune la trouvait à sa manière plus ardente que le jour. Mais sur quelle âme battaient donc ses paupières ? Quelle vapeur tamisaient ses cils ? Quel commencement, quelle fin avait elle dessinés à chaque bout de ses jours ? Boussole sur son axe, pour le courant d'un étrange flux inconnu, elle se balançait et. respirait, l'étonnante proie conjugale de Castor.

Peut-on ne pas regarder l'eucalyptus qui s'incurve, la grande voile gonflée, la montagne silencieuse ? Chacun les regarde, les tient dans sa main comme une petite graine précieuse contenant une essence des désirs. Et le ciel les baigne avec jalousie, et les garde en son domaine, car nous ne les connaissons pas, et nous avons le cœur déchiré, vieux saloir des rêves et de l'avenir. Ainsi l'on regardait. Philippine, et personne ne pouvait s'empêcher de la regarder, de la tenir, la tourner et retourner dans son œil. Et personne n'en avait plus pour cela. Elle était le bien de Castor et vivait de cette possession. On ne savait rien d'elle, ni des sources de son sourire. Les mystérieuses racines de sa nourriture restaient plongées au sein de quelle humide obscurité ? Cela. faisait enrager bien des curieux, et la plus curieuse était Armance, la cuisinière.

Elle disait « Comment peut-on aimer un grigou pareil ? Comment peut-on être heureuse avec lui ? Ce n'est pas possible, elle ne l'est pas.»

Et comme elle n'avait pas beaucoup de distractions dans cette villa isolée, elle ne se donnait d'autre but que de savoir si oui ou non Philippine était heureuse et de quelle sorte était ce bonheur.

Elle guettait ses maîtres avec obstination et principalement leur intimité ; elle usait, de subterfuges pour les voir ou les entendre sans qu'ils s'en doutassent, épiait par les trous de serrure, écoutait l'oreille collée à la porte, ou jouait des tentures indiscrètes et des reflets de glace inattendus. Hélas ! elle ne pouvait découvrir rien qui lui fût intelligible. Les recettes du bonheur et de l'épanouissement sont aussi compliquées que celles de la cuisine et exigent un tour de main aussi indispensable que celui de l'éclosion individualiste de la sauce. Philippine continuait à resplendir sans que les causes de sa lumière fussent moins impressionnantes que celles de la douce lueur du ver luisant ou du poisson mort pourrissant sur la grève un soir d'août.

Par contre Castor se révélait aussi peu mystérieux qu'un banal réverbère. Les problèmes, il les reléguait à quelques pas de lui, au delà du cône de clarté sans équivoque qui constituait son empire. Il connaissait bien l'habituelle délimitation des frontières, mais ne se il souciait pas de l'ombre. Et. Armance avait, disséqué ce jaloux comme un poulet : son bonheur n'était fait que de possession, et le bien possédé il entendait le garder pour soi seul, du fond: aux apparences.

Le plaisir de posséder n'est jamais étale et monte comme une marée d'équinoxe ; mais il lui faut s'accompagner des joies du combat, sans quoi il languit, se détache et meurt. Si Castor avait eu par révélation divine la certitude que Philippine lui appartenait, et n'appartenait qu'à lui seul, de sa moindre pensée au moindre de ses aspects, il en eût ressenti un grand vide et une lassitude de tous ses muscles. Mais là-dessus il n'avait aucun doute qui troublât sa passion ; il pouvait posséder activement et harceler sa compagne, prendre l'univers à témoin de l'usage qu'elle faisait de sa beauté rayonnante et elle-même du contentement de l'univers au spectacle de cette beauté. Et plus il. entassait les motifs virtuels d'un tel harcèlement. plus il s'ouvrait de champ où en puiser à nouveau.

Pour une femme coupable Castor eut été un époux exécrable, il avait d'habileté à jeter les engins destinés à prendre les fautes, et d'obstination féroce à frapper sur la moindre fissure. Philippine était honnête : l'exigence de Castor lui semblait une naturelle propriété de l'amour.

Il la tordait comme un linge jusqu'à ce qu'en coulassent les larmes. Il l'inventoriait afin de découvrir les traces d'autrui. Rentrait-elle de promenade, il prétendait reconnaître à l'odorat les baisers de ses amants. C'étaient d'affreuses scènes au cours desquelles il l'eût volontiers soumise à la question afin de lui faire avouer son infidélité. Il ne se demandait pas ce qu'il eût fait si celle-ci eût soudain éclaté sous ses pas, solution aussi triste que la révélation de l'innocence. Quant à elle, salée de pleurs sur ses blessures vives, elle s'offrait comme. un pot plein de terreau pour qu'il pût s'y nourrir et s'animer à sa guise.

- Elle aime à être battue, pensai Armance derrière une porte, un soir, qu'il querellait odieusement sa femme à cause des regards d'un monsieur auquel, au restaurant, il avait fini par envoyer le contenu de son assiette en pleine figure.

- Pourquoi te regardait-il, dis, pourquoi ? questionnait stupidement le bourreau.

Elle pleurait à sanglots tentateurs, offerts, sans répondre.

- Tu le diras pourquoi il te regardait ! Hypocrite, vicieuse, infâme ! Oh ! je sais, toi, tu ne levais même pas les yeux ! Tu me dégoûtes, tiens, tu me dégoûtes ! Il faut qu'ils te regardent ! Tu ne vois donc pas qu'ils te déshabillent. Et tu penses que je vais laisser ma femme se promener nue aux yeux du premier venu. Es-tu à moi, oui ou non ?
- A toi, à toi, répétait-elle en se penchant comme une algue marine.

Et lui ricanait devant elle.

Elle aime à être battue, pensait encore Armance - Cependant la curieuse se trompait, et pas plus qu'au premier jour elle ne saisissait du doigt le fil léger semblable à ceux des jardins à l'automne, unissant la fidèle au jaloux, fil léger et voyageur porteur des œufs d'araignée vorace.

A la vérité, Philippine brûlait comme un grand cierge à la flamme de,silence qui consume sa cire devant un cercueil. Elle appartenait à son mari afin d'aliéner sa liberté. Mais le don physique des chaînes n'était là qu'un rideau de théâtre baissé.

- Promène-toi, disait-elle, je suis tes allées et ta plage. Je suis tes mines et tes chevaux. Je suis l'air qui entoure tes mains. Regarde-moi, je suis le violet du couchant et tout ce que tu dessines.

A quoi il répondait en la frappant du plat de la main, trop fort :

- Tais-toi, diable. Dans tout ce que tu dis il y a le mal.

Derrière le rideau, il y avait la scène abandonnée, à odeur de poussière, prête à recevoir tous les décors et toutes les beautés. Une solitude abominable ; la solitude qui masque sa nudité de la première feuille de vigne venue : un roulement de tambour, un rire gras, un verre brisé.

Elle appartenait à son mari. Mais une petite voix se levait en elle, pâmée ou torturée, possédée au cadenas et clouée sur les titres de propriété, une petite voix fraîche, acide, dure, allègre, dont l'accent s'enroulait autour de ses jambes, moitié liane, moité courant d'air, la traversait et lui hérissait la peau et les cheveux.

- Libre, libre, je suis libre, chantait la petite voix ; libre et seule. Jusqu'à la mort.

Ah qu'elle eût donné d'argent et de bijoux pour ne jamais l'entendre. Et pour en oublier l'existence, elle descendait de marche en marche l'escalier de la passivité. Et plus elle faisait d'efforts vers l'amour, dans le don de soi-même, dans l'entière dépendance afin de n'être jamais seule vis-à-vis de la dernière interlocutrice des ténèbres, plus l'amère petite voix se faisait entendre distinctement comme au fond d'un long tuyau souterrain. Elle frissonnait et se jetait vers Castor, vers Armance qui n'y comprenait rien.
- Elle a peut-être un amour secret et contrarié, pensait celle-ci. Ce que c'est perfide une femme, tout de même.

Un jour elle venait, penchée sur son balcon, d'écouter le chant d'un oiseau perçant la paix rayonnante de l'automne. Quel silence, la mort, la vie. Elle ferma sa fenêtre, ses rideaux, alluma sa lampe et dans l'artificiel retrouva un peu de calme. Au loin cependant l'oiseau continuait à perforer l'univers et tout près un écho intérieur prolongeait la vis sonore. Il eût fallu la querelle de Castor, ses serres de vautour et sa piraterie pour que se levât une atmosphère de bazar et de souk pleine de pierreries, de vertiges, de parfums, de cliquetis, de violences et de cris chassant le mortel silence. Castor était absent. Elle appela la cuisinière.

- Madame est-elle souffrante ? demanda celle-ci.

On n'avoue pas aisément de tels soucis. Elle raconta simplement la dernière scène, celle de la nuit et. du matin. La fureur jalouse de Castor parce qu'elle était trop belle, parce qu'on la regardait, et parce qu'elle-même devant son miroir se contemplait, en passant sa main sur sa gorge et ses flancs.

- Tu t'aimes, je ne veux-pas que tu t'aimes, disait cette brute.

Et à coup de tabouret il avait dessiné une constellation d'étoiles sur la grande glace, ciel déchu.

- Dame, dit Armance, il n'avait qu'à épouser une femme sans nez ou pleine de boutons. Ça tenterait moins l'appétit.

Philippine trouva dans ces paroles des raisons de satisfaire Castor, et son propre besoin de faire retentir des cymbales autour de festins rituels, à seule fin de remplir à pleins bords les heures creuses et le vide, de cristal. Elle allait chercher de l'esprit de sel, et tandis qu'Armance se persuadait que le seul bonheur de cette femme était la fleur de résignation du martyre, elle s'asseyait devant son miroir brisé et traçait une grande croix sur chacune de ses joues. La douleur n'était rien. Ses yeux suivaient le progrès du corrosif sur la peau qu'il rongeait : Croix de bonheur ? Croix de malheur ? Une énorme exaltation soulevait sa gorge, faisait bondir son cœur, défonçait son cerveau. Elle s'évanouit. Lorsque Castor eut appris cela, il lui sembla qu'il venait de recevoir un coup de matraque sur la tête. Il veillait Philippine doux comme un agneau, chargé du poids d'un tel sacrifice, et frappait sa poitrine à grands coups. Elle, les mains le tenant aux mains, se plongeait dans l'amour avec des yeux d'oiseau chanteur.

Cependant, les heures passaient. Armance, qui venait toutes les cinq minutes tendre l'oreille pour surprendre les paroles, s'étonnait qu'ils n'en échangeassent point. C'est que, déjà les deux étoiles du soleil double tournaient, l'une autour de l'autre, avec ce fracas des vitesses silencieuses que, seule, la fantaisie visuelle imagine. Chacun suivait sa voie, que régissait la même gravité. Castor pensait.

- Qu'a-t-elle prouvé par ce fait ? Elle a détruit sa beauté ; la belle affaire d'être à moi seul, laide.

Et elle :

- Je suis libre et seule, jusqu'à la mort. Qu'ai-je donné ? Je n'ai fait que graver son nom sur ma chair. Seule, seule, et dans les chaînes et la prison, libre et seule.

Dès lors, elle ne sortit plus. Montrer ses joues bourgeonneuses, rouges et blanches, lui semblaient la plus odieuse des impudeurs, l'exhibition de sa nudité.

- C'est drôle, songeait Armance, depuis, qu'elle n'est plus belle, elle ne sort plus. Elle n'avait qu'à rester chez elle auparavant. Monsieur ne lui aurait pas fait de scènes parce qu'on la regardait. Castor n'avait pas besoin d'entendre cette phrase pour en ruminer l'équivalent. Il se répétait :

- Elle est coupable Elle était coupable et s'est sacrifiée. Maintenant elle y pense.

Une nécessité se leva dans son esprit obliger Philippine à sortir de sa maison. Guetter les regards tombants sur elle, en saisir la signification, et la voir se gercer sous leur langage coupable.
Cependant il ne saisit que l'indignation contre lui. On ne manqua pas de l'appeler bourreau, assassin. Cette animosité l'ancra dans sa manie.
- Elle a trouvé le moyen de leur offrir à tous son âme. Hé bien ! Elle ne sortira plus du tout.

Et de fait Philippine vécut en recluse que personne ne voyait plus. Castor, pris de doute, vint furtivement épier si nul visiteur ne se présentait jamais, et questionna Armance.

- Non, personne, dit la cuisinière.

- Et quand je ne suis pas là, que fait-elle ?

- Elle lit et, brode. Et puis... ah ! elle a un loup qu'elle met sur son visage. Que voulez-vous, monsieur, ça se comprend !
Ce qu'elle ne comprenait pas c'est que Philippine ne revêtait ses cicatrices d'un loup noir que pour se démasquer, avoir le choc de cette vision horrible et vivre quelque temps dans le tintamarre de sa jeune révolte et de sa douleur.

Cet artifice fut encore insupportable à Castor qui s'épuisait à vouloir posséder ce qui échappe à toute possession : la petite horreur de ne plus être. Philippine désirait-elle l'isolement, il lui. fallait, le rompre. L'emmenait-il au dehors, il hurlait comme un chien de police jusqu'à ce qu'elle rentrât. Et les deux frénésies trop épousées continuaient à tourner l'une autour de l'autre, et tout l'appareil autour d'un même point central, seul champ de gravitation. Mais comment finira le monde , Il en est qui craignent que deux étoiles se rencontrent, d'autres que le soleil ne s'éteigne !

Un jour, du sommet d'une colline couronnée par une promenade publique, .Castor, sur un banc, contemplait sa petite maison perdue au milieu des arbres auprès de la ville. Une mince fumée s'élevait, signe. d'Armance. Ses yeux inventoriaient les environs jusqu'à l'horizon, et le ciel, avec ses nuages qu'on forme à volonté avec un nom écrit dessus ; les arbres hypocrites, les champs, la rivière comme une liqueur. Tout ce qui pèse sur vous.

Et l'envie lui vint de murer les fenêtres de sa maison. Il la réalisa. Philippine accepta cette cave : cela la comblait. Mais les portes pouvaient s'ouvrir. Un soir, le furibond ferma à clé la porte de la chambre de Philippine et s'enfuit dans le jardin.

Madame, cria Armance, je crois que Monsieur est devenu fou ! Il a été jeté la clé dans le puits. Castor cependant, ne tarda pas à apparaître ; il avait, en effet, l'air d'un fou. Au point où il en était il ne pouvait plus s'arrêter à une solution. Avec une cognée il défonça la porte de la chambre. et se précipita.

Couchée, Philippine lui souriait. Elle se tenait la poitrine à deux mains ; ses larmes coulaient sur son épaule nue, mais ses yeux resplendissaient. Elle dit.

- Castor, pourquoi es-tu si méchant ? Que t'ai-je encore fait, mon ami, mon mari ? Que fais-tu de moi qui suis à toi ?

Mais à coups de bâton il la fit se lever et sortir, et la chassa échevelée et en chemise dans la nuit noire.

Va-t'en, je te chasse, va-t'en, souillure, martyre, j'en ai assez de tes airs de Job sur ton fumier.

Et, de fait, elle avait trop cédé, toujours. Croyant la posséder, c'est lui qui s'était livré ; il était au bout de son rouleau. Philippine s'enfuit, croyant à une nouvelle épreuve quand c'était la fin du monde. Mais après un monde il va bien un autre monde.. A l'aube on la ramassa, la vêtit d'un manteau, pour un autre sort.

Quant à Castor, il éprouvait un bien être extraordinaire. Il se trouvait seul dans la maison avec Armance qui paraissait être un expert sur le champ de bataille.

- Monsieur, dit-elle, vous ne voulez pas une tasse de bouillon ?

Il voyait dans la glaça restée brisée sa silhouette maflue et rouge. Il pensait :

- Dire qu'une femme comme ça... En somme, pourquoi pas ?

Il venait subitement d'entrevoir une union de repos, un bonheur stable de bœuf au pacage. Il s'assit au coin de son feu, et s'endormit en rêvant qu'ayant perdu ses cheveux il portait une perruque. On n'estime, en effet, pas assez le plaisir particulier des hommes chauves.

G. Ribemont-Dessaignes in Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche, 3 janvier 1925.

mardi 6 mars 2018

Cinématographe.



Ce texte, signé Louis Bunuel, paru la première fois, sous la rubrique Cinématographe en 1927 dans n°10 de feuilles volantes, supplément à la revue Cahiers d'art créée par le critique Christian Zervos.
A ma connaissance seule la partie consacrée à Keaton a fait l'objet d'une republication dans Premier Plan n°31 (1964), numéro consacré à l'auteur de Sherlock Junior.

Quand la chair succombe (par Victor Flemming).
— La technique est une qualité nécessaire pour un film, comme pour toute autre œuvre d'art, voire pour un produit industriel. Il ne faut pas toutefois, croire que cette qualité détermine l'excellence d'un film. Il est des qualités dans un film, qui peuvent intéresser davantage que la technique. Il faut se dire que le spectateur ne perd jamais son temps à analyser les moyens techniques d'un film ; le plus souvent il ne demande au film que de lui procurer des émotions. Mais il ne faudrait pas confondre l' « émotion » avec la « sensiblerie ». Dépourvu d'émotion authentique, le film de V. Flemming est, somme toute, un film contrefait. De technique excellente, ce film partage avec beaucoup d'autres films le privilège de s'adresser à nos glandes lacrymogènes beaucoup plus qu'à notre sensibilité. On entendait tomber les larmes sur le parquet de la salle. Tout le monde se découvrait un fond pleurnichard devant le spectacle : Quand la chair succombe.
Pourquoi ne prend-on pas l'habitude de soumettre les films, avant leur projection devant le public, à une analyse microscopique très minutieuse ? Ce devrait être l'instrument le plus indiqué pour l'examen des films. Si l'on en avait usé ainsi, on aurait sûrement découvert que le cinédrame de Flemming était saturé de germes mélodramatiques, entièrement infesté de typhus sentimental mélangé de bacilles romantiques et naturalistes.
Il nous semblait cependant que notre époque et son cinéma s'étaient totalement débarrassés d'une épidémie si périmée. Mais il faut aller au poison par le poison et au film par le film.

Sportif par amour (par Buster Keaton).
— Voici Buster Keaton, avec son dernier et admirable film : Sportif par amour. Aseptie. Désinfection. Libérés de la tradition, nos regards se regaillardirent dans le monde juvénile et tempéré de Buster, grand spécialiste contre toute infection sentimentale. Le film était beau comme une salle de bains : d'une vitalité d'Hispano. Buster ne cherchera jamais à nous faire pleurer, parce qu'il sait que les larmes faciles sont périmées. Il n'est pas, toutefois, le clown qui nous fera rire à gorge déployée. Pas un instant nous ne nous arrêterons de sourire, non de lui, mais de nous-mêmes, du sourire de la santé et de la force olympique.
Nous opposerons toujours en cinéma, l'expression monocorde d'un Keaton à l'infinitésimale d'un Jannings. Les cinéastes abusent de ce dernier, multipliant par N la plus légère contraction de ses muscles faciaux. La douleur chez Jannings est un prisme aux cent visages. C'est pourquoi il est capable d'agir sur un grand plan de 50 mètres, et si on lui en demande « encore plus », il arrivera à nous démontrer que rien qu'avec son visage on peut faire tout un film qui devrait s'intituler : « L'expression de Jannings ou les combinaisons de M rides, prises n à n. »
Chez Buster Keaton l'expression est aussi modeste que celle d'une bouteille, par exempte : quoique, à travers la piste ronde et claire de ses pupilles pirouette son âme aseptique. Mais la bouteille et le visage de Buster ont des points de vue infinis.
Ce sont des roues, qui doivent accomplir leur mission dans l'engrenage rythmique et architectonique du film. Le montage — clé d'or du film — est ce qui combine, commente et unifie tous ces éléments. Peut-on atteindre plus de vertu cinégraphique ? On a voulu croire à l'infériorité de Buster l' « antivirtuose » par comparaison avec Chaplin, en faire comme un désavantage pour le premier, quelque chose comme un stigmate, alors que nous autres nous tenons pour une vertu que Keaton arrive au comique par une harmonie directe avec les ustensiles, les situations et les autres moyens de réalisation. Keaton est chargé d'humanité : mais en outre d'une récente et incréée humanité, d'une humanité à la mode, si l'on veut.
On parle beaucoup de la technique des films comme Metropolis, Napoléon... Jamais l'on ne parle de celle de films comme Sportif par amour, et c'est que celle-ci est si indissolublement mêlée aux autres éléments qu'on ne s'en rend même pas compte, de même qu'en vivant dans une maison, nous ne nous rendons plus compte du calcul de résistance des matériaux qui la composent. Les super-films doivent servir pour donner des leçons aux techniciens : ceux de Keaton pour donner des leçons à la réalité même, avec ou sans la technique de la réalité.

Ecole de Jannings : école européenne : sentimentalisme, préjugé d'art et de littérature, tradition, etc. : John Barrymore, Veidt, Mosjoukine, etc...

Ecole de Buster Keaton : école américaine : vitalité, photogénie, manque de culture et tradition nocives : Monte Blue, Laura la Plante, Bebe Daniels, Tom Moore, Menjou, Harry Làngdon, etc...

Louis BUNUEL.

jeudi 15 février 2018

Une rencontre.

Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l’adresse donnée, il y a deux cent quarante ans, par Bassompierre. J’ai traversé le Petit-Pont, passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu’à la rue aux Ours, à main droite ; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux Ours, est la rue Bourg-l’Abbé (...) J’ai ensuite erré de porte en porte : point de lingère de vingt ans, me faisant grandes révérences ; point de jeune femme franche, désintéressée, passionnée, coiffée de nuit, n’ayant qu’une très fine chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle. Une vieille grognon, prête à rejoindre ses dents dans la tombe, m’a pensé battre avec sa béquille : c’était peut-être la tante du rendez-vous.
Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe.

Il y avait quatre ou cinq mois que, toutes les fois que je passais sur le petit pont (car en ce temps-là le Pont Neuf n’était point fait), qu’une belle femme, lingère à l’enseigne des deux Anges, me faisait de grandes révérences, et m’accompagnait de la vue autant qu’elle pouvait ; et comme j’eus pris garde à son action, je la regardais aussi, et la saluais avec plus de soin. Il advint que, lorsque j’arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur le petit pont, des qu’elle m’aperçut venir, elle se mit sur l’entrée de sa boutique, et me dit, comme je passais : « Monsieur, je suis votre servante très humble. » Je lui rendis son salut, et, me retournant de temps en temps, je vis qu’elle me suivait de la vue aussi longtemps qu’elle pouvait.
J’avais mené un de mes laquais en poste, pour le renvoyer le soir même avec des lettres pour Entragues et pour une autre dame à Fontainebleau. Je le fis lors descendre et donner son cheval au postillon pour le mener, et l'envoyai dire a cette jeune femme que, voyant la curiosité qu’elle avait de me voir et de me saluer, si elle désirait une plus particulière vue, j’offris de la voir où elle me le dirait. Elle dit a ce laquais que c’était la meilleure nouvelle que l’on lui eût su apporter, et qu’elle irait où je voudrais, pourvu que ce fut à condition de coucher entre deux draps avec moi.
J’acceptai le parti, et dis a ce laquais, s’il connaissait quelque lieu où la mener, qu’il le fit : il me dit qu’il connaissait une maquerelle, nommée Noiret, chez qui il la mènerait, et que si je voulais qu’il portât des matelas, des draps, et des couvertes de mon logis, qu’il m’y apprêterait un bon lit. Je le trouvai bon, et, le soir, j’y allai et trouvai une très belle femme, âgée de vingt ans, qui etiit coiffée de nuit, n’ayant qu’une très fine chemise sur elle, et une petite jupe de revêche verte, et des mules aux pieds, avec une peignoir sur elle. Elle me plut bien fort, et, me voulant jouer avec elle, je ne lui sus faire résoudre si je ne me mettais dans le lit avec elle, ce que je fis ; et elle s’y étant jetée en un instant, je m’y mis incontinent après, pouvant dire n’avoir jamais vu femme plus jolie, ni qui m’ait donné plus de plaisir pour une nuit : laquelle finie, je me levai et lui demandai si je ne la pourrais pas voir encore une autre fois, et que je ne partirais que dimanche, dont cette nuit la avait été celle du jeudi ou vendredi. Elle me répondit qu’elle le souhaitait plus ardemment que moi, mais qu’il lui était impossible si je ne demeurais tout dimanche, et que la nuit du dimanche au lundi elle me verrait : et comme je lui en faisais difficulté, elle me dit : « Je crois que maintenant que vous êtes las de cette nuit passée, vous avez dessein de partir dimanche ; mais quand vous vous serez reposé, et que vous songerez à moi, vous serez bien aise de demeurer un jour davantage pour me voir une nuit. »
Enfin je fus aisé à persuader, et lui dis que je lui donnerais cette journée pour la voir la nuit au même lieu. Alors elle me repartit : « Monsieur, je sais bien que je suis en un bordel infâme, où je suis venue de bon cœur pour vous voir, de qui je suis si amoureuse, que, pour jouir de vous, je crois que je vous l’eusse permis au milieu de la rue, plutôt que de m’en passer. Or une fois n’est pas coutume ; et, forcée d’une passion, on peut venir une fois dans le bordel ; mais ce serait être garce publique d’y retourner la seconde fois. Je n’ai jamais connu que mon mari, et vous, ou que je meure misérable, et n’ai pas dessein d’en connaître jamais d’autre : mais que ne ferait-on point pour une personne que l’on aime, et pour un Bassompierre ? C’est pourquoi, je suis venue au bordel ; mais ç'a été avec un homme qui a rendu ce bordel honorable par sa présence. Si vous me voulez voir une autre fois, ce pourra être chez une de mes tantes, qui se tient en la rue du Bourg-l’Abbé, proche de celle des Ours, à la troisième porte du côté de la rue de Saint-Martin. Je vous y attendrai depuis dix heures jusqu'à minuit, et plus tard encore, et laisserai la porte ouverte, où, à l’entrée, il y a une petite allée que vous passerez vite ; car la porte de la chambre de ma tante y répond ; et trouverez un degré qui vous mènera à ce second étage. »
Je pris le parti, et ayant fait partir le reste de mon train, j’attendis le dimanche pour voir cette jeune femme. Je vins a dix heures, et trouvai la porte qu’elle m’avait marquée, et de la lumiere bien grande, non seulement au second étage, mais au troisième et au premier encore ; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma venue ; mais j’ouïs une voix d’homme qui me demanda qui j’étais. Je m’en retourna à la rue aux Ours, et étant revenu pour la seconde fois, ayant trouvé la porte ouverte, j’entrai jusqu'à ce second étage, où je trouvai que cette lumière était la paille des lits, que l’on y brûlait, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors je me retirai bien étonné, et en sortant, je rencontrai des corbeaux (1) qui me demandèrent ce que je cherchais ; et moi, pour les faire écarter, mis l’épée a la main, et passai outre. M’en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné, je bus trois ou quatre verres de vin pur, qui est un remède d’Allemagne contre la peste, et m’endormis pour m’en aller en Lorraine le lendemain matin, comme je fis ; et quelque diligence que j’aie su faire depuis pour apprendre ce qu’était devenue cette femme, je n’en ai jamais su rien savoir. J’ai été même aux deux Anges, où elle logeait, m'enquérir qui elle était ; mais les locataires de ce logis-là ne m’ont dit autre chose, sinon qu’ils ne savaient point qui était l’ancien locataire. Je vous ai voulu dire cette aventure, bien qu’elle soit de personne de peu ; mais elle était si jolie que je l’ai regrettée, et eusse désiré pour beaucoup de la pouvoir revoir.
Bassompierre, Journal de ma vie

1. Hommes qui enlevaient les pestiférés. Pendant plusieurs mois de l’année, il régna à Paris une maladie contagieuse.

samedi 10 février 2018

La Promenade du Dimanche

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A Cécile Denoël.

La forêt poussait entre deux puits de charbon. Chaque Dimanche elle était pleine de mineurs. Contre un buisson j'écoutais les vipères qui partent avec un bruit humide entre les boîtes à sardines, je fourrais le doigt dans le tube des digitales, je secouais les fougères pour les nettoyer de leur croûte de poussière et, de temps en temps, je levais la tête pour regarder les deux femmes, car il y avait là ma mère et aussi ma grand'mère, celle qui a fait ma mère. Celle-là était toute démangée de scrupules et elle n'en finissait pas de piquer ma mère à coups de petits conseils. De temps en temps, elles avaient peur, car il y avait des têtes de polonais dans les feuilles, et là, au pays des mines, toutes les femmes ont peur des polonais.
Elles sont restées quelques temps à prendre peur, puis ma grand'mère a tiré ma mère par la main et nous sommes partis par le chemin qui traverse le bois. Le chemin sortait du bois, longeait un canal plein de péniches, coupait un champ de betteraves, puis montait au milieu d'un tas de maisons. Je suivais derrière, prenant soin d'observer tout ce qui se passait. Je voyais l'intérieur des maisons qui s'ouvraient au soleil : certains sont aussi discrets que des intestins de lézards, d'autres ont la chaleur des tripes de la vache ; mais il y en avait que je ne pouvais presque pas regarder, car ils étaient froids comme des entrailles de poissons, et, dans cette froideur, se dressait un homme à la face couturée et dont on avait peur.
Nous sommes descendus sur une place où deux militaires se battaient avec un bruit de lessive. On voyait de temps en temps deux femmes collées ensemble qui levaient la jambe en même temps et des enfants comme moi, qui suçaient des glaces, avec leur doigt dans le nez. Ma grand'mère a empêché ma mère de regarder les hommes se battre et nous a entraînés sur la pente d'un tas de cailloux, mais moi, j'ai tout juste eu le temps de voir un morceau de coton qui allait tomber de l'oreille de quelqu'un, et j'aurais bien voulu l'y refourrer avec mon doigt.
Arrivés non sans peine au sommet du tas de cailloux, nous nous sommes assis à la terrasse d'un café. Je ne quittais pas des yeux un couple consommant à la table voisine. Ces deux-là se tenaient accrochés par une main ; ils se regardaient le nez et parfois montraient les dents. La femme, par tous les trous des dentelles de son corsage, fumait comme une soupière. Et l'homme avec son autre main enfonçait une saucisse entière sous sa moustache.
Ma grand'mère continuait à parler comme elle avait fait depuis le commencement. Et ma mère se cachait les yeux avec sa main ; elle dormait depuis longtemps.

Luc Dietrich.

Luc Dietrich, né à Dijon le 17 mars 1913 de famille alsacienne et bourguignonne, a publié son premier livre, Le Bonheur des tristes, chez Denoël et Steele en 1935. En novembre 1936 doit paraître, chez le même éditeur, Terre, texte et photographies de l'auteur, sur la vie des champs, plantes et bêtes.

In Le Point : revue artistique et littéraire, octobre 1936.

vendredi 5 janvier 2018

Une histoire bien touchante.



Je viens de lire dans un journal une petite histoire bien touchante, tellement touchante que je ne crois pas qu'il puisse en exister d'aussi touchante.

C'est celle d'un petit garçon qui était toujours malade. Sa pauvre mère venait s'asseoir à son chevet. Elle ne lui lisait pas d'histoires, car elle ne savait pas lire, mais lui en racontait de merveilleuses. Et, tout en parlant, elle pouvait ainsi ourler des draps et raccommoder des chaussettes. Souvent, la pauvre mère s'interrompait pour cacher une larme. Parfois, quand le petit garçon souffrait trop, elle était obligée de se lever pour aller étouffer un soupir dans la cuisine. Le petit garçon avait des frères et des sœurs. Quelques-uns étaient ses aînés, mais, parce qu'il était malade, tous le considéraient avec respect. Ils venaient souvent jouer avec lui, mais sans faire de bruit et jamais plus de deux à la fois pour ne pas le fatiguer. Et le soir, quand le vieux père rentrait de son travail, il venait embrasser tendrement son petit garçon, et l'on voyait de grosses larmes rouler sur la barbe grise du vieillard.

A ce point-là de l'histoire, je pleurais tellement que ma gouvernante s'approcha et me demanda si mon chagrin n'était pas dû au souvenir de ma petite chienne Mirza, écrasée récemment par un aéroplane. Je lui répondis que j'avais depuis longtemps oublié ma petite chienne et que d'ailleurs j'étais prêt à tous les sacrifices, lorsqu'il s'agissait du développement de l'aviation. Puis je lui fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Nous pleurions si fort à ce moment-là, ma gouvernante et moi, que nous n'avions pas entendu la blanchisseuse qui venait d'entrer, rapportant le linge. Je lui fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante, la blanchisseuse et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Parfois, un jeune fils de famille venait rendre visite au pauvre petit garçon. Il n'était pas fier du tout, quoique fabuleusement riche, et lui apportait toujours ses vieux jouets. Puis le fils de famille lui parlait de l'école, lui racontait ses visites avec sa mère et ses promenades à bicyclette. Les yeux du petit garçon brillaient d'envie en écoutant toutes ces choses, mais jamais il ne fut jaloux du fils de famille, sachant que c'est très vilain d'être jaloux. Le fils de famille jouait aussi dans la chambre avec les frères et les sœurs du petit garçon. Celui-ci était bien triste de ne pouvoir se joindre à eux. Il les regardait en pensant au ciel et à la bicyclette et se disait qu'il serait bien heureux de pouvoir en faire autant. Souvent il avait les yeux pleins de larmes. Et quand ils étaient partis, il demandait à sa mère, en frappant sa petite poitrine maigre de son bras décharné : « Maman, pourquoi donc je ne suis pas comme les autres? Je n'ai pourtant rien fait de mal ? »

Nos larmes coulaient en telle abondance que nous fûmes surpris de voir devant nous le facteur. Je lui fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante, la blanchisseuse, le facteur et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Un jour, le petit garçon devint plus malade. Ses forces l'avaient tout à fait abandonné. Il pouvait à peine se retourner dans son lit. Le bon curé résolut de lui faire faire sa première communion. Il n'avait que neuf ans et demi, il était très sage et très raisonnable. Et puis, il était plus vieux que beaucoup d'autres, se trouvant si prés de la mort.

Nos sanglots éclatèrent si fort que la concierge et tous les locataires de la maison vinrent nous demander si l'on n'avait pas augmenté sensiblement les impôts. Je leur répondis qu'une telle mesure n'avait rien qui puisse me déplaire, car je ne demande qu'à contribuer plus encore à la prospérité de la République. Puis, je leur fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante, la blanchisseuse, le facteur, la concierge, les locataires de la maison et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Le lendemain, le petit garçon fut tout à fait mal. Son vieux père le veilla toute la nuit. Le médecin n'avait plus d'espoir. Une bonne voisine s'efforçait de consoler la pauvre mère dont la douleur faisait peine à voir. Les frères et les sœurs du petit garçon entraient dans sa chambre sur la pointe des pieds. Enfin, le petit garçon s'endormit.

Les hoquets convulsifs qui nous déchiraient produisaient un tel vacarme que le commissaire de police du quartier et deux agents vinrent nous prier de cesser, car les vingt mille personnes rassemblées sous les fenêtres empêchaient la circulation des tramways dans la rue. Je leur répondis que les tramways n'avaient qu'à passer par la rue voisine. Puis je leur fis lire le commencement de cette histoire bien touchante, et nous la continuâmes ensemble, ma gouvernante, la blanchisseuse, le facteur, le concierge, les locataires de la maison, le commissaire de police du quartier, les deux agents et moi, mêlant nos larmes et nous étreignant les mains.

Si le petit garçon était mort, nous n'aurions plus su où mettre nos larmes. Mais le petit garçon ne mourut pas, car une bonne dame charitable lui apporta une boite de pilules miraculeuses, qui le soulagèrent bientôt et le rétablirent ensuite. Au bout de huit jours, il était radicalement guéri.

Et cette histoire bien touchante, qui se trouvait placée à la cinquième page du journal, finissait en donnant le nom des pilules, l'adresse du fabricant et le prix de la boîte de cinquante expédiée franco.

Edouard Osmont in Le Figaro de la jeunesse, Supplément gratuit pour les abonnés du Figaro quotidien, 22 septembre 1910.

mercredi 3 janvier 2018

UN RÊVE

J'avoue qu'il n'y a pas très longtemps, j'étais absolument convaincu de la vérité des rêves. Mais un incident significatif m'a récemment ouvert les yeux. Si je le raconte, ce n'est pas qu'il soit intéressant, mais parce que je crois qu'on ne saurait trop s'acharner à combattre la superstition.
J'ai donc rêvé ceci :
Dans un endroit qu'il me serait assez difficile de préciser, je voyais avancer ma cuisinière. Elle jetait les yeux de tous côtés, comme pour s'assurer qu'aucun regard indiscret ne pouvait la surprendre. Puis tranquillisée, elle levait son tablier et commençait à s'ouvrir le ventre. L'opération paraissait s'effectuer avec une facilité extraordinaire. Évidemment, elle devait en avoir la grande habitude, car son visage resté calme ne trahissait pas la moindre douleur. Au contraire, elle semblait prendre à ce jeu un plaisir extrême. Un large sourire s'épanouissait sur ses lèvres et ses yeux brillants révélaient une profonde joie intérieure.
Quand l'ouverture ainsi pratiquée fut assez large, je la vis soudain y introduire sa main et en retirer plusieurs objets de différentes valeurs : un réveil-matin nickelé, des petites cuillères en vermeil, une boite de poudre de riz, un sucrier en argent, enfin une superbe voiture automobile.
Justement depuis deux jours j'avais perdu mon réveil-matin. Alors je compris que Mélanie me l'avait volé et que les autres objets que je venais d'entrevoir avaient sans doute été dérobés à ses anciens maîtres. Furieux, je m'élançais vers la gueuse pour rentrer en possession de mon horlogerie. Mais à ce moment, elle m'apercevait et s'enfuyait sans qu'il me fut possible de la rejoindre.
A mon réveil, je n'eus qu'une idée ; interroger Mélanie, la faire avouer, me faire restituer mon réveil-matin et en même temps tâcher, si possible, de m'emparer de l'automobile.
Je ne fis qu'un bon jusqu'à la cuisine :
- Mélanie !
- Monsieur ?
- Avez-vous trouvé ce réveil-matin ?
- Non, monsieur. Pourtant, j'ai cherché partout, et...
- Je sais où il est.
- Ah ! J'avais peur que monsieur ne finit par croire que c'était moi...
- Mélanie, vous me volez.
- Moi, monsieur, si l'on peut dire !
- Et mon réveil est ici.
D'un doigt terrible je désignai l'abdomen de la cuisinière. Elle parut ahurie.
- Monsieur, croit que je l'ai mangé ?
Dans un tiroir je pris un couteau le plus grand.
- Mélanie, ouvrez vous le ventre.
Affolée, elle se mit à courir vers la porte en criant : Au secours ! D'un bond je fus sur elle et la terrassai.
- Mélanie, ouvrez vous le ventre ou je vais de ce pas chez le commissaire.
Elle ne répondait rien.
- Mélanie, on vous jettera en prison ; Mélanie, on vous enverra aux travaux forcés. Mélanie, on vous coupera le cou.
Inquiet de son silence, je me penchai sur son visage. Elle était évanouie.
Alors j'eus un instant de pitié. Au fond, elle ne m'avait volé qu'un réveil-matin de 3 fr. 50. Ne valait-il pas mieux la chasser simplement, en retenant la somme sur ses gages, et l'envoyer se faire pendre ailleurs ? J'étais presque décidé à m'éloigner, quand soudain je me rappelai l'automobile. Je la voyais cette voiture, vaste, confortable, cossue, m’entraînant rapidement par la campagne, traversant les bois, les vallons, les plaines à des allures prodigieuses. Avoir une automobile , c'était le rêve de toute une vie.
La tentation était trop forte. D'un geste prompt, je plantai mon arme dans le ventre de la malheureuse.
Et je n'y ai trouvé qu'un fœtus de huit mois, du sexe mâle et parfaitement constitué.

Edouard Osmont in Le Rire, 04 janvier 1902.

lundi 1 janvier 2018

Une histoire chinoise au Marais (Nouvelle)



Le comte de Gramme passait pour avoir réuni, en son hôtel du Marais, les plus rares, les plus bizarres, les plus chinoises des innombrables chinoiseries qui, à cette époque du règne de Louis le Bien-Aimé, peuplaient les salons de toute la bonne société. Ses laquais servaient le café dans des tasses menues sur lesquelles étaient peints de curieux bonhommes jaunes ; on coupait les fascicules de l'Encyclopédie avec une lame d'ivoire où s'étageaient des caractères inconnus tracés au pinceau et sur les tables de laque noire, nacrées aux angles, le regard errait, de surprise en surprise, accroché tantôt par un petit chien grimaçant, tantôt par un poussah joufflu ; ici par un arbre liliputien que l'on savait dix fois plus vieux qu'un chêne, là par une potiche ventrue où s'étalaient tout un univers de fleurs délicates ou de monstres hybrides, et toujours les mêmes petits hommes aux inquiétantes faces jaunes.

Or, au début de l'année 1769, le riche collectionneur apprit par ouï-dire qu'un certain chevalier de Malines, grand amateur lui-même de bibelots exotiques, venait de mourir subitement, dans son appartement de la rue de Richelieu, et que son arrière-neveu, accouru en malle-poste de quelque trou de province, avait donné l'ordre de vendre à l'encan mobilier et collections. Bien entendu, le comte ne manqua pas de se rendre aux enchères et d'y acquérir quelques pièces rares. La plus riche de toutes était un Bouddha, grand comme un enfant de cinq ans, accroupi sur ses talons au fond d'une niche profonde, dont les battants finement ciselés pouvaient se rabattre et l'enfermer comme en une armoire. Il était vêtu d'une robe de soie brochée violette ; les lobes de ses oreilles tombaient jusqu'à ses épaules ; un sourire moqueur plissait ses joues bronzées ; ses prunelles avaient un regard humain. Le soir même, il trônait au centre d'un grand salon chinois, contigu à la chambre du comte. Cette nuit-là, M. de Gramme dormit fort mal. A peine âgé de trente-quatre ans, riche, bien fait de sa personne, généralement estimé, aimé plus souvent encore, il ne laissait pas cependant d'être extrêmement méfiant ; aussi avait-il perdu de bonne heure l'appétit et le sommeil et portait-il déjà des rides profondes, dignes seulement d'un secrétaire d’État ou d'un courtisan de carrière. L'objet de ses plus vives inquiétudes était alors la jolie baronne de Fay, jeune veuve qu'il courtisait depuis peu et dont les tendres sentiments à son égard n'étaient déjà plus un secret pour personne. N'avait-il pas, ce jour même, remarqué sur son visage je ne sais quelle expression moqueuse, tandis qu'il lui parlait ? A ce moment, des craquements de boiseries firent tressaillir des pieds à la tête cet ancien héros de la bataille de Fontenoy. Pour calmer moins encore ses craintes que sa surexcitation, il se releva et, muni d'un chandelier, se dirigea vers le salon voisin.

A peine y était-il entré, qu'un juron s'échappa de ses lèvres. Profonde et mystérieuse dans l'obscurité, la niche du Bouddha s'ouvrait vide. Le comte éveilla, ses gens sur-le-champ ; mais toutes les recherches furent inutiles. Au matin seulement, furieux et harassé, il revint se jeter sur son lit. Il n'était pas couché depuis une demi-heure, qu'un valet venait l'éveiller en coup de vent. « Monsieur, criait-il, la statue, est revenue sans qu'on puisse savoir par où ni comment. C'est Rosine qui s'en est aperçue la première en venant ranger le salon chinois »
Le comte, quand il se fut, de ses yeux, assuré du miracle, sentit doubler son irritation.
« Le voleur, se dit-il, est évidemment quelqu'un de mes gens qui, n'ayant pu ni sortir de la maison, ni y dissimuler cette grosse pièce, s'est trouvé contraint de la remettre là où il l'avait prise. En vérité, je suis bien en sûreté chez moi ! »

La nuit suivante ne fut pas meilleure pour lui que la précédente, car il n'avait pu, de toute la journée, causer un moment avec Mme de Fay. A minuit, l'envie le prit de faire une ronde autour de ses collections ; or, sitôt la porte ouverte, la flamme de sa bougie tomba sur le fameux Bouddha de bronze que l'on avait déposé à terre, derrière un fauteuil. Croyant avoir encore une fois dérangé son voleur, il voulut replacer lui-même la statue dans sa niche ; mais à peine y eut-il touché qu'il poussa un cri d'horreur : ce qu'il tenait entre ses doigts, ce n'était pas un bras coulé en bronze, mais un bras humain, tiède et souple, sous la soie du kimono. Au même, moment, le Bouddha relevait la tête, dépliait ses bras jusqu'alors figés dans le geste millénaire et, prosterné aux pieds du comte, poussait de petits cris plaintifs et nasillards. M. de Gramme possédait un rare sang-froid qui, lors de la guerre de Succession d'Autriche, l'avait fait remarquer même par son jeune et indolent souverain. Un instant, frappé de stupeur, il reprit vite ses esprits et prêta la plus grande attention aux singulières paroles que proférait maintenant le bronze animé.
« Maître, disait-il, ne me fais pas de mal ; mais laisse-moi te narrer ma triste hisoire. Je suis un nain né à l'embouchure du fleuve Bleu. Le vénérable chevalier de Malines. auquel tu m'as acheté, me ramena de Chine en qualité de secrétaire, lors de son voyage en Orient. Il mourut, comme tu le sais, la semaine dernière. Son neveu se disposait à me chasser, mais ayant cassé une superbe statue de Bouddha, la plus belle pièce de son héritage, il me contraignit à prendre sa place, sous la menace. du fouet. Que la peste étouffe cet imposteur !Mais ne te venge pas sur moi : mon âme est blanche comme la feuille de papier de riz où le pinceau n'a pas encore tracé de caractères. »
- « C'est bon, répondit le comte, après avoir réfléchi : Je veux, puisque. tu m'appartiens, t'employer, moi aussi, comme secrétaire, mais reste statue quelques jours encore, car il me faut auparavant préparer mes gens ta présence. »

Mais comme il regagnait sa chambre, après s'être assuré que le Bouddha ne pouvait s'enfuir par aucune issue, il lui vint à l'esprit qu'un espion lui serait bien plus utile qu'un secrétaire même Chinois. Les soupçons qu'il nourrissait à l'encontre de Mme de Fay s'aggravaient d'heure en heure. L'idée d'une ruse audacieuse ne tarda pas à germer dans son cerveau. Au matin, ayant donné ses instructions à son esclave, il referma sur lui les volets ouvragés de la niche et le fit porter chez la baronne comme un nouveau témoignage de ses sentiments.

Mme de Fay, fort éprise elle aussi d'exotisme, poussa des cris de joie à la vue de ce royal cadeau ; puis après y avoir répondu par un petit mot qui n'était pas des plus sévères, elle alla s'accouder, le menton dans la main, devant la niche ouverte du Bouddha.
« Remarque, Fanchette, dit-elle enfin à sa camériste, qui se tenait à l'écart, non sans, quelque hostilité à l'égard du faux dieu, remarque le calme et la majesté de son attitude. Quel regard, serein filtre sous sa paupière ! Qui nous, dira à quoi il rêve, ou plutôt, ajouta-t-elle en riant, à quoi rêvait celui qui l'a fait ? » Les dentelles de ses manches inondaient le seuil de la niche ; ses yeux limpides semblaient l'éclairer toute ; le bruit de sa respiration l'emplissait comme un bourdonnement d'abeille... Quand elle se releva le petit dieu était amoureux.

Des lors, dans ce sanctuaire parfumé, où le velours et la soie étouffaient les bruits et tamisaient le jour, il sentit monter de nouveau en lui les divins engourdissements de jadis ; le soir quand une lampe unique éclairait la table où l'idole était accoudée, nimbée de lumière blonde, lui, plongé dans l'ombre reposante, croyait reprendre la veille éternelle des bonzes du pays de Sou et s’abîmait, comme jadis, dans l'inexprimable extase.

Au jour, les recommandations de son maître lui revenant à l'esprit, il glissait dans sa manche droite un billet plié que le comte devait recueillir, au cours de sa visite, et qui contenait invariablement ces mots : « Maître, tu peux dormir tranquille. Rien ne s'est encore révélé ; ton serviteur veille. »

Mais un jour où M. de Gramme ne vint. pas, la jeune femme pleura et murmura son nom dans les coussins de sa bergère. Sitôt seul, le petit Bouddha écrivit d'un trait sur le billet préparé : « Seigneur, celle que tu aimes est plus trompeuse que la frêle passerelle de neige jetée sur le précipice : elle a reçu ce matin, en ma présence, un jeune gentilhomme qui paraissait revenir de voyage, et lui a fait, à maintes reprises, la promesse de se. donner à lui comme épouse. »
M. de Gramme, dès qu'il eut pris, connaissance de ces lignes perfides, ne manqua pas de croire, aveuglément ce qu'elles exprimaient et d'accabler la baronne des reproches les plus brutaux et les plus extravagants. Celle-ci commença par se défendre et finit par chasser à tout jamais le comte de sa présence.

Désireux de fuir un monde où l'on ne rencontrait que noirceurs et trahisons, M. de Gramme partait le lendemain pour ses terres de Sologne, tandis que son espion demeurait à Paris, avec mission de surveiller les gens de service. Mais plusieurs de ses amis, persuadés que la baronne ne pouvait avoir eu que des torts sans gravité, résolurent de réparer ce qu'ils pensaient n'être qu'un malentendu. Tous deux furent attirés à un même rendez-vous de chasse et l'on parvint, sans trop de mal, à les réconcilier. Ce ne furent qu'excuses de la part du comte, tendres reproches de la part de la baronne. On ne souffla mot du fond de l'affaire. En tout cas, ils ne revinrent à Paris qu'après avoir fixé la date de leur hymen.

M. de Gramme, débordant de joie, ne manqua pas, dès le soir de son arrivée, de tout raconter à son perfide confident.
« Seigneur, répondit celui-ci, Bouddha veut que l'on pardonne ; d'ailleurs la femme que l'on aime n'eut jamais tort. Unissez-vous, et que Pan-Hoeï-Pân, favorable au époux, bénisse votre foyer. »

Mais comme le comte se prenait à songer, le petit dieu tira de sa ceinture quelques débris de feuilles roussâtres qu'il roula en boules et jeta dans la cafetière. Bientôt, M. de Gramme, d'un geste lassé, reposa sa tasse sur la table ; sa tête retomba sur sa poitrine et il se sentit sombrer peu, à peu dans une fantasmagorique rêverie d'opium. Il lui semblait que tous les effrayants bibelots de ses collections prenaient vie. Sur la table, les monstres accroupis se redressaient et cambraient leurs reins polis ; les poussahs balançaient la tête en ricanant ; les dragons, échappés du globe des lanternes, l'enlaçaient de leur vol pesant, frôlant au passage ses cheveux et ses vêtements. Comme la nuit tombait, un laquais vint apporter une lumière à son maître. La flamme des bougies éclaira sinistrement le petit dieu chinois qui semblait, sous ses paupières baissées, regarder quelque chose à terre. Une forme, en effet, gisait à ses pieds. L'homme, ayant abaissé son flambeau reconnut son maître qui paraissait avoir glissé de son fauteuil. Un petit poignard chinois à manche de nacre était enfoncé sous son sein gauche, à l'endroit d'une fleur tissée dans l'étoffe du gilet et dont un flot de sang généreux avait empourpré les soies. Ses yeux renversés semblaient chercher et croiser dans l'ombre le regard serein de l'impassible Bouddha.

Michelle Faurie in Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche, 24 janvier 1925.

lundi 23 octobre 2017

M. Batule et ses amis.



Je voulais voir le vieux Léautaud qui, depuis quelques jours, est dans tous ses états.
Charles-Henry Hirsch a écrit dans Le Matin un conte, d'ailleurs très amusant, mais qui est d'une méchanceté rare. Léautaud y est représenté au naturel, vivant parmi ses bêtes, chiens et chats.
Maurice Garçon, Journal 1939-1945.

Un écriteau porté par un piquet en deçà de la grille, hors d'atteinte mais lisible, indique: « Défense d'entrer, qui que l'on soit » . C'est un pavillon banal. Le jardin n'existe plus. Les mauvaises herbes y ont dévoré les plantes d'agrément. L'habitation retentit d'abois et de miaulements. On entend parfois, de l'allée publique, une voix d'homme édenté, douce quand elle s'adresse aux animaux, rude, facilement furieuse, si elle a pour destinataire un être humain.



Cette voix émane de M. Batule. On le dirait vêtu de vieux habits de clown. Sa tête, à la chevelure sale et clairsemée, loge, dans un cerveau qui les déforme, un bric-à-brac de citations cyniques, de souvenirs rancis et de propos diffamatoires onze fois sur douze. Il ferme la porte à clé et par une chaîne que boucle un cadenas à lettres. Durant ce soin, il prend congé des chats et des chiens qui lui ont fait cortège. On en compterait une quinzaine des deux espèces, si l'on osait stationner, malgré le regard de jais et de hargne qui incite les curieux à passer leur chemin. Sans doute, la ménagerie est plus nombreuse. Son maître et son protecteur, se rend à la gare. Il en revient, environ les dix-neuf heures. Les bêtes attendaient derrière la grille ce retour qu'elles saluent avec joie. L’arrivant les flatte et les apaise de sa tendresse qui promet aussi un bon repas. Il ouvre cadenas et serrure, entre, les referme, décroche la boite au lait que, du dehors, on avait attachée au bouton de porte du dedans, et, ses jambes frôlées par les félins, la gent canine lui assaillant cuisses, reins et flancs, il gagne la demeure, y pénètre, suscite le jacassement d'une pie et les gambades d'une toute petite guenon criarde qui a ses yeux de jais, à lui, avec son visage ridé comme un raisin sec. Parfois, il ramène à la maison d'asile un nouveau pensionnaire de rencontre.



Le voisinage ne sait rien de M. Batule, sinon comme il se nomme, la régularité de ses déplacements et de ses vacances, une misanthropie qu'on appellerait plus exactement de l'anthropophohie et sa délirante horreur du viol de sa solitude. Un dimanche matin de printemps, si beau que le ciel attirait à lui les cœurs, un malaise le surprit entouré de ses familiers à quatre pattes la guenon sur son épaule droite, la pie sur la gauche perchée. Il dut s'agripper à un barreau de la clôture. Une passante vit son geste, lui proposa de le secourir. L'offre le réconforta ; rétabli sur-le-champ dans son humeur coutumière, il déclina l'aide, par une impitoyable raillerie de la personne qui prétendait lui apporter assistance et manquait de jeunesse.
- Et vous croyez-vous donc être un Adonis ?
- Mais, madame, je ne vous demandais rien !
- Vous ne teniez pas debout, j'ai eu pitié. On ne m'y prendra plus !
- En tout cas, pas moi, céans ni ailleurs.
- Vieux cabotin !
L'ayant ainsi qualifié, la passante (une voisine) conta dans le parage qu'il n'était « à prendre avec des pincettes et « pour la grossièreté », n'avait point son pareil, La médisante ne rencontra que des oreilles friandes de scandales. La plus échauffée de ses auditrices contre le solitaire proclama qu'elle le laisserait « crever » au milieu de ses bêtes. plutôt que de « bouger le petit doigt pour le sauver ».

Depuis des journées, nul n'avait vu M. Batule à la gare, en chemin de l'aller ou du retour, ni chez lui. La laitière reprit ses boites au lait, à la troisième que le client n'avait décrochée du bouton de la porte. La serrure en était close, et le cadenas de la chaîne enroulée aux montants mobiles de la grille. On n'entendait ni l'homme, ni un chien, ni un chat, ni la guenon pas davantage la pie. La bâtisse aux vitres encrassées revêtit aux yeux des gens une figure de mystère. On jasait, à cause du silence. On prévint la mairie et la police. La double réponse fut que l'on aviserait. L'attente accrut l'inquiétude. Une nuit, les abois reprirent. A l'aube, ils redoublèrent. Au jour, on alla se rendre compte. Le spectacle n'expliqua rien. Il étonna : les chiens de M. Batule, le nez entre les barreaux de la grille, donnaient de la voix à qui mieux mieux, les plus agiles montés sur la murette. Un seul, en retrait, occupait la dalle supérieure du perron. On le reconnut pour le plus vigoureux de la meute. Il léchait un os nu, faute d'en pouvoir arracher encore là moindre parcelle de chair. De temps à autre, il interrompait l'office de sa langue pour tenter un broiement qui lui livrerait la moelle. Ses molaires renonçaient bientôt. Il trouvait une consolation ou espérait amollir l'os, en se reprenant à le lécher. Si quelque autre chien s'aventurait sur le premier degré, il grondait sourdement, les pattes sur l'incomestible relief de nourriture la babine retroussée, ses terribles crocs ainsi en évidence et l’œil flamboyant. Quelqu'un remarqua dans les arbres, ramassés sur les branches les chats soustraits à la zootomie par la charité misanthropique de M. Batule. Du pied d'un orme, un bas-rouge bavant d'envie guettait un matou pelotonné au creux d'une fourche de l'arbre.



On requit un agent de police. Il accepta d'alerter son chef. Celui-ci téléphona. La fourrière de Paris envoya une voiture avec son personnel. Les sommations légales adressées en vain, un serrrurier força la serrure et coupa un maillon la chaîne de la porte. On ne l'ouvrit qu'une fois reliée à celle du fourgon par une sorte de canalisation en treillage souple de métal. La meute donna dans ce piège, y compris le bas-rouge et l'isolé du perron qui laissa sur la pierre l'os trop dur dont la forme, la longueur, le volume, firent émettre des hypothèses étranges.

Au nom de la loi encore, l'accès du pavillon fut violé. Dans le vestibule, on découvrit, éparses ici et là, des plumes blanches et des plumes noires. Les pièces du rez-de-chaussée ne révélèrent aux visiteurs qu'une malpropreté sans nom, Au premier étage, ils la rencontrèrent aussi. Dans une chambre meublée d'un bureau, d'un fauteuil, de rayons couverts de livres, d'une vieille horloge au décor d'écaille rouge, sans d'abord comprendre quel horrible festin avait dû suivre le décès par mort subite, ou autre mort naturelle moins expéditive, de l'ami des chats et des chiens -, ils aperçurent sur le mauvais tapis des vêtements en lambeaux, une chemise déchirée, des taches brunes, une chevelure longue, clairsemée, grise, comme scalpée, et dans les coins, des ossements broyés ou d'intacts, avec un crâne aux orbites pleines à demi...

Sur l'horloge, entre son décor et le mur, plusieurs jours après, on trouva, couchée sur un flanc, la petite guenon. Elle avait succombé à la faim, probablement grimpée là-haut pour éviter d'être une proie vivante aux protégés du maître dont elle avait pris plaisir à imiter quelques grimaces.
Charles-Henry Hirsch in Le Matin, 24 mars 1939.

mercredi 27 septembre 2017

Impressions de voyage.

Il y a quelques années, avant la guerre, j’ai fait un voyage. Je suis allé vivre, pendant cinq mois, dans le midi de la France. Et, à mon retour, mes amis m’ont dit: « Fais-nous part de tes impressions. »

Cette habitude de demander aux gens qui viennent de loin des « impressions de voyage » est tout à fait déplorable. On oblige les collégiens à faire chaque mois une composition sur un sujet donné. Ça les habitue à dire en trois pages ce qu’un homme inculte dirait en trois mots. Il faut bien les préparer à écrire dans les journaux. Mais on devrait laisser tranquilles les adultes.

J’ai répondu à mes amis : « Là-bas, la vie est la même qu’ici. » Ils se sont exclamés : «Voyons ! Tu n’as rien vu ? » Pour qu’ils ne me jugent pas trop sévèrement, j’ai fini par retrouver quelques images dans ma mémoire. À Marseille, j’ai visité un transatlantique immense qui devait bientôt partir pour la Chine. Ah ! qu’il était luxueux le salon des Premières ! Dans une autre partie du bâtiment, j’ai vu avec étonnement des vaches, des moutons et des poules ; et j’ai subodoré des cochons. Ces animaux confiants seront assassinés pendant la traversée, assimilés par les voyageurs et incorporés ainsi à l’ humanité. Il y avait aussi un trou très profond dans lequel descendaient, au bout d’une chaîne, de grosses caisses que je ne devais plus jamais revoir.

Après avoir échangé quelques paroles avec des Marseillais, j’ai songé : «Ces gaillards doivent être heureux. On dirait qu’ils n’ont pas la notion du Bien et du Mal. » Mais, quand je pense à la grande ville, je me rappelle surtout, avec émotion, la bouillabaisse et un certain « loup sur le gril » que j’ai mangé chez Pascal. Car le loup n’est pas toujours ce qu’un vain peuple pense.

Dans le midi de la France, j’ai vu aussi, le premier avril, les fleurs roses de l’amandier ; et, plus tard, je me suis promené sur les routes, dans l’odeur du thym, de la sauge et de la marjolaine. Quant aux oliviers, tristes vieillards rabougris, ils ne sont pas comparables à nos beaux arbres. Il y a aussi, tout près de Marseille, seconde ville de France, de vastes régions sauvages et désertes. Enfin, je me rappelle des villages où les maisons habitées ne sont pas plus nombreuses que celles qui se sont complètement effondrées. Nul ne songe à enlever ces décombres qui sont peut-être là depuis un siècle.

J’oubliais quelque chose : j’ai vu la Méditerranée, les méduses, les oursins, les étoiles de mer et ces beaux poulpes bruns qui deviennent instantanément « d'un blanc sale » quand on leur plante un couteau entre les deux yeux. C’est l’émotion.

Voilà tout ce que j’ai vu dans le midi de la France. Quant à mes autres « impressions de voyage » , elles sont les mêmes que si j’étais allé à Melbourne, à Milan ou dans le nord de l’Écosse.

D’abord, dans toutes les grandes gares, j’ai peur de perdre ma femme, ma fille ou ma valise. Et je me tâte souvent pour savoir si mon porte-monnaie est encore dans ma poche. Je suis toujours très sensible à l’accueil qu’on me fait dans l’hôtel où je descends. Si la femme de chambre qui doit me servir a une tête antipathique, j’ai envie de m’en aller. Quant aux cathédrales que je visite, elles sont toutes les mêmes : ce sont toujours les mêmes vitraux, la même lumière et le même silence. Et comme c’est haut de plafond ! Dans les cathédrales, je me sens tout petit. Dans tous les locaux où nous entrerons, notre état d’esprit dépendra de la hauteur du plafond. Et, par exemple, j’éprouve toujours un léger malaise quand je me souviens de cette célèbre salle à manger «qui était si basse qu’on ne pouvait manger que de la sole ». Je demande régulièrement au concierge de la cathédrale : « De quel siècle est-elle ? » Mais, en somme, cela m’est absolument égal.

Quand j’ai visité pendant deux heures des musées ou des monuments célèbres, j’éprouve le besoin d’aller prendre quelque chose dans un tea-room ou dans un café. Et ce serait le même désir à Milan, à Melbourne et à Zurich. La poule mange tout le temps. Le boa qui a avalé un buffle (auquel il a préalablement donné la forme d’un boa afin que l’emboatement se fasse mieux) peut consacrer ensuite toutes ses heures, pendant six semaines, aux choses de l’esprit. Moi, je dois manger toutes les deux heures, à Chicago comme à Marseille. Assis à la terrasse de mon café, je me dis : « Les monuments vont me laisser tranquille un moment. » Et je me mets à regarder les passants. Invariablement, j’ai cette pensée: « Comme ils sont nombreux, les hommes auxquels je ne pense jamais et pour qui je n’existe pas. » Et dire qu’il y a encore, là-bas, quatre cents millions de Chinois ! Quelle famille !

Des farceurs prétendent que, dans le Midi, le ciel n’est pas le même qu’à Lausanne. Moi, j ’ai retrouvé partout le vieil azur et les bons gros nuages blancs «de chez nous ». Partout, j’ai eu l’ occasion de me dire: «Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées ! Que l’espace est profond ! Que le cœur est puissant ! »

Un paysage est un état d’âme. Or, depuis des années, j’espère vainement qu’un matin, après avoir bien dormi, je me réveillerai avec une âme toute neuve. Mais mon âme ne se renouvelle pas. Je retrouve donc partout les mêmes paysages ; et, d’où que je revienne, je rapporterai les mêmes « impressions de voyage ».

Henri Roorda, La Tribune de Lausanne, 24 août 1919.

samedi 8 juillet 2017

La découverte du cigare



Les trois nefs ont laissé la barre de Saltes, devant Huelva, le vendredi 3 août 1492, à huit heures, poussées vers le sud par une forte brise. Nous savons tout.. Elles vont à la rencontre des épices et de l'or, à la découverte de cette île d'Antilia, qui était déjà mystérieusement portée sur la carte. Comme un oiseau qui cherche la plus haute branche d'où s'élancer, elles s'arrêtent aux Canaries, pour quitter le port de la Gomera le jeudi 6 septembre. A l'escale, il a fallu réparer le gouvernail de la Pinta. Le surlendemain, quand les caravelles prennent le rumb de l'ouest, la mer leur vient par la proue.

Solitude, désert des eaux. Une épave qui flotte, le mardi 11 septembre, un mât de hune. Le jeudi 13, première observation de la variation magnétique « Au commencement de la nuit, les boussoles nord-ouestaient, et le lendemain au point du jour elles nord-ouestaient encore un peu. » Quarante-huit heures après, à quatre ou cinq lieues des navires, glisse dans le ciel étoile « une merveilleuse branche de feu ». On ignore s'ils attendaient des prodiges aux approches de la terre ferme. Ils virent seulement des oiseaux.

Dimanche 16 septembre « L'amiral dit ici que ce jour-là... » Nous suivons le journal même de Colomb, qui a été perdu, mais que Las Casas et l'un des fils de Colomb ont résumé et cité. Si bien que nous entendons les paroles de sa bouche : « L'amiral dit ici que ce jour-là et tous les suivants l'air fut extrêmement doux, qu'on éprouvait un vrai plaisir à jouir de la beauté de matinées, et qu'il n'y manquait que le chant des rossignols. » Sur la mer flottent plusieurs poignées d'une herbe fraîche, qui n'a pas été détachée de la terre depuis longtemps. Déjà, ceux de la Nina ont aperçu une hirondelle de mer et un paille-en-queue.

Ils n'ont pas vu l'autre terre se lever tout d'un coup à l'horizon. Ils ont senti qu'ils passaient entre des terres invisibles, venues un peu pius tôt qu'il n'était prévu, et qui ne pouvaient pas être les Indes. « Le temps est bon, disait l'amiral. S'il plaît à Dieu, tout se verra au retour. »

Le 17 septembre. Beaucoup d'herbe de roche ; les aiguilles nord-ouestaient d'un grand quart dans les herbes, une écrevisse beaucoup de tonines, et les gens de la Nina en ont tué une ; un autre paille-en-queue, le second, « oiseau blanc qui ne dort pas en mer ». Chacune des caravelles cherche à gagner les autres de vitesse.

Le mardi 18 septembre, la mer est aussi calme que ,« le fleuve de Séville ». La Pinta s'élance parce qu'elle a vu une multitude d'oiseaux. Le lendemain mercredi, un fou. Le jeudi 20, deux fous, un troisième, beaucoup d'herbe. On attrape à la main un garjao. « Tant d'herbe que la mer s'en trouve prise comme par la glace. » Encore un fou.

Tant de « signes de terre », tant de promesses non tenues à l'instant. Et ce vent toujours favorable ? Ils imaginent qu'ils ne pourront jamais revenir en Espagne, qu'ils ne trouveront plus jamais le vent du retour, qu'ils sont condamnés à errer sans fin. Colomb en arrive à se réjouir lorsque par hasard - deux fois - la mer est grosse et le vent contraire. Dimanche 23 septembre, une tourterelle, un fou, un oiseau de rivière (un pajarito de rio) et d'autres oiseaux blancs. Les herbes contiennent quantité d'écrevisses. Le lundi, encore un fou et une foule de damiers. Un méchant mousse en abat un d'un coup de pierre, un oiseau de l'autre monde, qui ressemble à ceux de son pays. Et le lendemain Martin Alonzo Pinzon, capitaine de la Pinta, est monté sur sa poupe», il a appelé Colomb, lequel s'est mis à à genoux, tandis que l'équipage de la « Peinte » entonnait le Gloria. Ceux de la Santa-Maria et de la Nina sont-ils jaloux ? Il ne paraît pas qu'ils aient chanté. Mais on dut reconnaître le lendemain que « ce que l'on avait supposé être la terre n'était que le ciel ».

Les signes ne cessent plus. On voit un cruel oiseau qui s'appelle frégate, qui fait rejeter aux fous ce qu'ils ont mangé, pour se nourrir lui-même sans peine. L'air est toujours doux et délicieux, sabroso. L'amiral répète qu'il manque seulement le chant du rossignol. Les paille-en-queue, les fous, les damiers, ont pris les caravelles pour perchoirs. C'est au tour de la Nina de se tromper. Le dimanche 7 octobre, elle arbore son pavillon de hune et fait une vaine décharge. Mais le 9, il n'y a plus personne qui veuille encore, douter. Toute la nuit ils entendirent passer les oiseaux. Toda la noche oyer pasar pajaros.

Un roseau et une branche, sur la mer, puis une autre branche, avec la trace du couteau, et une herbe de terre, et une planchette. Ceux de la Nina aperçoivent même sur les eaux des roses un rameau d'églantier.

Bien que les trois caravelles soient réunies par ordre au lever et au coucher du soleil, la Pinta, qui est bonne voilière, prend toujours les devants. La Nina, c'est-à-dire la Fillette ou la Jeune Fille, la serre de près, et la Sainte-Marie, qui porte l'amiral, est toujours la dernière, soit par lenteur naturelle soit par dignité. C'est donc la « Peinte » qui aura le bonheur de faire les signaux : hallo tierra y hizo las senas. Ils étaient à Guanahani, que Colomb nomme San Salvador. Il était deux heures du matin, dans la nuit du jeudi au vendredi 12 octobre 1492. On sait jusqu'au nom de la vigie qui jeta le premier cri. Il s'appelait Rodrigue de Triana, du faubourg de Séville.

Ils allèrent d'une île à l'autre sur une mer souvent si transparente qu'ils voyaient les fonds. Ils admiraient des terres boisées de pins, de chênes, de palmiers, de mirobolants, et d'une foule d'espèces inconnues.

Les indigènes connaissaient le feu et le pain. S'ils préféraient aller tout nus, ils savaient pourtant tisser le coton. Ils avaient peu de barbe, n'étaient pas si noirs que les Africains. Ils lançaient et conduisaient à la rame libre des canots d'écorce, quelquefois couverts, « comme les gondoles de Venise », d'une hutte en feuilles bien jointes. S'ils n'étaient pas les seigneurs cousus d'or que Colomb avait espérés, ils paraissaient du moins assez doux.

Lorsque l'on parvint à comprendre leurs pensées, l'on trouva qu'ils avaient leur Genèse, leur Déluge, presque leur Paradis terrestre. « Ils croient, dira plus tard le frère Roman, cité par Fernand Colomb, un Dieu immortel, invisible, sans commencement, né pourtant d'une mère. » Ils expliquaient la naissance des eaux par une fable naïve, compliquée à perte de vue, comme ces mythes noirs que l'on nous révèle aujourd'hui...

Les prétendus Indiens, que l'imagination de Colomb avaient logés non loin de la Chine astucieuse, étaient en réalité des sauvages, des primitifs. Cependant ils fumaient. Ils disposaient d'un plaisir nouveau. Un don du ciel leur avait réservé le tabac.

Oui, c'était le cigare qu'ils fumaient.

***

Dans le journal de Colomb, la première mention du tabac est vague et allusive. Il ne sait à quoi sert cette herbe dont il parle et ne s'en inquiète pas ; mais que serait-elle, sinon tabac ?

Les caravelles étaient en mer entre l'île de Sainte-Marie, et une autre plus grande, que Colomb nommera Fernandine, lorsqu'elles rencontrent un indigène qui voyageait seul dans une pirogue. Il emportait un peu de son pain, une gourde remplie d'eau, une motte de terre rouge et quelques feuilles sèches, unas yerbas secas, - « qui doivent être une chose fort estimée parmi eux puisqu'ils m'en avaient apporté en présent à San Salvador. » La relation de Fernand Colomb, dont on vérifie l'authenticité par sa perpétuelle ressemblance avec les résumés de Las Casas, que l'auteur ignorait, raconte presque dans les mêmes termes le même épisode. Du pain, une calebasse d'eau, une forte terre au cinabre, pour se peindre le corps, plus « quelques feuilles sèches et odoriférantes fort estimées dans le pays ». Odoriférantes. Imagine-t-on un fumeur qui partirait en oubliant son tabac ?

Arrivé à Cuba, l'amiral eut l'idée d'envoyer dans les terres une ambassade, composée de deux blancs et de deux indigènes. L'un de ces derniers était venu de Guanahani dans les caravelles, l'autre était cubain, pris dans le hameau du rivage. Quant aux deux blancs, ils s'appelaient Rodrigue de Xérès - encore un Andalou - et Louis de Torrès ; ce dernier, juif converti qui savait l'hébreu, le chaldéen, l'arabe. Retenez ces deux noms. Les premiers, Rodrigue de Xérès et Louis de Torres, qui devaient voir la fumée du havane s'élever dans l'espace devant le visage heureux des humains.

Ils contèrent à leur retour comment ils étaient arrivés à une cité de cinquante maisons, et comment ils avaient été accueillis solennellement, fêtés, caressés, portés à bras, désignés par gestes comme des envoyés du ciel. On leur avait donné des sièges, cependant que les Indiens restaient assis par terre, disons en contemplation. Puis les hommes étaient sortis, les femmes étaient entrées et leur avaient baisé les pieds et !es mains. Plus curieuses, elles avaient voulu les tâter avec grand soin, doutant qu'ils fussent de chair et d'os. Les deux ambassadeurs auraient pu ramener avec eux des centaine d'indigènes. Ils avaient conduit celui-là qui était des principaux, avec son fils et un homme à lui. Ils avaient enfin à signaler qu'ils avaient vu, tant à l'aller qu'au retour, beaucoup de gens, et des femmes aussi bien que des hommes, marcher à travers pays, ayant à la main un tison et les herbes dont ils avaient l'habitude de goûter le parfum.

Le résumé de Las Casas n'en dit pas plus. Comme si l'acte insolite avait échappé à la description minutieuse à la fois par son étrangeté et par son insignifiance. Fernand Colomb ajoute seulement que le tison était allumé. Mais le même Las Casas, dans son Histoire des Indes, quand la suite des événements a éclairé les choses : « Hallaron estos dos Cristianos por el camino - Les deux chrétiens trouvèrent sur leur route - mucha gente que atravenaban à sus pueblos, mujeres y hombres - beaucoup de gens qui traversaient les villages, hommes et femmes : - siempre los hombres con uji tizon en la mano - les hommes ayant toujours un tison à la main - y ciertas yerbas para tomar sus sahumerios- et certaines herbes pour se régaler de leurs parfums - que son unas yerbas secas melidas en une cierta hoja seca tambien- qui sont certaines herbes sèches mises dans une autre feuille, sèche aussi - a manera de mosqueto... -de la forme de ces mousquetons que font les enfants le jour de la Pentecôte. »

C'est bel et bien le cigare. Et en voici le plaisir : « Encendido por una parte... allumé par un bout, on le suce de l'autre, en aspirant et en avalant la fumée. »

Les Indiens de Cuba en avaient « la chair contente et l'esprit presque enivré. »

Ainsi parle l'histoire. En 1492, les Espagnols ont découvert les Antilles, c'està-dire l'Amérique, et le tabac, ou, pour mieux dire, le cigare. Tout ce que vous pourrez lire de différent est mensonge, illusion, erreur, préjugé.

Eugène Marsan in Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche, 9 février 1929.

mardi 20 juin 2017

Chinoiseries



Entre décembre 1932 et mars 1933, sous le titre Parmi les étrangers de Paris, Alexandre Vialatte donne au Figaro 6 articles sur les communautés étrangères de Paris (communauté indienne, orientale, russe). Les deux derniers sont consacrés aux Chinois.
Une écriture se met en place.

C'est dans les restaurants chinois qu'on trouve le public le plus pâle le plus chuchotant et le plus cérémonieux de Paris. A ne considérer que ces visages sans halo, avares de reflets et d'ombres, on se croirait à une fête du clair de lune ; à voir tant de tailles serpentines, de gestes souples et de cous frêles, on prendrait ce public humain pour une guirlande de lianes prête à ondoyer souplement au moindre vent d'une étiquette raffinée. De petits desserts bizarres proposent à l'amateur des noisettes de verre brun, d'étranges fruits d'arbre de Noël dont la pulpe ratatinée gonfle tout à coup sous la langue et qui n'en finissent jamais de changer de saveur quand on les mâche. Un Parisien surpris extrait à côté de moi une sorte d'immense chaussette verte de son potage ; c'est que les Chinois, qui coupent tout en morceau, même leurs condamnés à mort, laissent les épinards entiers au fond de la soupe. Ils semblent inspirés en tout par l'esprit de contradiction. Les dames sont grandes et blondes, ils cherchent l'exotisme. A peine, de loin en loin, une jeune fille toute menus, vêtue de noir comme une fourmi, qui baisse des paupières citronnées sur de beaux yeux d'estampes chinoises.
- Qui sont ces messieurs si bien mis, si vernis, si laqués, si lisses ?
- Le docteur Sc, me répond mon ami, un jeune Chinois lettré à lunettes d'écaille, M. Si, M. Li, M. Tchi, M. Tching, M. Tchang.
Ils portent tous des petits noms grêles comme un éternuement qu'on étouffe du mouchoir. Quand ils le disent tout entier ça se déplie comme une papillote et ça résonne comme les baguettes à manger le riz avec un petit bruit de xylophone.
- Tous des docteurs ?
- Tous des lettrés, des étudiants.
- Et ces messieurs là-bas, si distingués, si pâles ?
Le garçon me répond dans un souffle :
- Ce sont des Philippins, des professeurs de yo-yo...
- Professeurs de... ?
- De yo-yo, parfaitement.
Et il fait le geste.
- Acclimatés ?
- Ce n'est pas nécessaire me répond en souriant le docteur Lieu. Les Chinois sont de vrais Français. Ils sont brouillons, littéraires, fonctionnaires, et refusent croire en Dieu, comme Stendhal. Ils aiment la grammaire et l'amour ; ils sont voluptueux et sages. Ils font jouer des pièces de théâtre à Bruxelles, ils écrivent des livres français ; quant à ces dames, si effacées que vous voyez manger le riz du bout de leurs baguettes noires, elles rédigent des thèses très compliquées et très savantes sur l'attitude d'André Gide.
On m'assure que ces étudiants sont doux, polis et amoureux, beaucoup mieux vus que les Japonais, peuple plus rude, et font circuler sous le manteau de petits journaux politiques à tirage limité. Aucun théâtre, aucune église ; les étudiants nationalistes se retrouvent parfois dans une maison du Boulevard Saint-Michel. Mais leur travail les absorbe beaucoup, car ils doivent apprendre en peu de temps jusqu'à la langue des conférences qu'ils vont suivre. Quelques mariages, mais surtout des liaisons ; c'est le peuple qui se marie, les blanchisseurs, les ouvriers de Billancourt, « les hommes du pays de Pa ». Le garçon de mon restaurant a épousé une Parisienne, sa femme parle chinois, mais il s'agit d'une exception ; ces dames, en général, restent assez Françaises. Nous irons les voir un autre jour. Ici, c'est le clan des érudits, l'île des lettrés ; ce sont «des chevaux qui font mille li en un jour » et donnent rarement « le miroir de jade ».
La dame du vestiaire, avisant sous mon bras une biographie allemande surmontée du portrait de Karl Marx,me déclare confidentiellement :
- Karl Marx ?... Quelqu'un m'en a parlé. C'est très bien écrit, vous savez... Nous recevons aussi M. Grasset. En ce moment, il est en vacances.
Voilà ce que c'est que de fréquenter des gens savants ! On devient semblable à « Lo, le dragon des lettrés, et à Siun, la cigogne qui chante ».

Les deux mille Chinois de Paris ne sont pas tous des étudiants qui mangent du porc aux fleurs jaunes, du poulet aux amandes ou des germes de sajou dans des restaurants distingués. Il existe dans des rues sombres des boutiques ténébreuses à enseignes chinoises où vit un peuple prolifique, malicieux et trotte-menu qui fait songer à la souris, si furtif et si anonyme que rien ne pourra l'écraser, ni révolution ni voiture. Ces gens de peu de bruit, ornés de lunettes d'écaillé, repassent méticuleusement des chemises et des faux-cols autour, d'un petit fourneau à gaz et mènent entre eux la vie de famille la plus touchante. Des parents tendres, des enfants immensément respectueux s'éternuent dans le nez de petites phrases d'affection qui font le bruit sec de deux tibias qu'on entrechoque. Le fils galope dans la rue avec vingt autres polissons du frivole Occident. Ces jeux ont l'air au-dessous de son âge car il a une tête ravissante de vieux philosophe mandchou.
- Comment t'appelles-tu ?
- Wang-Liou.
-Tu parles bien français ? Tu as de bonnes places à l'école ?
Il prend ma pièce de monnaie et me répond, de sa petite bouche en pétale de géranium, sous ses deux gros yeux plus grands qu'elle, ovales et noirs comme la réglisse.
Et vous, comment vous vous appelez?... Et savez-vous parler chinois?... Vous avez de bonnes notes à l'école?...
Nul doute, c'est un acclimaté.
L'instituteur chinois de l'école de Billancourt surveille, près d'un fourneau, à gaz, je ne sais quelle expérience chimique; le fourneau à gaz fait partie des magies du peuple chinois. L'instituteur est pétri de courtoisie, de science et d'affabilité. Il songe à rénover le théâtre chinois, embourbé, parait-il, dans la plus crasse routine, se moque poliment des anciennes coutumes et parle en esprit affranchi. Je vois écrire, par la porte vitrée, des petits garçons franco-chinois qui sont bien la plus jolie race imaginable avec leurs yeux de souris et leurs cheveux trop plats. Un gros à face mongole a des boucles d'oreilles comme un bisaïeul auvergnat ; un autre réalise avec une grâce charmante ce tour de force qui consiste à être un petit Chinois blond.
- Intelligents ?
- Très intelligents. Ce sont les fils des ouvriers de Billancourt, restes des 800.000 Chinois qu'on fit venir pendant la guerre. Beaucoup de ces ouvriers épousent des Françaises. On enseigne le chinois aux petits pour qu'ils puissent se débrouiller si leur père les ramène en Chine. Il existe d'ailleurs en France un gros mouvement intellectuel franco-chinois dont le centre le plus important est à Lyon et qui a une existence extrêmement active. Cette école lui doit la vie. Les Chinois de Billancourt sont des gens sans tapage, doux et polis, suprêmement effacés. Ils épousent des femmes plantureuses et leurs beaux-parents les adoptent après quelques difficultés. Mais ils partent souvent, repris de nostalgie.
J'ai mangé le riz avec leurs veuves à la cantine, et ces éponges de pain mal cuit qui ressemblent aux «dampfnudeln» des Allemands. Les délaissées parlent presque toujours du fugitif à son honneur. L'instituteur, personnage officiel, nie les fumeries d'opium qui sont d'ailleurs très rares. On me présente une belle brune qui a la réputation d'être l'épouse la plus choyée de Billancourt. Tout le monde le sait, tout le monde l'envie, et tout le monde l'en félicite. Elle porte son bonheur avec simplicité, sans orgueil ni fausse modestie, comme un tablier Ie dimanche.
J'ai cherché les Chinois le jour de leur fête officielle. Je ne les ai trouvés nulle part. Ils n'ont pas fait de cérémonie. Ils sont en deuil de la Mandchourie.
Le temps est loin où les Chinois de France ne se trouvaient qu'au bord des voies de chemin de fer, démesurément doux et dignes, une serviette de toilette sur le bras et surmontés d'un parapluie. Ils ne savaient mettre alors ni cravate ni faux-col, et le costume occidental avait l'air sur leur dos d'un travesti rustique pour une fête costumée. Je suis allé voir des commerçants. Ce sont des messieurs extrêmement chics dont les manchettes et la syntaxe rivalisent de pureté. Je n'ai jamais rencontré de gens qui se passent du surnaturel avec plus de facilité, qui croient davantage à la science, au progrès et aux choses modernes. L'un d'eux m'affirme avec satisfaction qu'autrefois la vie ne coûtait rien en Chine, que presque tout le monde avait son petit champ et que le reste mendiait lucrativement, que maintenant tout est très cher, que l'industrie fait des ravages et pose des problèmes insolubles, en un mot que le progrès sévit activement. Ils en sont fiers. Un malheur orgueilleux leur cause plus de joie que l'ignorance. Ils ont goûté du fruit de l'arbre de la science. Ils déclarent avec plaisir qu'il est amer.
Effet d'optique quand je remonte dans le tramway je vois des messieurs barbus, des moustaches, des nez rouges, tous les attributs de la race «blanche»; nous vivons sur un préjugé : les Européens ne sont pas blancs; ils sont briques, mauves ou lilas ; ils sont couverts de furoncles, de poils, de verrues, de protubérances; il faut les connaître rudement bien pour les distinguer sans erreur.

Alexandre Vialatte in Le Figaro, 10 janvier 1933 et 5 mars 1933.