Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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vendredi 28 juin 2019

Le Cyclone



Celui qui a vu la vision me l'a racontée à moi. Et je sais beaucoup d'autres choses plus étranges. Mais elles ne paraîtraient pas étranges à vous, qui ne fumez pas. Votre intelligence que l'opium n'a pas aiguisée les concevrait simples et normales. Aussi ne vous dirai-je que la vision.

Celui qui l'a vue n'est point un menteur ni un halluciné, car il fume. L'opium dissipe les illusions de la terre et commande la sincérité. Moi, je ne fume pas, à cause d'un serment. Mais chaque nuit je veille dans une fumerie, et je m'endors sur les nattes lorsque l'aube blafarde entre par le soupirail et jaunit la lampe. Et la fumée noire qui s'alourdit alors autour de nous a fini par pénétrer mon cerveau d'un peu de lumière et d'un peu de franchise.



Je redirai donc ce qu'il m'a dit, sans y rien changer. Ce soir-là, nous gisions dans la fumerie comme toujours. Point seuls. L'opium aime les assemblées de fidèles. 11 y avait deux femmes sur les nattes. L'une, on ne peut pas écrire son nom, parce qu'elle est ce qu'on appelle une femme honnête ; c'est en secret qu'elle vient fumer avec nous, et son mari, qui voyage sur un paquebot, n'en sait rien. L'autre, nous l'appelons Joujou, parce qu'elle sert volontiers de jouet à beaucoup d'hommes. Dans la rue, certes, ces deux femmes se mépriseraient pour leurs vies différentes, mais devant l'opium niveleur, elles sont amies et dorment souvent les bras mêlés. — Sur les nattes, il y avait encore trois jeunes gens, venus pour flirter avec l'opium. Ceux-là fumaient peu et caressaient les femmes. Leurs corps entrelacés se voyaient mal à la lueur terne de la lampe. Ils n'écoutaient peut-être pas, et qui sait s'ils se souviennent ? Lui fumait, et je le regardais faire ses pipes, en aspirant les volutes noires qu'il rejetait par sa bouche.



Je ne vous ai pas dit quel il est. C'est que je ne sais pas son âge, ni sa taille : je l'ai toujours vu couché sur les nattes et la lampe éclaire peu. Cependant, sa barbe est d'argent, et ses yeux d'un métal vert. Nous l'appelons le Silencieux, car il ne parle qu'après la trentième pipe. Mais il dit alors des paroles extraordinaires. Il a vu tous les pays, et l'opium les lui a fait comprendre. Je crois qu'il est capitaine d'un navire de guerre; mais je n'en suis pas sûr : ce qui se passe hors de la fumerie m'indiffère.



Or, voici ce qu'il m'a dit, une nuit que longtemps nous avions parlé des visions et des fantômes.

— « Les plus sinistres ne sont pas ceux qui errent dans les cimetières, ou qui s'embusquent dans les maisons hantées pour étrangler les niais incrédules. De ceux-là, nous en avons tous vu, nous les fumeurs. Ils n'osent d'ailleurs rien contre nous, car ils savent bien que l'opium nous rend aussi fluides et immatériels qu'eux-mêmes, et que nous les flairons dans la nuit plus vite qu'ils ne nous flairent. Mais j'en ai vu d'autres, de ceux qui ne s'occupent pas des vivants, car leur besogne de fantômes est trop lourde et trop terrible.

...Dites, vous vous souvenez du Renard? Non ? Cela s'est passé il y a bien des années, au temps où sept pipes un peu grosses suffisaient à m'enivrer. Et il m'en faut maintenant quarante. Le Renard, c'était un croiseur qui naufragea on ne sait comment; un navire mince et long-, dont la coque semblait posée à peine sur la mer et dont les trois mâts montaient très haut, comme pour fuir l'eau noire. Il est parti par un beau jour de calme, et plus jamais n'est revenu. A sa place, un cyclone arriva, qui ravagea la côte. Et ce cyclone n'était pas un cyclone pareil aux autres : il tournait de droite à gauche, alors que tous ses frères de l'Océan Indien tournent de gauche à droite, immuablement. J'avais toujours trouvé ça bizarre. Mais je n'y pensais guère. Seulement, un jour, dans une fumerie du Tonkin, un Hollandais m'affirma qu'il existait des tempêtes spéciales, des tempêtes vivantes; on les reconnaissait à ce qu'elles violaient toutes les lois naturelles, soufflaient du nord quand elles auraient dû souffler du sud, allaient à droite quand on les attendait à gauche, et n'en faisaient enfin qu'à leur tète. Ces tempêtes-là, m'expliqua-t-il, sont des manifestations d'esprits occultes mauvais. Ce sont les plus dangereuses pour les navires. — Et il me conta diverses choses là-dessus.



Moi, je l'écoutais, et je me pris à penser que le cyclone du Renard devait être une de ces tempêtes vivantes. Mais je ne m'en inquiétai pas autrement.

D'ailleurs, personne ne s'occupait plus du Renard. Les femmes des gens du bord avaient pris la robe noire et le voile de crêpe, et puis les avaient quittés. Plusieurs s'étaient remariées, ce qui ne leur aura probablement rien valu. Enfin, des années s'étaient écoulées. Combien, je ne sais trop, car les pipes m'empêchent de sentir le temps passer. — Dites, baissez un peu la lampe, la flamme a brûlé cette pipée-ci... »



Il se tut pendant que j'arrangeai la mèche. Et nous entendîmes alors une douce plainte haletante qui montait des nattes. Une des femmes caressées entrait en amour. Mais je ne sus pas laquelle, parce qu'il avait repris de l'opium au bout de son aiguille, — et je préférai regarder l'opium jaunir et se gonfler au-dessus de la flamme.



Il reprit ses phrases scandées par les soupirs voluptueux comme par des accords de luth.

« Oui, tout le monde avait oublié le Renard et moi comme les autres. Nulle nouvelle jamais, depuis tant de temps ! Une seule preuve de sa perte,mais bien certaine: une planche brisée qu'un voilier avait rencontrée sur la mer, une planche du tableau d'arrière, sur laquelle on lisait encore RENA,... les deux autres lettres avaient été arrachées. Mais aucun doute n'était possible, et tous les marins avaient reconnu la planche et les lettres.



Or, je sollicitai un jour d'aller en Chine, car l'opium des pharmaciens d'ici ne vaut rien, et le besoin m'avait pris d'en fumer d'autre. Je partis sur un grand croiseur dont je n'aime pas dire le nom, car il m'y est arrivé malheur. Et dans l'Océan Indien, un cyclone nous rencontra.



A Aden,on nous avait prévenus. Le cyclone était signalé par le câble. Mais nous étions pressés, nous partîmes quand même. Le commandant me chargea de calculer la courbe du tourbillon. Vous savez que ces machines-là ne sont pas difficiles. Je fis mes observations, j'alignai mes chiffres et je lui remis mon papier le lendemain du départ, dans la soirée. Après quoi, je rentrai dans ma chambre, et, tout clos, je me mis à fumer.

D'abord, tout alla bien. Je fumai jusqu'à la nuit. La mer se faisait de plus en plus forte, mais sur ma natte, le roulis ne me gêne pas.

Mais quand la nuit tomba, je sentis tout de suite qu'il arrivait quelque chose d'anormal. Quoi je ne savais. Mais je flairai de l'inconnu, du surnaturel, et cela se rapprochait de nous. A ce moment l'opium me sembla changer de goût. J'eus cette pensée que la fumée aussi était impressionnée et inquiète comme moi. Cependant, je fumai encore, et la nuit devint très noire. II n'entra plus du tout de clarté par la lentille du hublot.

Je fumais toujours et la sensation se précisa. L'opium, tout décomposé qu'il fût par la chose qui approchait, éclaircissait quand même ma tête. Une à une des certitudes me vinrent. D'abord, celle d'un danger double; double, pourquoi? je n'en savais rien; mais double à coup sûr, deux périls également mortels, qui arriveraient droit sur nous, implacablement, et je sentis aussi qu'ils arrivaient en tournoyant. Dans mon esprit la liaison se fit alors : je songeai au cyclone. Mais en même temps, je sentis que le tournoiement allait de droite à gauche. A coup sûr, mes calculs alors seraient faux. Mais je ne m'attardais pas à cette pensée. Car d'ores et déjà je savais bien que mes calculs importaient peu et que nous n'avions pas affaire à un cyclone ordinaire.

Et soudain une chose horrible m'advint;la lampe s'éteignit net sans cause et l'obscurité m'emplit d'horreur. J'entendis les meubles gémir et les fibres de la natte se recroqueviller d'épouvante. Les hurlements du vent percèrent la muraille et vinrent jusqu'à moi. Et je compris très nettement que ce vent-là n'était pas un vent naturel, un simple déplacement d'air plus ou moins furieux ; mais bien une chose vivante qui savait et qui pensait, et qui alors était sans doute en train de se demander à elle-même si oui ou non elle allait mettre en pièces la coque de noix que nous étions.

J'étais ivre et mes jambes flageolaient. Je me levai quand même d'un bond. Et je montai sur le pont, en me cramponnant aux marches. Le roulis était si fort que mes mains me retenaient à peine.

Or, j'arrivai en haut de l'escalier quand le vent s'apaisa tout d'un coup comme à la voix du Christ. Sans doute étions-nous au centre du tourbillon ; vous savez qu'au centre, il fait toujours calme. Mais quand même, c'est l'endroit le plus dangereux, parce que autour, le vent tournoie plus vite qu'une fronde.

N'importe, dans ce calme factice, je pus me redresser et aller au plat-bord. Et c'est alors que je vis la vision :

Sur l'eau prodigieusement phosphorescente, qui ressemblait à un drap funèbre piqué d'une infinité de larmes d'or, un navire flottait à côté de nous. — Un navire mince et long, dont la coque semblait posée à peine sur la mer, et dont les trois mâts montaient très haut, comme pour fuir le monde des vivants. Ils tremblotaient, ces mâts, comme tremblotent des reflets sur l'eau, et leurs sommets n'étaient point nets, mais se perdaient dans le ciel comme des fumées. La coque, au contraire, se voyait extraordinairement précise, plus précise qu'une coque de fer et de bois. Et sur le pont, des hommes se détachaient, avec des faces blêmes et des dorures sur leurs habits qui scintillaient. Mais cependant, toutes ces choses étaient diaphanes, et à travers les planches et les hommes, je continuais de voir la mer et les phosphorescences.

Le vaisseau-fantôme nous dépassa, sans que j'en entendisse le bruit de sa machine. Il tournoyait lentement sur lui-même. Quand l'arrière passa près de moi, je vis le tableau : une planche manquait, arrachée, et deux lettres restaient seulement, les dernières : RD.

Il s'éloigna. Le vent se remit à souffler plus violent qu'auparavant et je ne vis plus rien. Évidemment, le centre du cyclone vivant entraînait dans l'infini, éternellement, le fantôme du vaisseau mort.
— Moi je redescendis et je me remis à fumer. Mais l'opium avait tourné comme du lait, et les pipes étaient toutes fades. C'est cela qui m'effraya le plus.
— Passez-moi l'éponge, mon fourneau est encrassé. »

Il se tut. Sur les nattes, les deux femmes gémissaient maintenant toutes deux sous les caresses et des souffles ardents se mêlaient. Mais moi, je regardai seulement la pipe qui redevenait brillante sous le frottement de la petite éponge imbibée d'eau.

Claude Farrère in Fumée d'opium, 1904
Illustration de Louis Morin

samedi 22 juin 2019

Histoire racontée par la mer

Dans son article de 1909 -Du roman merveilleux-scientifique et de son action sur l’intelligence du progrès - où il jette les bases théoriques du merveilleux-scientifique, Maurice Renard cite deux titres qui lui semble caractéristiques du genre : l’Île du docteur Moreau, de Wells, et le Peuple du pôle, de Charles Derennes.
Publié en 1907 au Mercure de France, le roman de Derennes est l'histoire de la rencontre (le récit, à la première personne, nous est parvenu par le biais d'une bouteille jetée à la mer) entre deux explorateurs (l'un fuit le monde par dégout de celui-ci) et des "anthroposaures", créatures à mi-chemin entre les hommes et les sauriens. Habitants d'une région protégée des glaces, confinés dans les sous-sols du pôle, les "anthroposaures" fabriquent "eux-mêmes la lumière de leurs jours". Fruits d'une évolution différentes de la notre, ils sont ovipares, le manque d'espace vitale les a conduit vers un système de stricte contrôle de leur démographie (les vieillards sont éliminés, les oeufs en trop mangés).
Dans son article, Maurice Renard assignait au merveilleux-scientifique la tâche de "dégager sans pitié de l’idée de science toute arrière-pensée d’usage domestique et tout sentiment d’anthropocentrisme, de briser notre habitude et nous transporter sur d’autres points de vue, hors de nous-mêmes." C'est à cette expérience de pensée que nous invite avec maestria Charles Derennes dans ce roman publié 5 ans avant Le Monde perdu de Conan Doyle.
En mai 1907, Derennes donnait à l'hebomadaire L'Auto une courte nouvelle (à la tonalité plus tragique) dans laquelle il annonçait les thèmes de son roman à venir.
C'est ce texte qui est présenté ici.

….........que d'autres que nous se proposaient de gagner le pôle en dirigeable. Dès que le bruit de ce projet commença à retentir dans la presse, Ceintras et moi, qui avions travaillé en silence et qui étions prêts, décidâmes de partir immédiatement. Au commencement de l'été polaire, nous débarquâmes au Spitzberg et, le 4 juin, les opérations de remontage et de gonflement étant terminées, nous nous élevâmes au-dessus de la Terre du Nord-Est. Le grondement du moteur sembla refouler autour de nous le silence épais des solitudes ; les hélices furent embrayées... Un frémissement, un léger bond en avant, et l'immense oiseau prit son essor vers la plus étrange exploration qu'eussent jamais tentée les hommes.

Vers la fin du deuxième jour, l'aéronef dépassa le point extrême atteint par Nansen et entra dans le mystère des régions vierges. Presque confortablement installés dans notre cabine que chauffait un appareil utilisant les gaz d'échappement, nous devisions avec une tranquillité d'esprit surprenante. Et, par les hublots, nous continuions à voir le paysage que les récits des explorateurs nous avaient rendu familier. C'était toujours le chaos des glaces et de neige évoquant l'image d'une mer que le froid eût figé au moment de sa plus prodigieuse fureur.

— Voilà ! dit Coinças avec un geste de dépit ; toujours la même chose, pour changer !... Dans quelques heures, nos appareils marqueront que nous passons au-dessus du pôle... Et puis... et puis, ce sera tout...
— Qui sait ? Essayai-je d'insinuer. La mer libre...
— Ah ! baste, la mer libre ! ricana-t-il D'ailleurs, la verrions-nous, on nous en a tant rabattu les oreilles que ce ne serait encore rien de bien neuf...
Mais, pouvions-nous prévoir alors le mystère et l'horreur inouïe qui nous attendaient.



A peine nous étions-nous tus qu'un spectacle imprévu frappa nos yeux : le ciel, en face de nous, s'illumina. Je crus d'abord à une aurore boréale ; mais, c'était moins une lueur magnétique et diffuse que le reflet d'une gigantesque flamme cachée qui eût vacillé par instant. Ce qui me surprit, ce fut surtout la coloration violette de cette source lumineuse ; le paysage qu'elle éclairait n'avait véritablement plus rien de terrestre. Cependant, le rideau de brumes se déchirait à l'horizon, et l'immobile soleil du pôle apparaissait, énorme et terne. Mais il était au milieu de cette clarté comme un ver-luisant sous l'éclat d'une lampe à arc ; ce n'était pas de lui que venait la lumière du jour étrange qui succédait à la pénombre où nous avions navigué jusque-là. Nous ouvrîmes les hublots pour mieux nous rendre compte... et nous nous regardâmes avec une stupéfaction émerveillée : l'affreux froid cinglant n'existait plus et la température était presque douce.



A cent pieds environ au-dessous de nous apparaissaient des rocs, des gazons, des végétations à mesure que nous nous avancions vers la chaleur et la lumière. Puis, nous entendîmes une sorte de cri poussé évidemment par un animal ; les yeux cloués au sol, nous n'y remarquâmes rien, sinon que les derniers vestiges de neige avaient curieusement l'air de se mouvoir... Mais nous attribuâmes ce fait bizarre à quelque phénomène d'optique ou à la surexcitation de nos sens. D'ailleurs, notre attention fut bientôt sollicitée par un nouveau phénomène. L'intensité de la surnaturelle lumière diminuait, et ce fut bientôt une sorte de crépuscule sillonné de radiations et de fluorescences. La peur nous prit, nous voulûmes fuir ; alors, regardant le tachymètre, nous constatâmes que nous n'avancions plus ; toute la vitesse fut donnée, le moteur ronfla éperdument mais l'aiguille indicatrice, après avoir une seconde oscillé faiblement, rétrograda vers O... On eût dit que nous étions entravés par d'invisibles et impalpables chaînes... En même temps, un inexplicable sommeil nous envahissait ; nous essayâmes de résister. En vain. J'entendis Ceintras me demander d'une voix exténuée : « Que faire ? » Je n’eus pas la force de répondre. Et nos esprits sombrèrent dans une profonde nuit.

Je me réveillai baigné de lumière violette. Il faisait jour... Je compris de suite que le ballon reposait sur le sol. Affolé, sans me soucier de Ceintras qui dormait encore, j'ouvris la porte de la cabine...Ah ! comment dire l'affreuse terreur qui m'étreignit ? Devant moi, c'était un grouillement d'êtres inconnus, gros à peu près comme des phoques, au corps cylindriques, entièrement dépourvus de membres, et recouverts de poils blancs, qui s'émurent et s'agitèrent au bruit de la porte. J'eus immédiatement l'intuition que ces monstres étaient doués de raison et d'intelligence ; d'ailleurs, j'avais eu le temps d'entrevoir ça et là, des constructions et des machines d'aspect inusité, qui devaient être leurs œuvres Après un mouvement de recul à ma vue, ils se rapprochèrent de moi en rampant, pareils à de grandes limaces qui eussent été agitées et rapides... Mais, au repos, pour mieux m'examiner, ils se soulevèrent sur la partie antérieure de leurs corps, et je vis alors, au-dessous de tentacules repliées en forme de capuchon, des faces grotesquement, odieusement humaines. Ils fixaient sur moi leurs yeux rosâtres et semblaient se communiquer leurs impressions par un susurrement très léger.



Je regardait le ballon. Il était intact et nullement dégonflé ; mais, ayant vainement fait écouler toute l'eau qui nous servait de lest, je me rendis compte qu'il reposait sur une longue pierre rectangulaire et brune, due évidemment à l'industrie du peuple polaire, et qui constituait une sorte d'aimant infiniment puissant ; la poutre armée y adhérait aussi irrésistiblement que si on l'y eût soudée. Et je compris ce qui avait entravé la veille le vol de notre ballon ; utilisant, par des procédés qui m'échappaient, une énorme force magnétique, les monstres l'avaient attiré à eux, sans doute pour nous observer de plus près.

Je suis là, dans leur pays, parmi eux, depuis, quelques heures, seul, ou comme seul, puisque Ceintras ne s'est réveillé que pour devenir fou et tuer dans un accès de terreur démente trois des monstres qui s'étaient avancés pour l'examiner à son tour. De ce fait, j'ai perdu mon dernier espoir, qui était de lier commerce à la longue, avec le peuple polaire et de me faire entendre de lui. Après, la fatale imprudence de Ceintras, les monstres se sont enfuis avec de longs susurrements plaintifs et ont disparu dans des trous sur lesquels se sont ouvertes, puis refermées des trappes de fer ; j'ai eu le temps d'apercevoir dans un lointain lumineux, comme une grande ville souterraine, d'entendre le grondement de leurs machines... Prodigieuses m'apparaissent dès à présent leur intelligence et leur puissance ; ainsi, j'ai la certitude que ce sont eux qui produisent artificiellement, pour qu'une vie civilisée et sociale soit possible en ces latitudes, ce jour et cette nuit qui nous surprirent tant... La nuit va revenir bientôt, avec le froid et le sommeil magnétique. Nous réveillerons-nous jamais ?

Nul doute que les monstres ne soient en train décréter notre mort. Ils immoleront naturellement aussi les êtres de mon espèce qui, par la suite, s'aventureront en leur domaine... Avec un affreux serrement de cœur, je pense que des hommes s'apprêtent à renouveler notre expérience. Le temps me presse. Je vais enfermer ce papier dans un vieux bidon d'essence et le jeter dans un fleuve qui coule près d'ici ; la banquise sans doute est au bout de ce fleuve ; j'espère que la lente dérivation des glaces ramènera ce document vers la patrie humaine. Puisse Dieu guider mon message et qu'il arrive à temps ! ....................



Charles Derennes in L'Auto, 27 mai 1906