Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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mardi 29 avril 2008

Où notre héros écrit suite à un déjeuner au cours duquel, après avoir dit des méchancetés, on parla culture.


Où notre héros se conforte dans l'idée qu'il ne faut pas confondre culture et écume des jours.

Dans la recherche des vérités moins importantes, pour les découvrir plus sûrement, je m'écarte rarement des routes battues, et je crains les guides aventureux; je m'en tiens au sentiment commun, sur ce qui est à la portée de la raison; et si dans ce qui est plus élevé, d'un usage moins ordinaire, et où la méditation seule peut atteindre, je ne suis pas la multitude ignorante et grossière, je ne m'éloigne pas du grand nombre des bons esprits qui se sont exercés sur ces matières difficiles. Le nom de novateur me paraît une injure, leur sort m'effraie, comètes terrestres ils brillent, ils attirent les regards, on parle d'eux, et ils disparaissent; la lumière du soleil passe d'âge en âge. Je m'applique donc volontiers à donner un nouveau tour aux vérités reçues, à en chercher de nouvelles preuves, à les mettre dans un jour plus évidents.
René Joseph de Tournemine (Père jésuite, 1661-1739) - Lettre à Voltaire.

Où notre héros trouve la réponse à ses questions dans une nouvelle d'Henry James.

Je n'écrirais pas à Clément Rosset. J'ai réfléchi quelque temps, écrire ou pas, lui poser directement la question, puis j'ai finalement trouvé la réponse dans une nouvelle de James - Le Coin plaisant.
Spencer Brydon est américain. Il a quitté New-York pour l'Europe à l'âge vingt-trois ans ; trente-trois ans après il est de retour en Amérique. Que se serait-il passé s'il était resté à New-York ? Si au lieu de mener une existence d'esthète en contact avec les arts et la civilisation européenne il avait vécu dans le pragmatisme et la vulgarité de son pays d'origine. Ce problème obsède Brydon qui pense en avoir trouvé la solution en effectuant des visites nocturnes dans la vieille maison familiale. Il est en effet persuadé que vit dans cette maison le fantôme de qu'il aurait pu être, un autre lui-même, un double possible. Le rencontrer, telle est l'idée fixe de Brydon.
Au cours d'une de ses visites nocturnes, il remarque qu'une porte avait été fermée ultérieurement, c'est à dire qu'à son précédent passage (quelques minutes auparavant), elle était à coup sûr ouverte. Il est donc certain que l'autre est là, derrière cette porte : l'ouvrirait-il d'une poussée, oui ou non ? Il débat cette question ; quand après un certain temps dont il ne peut prendre la mesure, il constate que la situation s'est retournée.
Elle s'était muée en une exhortation nouvelle : un suprême avertissement quant à la valeur de la Discrétion (...). La discrétion , il sauta sur cette pensée. Non point en vérité, et à ce stade, parce qu'elle sauvait ses nerfs ou sa peau, mais parce que, plus valablement, elle sauvait la situation.
Tout est dans les livres.

Où notre héros retrouve une lettre de Tolstoï qui le met en joie.

En 1876, Tolstoï dans une lettre à son ami Nikolai Strakhov explique la pratique de son art : La mise en réseau d'idées qui si elles étaient exprimées séparément par des mots, ou retirées du maillage, s'appauvriraient ou perdraient de leur sens. Le réseau lui-même n'est pas constitué d'idées mais de quelque chose d'autre dont il est impossible d'exprimer directement la substance à travers les mots. Toute description ne peut se faire qu'indirectement en décrivant des personnages, des actes et des situations. Comment renouer les fils si on a perdu l'art du tricot ?

Où notre héros hume une fois de plus l'air du temps.

J'ai vu à la télévision la fin d'une émission consacrée à la décoration. Le principe en est simple. Un couple, en l'occurence ici un couple de gentils homosexuels, demande à une équipe de redécorer son appartement. L'un des deux partenaires s'éclipse pendant les travaux, l'autre y participe ; le premier revient lorsque tout est terminé et prend alors un air ahuri et surpris. Suit une séquence reposant sur le principe dit de "Bernard Darniche" : avant/après. C'est cette séquence que j'ai vue. Nos deux protagonistes possédaient quelques livres dans leur salon et leur chambre à coucher. Que croyez vous qu'il advint après le passage de l'équipe télévisuelle ? Les livres avaient disparu.

Où notre héros qui n'a pas vu les temples d'Ankhor accepte de jouer du tam-tam.

Je n'ai jamais vu les temples d'Ankhor et le regrette. Mon ami Guillaume ne les a pas vus et semble ne pas le regretter. Il a par contre ramené ceci. Mon ami Guillaume dit ne pas aimer la culture, encore faudrait-il savoir ce que l'on met derrière ce mot. Je n'ai pas vu ce film (d'après la bande annonce on peut cependant dire qu'il y a là un souci évident du cadre) aussi me permettrais-je un seul commentaire : s'il existe une culture de droite, on pourrait dire que c'est avant tout celle des causes perdues.

mardi 22 avril 2008

Forcenés.


forcené, ée / for-se-né, née /adj. Qui est hors de sens, hors de raison. Fin XIè s. (forsené) « fou » ; pris à tort pour un dérivé de force, d'où le c au XVIème s.

D'abord une voix. Celle de Philippe Bordas écoutée autour de minuit. Une voix de possédé - combien de fois employa-t-il le mot de surnature ? La voix d'un solitaire épris de vertige, d'un orgueilleux dépositaire d'un temps passé, mais aussi la voix de la défaite et des combats perdus : Ce qui s’appelle encore cyclisme et se donne en spectacle n’est que farce, artefact à la mesure d’un monde faussé par la pollution, la génétique et le bio-pouvoir.
Puis une écriture. Qui aurait à voir avec le vent - le grand art est l'art du vent -, qui roulerait les mots, les ferait plonger avec la volupté des grands descendeurs. Ou qui, à la manière d'un Anquetil, leur permettrait de se maintenir à la bonne vitesse malgré le vent debout.
Une écriture donc, puisque le cyclisme était - temps révolu - l'intime de l'écriture ; les écrivains se nouaient à lui dans une course à fleur de peau ; les champions s'animaient au mouvement cursif d'un stylo. Un des grands magazines consacrés au cyclisme ne s'appelait-il pas Miroir du cyclisme. Miroir qui révélait aux coureurs la nature de leur exploit. Un matin Lucien Aimar, le plus grand descendeur de tous les temps, ouvre l'Equipe. Il y apprend qu'un coureur a perdu huit minutes dans l'ascension du Turini ; qu'il en avait repris huit dans la descente ; il avait dévalé à une vitesse double des échappés. Aimar lut un nom. Ce coureur s'était lui. Lucien pris peur et mit le vélo au clou.
Le cyclisme comme genre littéraire, inauguré par Alfred Jarry, antidote contre les excès machiniques de la civilisation, langue qui dans ses exagérations ressuscite les mots de la Genèse. Mais langue morte que Bordas, tel le vieil enchanteur entre deux rives, tente pour la simple gratuité du geste, de ranimer. Parce qu'il faut bien un dernier qui le fasse, malgré l'argent et le dopage qui empêchent toute littérature. Un dopage qui lui-même a changé de nature. A son caractère dionysiaque s'est substitué le syndrome appolinien : les dopés contemporains montrent des visages d'indifférence, ils ne suent pas, n'ouvrent plus la bouche, ont le front propre. Plus de traces de possession, de démence : des hommes-machines. Comment voulez-vous qu'une littérature puisse éclore alors que la vie s'en est allée ? Que les mots ont été remplacés par la sous-parlure télévisuelle. Quand le derniers des champions, celui avec qui l'histoire du cyclisme s'arrête selon Bordas, Bernard Hinault, a perdu le goût des mots et la jactance des aristos du populo.
Une géographie perdue : Domine un lacis de route n'allant nulle part qu'aux temples de la consommation ; dominent les bretelles, les dérivations, les laideurs d'un pays unifiés par un réseau de ronds-points - la hantise de cyclistes - obligeant les coureurs à tourner bourrique, la tête dans le guidon.
Restent des hommes. Et tant pis s'ils sont du passé. Des irréductibles touchés par la grâce qui ont su s'extirper des usines, des labours et des pelotons. Pas comme un Cipollini ou un Petacchi allant chercher des victoires de contrebandier au sortir d'un sprint massif. Non, des séditieux, des exaltés roulant en solitaire sur les chemins de l'anoblissement.
Anquetil (nul n'alla plus loins dans cette douleur singulière qu'est le cyclisme), Pierre Chany du journal L'Equipe, Bartali, Coppi, Aimar, Roger de Vlaeminck (c'est un Keith Richards, avec du mollet), Merckx, Moser (mon premier Paris-Roubaix), Hinault et j'en oublie. Et comme le cyclisme est affaire de panthéon personnel et de temps retrouvé (la chute dans le col de Mente vécue à 7000km de là), je retiendrais le portrait de Luis Ocaña :
Luis aimait la tempête qui consume les dedans ; il produisait des feux. Il se levait le matin avec une pensée d'assasinat. La montagne lui offrait des occasions de tauromachie. Quand la bête était achevée, il défaisait les épingles du dossard et les plantait à vif dans sa cuisse. Il aimait ces sortes d'illuminations.
A propos d'une descente dans laquelle Aimar roula à 140km/h, sans casque et sans lunettes, Philippe Bordas écrit : Il a établi un record en pleurant. Je dois avouer qu'il m'est arrivé de le faire en lisant ce livre magnifique.
Très fortement recommandé.

FORCENES de Philippe Bordas, 2008, Fayard.

samedi 19 avril 2008

Addenda à la note du 14 avril 2008.

J'ai reçu le livre de Didier Raymond consacré à Mozart : Mozart, une folie de de l'allégresse, Mercure de France, 1990. J'ai commandé, le jeudi soir, cet ouvrage épuisé chez l'éditeur à un bouquiniste par l'intermédiaire d'Amazon.fr. J'en ai pris possession le samedi matin, le tout pour 9,80 €. Il y a des fois où je ne regrette pas l'époque dans laquelle je vis.
Ca se lit rapidement (145 pages) et c'est, il fallait s'y attendre, très "rossetien" ( précisons qu'il ne s'agit pas ici de commenter le livre, mes connaissances musicales sont quasi-nulles) tant par le ton,

Le tragique de Mozart ne pèse ni ne parle : il constitue une évidence silencieuse dont Mozart s'accomode sans mot dire et même, sans mot penser. A l'auditeur il est demandé d'admettre, à son tour, un tel silence. Aimer Mozart signifie qu'on tient pour évidence première ce que Nietzsche appelait l'innocence du devenir, c'est à dire le caractère gratuit de toute joie comme de toute détresse : il y faut généralement, ou beaucoup de simplicité, ou beaucoup de temps.

que par la nature des idées qui y sont développées (on notera également une référence au cousin Pons et à l'abbé Birotteau...).

L'hypothèse sur laquelle repose tout le texte est que Mozart n'a littéralement rien à nous dire - Dès les premières années de son expérience musicale, Mozart savait qu'il ne dirait rien - que Mozart fut celui à qui le silence fut donné d'emblé. En conséquence nulle pudeur (la pudeur de Mozart est de ne pas parler, non pas de parler à mots couverts), nulle candeur, nulle profondeur qui puissent rendre compte de l'art mozartien. Le jeu mozartien ne récuse rien, ne prend pas congé du réel, ne suppose l'expulson d'aucun souci pour instaurer son souci propre. Pas d'intention, de vison du monde , de sentiment ni d'idée d'aucune sorte, la musque mozartienne constituant un discours sans sujet ou, si l'on préfère, un jaillissement sans source. D'ou une absence a priori de point d'appui : vide d'originel, lui-même générateur de légèreté, de liberté et de folie.
Suit un chapitre consacré à l'opéra mozartien.
La scène de théâtre est, chez Mozart, un lieu privilégié et jubilatoire. La scène mozartienne est ainsi le lieu où sont sacrifié toute vérité psychologique, toute importance, toute réalité, tout sentiment : théâtre de l'ailleurs - non du lointain. Rien de ce qui existe et de ce qui se pense n'est en définitive utile, ni même utilisable, dans la dramaturgie mozartienne , où tout, au regard de la musique, est toujours de trop. La scène n'étant pas pour Mozart, un champ d'expression, mais le lieu où disparaît publiquement tout sentiment à exprimer - quelque chose comme l'emplacement solennel de l'indifférence.
C'est de cette renonciation à l'idée que la musique se doit d'exprimer nécessairement quoi que soit que naitra, pour l'auditeur initié, l'allégresse silencieuse. Chez Mozart toute nécessité et toute utilité se trouvent congédiées.Mozart n'est donc pas un réveilleur de joie, un révélateur des puissances qui habitent le versant allègre de l'existence. N'exprimant rien, il n'exprime pas davantage la joie que ses contraires : il la crée, ce qui est tout autre chose. En termes spinozistes, on dira que l'oeuvre mozartienne est natura naturans, sans appui sur toute natura naturata ; que la joie, chez Mozart, est créante, non créée à partir de sentiments allègres. De Mozart seul, comme sur le plan littéraire de Nietzsche et Nietzsche seulement, on peut dire que rien ne saurait tarir l'invention, rien ne l'ayant apparemment suscitée. Rien ne tarit une source que rien n'alimente : rien n'interrompt une allégresse que rien n'a provoquée. C'est ici la définition de l'inépuisable mozartien : l'inépuisable, c'est que quelque chose soit dit alors que rien n'était à dire - assurance d'une musique constamment renouvelée, de mille paroles. L'esthétique mozartienne est esthétique de la surabondance. mais aussi plénitude de l'insousciance et s'il est une folie mozartienne, c'est une folie d'indifférence.
Sur tous ces derniers points on ne peut que penser à ce que dit Rosset de la joie dans La force majeure, Editions de Minuit, 1983.

La joie est, par sa définition même, d'essence illogique et irrationnelle. Pour prétendre au sérieux et à la cohérence, il lui manquera toujours une raison d'être qui soit convaincante ou même simplement avouable et dicible.
La joie est nécessairement cruelle, de par l'insouciance qu'elle oppose au sort le plus funeste comme aux considérations les plus tragiques.

Arrêtons nous là. Enfin presque. On trouve en effet dans ce petit livre ce qui me semble être l'une des meilleurs définitions du travail même de Rosset (qui n'est jamais cité, ni mentionné):

La grande question est de pouvoir se répéter : à partir du peu qui est à dire, ne module pas qui veut. L'art des variations n'est autre que l'art tout court : création et modulation ne font qu'un.

Pour le reste...

Le vent.


Je me souviens d'avoir vu à la cinémathèque, en compagnie de Césaire, The Wind de Victor Sjöström. La lumière revint.
S'était-il reconnu dans la pâleur de Lillian Gish debout dans le vent ? S'était-il souvenu de septembre l'accoucheur de cyclones, du vent de jadis qui s'élève... au bout du petit matin.

lundi 14 avril 2008

Où l'on découvre que... (modeste contribution à la bibliographie de Clément Rosset ?).


Comme la cire docile, qui reçoit mille empreintes nouvelles, et sous des formes toujours variées, demeure toujours la même, l'âme reste la même aussi, sous la diverse apparence des divers corps où elle émigre.
Ovide, Les métamorphoses.

G. est de retour du Cambodge. Pour ma part, je me contente de voyager dans ma bibliothèque où il m'arrive de faire des découvertes qui si elles ne sont pas capitales m'apportent néanmoins une joie certaine.
Samedi, après avoir quitté S. et G., j'allai à la FNAC et me laissais finalement tenter par les Ecrits sur Schopenhauer de Clément Rosset (2001). La toile mouillée passée, j'ouvre le livre. Il s'agit d'un recueil qui regroupe trois textes consacrés par Rosset au philosophe allemand et déjà édités aux Presses Universitaires de France : Schopenhauer, philosophe de l'absurde (1967), Schopenhauer (1968), Esthétique de Schopenhauer (1969).
Oh surprise ! Ces paysages ne me sont pas inconnus. Où ai-je donc pu les visiter. Je ressors alors l'Essai sur le libre arbitre (1992) et Douleurs du monde (1990), tous deux de Schopenhauer, tous deux préfacés par un certain Didier Raymond. Et effectivement...

- Sur la définition de la pensée de Schopenhauer :

Conséquence de cette doctrine de la volonté, intervient la grande pensée de Schopenhauer : celle de la subordination des fonctions intellectuelles (représentation) aux fonctions affectives (volonté).
Ecrits sur Schopenhauer (p 41).
Schopenhauer introduit une innovation remarquable en philosophie : la subordination des fonctions intellectuelles aux fonctions affectives (suprématie de la volonté sur les fonctions de représentation)...
Préface à Douleurs du monde (p 19).

Suit pour les deux textes un développement identique faisant de Schopenhauer un précurseur de Nietzsche, de Freud avec le recours à la même citation de Freud à propos de la folie (Ce que dit Schopenhauer est rigoureusement identique à ma doctrine du refoulement)

- Sur le rôle de Schopenhauer :

Schopenhauer qui n'est pas, et ne veut pas être un interprète de l'univers, exerce en philosophie les fonctions précises d'un désillusionniste.
Ecrits sur Schopenhauer (p 45).
La mission fondamentale de la philosophie, telle que la comprend et la pratique Schopenhauer est d'imposer la désillusion : le philosophe schopenhauerien est avant tout un désillusionniste.
Préface à l'Esssai sur le libre arbitre (p 9)

- A propos de la liberté :

Ainsi l'eau, dit Schopenhauer, « peut » sans doute s'élever en vagues tumulteuses ou s'écouler tranquillement entre deux rives : encore faut-il qu'elle le « veuille » - entendons que le vent se lève pour l'agiter ou qu'un lit de rivière s'offre à elle. A l'eau il faut des causes, à l'homme des motifs qui ne font qu'exprimer sa volonté, laquelle devient par conséquent la condition de son action, non la marque de sa liberté.
Ecrits sur Schopenhauer (p 130).
Et Schopenhauer de prendre une image, celle du cours d'eau. Celui-ci peut s'écouler tranquillement ou s'élever en vagues. Cela dépend du vent. A l'eau il faut une cause, à l'homme des motifs.
Préface à l'Esssai sur le libre arbitre (p 11)

Suit également une analyse identique du remords introduite de façon similaire.

Cette dépendance est exprimée de manière tragique par l'analyse schopenhauerienne du remords.
Ecrits sur Schopenhauer (p 134).
L'expérience du remords est particulièrement éclairante.
Préface à l'Esssai sur le libre arbitre (p 12)

Comme on le voit les ressemblances (et je ne mentionne pas ici la similitude de l'approche, des articulations logiques) sont frappantes. La consultation du catalogue électronique (BN-Opale Plus) de la BNF m'apprend que Didier Raymond, outre Schopenhauer, a préfacé Nietzsche, Maupassant (auteur souvent cité par Rosset), Conan Doyle et a consacré à Mozart (musicien dont Rosset dit qu'il est pour lui unique ) un essai au sous-titre éminemment rossetien : une folie de l'allégresse.
On ne connaît, me semble-t-il (Le seul lien sur Google que je trouvais faisant le lien entre Rosset et Raymond étant, ironiquement, un entretien entre les deux hommes à propos de la dépression), on ne connait donc que deux pseudonymes à Rosset : Roboald Marcas et Roger Crémant. En avais-je découvert un troisième ? En ce début de soirée j'y croyais et j'y crois encore.

(A G. pour le remercier de son krama)

Addenda du 9 octobre 2010 : il apparaît que cette microscopique énigme est résolue

vendredi 11 avril 2008

En guise de conclusion provisoire et postface(3)



Je peux faire ce que je veux : je peux, si je veux, donner aux pauvres tout ce que je possède, et devenir pauvre moi-même - si je veux ! - Mais n'est pas en mon pouvoir de le vouloir, parce que les motifs opposés ont sur moi beaucoup trop d'emprise. Par contre si j'avais un autre caractère, et si je poussais l'abnégation jusqu'à la sainteté, alors je pourrais vouloir pareille chose : mais alors aussi je ne pourrais pas m'empêcher de le faire, et je le ferais nécessairement.
Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre.



Postface.

Spade s'assit dans un fauteuil, près de la table, et sans préambule ni autre forme de procès, il se mit à raconter à la fille une histoire qui s'était passée dans le Nord-Ouest.
Un dénommé Flitcraft avait quitté son agence immobilière à Tacoma pour aller déjeuner et n'était jamais revenu. Il ne s'était pas rendu à une partie de golf prévue après quatre heures, cet après-midi là, alors qu'il en avait pris l'initiative moins d'une demi-heure avant de sortir. Sa femme et ses enfants ne le revirent plus. Son couple passait pour être dans les meilleurs termes. Il avait deux enfants : un garçon de cinq ans, l'autre de trois. Il était propriétaire de sa maison dans la banlieue de Tacoma, d'une Packard neuve et présentait tous les signes extérieurs de la réussite américaine (...).
Rien ne laissait supposer qu'il avait plus de cinquante ou soixante dollars au moment de sa disparition. Un examen minutieux de ses habitudes dans les derniers mois ne montrait aucun vices cachés, ni la présence d'une autre femme, bien qu'on ne puisse pas en jurer.
- Il avait disparu comme ça ! fit Spade, comme le poing quand vous ouvrez la main (...).
- Ca se passait en 1922. En 27, j'étais dans une de ces grosses agences de privés à Seattle, Mme Flicraft vint nous voir, et nous informa que quelqu'un avait vu, à Spokane, un homme qui ressemblait à son mari. J'y suis allé. C'était lui. Il vivait là depuis deux ans sous le nom de Charles - c'était son prénom - Pierce. Il dirigeait une affaire d'automobile qui lui rapportait vingt ou vingt cinq milles dollars par an, avait une femme, un petit garçon, était propriétaire de sa maison dans les faubourgs de Spokane, et, aux beaux jours, avait l'habitude de jouer au golf après quatre heures.
Spade n'avait pas reçu d'instructions précises au cas où il retrouverait Flicraft. Ils se parlèrent dans la chambre de Spade au Davenport. Flicraft n'éprouvait aucun sentiment de culpabilité. Il avait laissé sa première famille à l'abri du besoin, et ce qu'il avait fait lui semblait tout à fait raisonnable. La seule chose qui l'ennuyait était de savoir s'il arriverait à convaincre Spade de la rationalité de son acte. Il n'avait jamais raconté son histoire à personne, et n'avait donc jamais tenté d'en expliciter le bien fondé. Il essaya.
- Voici ce qui lui était arrivé. En allant déjeuner, il était passé près d'un immeuble en construction. Une poutre, ou quelque chose d'autre, était tombée du huitième ou du dixième étage et s'était écrasée sur le trottoir juste à coté de lui. Il avait été frôlé. Seul un éclat de pierre, en provenance du trottoir, l'avait touché à la joue. Ce n'était qu'une simple éraflure, mais il en avait gardé une cicatrice. Il la caressait du bout des doigts, avec une sorte de satisfaction, lorsqu'il m'en parlait. Bien entendu, il avait eu une trouille bleue, mais avait été plus bouleversé que véritablement effrayé. C'était comme si quelqu'un avait soulevé le capot de la vie et lui avait permis d'examiner le moteur.
Flitcraft avait été un bon citoyen, un bon mari, un bon père. Cela ne lui avait demandé aucun effort. Simplement parce qu'il était un homme qui se sentait à l'aise en agissant conformément au cadre dans lequel il vivait. Il avait été élevé comme ça. Les gens qu'il connaissait étaient comme ça (...). Et voilà que la chute d'une poutre lui montrait que la vie n'avait fondamentalement rien à voir avec tout ça. Lui, le bon citoyen-mari-père pouvait être liquidé, entre son bureau et un restaurant, à cause de la chute accidentelle d'une poutre. Il avait compris que les hommes meurent comme ça, au petit bonheur, et ne vivent qu'épargnés par un hasard aveugle.
Ce ne fut pas, tout d'abord, l'injustice de la chose qui le dérangea : il accepta le fait après le premier choc. Ce qui le dérangea ce fut la découverte qu'en ordonnant comme il l'avait fait son existence, il était en désaccord, et non en accord, avec la vie. Il avait à peine fait une dizaine de mètres qu'il sut qu'il ne retrouverait pas la paix tant qu'il ne se comporterait pas selon cette nouvelle vérité. Sitôt son déjeuner terminé, il avait trouvé le moyen d'y parvenir. Sa vie pouvant s'arrêter par hasard, à cause de la chute d'une poutre, il changerait de vie, sans raison aucune, en disparaissant. Il aimait sa famille, disait-il, autant qu'un homme est sensé le faire, et il savait qu'il la laissait largement à l'abri du besoin. Mais son amour n'était pas du genre qui rend l'absence douloureuse.
- Il partit pour Seattle dans l'après-midi, dit Spade, et de là il pris le bateau pour San Francisco. Pendant deux ans, il vagabonda puis s'en retourna dans le Nord-Ouest. Il s'installa à Spokane et se maria. Sa seconde femme ne ressemblait pas à la première, mais elles avaient plus de points communs que de différences. Vous savez, ces femmes qui jouent correctement au golf, au bridge et adorent les nouvelles recettes de salade. Il ne regrettait pas ce qu'il avait fait. Ca lui paraissait plutôt judicieux. Je pense qu'il ne se doutait même pas qu'il s'était installé dans une routine semblable à celle qu'il avait quittée à Tacoma. Et c'est justement ça que je trouvais épatant. Il s'était adapté aux poutres qui tombaient, et maintenant que plus aucune d'entre elles ne le faisait, il s'était adapté aux poutres qui ne tombaient pas.
Dashiell Hammett, Le Faucon maltais, (trad P/Z).

mercredi 9 avril 2008

Temps passé (2).


Il avait été décidé de m'envoyer en pension. Une inscription chez les jésuites, collège Stanislas, Paris, France fut envisagée. Autant viser ce qu'il y a de meilleur est une des devises maternelles. Pour ce faire il me fallait, condition nécessaire mais non suffisante, restait en suspens la question des bulletins scolaires, il me fallait donc faire ma première communion, ma vie de chrétien s'étant arrêtée à ses premiers vagissements : le baptème. C'est peu, mais j'avais, au moins, la satisfaction de savoir que je pouvais éviter un éventuel séjour dans les limbes. Les choses de la religion n'étant pas, loin de là, une des préoccupations premières de mes parents, un rendez-vous fut organisé, grâce à l'entremise de ma tante, personne que l'on pourrait qualifier de bigotte, avec le père H*** ; l'ecclésiastique ayant déclaré qu'il devait d'abord vérifier l'authenticité de mon cheminement spirituel avant de procéder à tout sacrement. Je dois dire que, malgré mon jeune âge, je trouvais cette attitude fort curieuse, et que le zèle mis par le père H*** me paraissait aller à l'encontre des intérêts de sa paroisse. Il me semblait, et il me semble encore, qu'en matière de religion, du moins si on se place du point de vue de l'institution, la quantité doit prévaloir sur la qualité, et qu'à la fin des fins, dans la masse, Dieu finira par reconnaître les siens.

(Interlude)
Le frère aîné de Ralph Waldo Emerson se destinait à une carrière ecclésiastique. Il séjourna quelque temps en Allemagne où il poursuivit des études bibliques qui finirent par éroder sa foi. Il alla rendre visite à Goethe et lui fit part de ses doutes. Mais Goethe l'encouragea à demeurer dans la voie où l'avait initialement engagé sa vocation : « Vos convictions personnelles sont votre affaire et ne regardent nullement vos paroissiens.» (1)

Après avoir reçu les recommandations d'usage (Pour une fois joue le jeu... ne fais pas le malin... sois poli...) et un dernier coup de brosse (Cet enfant ne sait pas se coiffer...), je rencontrais le père H***. Les présentations faites, quelques amabilités dites, ma tante et ma mère se retirèrent. L'entretien se déroulait chez ma grand-mère ; au travers des portes-fenêtres qui donnaient sur la terrasse, telles des plumes légèrement jaunies les palmes des cocotiers n'en finissaient pas de voleter au-dessus du vert de la mer. Il me posa diverses questions auquelles je répondis sans trop de maladresses, aidé en cela par une lecture assidue et intéressée des Contes et légendes de l'ancien testament et d'une Bible illustrée à l'usage de la jeunesse. Nous parlâmes une bonne partie de l'après-midi, et à l'heure prévue ces dames firent leur retour. L'une espérant que s'ouvrent enfin les voies de la réussite scolaire, l'autre celles du Seigneur. On servit des verres d'eau fraiche mélangée à du sirop d'orgeat, et plein de componction (rentrée à la maison, ma mère fit remarquer qu'il reluquait les cuisses de ma tante) le père H*** délivra son verdict. Certes j'avais de la culture, mais fort malheureusement je n'avais que de la culture, que la foi je ne l'avais pas, que l'on pouvait même dire que j'avais un esprit voltairien ! Mais qu'avais-je bien pu lui dire, du haut de mes quatorze ans, pour qu'il me diagnostique un esprit voltairien? Et c'est à ce moment que ma mère lui demanda, je l'entends encore, s'il pensait que le pape croyait vraiment en Dieu. On ramena le sirop d'orgeat, je n'ai pas été inscrit chez les jésuites. Mais cela aurait-il changé quelque chose ?

(Interlude)
Cette loi, à laquelle toutes les choses du monde, sans exception, sont soumises, était énoncée par les scholastiques sous cette forme : Operari sequitur esse. (Chaque être agit conformément à son essence). Elle est également présente à l'esprit du chimiste lorsqu'il étudie les corps en les soumettant à des réactifs, et à celui de l'homme quand il étudie ses semblables en les soumettant à diverses épreuves. Dans tous les cas, les causes extérieures provoqueront nécessairement l'être affecté à manifester ce qu'il contient (son essence intérieure) : car celui-ci ne peut pas réagir autrement qu'il n'est.(2)

Je n'ai jamais fait ma première communion.

(1) Le bonheur des petits poissons - Simon Leys
(2) Essai sur le libre arbitre - Schopenhauer.

dimanche 6 avril 2008

Temps passé.


(A Jacqueline P*** dont on me dit qu'elle est une lectrice occasionnelle).

L'individualiste fait résider toute sa valeur et tout son bien non dans ce qu'il possède, ni dans ce qu'il représente, mais dans ce qu'il est.
Georges Palante

Nous étions en classe de quatrième, il s'appelait J*** M***...
Leur avais-je déjà raconté cette histoire ? Peut-être ? Mais qu'importait. Les souvenirs on les racontait certes aux autres, mais aussi à soi-même. Car, comme l'avait fait remarquer un philosophe, il suffit que l'existence ait eu lieu pour qu'elle devienne et qu'ainsi il soit possible de lui rendre grâce. D'où, d'ailleurs, ce malaise à l'écoute des rêves. Malaise dont l'origine doit se trouver dans le caractère arbitraire de ceux-ci puisque, sans raison apparente, les morts peuvent revenir, le passé ou le futur devenir présent, ce qui est loin se trouver près. Et que, comme le dit Schopenhauer, nous doutons tout à coup de ces formes qui seules établissent une distinction entre notre individu et le reste du monde.
Il s'appelait J*** M*** et faisait partie de ceux que ma mère considérait comme les bons élèves. Alors qu'au grand désespoir de celle-ci, j'étais plutôt du coté des mauvais. Je dois dire que j'aggravais mon cas en ne communiquant aucun de mes résultats, si bien que ma mère en ayant l'intuition de la médiocrité de mes notes, intuition qu'elle savait fondée - comment pourrait-il avoir de bons résultats alors que je ne le vois pas travailler -, ne pouvait jamais en avoir la confirmation.
Il devait faire particulièrement chaud ce midi là. Aussi lorsqu'à la sortie des classes, et qu'il passait rue Schoelcher, ma mère proposa à J*** M*** de venir prendre le frais dans sa boutique climatisée; il ne sut pas dire non. Le pauvre. On l'installa, on le flatta, on le doucina. Et il parla.
La sanction fut immédiate. Dès mon retour au lycée, je calottais J*** M***. La chose fut d'autant plus facile qu'il était plus petit que moi. J*** M*** avait-il agi par méchanceté, par volonté de me nuire ? Je l'ai longtemps cru. Il se peut aussi que son attitude puisse s'expliquer par son incapacité à percevoir l'unicité de nos personnes. Il aurait tant aimé que je lui ressemble, lui le bon élève. Sa sensibilité le poussait à effacer les distinctions entre les moi.
Mais l'histoire ne s'arrête pas là.
Humilié, J*** M*** s'en retourna voir ma mère pour se plaindre des coups reçus. Le naïf. Quel ne fut pas son étonnement lorsqu'il s'entendit dire, par celle, être foncièrement original, qu'il avait pris pour son alliée, que certes son fils avait des défauts mais que ce que lui, J*** M***, avait fait jamais Pascal ne l'aurait fait, et que, par conséquent, la sanction était méritée.
Une vingtaine d'années après je le revis. Se souvenait-il de cet épisode ? Il me tint un discours gauchisant, rempli d'amour pour l'humanité. Ah! canaille! canaille! Il n'avait pas changé, sa sympathie englobait maintenant le genre humain dont il aurait tant aimé qu'il fût comme lui. Avais-je changé ? Je ne le crois pas. J'essayais, et essaye encore d'être cet individu décrit par Palante celui qui ouvre les cœurs à la libre sympathie d'individu à individu qu'il place dans une sphère supérieure aux abstractions humanitaires et aux égards conventionnels de la sociabilité courante.
Leur avais-je déjà raconté cette histoire ? Peut-être ? Mais qu'importait. La raconter encore une fois suffisait à prouver que ces jours passés furent parmi les plus heureux.