Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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samedi 19 avril 2008

Addenda à la note du 14 avril 2008.

J'ai reçu le livre de Didier Raymond consacré à Mozart : Mozart, une folie de de l'allégresse, Mercure de France, 1990. J'ai commandé, le jeudi soir, cet ouvrage épuisé chez l'éditeur à un bouquiniste par l'intermédiaire d'Amazon.fr. J'en ai pris possession le samedi matin, le tout pour 9,80 €. Il y a des fois où je ne regrette pas l'époque dans laquelle je vis.
Ca se lit rapidement (145 pages) et c'est, il fallait s'y attendre, très "rossetien" ( précisons qu'il ne s'agit pas ici de commenter le livre, mes connaissances musicales sont quasi-nulles) tant par le ton,

Le tragique de Mozart ne pèse ni ne parle : il constitue une évidence silencieuse dont Mozart s'accomode sans mot dire et même, sans mot penser. A l'auditeur il est demandé d'admettre, à son tour, un tel silence. Aimer Mozart signifie qu'on tient pour évidence première ce que Nietzsche appelait l'innocence du devenir, c'est à dire le caractère gratuit de toute joie comme de toute détresse : il y faut généralement, ou beaucoup de simplicité, ou beaucoup de temps.

que par la nature des idées qui y sont développées (on notera également une référence au cousin Pons et à l'abbé Birotteau...).

L'hypothèse sur laquelle repose tout le texte est que Mozart n'a littéralement rien à nous dire - Dès les premières années de son expérience musicale, Mozart savait qu'il ne dirait rien - que Mozart fut celui à qui le silence fut donné d'emblé. En conséquence nulle pudeur (la pudeur de Mozart est de ne pas parler, non pas de parler à mots couverts), nulle candeur, nulle profondeur qui puissent rendre compte de l'art mozartien. Le jeu mozartien ne récuse rien, ne prend pas congé du réel, ne suppose l'expulson d'aucun souci pour instaurer son souci propre. Pas d'intention, de vison du monde , de sentiment ni d'idée d'aucune sorte, la musque mozartienne constituant un discours sans sujet ou, si l'on préfère, un jaillissement sans source. D'ou une absence a priori de point d'appui : vide d'originel, lui-même générateur de légèreté, de liberté et de folie.
Suit un chapitre consacré à l'opéra mozartien.
La scène de théâtre est, chez Mozart, un lieu privilégié et jubilatoire. La scène mozartienne est ainsi le lieu où sont sacrifié toute vérité psychologique, toute importance, toute réalité, tout sentiment : théâtre de l'ailleurs - non du lointain. Rien de ce qui existe et de ce qui se pense n'est en définitive utile, ni même utilisable, dans la dramaturgie mozartienne , où tout, au regard de la musique, est toujours de trop. La scène n'étant pas pour Mozart, un champ d'expression, mais le lieu où disparaît publiquement tout sentiment à exprimer - quelque chose comme l'emplacement solennel de l'indifférence.
C'est de cette renonciation à l'idée que la musique se doit d'exprimer nécessairement quoi que soit que naitra, pour l'auditeur initié, l'allégresse silencieuse. Chez Mozart toute nécessité et toute utilité se trouvent congédiées.Mozart n'est donc pas un réveilleur de joie, un révélateur des puissances qui habitent le versant allègre de l'existence. N'exprimant rien, il n'exprime pas davantage la joie que ses contraires : il la crée, ce qui est tout autre chose. En termes spinozistes, on dira que l'oeuvre mozartienne est natura naturans, sans appui sur toute natura naturata ; que la joie, chez Mozart, est créante, non créée à partir de sentiments allègres. De Mozart seul, comme sur le plan littéraire de Nietzsche et Nietzsche seulement, on peut dire que rien ne saurait tarir l'invention, rien ne l'ayant apparemment suscitée. Rien ne tarit une source que rien n'alimente : rien n'interrompt une allégresse que rien n'a provoquée. C'est ici la définition de l'inépuisable mozartien : l'inépuisable, c'est que quelque chose soit dit alors que rien n'était à dire - assurance d'une musique constamment renouvelée, de mille paroles. L'esthétique mozartienne est esthétique de la surabondance. mais aussi plénitude de l'insousciance et s'il est une folie mozartienne, c'est une folie d'indifférence.
Sur tous ces derniers points on ne peut que penser à ce que dit Rosset de la joie dans La force majeure, Editions de Minuit, 1983.

La joie est, par sa définition même, d'essence illogique et irrationnelle. Pour prétendre au sérieux et à la cohérence, il lui manquera toujours une raison d'être qui soit convaincante ou même simplement avouable et dicible.
La joie est nécessairement cruelle, de par l'insouciance qu'elle oppose au sort le plus funeste comme aux considérations les plus tragiques.

Arrêtons nous là. Enfin presque. On trouve en effet dans ce petit livre ce qui me semble être l'une des meilleurs définitions du travail même de Rosset (qui n'est jamais cité, ni mentionné):

La grande question est de pouvoir se répéter : à partir du peu qui est à dire, ne module pas qui veut. L'art des variations n'est autre que l'art tout court : création et modulation ne font qu'un.

Pour le reste...

Le vent.


Je me souviens d'avoir vu à la cinémathèque, en compagnie de Césaire, The Wind de Victor Sjöström. La lumière revint.
S'était-il reconnu dans la pâleur de Lillian Gish debout dans le vent ? S'était-il souvenu de septembre l'accoucheur de cyclones, du vent de jadis qui s'élève... au bout du petit matin.