Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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dimanche 17 octobre 2010

Devenir Céline.

L'année avait été une année de terreur, pleine de sentiments plus intenses que la terreur, pour lesquels il n'y avait pas de nom sur terre.
Poe, Ombre.

1916 : Louis-Ferdinand Destouches est au Cameroun. Il y fait des affaires - ...j'espère bien rentrer avec 25 billets, ce qui pour un petit jeune homme, permet de faire bien des choses. (Lettre du 5 février 1917). Les conditions de vie sont dures. Dans une lettre du 3 octobre 1917 adressée à son père, il fait son autoportrait en «broussard» - Le «broussard» aura appris à vivre seul (...) il devra seul et par ses propres moyens lutter et lutter encore. Depuis la Tsé-tsé, l'Anophèle ou le moustique Cuelex, jusqu'au cuisinier qui l'empoisonnera, tous veulent sa mort (...) Contre tout ceci, de jour et de nuit, il devra se tenir en garde, pendant les deux ou trois ans que durera son séjour. La moindre inattention, la plus minime négligence, se traduit et s'épelle m-o-r-t et dans quelles conditions !

Deux années auparavant.

Aout 1914 : Le jeune Destouches est mobilisé. Il a tout juste vingt ans. Le 12, il écrit à ses parents - La santé général est mort (sic) , l'énervement a presque totalement disparue pour faire place à un calme à toute épreuve puisqu'il demeure face à la mort, qui est surement la pierre de touche du courage. Son voisinage est tellement familier que l'on ne s'en émeut plus, ce qui prouve que l'on peut s'habituer à tout.
Lapsus. Le jeune soldat a voulu écrire la santé général est bonne. C'est au fond parce que la mort ne lui est pas familière que le mot dans un premier temps s'impose à lui à son corps défendant. Il a peur, et la mort il ne peut la tenir à distance, elle l'envahit.

Avant d'épeler la mort, il devra d'abord vivre physiquement ce phénomène d'engloutissement et en rendre compte.
La Meuse déborde sur toute la sur toute la plaine environnante, de sorte que toutes les calamités s'abattent sur le pauvre pays et souvent des pays qui brûlent encore et où les cadavres s'entassent sont submergés bientôt par l'inondation envahissante. (Lettre du 27 septembre 1914).
Ou un peu plus tard.
Rien n'est plus triste que les visages des colons d'ici, jaunes, languissants - l'air miné par toutes les fièvres possibles. Tristes épaves - dont la vie semble s'échapper peu à peu, comme absorbée par un soleil qui noie tout et tue infailliblement ce qui lui résiste. (Lettre du 2 juin 1916)
Ne pas se laisser déborder par les mots (la mort même si elle est notre horizon), les laisser venir mais aussi les contenir dans le rythme de la phrase, exercer, ce qu'il appelle, sa faculté de représentation (Lettre du 15 octobre 1916) tel sera son programme. Corriger son lapsus d'aout 14.

Retour en Afrique.

Je vous écris, sous un énorme genêt - La dune dorée se couvre de mille petites fleurs roses et blanches dont les tiges vert foncé surgissent droites uniformes, piquées dans le sable. En bas la mer se brise inlassable, apportant à chaque vague un peu d'écume qui s'ajoute à la bordure de mousse avec un petit murmure discret presque poli (...) Je me sens envahi par une grande indulgence pour tout (...) La brise arrive du large, saccadée, rageuse, et soupoudre de sable doré les milles petites fleurs, roses et blanches qui se secouent aussitôt, toutes ensembles, en petites fleurs soigneuses de leurs corolles. (Lettre du 10 juillet 1916).

Quelques années plus tard.

1932, parution du Voyage au bout de la nuit.
Autour de notre case, poussaient disséminées, en pleine lagune de sable torride, impitoyable, ces curieuses petites fleurs fraiches et brèves, vertes, roses ou pourpres (...) Elles subissaient la longue abominable journée, closes sur leur tige, et venaient en s'ouvrant le soir trembloter gentiment sous les premières brises tièdes.
Un jour qu' Alcide me voyait occupé d'en cueillir il me prévint : «Cueille-les si tu veux, mais les arrose pas, ces petites garces-là, ça les tue... C'est tout fragile, c'est pas comme les «soleils» qu'on faisait, nous, pousser aux enfants de troupes à Rambouillet ! On pouvait leur pisser dessus à ceux-là !... Qu'ils buvaient tout !... D'ailleurs, les fleurs, c'est comme les hommes... Et plus c'est gros et plus c'est con !»

Un écrivain est né.

Citations extraites de Lettres, Céline, Gallimard (2009).

mardi 5 octobre 2010

Monet.

C'est avec réticence que je me suis rendu à la grande rétrospective Monet.
L'idée d'aller voir des paysages au kilomètre, des coquelicots à foison, des meules de foin en suivant des rombières extatiques me rebutait. Et pourtant...
Je n'essaierai pas ici de rendre compte de façon exhaustive d'une exposition présentant près de 160 tableaux, je n'en ai pas la compétence, mais m'attacherai à quelques impressions fugitives et forcément subjectives.
Monet n'est pas le peintre de la figure humaine. Les petits personnages dans les premières œuvres sont assez maladroits et les grands portraits ne soutiennent pas la comparaison avec un Manet par ex. Faut-il y voir sa prédilection pour les paysages ? je ne sais. Toujours est-il que ceux-ci se donnent à voir dans une sorte d'immédiateté, dans un instant, et semblent évacuer cette question de la figure humaine et ne semblent ne pas même se la poser.
il ne s'agit pas ici, comme l'écrit Merleau-Ponty à propos de Cézanne, de donner l'impression de la nature à son origine telle qu'elle allait se donner à voir dans sa concrétude à l'homme au premier matin du monde mais par le jeu la représentation des sensations de figurer un monde où l'homme est spectateur. Si l'homme n'est pas présent (du moins dans les paysages) dans la peinture de Monet, il ne peint cependant pas son absence.
Et pourtant.



Ce tableau (La pie, entre 1868 et 1869), bien connu, me semble être l'un des plus beaux de l'exposition en ce que justement ici, par la présence animale décadrée sur la gauche, décadrage compensé par la masse de la maison sur la droite dont on ne prend conscience que dans un deuxième temps, par le jeu de la blancheur et des ombres, en ce que donc Monet figure l'absence humaine ou plus subtilement représente une présence en creux. La figure humaine n'est pas évacuée, elle est absente. Une présence absente.



Certaines toiles, les plus belles, notamment celles peintes lors de séjours normands, semblent correspondre au programme cézannien tel qu'il est décrit de façon magistrale par Merleau-Ponty dans L'œil et l'esprit.
Il ne veut pas séparer les choses fixes qui apparaissent sous nôtre regard et leur manière fuyante d'apparaître, il veut peindre la matière en train de se donner forme, l'ordre naissant par une organisation spontanée (...) le monde primordial.
Sous le fugitif, la matière des choses.



En 1879, Camille Monet, sa première épouse, meurt. Monet la représente sur son lit de mort. Comment rendre compte du surgissement et de la factualité d'un tel évènement ? évènement qui repose la question de la figure humaine. La réponse de Monet est paradoxale. Il ne réduit pas l'événement à l'instant, instant, moment clos, qui serait éternisé mais choisit de peindre son effacement. L'Être ne se réduit pas à l'instant magré la mort mais s'inscrit à tout jamais sous le regard de Monet, dans l'advenir et le passage. Comme le spectre s'effaçant d'un fantôme effacé...(M.Renard, Le docteur Lerne)



A l'effacement de Camille fait peut-être écho l'effacement du sujet tel qu'on peut le voir dans la série du Parlement de Londres (1904). Certains y voient comme l'annonce de l'abstraction. Je ne le crois pas, peut-être à tort. J'y verrai plutôt l'effacement de Monet, sa lente disparition avec pour horizon, comme une dernière trace inscrite dans l'éternité, la peinture elle-même.