Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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mercredi 29 juin 2005

Ultime et mystérieux maillon d'une interminable chaîne éditoriale.


Au grand désespoir de l'ami sk†ns (à qui j'emprunte mon titre), il m'arrive de fréquenter les établissements Gibert Jeune, pas Gibert Joseph mais l'autre sise place St Michel où, il y a longtemps, l'on se faisait fourguer de la verveine en lieu et en place des feuilles de chanvre désirées.
L'un des avantages de cette maison, c'est qu'on y trouve - il faut pour cela ne pas entrer dans le magasin, mais continuer son chemin à travers les "beaux livres"(sic) des éditions Taschen et autres albums d'improbables éditeurs italiens ou espagnols aux reproductions décolorées - c'est qu'on y trouve donc des ouvrages pour des sommes allant d'un euro à quatre euros. Il s'agit pour la plupart de romans, français ou étrangers, mis dans les circuits officiels relativement récemment et vendus normalement une vingtaine d'euros. Curieux et funeste destin que celui de ces livres - service de presse, envoi de l'auteur, simple occasion ... - qui à peine imprimés finissent dans les rayons poussiéreux du moloch Gibert. Je précise qu'il ne s'agit pas de ces livres édités à compte d'auteur chez l'Harmattan ou à la Pensée Universelle, mais bel et bien de romans ayant pour auteur des écrivains, des vrais, des personnalités du monde des arts et des lettres : les guillemets sont bien entendu de rigueur. J'avoue également ne pas connaître les critères qui président aux choix du libraire, les livres sont en bon état, et quelque fois disponibles à prix fort à l'intérieur de la boutique. Mystère. Aussi ne fus je pas surpris de tomber sur un roman de Jean Louis Ezine (1,50 euros), critique au Nouvel Observateur, avec une dédicace à l'un de ses confrères. Je feuillette, légèrement amusé, savourant, une fois de plus, cette leçon d'humilité et de vérité sur la nature humaine. Cruelle leçon. Tout ça pour ça...
La leçon aurait pu en rester là, mais le hasard en décida autrement. Car quel ne fût pas mon étonnement, lorsque je dénichais un opuscule signé du dédicataire, et lui même dédicacé. La comédie devenait farce. Mon goût de l'harmonie, voir celui de la circularité, eut été comblé, si l'ultime maillon se trouvait être Ezine ; mais les dieux de la librairie, ou ceux qui président à la lucidité - peut-être sont-ce les mêmes - ne furent pas avec moi ce jour là.
Je dois aussi confesser ne quasiment jamais rien acheté, et pourtant aller régulièrement au sein cette nécropole, non point pour y faire la bonne affaire mais plutôt pour, après m'être noirci les doigts, en repartir, comme cestuy-là, le coeur empli d'usage et de raison.

mardi 28 juin 2005

Le grand théâtre de Dieu


J'aimais, j'aime encore, passionnément, le monde de la Bible. La jeune fille va au puits. David garde les chèvres. Laban ramasse de l'herbe. Il y a le pain, il y a l'agneau pascal, et son sang pour barbouiller les portes, il y a le poisson, il y a les fruits de Chanaan, raisin, pomme d'Eve, figue. Il y a l'argile et la paille hachée pour pétrir les briques du Pharaon. Il y a les oignons d'Egypte que les hébreux affamés pleurent dans leurs songes, tandis que Moïse, terrible, les entraîne dans un désert de ronces et de sauterelles. Il y a les filles que l'on voit passer, la cruche sur la tête ou l'épaule, et à qui l'homme crie son désir. Il y a les mariages, les batailles, le sang qui coule, la mort que l'on donne, les étrangers, les ennemis, la victoire, la défaite, l'exil et les luths suspendus aux saules au bord des grands fleuves de Babylone.
Max Rouquette (1908 - 2005) - Le grand théâtre de Dieu ( Traduit de l'occitan par l'auteur) - Les Editions de Paris - 1996
Nicolas Poussin (1594 - 1665) - Eliezer et Rebecca.

Miam-miam(2) - Tragédie en 3 actes.


Acte 1.

Rousseau - L'homme est bon.

Acte 2.

Léautaud - Et bien, mangeons-le!

Acte 3.

Le choeur - Parce qu'il le veau bien.

Rideau.

samedi 25 juin 2005

Générique ou Eloge du snobisme.


En 1943, Robert Bresson a trente-six ans. Il a tourné un court métrage - Les Affaires publiques - et a plus ou moins participé au scénario de deux long-métrages. C'est un quasi inconnu. Il fréquente Roland Tual. Il y aurait beaucoup à dire sur Roland Tual et son épouse Denise. Roland Tual a été surréaliste, l'ami de Cocteau, Miro, Masson, Drieu - il fut un temps l'époux de Colette Jeramec, la première femme de Drieu-, de Georges Limbour - l'auteur du trop méconnu Les Vanilliers- et de bien d'autres ; bref un personnage marquant de la vie intellectuelle de l'époque.
Roland et Denise Tual s'intéressent au cinéma. Ils ont acquis en 1941 les droits d'un scénario - Les Anges du péché - dont l'action se déroule dans un couvent de dominicaines. Pour les dialogues, les Tual pensent à Giraudoux. Ce dernier vient de dialoguer et d'adapter La Duchesse de Langeais de Balzac. Le film a été un succès. Mais à qui confier la mise en scène des Anges du péché? A Robert Bresson. Oui mais pourquoi Bresson?
Bien des années plus tard, la question fut posée à Denise Tual (son mari est mort en 1955). Sa réponse fut brève et concise. La voici :
- Mais par snobisme!

Pour les happy few : Roland Tual fut également l'ami de Jacques d'Arribehaude.

vendredi 24 juin 2005

Cinéma populaire.


Perversion mêlée d'ingénuité. Amours libres. Abus de choses religieuses. Chants de Noel éclatant par une sorte de sadisme sur le dénouement douleureux du film.
(Extrait de la brochure de la Centrale Catholique du Cinéma et de la radio C.C.R publiée en 1945).
Finalement c'est assez juste!

Revue de presse.


Le monde va tel qu'il va et ce n'est pas pour me vanter, mais il fait drôlement chaud!(1) Encore que - je dois avouer mes limites - on soit loin des prédictions de Phillipulus.
Aussi quelle ne fut pas ma surprise, en apprenant, à la lecture du Monde daté du 24 juin 2005, que la circulation du Tramway de Strasbourg avait été pertubée par la fonte des joints des rails. D'une lecture assidue de Tout l'univers - encyclopédie achetée tous les jeudis à la librairie Jasor - il me restait un vague savoir sur le climat de Strasbourg comme étant représentatif du climat dit continental : été chaud, hiver rigoureux.
J'en déduis donc que les ingénieurs chargés de la confection desdits joints n'ont pas lu Tout l'univers, ce qui est fort dommageable, ou alors que l'on nous cache, ce qui serait encore plus grave, les véritables conditions météorologiques dans lesquelles se trouve la préfecture du Bas-Rhin
Dans le même journal, on peut lire, également que, d'après divers ministères, la sécheresse qui sévit est plus sévère qu'en 1976. N'étant pas né de la dernière pluie, il me semble avoir entendu cette comparaison, à deux ou trois reprises, au cours des années précédentes. Mais pourquoi alors, cette année 1976 - année de notre baccalauréat - reste-t-elle la référence absolue en matière d'anhydrie?
Cette revue de presse - ce n° du Monde est le seul journal acheté au cours de cette semaine - ne serait point exhaustive si on ne signalait :
- L'inanité du cahier livre.
- A la rubrique Aujourd'hui, une recette de courgettes farcies dont la farce est constituée de trois ingrédients : 250 g de veau (du collier) ; autant de porc (de l'échine); et un peu moins de jambon. Le veau est cuit à la poêle, le porc dans un faitout à part. Le tout est haché menu, rassemblé dans le faitout à feu doux avec de la mie de pain mélangée avec un peu de lait, un hachis d'ail, sel, poivre et huile d'olive. Les courgettes sont cuites à l'eau bouillante salée pendant une dizaine de minutes ; puis vidées de leur pulpe que l'on essora avant de la mélanger aux viandes. Il ne reste plus alors qu'à farcir les curcubitacées et les mettre au four.
On aura compris que cette recette, d'une dénommée Fabienne, ne nous aura pas fait regretter les 1,20 euros investis dans l'acquisition du quotidien du soir.

(1) Il faut bien entendu rendre à Eugène Labiche ce qui lui appartient.

jeudi 23 juin 2005

Kärsher.


Le monde allant tel qu'il va, nous lisons.
Dans l'un de ses cours de littérature(1) - ou le pire cotoie le meilleur - donné à son arrivé aux Etats-Unis et consacré à Mansfield Park de Jane Austen, Nabokov, parmi les éléments les plus caractéristiques du style de l'anglaise, signale une figure qu'il appelle la marche du cavalier et qu'il définit comme : Un terme emprunté aux échecs pour désigner un brusque écart sur l'un ou l'autre coté de l'échiquier des émotions.
Desirant donc échapper aux turpitudes du monde, nous avons acquis, sur la foi d'une critique d'Angelo Rinaldi, pour la modeste somme de 1,50 euros chez Gibert Joseph, un ouvrage, d'une dénommée Elizabeth Taylor (1912-1975), intitulé Angel (1957)(2). La personne en question est anglaise, et nous avouons - de Jane Austen à Barbara Pym en passant par Ivy Compton-Burnett, une certaine prédilection pour la cruauté polie des romancières anglaises.
Bref. Revenant du travail, à la sortie du train, poursuivant notre lecture et ce tout en marchant, nous nous arrêtons, au propre comme au figuré, sur ceci :
L'héroïne du livre, Angel, sorte de vilain petit canard, est devenue une romancière à succès. Elle s'intalle dans une nouvelle maison où il était de bon ton, à présent, d'habiter. Elle y vit avec sa mère.
- Je n'aurais jamais imaginé habiter ici, avait-elle dit à Angel. Pourtant dans les derniers temps, elle souffrait souvent de la poignante douleur (lowering pain) de se croire heureuse alors qu'elle ne l'était pas.
La marche du cavalier.
Brusque écart, décentrement. Fulgurance où le lecteur pour ne pas perdre pied est dans la quasi obligation de se reconnaître. La lucidité, l'acuité de nos amies anglaises avaient une fois de plus fait son oeuvre.
De manière précise, nette et sans bavure, nous étions - comment dire - kärcherisés.

Ps : En illustration l'unique portrait de Jane Austen. En plus du portrait, elle fut également décrite de la manière suivante : Elle était assez belle, petite et élégante avec des joues peut-être un peu trop pleines. Jacques Roubaud, dans la postface des romans parus chez Bourgois, ajoute : C'est peu.
C'est peu, on pourrait le dire aussi de ses romans. Mais il nous semble que, paradoxalement, toute son économie romanesque - sa force, son immensité - repose justement sur ce peu.



(1) V. Nabokov - Littératures I - Fayard.
(2) E. Taylor - Angel - Rivages poche. (Trad - Tina Jolas).

dimanche 19 juin 2005

Une vie.


Rembrandt (1606 - 1669)

A 23 ans - 28 ans - 34 ans
A 52 ans - 53 ans - 63 ans

Le roman de la lumière. L'histoire d'un regard.
De ses yeux...

On peut cliquer sur les images pour les agrandir.

samedi 18 juin 2005

Anglomanie


A gentleman called to see you when you were out last night, sir", said Mrs Medley, my landlady, removing the last of the breakfast things.
"Yes?" I said, in my affable way.
"A gentleman", said Mrs Medley meditatively, "with a very powerful voice."
"Caruso?"
P.G Wodehouse - Love Among the Chickens.

"You will not find your father greatly changed" remarked Lady Moping as the car turned into the gates of the County Asylum.
E Waugh - Mr Loveday's Little Outing.

Décor : Le petit salon de l'appartement d'Algernon. Lane est en train de disposer le thé de l'après-midi. On entend de la musique dans la pièce voisine. Algernon entre.
- Algernon : Did you hear what I was playing, Lane?
- Lane : I didn't think it polite to listen.
O Wilde - The Importance of Being Earnest.

jeudi 16 juin 2005

Cosmos


La réalité débordant soudain à cause d'un fait en surnombre.
La réalité serait-elle dans son essence obsessionnelle? Etant donné que nous construisons nos mondes en associant des phénomènes, je ne serais pas surpris qu'au début des temps il y ait eu une association gratuite et répétée fixant une direction dans le chaos et instaurant un ordre.
Il y a dans la conscience quelque chose qui en fait un piège pour elle-même.
Gombrowicz - Préface à Cosmos

A Sandrine

mardi 14 juin 2005

Impertinence.

« Elle est en pleine forme, toujours aussi impertinente. »
Philippe Douste-Blazy.

« Elle est géniale, elle est marrante. »
Une journaliste de Libération.

« La petite bourgeoisie planétaire est vraisemblablement la forme dans laquelle l'humanité est en train d'avancer vers sa propre destruction. »
Giorgio Agamben.

Comment dire ? Mais disons que ces :
Il m'est arrivé un drôle de truc..., ces blagues à deux balles ,« Le stage diététique et aventure au pied de la cité de Babylone, c’était top. Il me manque une petite épilation et c’est bon pour l’été. », cette connivence, «puisque l'on est en AG là»...bref tout ce coté sympathique, voir sympatoche manque singulièrement de style, ou pour employer un gros mot, de grandeur.
Mais faut-il vraiment s'en étonner à l'heure où impertinence et proximité, éléments constitutifs de la rigolade, de la bonne déconne, sont devenues notre horizon indépassable ?

vendredi 10 juin 2005

Collure


En commentaire de la note intitulée Sueur, Jean Sebastien écrit ceci :
Je crois que ce qui est posé là c'est la question des enchaînements (de mots, de phrases, de plans) et de ce que cela suggère... Je n'ai pas d'exemple précis en tête, mais il me semble que la question de la subtilité au cinéma est ailleurs; par exemple, la littérature est-elle capable de hors champs? (ce qui pourrait constituer une des subtilités cinématographiques) Et puis je crois que les grands monteurs sont capables de créer une sorte de point aveugle dans la collure entre deux plans, de créer de l'abstraction rien qu'en suggérant que quelque chose d'invisible existe entre deux plans...je ne sais pas si je suis très clair, d'autant que malheureusement aucun exemple ne me viens en tête, mais je suis sûr qu'on a vu ça au moins une fois au cinéma...
Il y a des années de cela, j'assistais, pour la première fois, à une projection du Pickpocket de Bresson, en compagnie de Boris E.
- Chaillot, troisième rang, l'écran qui te bouffe les yeux, les changements de plan qui claquent comme des évidences.
Boris avec qui je m'étais retrouvé là un peu hasard, nous n'étions pas amis, pas même copains, avait l'habitude de parler pendant les projections. Aussi n'ai-je pas été surpris lorsqu'il se pencha vers moi et me dit : tu vas voir...
- La séquence se déroule dans le vaste hall d'une banque. La caméra est placé dans l'axe. En arrière plan, dans la profondeur, on aperçoit une rue, un homme qui ouvre son journal - Changement de plan - Extérieur rue, avec raccord dans l'axe et dans le mouvement sur le journal qui finit de s'ouvrir.
Tu vas voir. J'avais vu. Le déploiement d'un geste. L'éclosion d'un espace.
Ce soir là, j'ai aimé le cinéma.

Dernière heure.

La fête de la musique s'inscrira sous le slogan : Faites de la musique pour Florence et Hussein auxquels est dédiée cette 24ème édition, comme l'a annoncé le ministère de la Culture. Le 21 juin à 21 heures, sur l'ensemble du territoire, sera entonnée en un immense choeur la chanson de Georges Brassens Les Copains d'abord. Reporters sans frontières souhaite que tous les Français la chantent pour montrer que personne n'oublie les otages même durant les moments festifs. Les radios et les télévisions sont invités à diffuser au même moment.
Libération du 10 juin 2005.

Ministère de la Culture...L'ensemble du territoire...En un immense choeur....Les Copains d'abord.... Tous les Français... Radios et télévisions...
Comment dire le crétinisme de masse ? Les mots finissent par manquer.

jeudi 9 juin 2005

Lecture




Alors que j'avais terminé la précédente note à propos des petites gouttes de sueur sur les épaules nues d'Emma Rouault, une image s'est imposée à moi. Aux petites gouttes de sueur se sont substituées, à la manière d'un fondu enchainé, les fleurs rouges qui parsèment le jardin, où Marie Madeleine rencontre le Christ ressuscité, dans la fresque du couvent San Marco peinte par Fra Angelico. Or il se trouve, oh surprise ! que par un hasard, que l'on ne pourra que qualifier d' objectif, notre ami, qui rode dans l'escalier, consacre deux notes à cet épisode plus connu sous le nom de Noli me tangere. Pour plus de détail sur la fresque on peut aller .
Ainsi donc, les épaules d'Emma devenaient jardin.
Dans un ouvrage savant, Georges Didi-Huberman (1) fait le lien entre ce chef d'oeuvre d'Angelico et la conception des stigmates que l'on retrouve dans la Summa theologica de St Thomas d'Aquin. Pour ce dernier les stigmates ne sont pas corruption mais beauté spéciale, la Beauté de la vertu d'Humilité. Ainsi en peignant les marques de la cruxifiction comme des fleurs et vice versa, Fra Angelico nous dirait que les stigmates du Christ sont les fleurs de son corps et que Sauveur de l'humanité, tel un jardinier, il sème les stigmates sur le jardin du monde terrestre.
Je connaissais l'interprétation de Didi-Huberman, au moment de cette relecture du roman de Flaubert, et il y a fort à parier que, faisant le lien entre les deux textes, les petites gouttes de sueur ne soient devenus les fleurs du corps d'Emma. Les épaules d'Emma devenaient jardin, les gouttes de sueur signe de son amour.
Mais il me restait à résoudre une dernière énigme. Pourquoi avais-je substitué le sang à la sueur ? Au-delà d'une équivalence facile, il y avait-il dans le texte un indice qui pouvait autoriser cette transmutation de l'eau en sang ? Je décidais donc d'y retourner.
Quand Charles Bovary se rend, pour la première fois, chez les Rouault c'est en tant que médecin. Le père Rouault, qui vit seul avec sa fille, s'est cassé la jambe. Charles, il n'a donc jamais vu Emma, préconise la fabrication d'attelles et de coussinets.
Emma tâchait de coudre des coussinets. Comme elle fut longtemps avant de trouver son étui, son père s'impatienta ; elle ne répondit rien ; mais, tout en cousant, elle se piquait les doigts, qu'elle portait ensuite à sa bouche pour les sucer.
Génie de Flaubert ! Ce que le texte avait intentionnellement masqué, refoulé (quoi de mieux que de signaler une présence par une absence) les gouttes de sang, n'allaient pas tardé à fleurir. Petites fleurs de sang - petites gouttes de sueur ; et les épaules d'Emma deviendraient jardin.
Mais, comme chacun sait, Emma devra, au bout du compte, en payer le prix.
Elle ne tarda pas à vomir du sang. Ses lèvres se serrèrent davantage (...)
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus.
Les petites fleurs se faneront à jamais.

Ps : Relisant cette note, m'interrogeant sur son utilité, je feuillette mon exemplaire de Bovary.
Emma agonise, l'arsenic fait son effet, le docteur Larivière tente de la soigner, Homais fait son pharmacien de province.
Enfin, M. Larivière allait partir, quand madame Homais lui demanda une consultation pour son mari. Il s'épaississait le sang à s'endormir chaque soir après le diner.
- Oh ! ce n'est pas le sens qui le gêne.
Et, souriant un peu de ce calembour inapercu, le docteur ouvrit la porte.
Cruauté de Flaubert. Ne suis-je qu'un Monsieur Homais ?

(1) Fra Angelico - Dissemblance et figuration - G. Didi-Huberman - Flammarion.

mardi 7 juin 2005

Sueur

De retour d'un pique-nique légèrement arrosé, lecture de la première partie de Madame Bovary.

Après la mort de son épouse, Charles Bovary retourne voir Emma Rouault.
Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde était aux champs ; il entra dans la cuisine, mais n'aperçut point d'abord Emma ; les auvents étaient fermés.(...) Entre la fenêtre et le foyer, Emma cousait ; elle n'avait point de fichu, on voyait sur ses épaules nues de petites gouttes de sueur.

Ces petites gouttes de sueur ne cessent de me fasciner. Dans le même plan, Flaubert opère à un changement radical de focale ; il ne zoome pas, ne procède à aucun mouvement d'appareil : pas de point après fichu. Il est tout simplement partout ; s'abandonnant et s'épenchant dans l'être.
De mémoire de cinéphile, je n'ai jamais vu ça.

vendredi 3 juin 2005

Lou ravi


Il paraît que le propre de la presse anglo-saxonne est de séparer le commentaire de l'exposition des faits. On appréciera d'autant plus le portrait de Philippe Douste-Blazy, et ce à propos de sa récente nomination, lu dans l'International Herald Tribune du jour:

But another reason for the dismissal (le renvoi de Barnier) appeared to be the need to make room for Douste-Blazy, a medical doctor who also served as a parliamentary deputy, the mayor of Toulouse and culture minister, but who has no foreign policy experience.
He also created an unsuccessful Terminology Commision to invent french terms for computers users.

C'est assez concis : aucune expérience de politique étrangère, la création unsuccessful d'un machin inutile...Tu me diras il s'en fout, il ne sait pas parler anglais.

jeudi 2 juin 2005

Télé star

Une fois n'est pas coutume, mais il convient de signaler la diffusion sur France 5, le dimanche 5 juin à 9h20 (quel horaire!) d'une émission de Pierre Dumayet (réalisée par Robert Bober) consacrée à la correspondance de Flaubert.
Si l'on se permet cette prescription télévisuelle, alors même que nous n'avons pas encore vu la présente émission, c'est que l'on tient l'ensemble des émissions de Dumayet, et notamment un Lire c'est vivre sur Un Coeur simple du même Flaubert, pour, n'ayons pas peur des mots, des chefs d'oeuvres.
Il est difficile de filmer la littérature, pas de l'adapter de la filmer tout simplement. Dumayet et ses réalisateurs (Bober pour la plupart des derniers opus) sont les rares a y être arrivés(1). Leur réussite tient en une qualité : l'attention.
Dumayet est attentif. Attentif dans le sens d'un oeil attentif qui observe avec précision, qui, ici, observe et donne à voir le texte dans sa matérialité (de longs plans latéraux sur le texte et la phrase). Il est attentif également en ce qu'il porte également attention au texte, s'arrêtant sur un mot, s'interrogeant sur sa signification, cherchant des correspondances, des échos à travers l'oeuvre. Enfin il est attentif dans la mesure ou il fait attention à, fait preuve d'une méticulosité attentionnée, ne se pense pas supérieur à l'objet qu'il filme.
Ce que Dumayet filme c'est l'amour qu'il porte aux mots, aux écrivains, la conversation qu'il entretient avec la littérature. Et le moins que l'on puisse dire c'est que c'est assez rare à la télévision.

En avant goût: Extrait d'une lettre de Flaubert.

A LOUISE COLET.
(Croisset), nuit de vendredi 2 heures, 23 décembre 1853.

Il faut t'aimer pour t'écrire ce soir, car je suis épuisé. J'ai un casque de fer sur le crâne. Depuis 2 heures de l'après-midi (sauf vingt-cinq minutes à peu près pour dîner), j'écris de la Bovary, je suis à leur Baisade, en plein, au milieu ; on sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j'ai passée dans l'illusion, complètement et depuis un bout jusqu'à l'autre. Tantôt, à 6 heures, au moment où j'écrivais le mot attaque de nerfs, j'étais si emporté, je gueulais si fort et sentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j'ai eu peur moi-même d'en avoir une. Je me suis levé de ma table et j'ai ouvert la fenêtre pour me calmer. La tête me tournait. J'ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos et à la tête. Je suis comme un homme qui a trop foutu (pardon de l'expression), c'est-à-dire en une sorte de lassitude pleine d'enivrements. Et puisque je suis dans l'amour, il est bien juste que je ne m'endorme pas sans t'envoyer une caresse, un baiser et toutes les pensées qui me restent. Cela sera-t-il bon ? Je n'en sais rien (je me hâte un peu pour montrer à Bouilhet un ensemble quand il va venir). Ce qu'il y a de sûr, c'est que ça marche vivement depuis une huitaine. Que cela continue ! car je suis fatigué de mes lenteurs. Mais je redoute le réveil, les désillusions des pages recopiées ! N'importe, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire, que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd'hui par exemple, homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forêt, par un après-midi d'automne, sous des feuilles jaunes, et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'ils se disaient et le soleil rouge qui faisait s'entrefermer leurs paupières noyées d'amour.

(1) On notera également un Lovecraft de Bernard et Trividic