Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mardi 28 février 2017

Ce jour là



28 février 2016

Elle a dit : Oui,
Mais elle a répondu trop vite, J'ai compris : Non.
G. Sabiron

Relu La Bête dans la jungle de H. James.
A l'emberlification de la phrase de James répond l'exténuation finale de ses personnages (et parfois de son lecteur, il faut bien l'avouer).
A la radio Jean Pavans cite Charles du Bos : Il (James) me fait toujours penser à quelqu'un à qui, regardant l'objet qui le passionne à travers une vitre, l'admiration arrache d'abord un souffle et des buées (...) dans le cas de James, son idéalisme n'était pas loin du matérialisme le plus opulent.

Continué mes recherches sur l'adaptation en France du haïku au début du siècle (Paul-Louis Couchoud, Julien Vocance, Georges Sabiron). Premières tentatives (quatrain, versification classique) avec Fernand Gregh :

Nuit. Les blancs bouleaux, diffus
Parmi l’ombre verte et brune,
Semblent garder sur leur fûts
Un éternel clair de lune . . .

ou Auguste Gilbert des Voisins :

Beau dimanche. Promenade dans la banlieue.
C'est la forme municipale de l'ennui.
Elle s'étend, le long des heures et des lieues,
D'une aube sans beauté jusqu'à la dense nuit.

L'heptasyllabe ou l'alexandrin fixent à la fois la vision et la conscience.
Songé à contrario à mes séances de zazen - il m'en reste deux zafus - où il fallait laisser passer les pensées comme les nuages dans le ciel.

Ne rien saisir.

Quel remue-ménage !
Au large, sous la brusque averse.
Des voiles de face, des voiles de biais.
Kyorai (1651-1704)

Au départ l'étonnement.

Découvert un remarquable article - Sur le paysage japonais - de l'orientaliste Louis Aubert paru dans La Revue de Paris du 15 septembre 1905. La description d'un périple dans l'archipel de Matsushima semble annoncer la prose d'un Nicolas Bouvier. Aubert fait remarquer que les haïkus sont souvent attaqués par une exclamation... Il ajoute : On ressent une petite secousse de surprise comme en donnent les visions au sortir d'un rêve (...) impressions de voyageur aussi, qui, dans un demi-sommeil, au lever du jour entrevoit par la vitre du wagon un paysage étrange, tout de suite évanoui.
Saisir le réel.
A la vitre embuée de James fit écho un paysage évanoui de Basho.

Ah ! un pétale tombé
qui retourne à sa branche.
Non, c'est un papillon.
Moritake (1473-1549)

dimanche 26 février 2017

La Gloire de Judas



La part essentiel prise par Bernard Lazare (1865-1903) dans le combat en faveur de Dreyfus a fini par occulter la dimension purement littéraire de son oeuvre. On lui doit en effet une série de contes et nouvelles publiée en volume en 1892 et 1897, textes marqués par l’esprit symboliste de cette fin de siècle. Le conte choisi ici (publié en 1892 dans (Le Miroir des légendes) l’a été pour ses qualités intrinsèques mais aussi parce qu’il offre la particularité d’annoncer une autre fantaisie christologique au thème similaire, celle de Borges intitulée Trois versions de Judas.
Borges a-t-il lu Bernard Lazare ?


La Gloire de Judas

Que vous-ai donc fait pour être votre élu ?
A. de Vigny


I

En ce temps-là, Quintilla, zélatrice de et prophétesse de Judas, prêchait à Carthage et malgré Tertullien, l'impétueux presbytre, les chrétiens accouraient vers elle et, pour l'entendre, quittaient les églises où la vraie parole était enseignée.
Elle avait élu, pour proclamer la coupable doctrine, une grotte située non loin de la ville, grotte déjà souillée par l'adoration mystérieuse de funèbres dieux abolis. Encore, sur les parois, distinguait-on des caractères inconnus, symboles sans doute cle quelque infernale révélation ou bien témoins de ferveurs déchues ; et, dans le fond, une large table de marbre attestait de redoutables et criminels rites, car le marbre était rouge et le sang des sacrifices antiques l'avait ainsi teint.
Or, ce soir-la était un vénéré anniversaire. Toute la nuit devait être commémoré la mort consentie par l'apôtre que d'entre eux chassèrent les apôtres, la volontaire mort de Judas, celui de Karioth ; et dans la caverne consacrée affluaient les fidèles : femmes long voilées et hommes dissimulés sous le large pan de leurs robes. Sur l'autel marmoréen siégeait Quintilla vêtue de blanc ; des vieillards l'entouraient. Quand la foule silencieuse se fut assise, ils entonnèrent les rituelles louanges et les hymnes coutumiers. « Loué soit Paul, qu'éclaira la sagesse ! »
Les auditeurs répondirent :
« Paul, apostole et saint sois loué ! »
Les vieillards continuèrent :
« Adorons Paul qui sut tuer Saül comme Jésus abattit Jéhovah. Adorons Paul que la Sophia ravit au ciel. Adorons Paul qui nous guida vers le seul Dieu. Adorons Paul qui nous conduisit à Judas !
- Adorons Paul, » murmurèrent les assistants ; et le long bruissement de leurs invocations se répercuta en échos assourdis dans l'antre.
Il s fit un silence, puis reprit le chœur des ancestrales voix mais plus bas, car le mystère des paroles dites emplissait de frayeur l'âme de ces aïeux :
« Il y a Sophia et il y a Hystéra ! »
Avec de bégaiements trémulants de terreur, les hommes, seuls, répétèrent :
« Il y a Sophia et il y a Hystéra ! »
Le plus âgé des coryphées, étendant les mains, de longues mains pâles et sèches qui semblaient déposer un manteau de silence, dit alors le chant initiateur des ineffables vérités.
« Ceux-là que l'on appelle saints et que renomme le livre mauvais, la Bible, ceux-là qui furent plutôt les faibles et les irrésolus, Hystéra les avait formés. Abel, Iakob, Mosché, race d'esclaves sans cesse oourbés aux pieds du Dieu qui engendra le mal et punit les puissants ; Abel, le père des génuflexions et des vains soupirs ; Iakob et puis Mosché, vils conducteurs d'un vil troupeau. Maudits soient-ils ! car devant le cruel dompteur du monde ils furent lâches !
- Maudits soient-ils ! crièrent les vieillards.
- Ceux-là que l'on nomme méchants et que contemne le livre détestable, la Bible, ceux-là qui furent plutôt les révoltés et les justes, Sophia, éternelle el infaillible, les avait créés. Kain, Nimrod, Dathan, Koré, race de héros sans cesse en lutte contre lui, l`Élohim, favorable à ses humbles laudateurs. Vous tous aussi qui chantiez dans Sedom ou vous réjouissiez dans Ghamora, vous qui insultiez Jéhovah dans Zéboïm et le blasphémiez dans Adama, guerriers et fils des anges, vous qu'inspira Sophia, la souveraine et la mère : gloire à vous, car devant le cruel dompteur du monde vous fûtes forts !
- Gloire à vous ! clama le Peuple en s'agenouillant ! gloire à vous ! »
Les acclamations, répétées par les rochers, roulèrent en vagues de sons éclatants, puis, comme de lointains grondements d'orage, elles s'apaisèrent, se turent, et quand les fidèles prosternés se relevèrent, Quintilla était debout sur l'autel.
« Maintenant, dit-elle, que pieusement soit invoqué le nom du suprême saint, du juste qui subit et accepta la honte pour nous délivrer d'Hystéra et de Jéhovah, du martyr qui choisit la mort infamante et hideuse : le nom vénéré du divin Judas.
- Béni soit Judas ! »
Quintilla prit sur le marbre un parchemin et dressant le rouleau, telle dans la synagogue s'élève la loi sacrée :
« Voici l'Évangile ! Celui qui fut révélé à Paul, l'apôtre au cœur bienveillant, et qu'il voulut écrire lui-même pour nous tirer du l'erreur Que son nom soit béni à cause de cela. » Pareille aux vagues d'un calme lac secoué par une tempête imprévue, la cohue des auditeurs se rua vers la prophétesse, et tous tendaient la mains pour toucher le livre dont le seul contact purifiait et instruisait. Mais les vieillards les arrêtèrent et l'un d'eux cria :
« Écoutez ! »
Ayant déployé la peau de chevreau, Quintilla lut, psalmodiant les mots sur une mélopée rythmique et bizarre, évocatrice d'intenses visions.

II

« Or le fils de Sophia, le vainqueur et le maître de Jéhovah, Jésus, avait souffert en sa chair. Les bras étendus, bénissant le monde libéré, il était mort : il avait ressuscité le troisième jour et, près de sa mère, il trônait désormais.
Les disciples survivaient, épendant la doctrine, comme un vin tiède et doux hors des amphores pleines. Paul très grand et Pierre vénérable ; Luc et Marc, Mathieu et Jean, aèdes du Seigneur, et Mathias qui remplaçait Judas le Saint, car les destins se devaient accomplir.
« Depuis que les deniers consacrés, les deniers frappés par Ninus, le roi des Àssyriens, avaient chu dans sa main, scellant. l'œuvre, l'élu de Karioth, criminel ineffable, errait dans les rues de Icrouschalaïm, en proie aux insultes et aux coups. Les fidèles de Christ ramassaient. pour les lui jeter au visage, les pierres qu'à la voix divine avaient laissé tomber les juges de la femme adultère, et Pilate et Caïphe eux-mêmes se détournaient de lui avec mépris. Tous, les pêcheurs galiléens, frères de ceux-là qui abandonnaient leurs filets aux grèves des mers paisibles pour suivre le maître cher, et les marchands qui, désormais vendaient en paix sous les portiques du temple, tous refusaient son obole, craignant de toucher, eux aussi, le prix de l'adorable sang. Seul, un pharisien impavide l'accueillit un jour le Bienheureux et, pour la somme fatale, il lui vendit son champ : le champ du potier.
« Alors, n'ayant pas compris quelles inflexibles lois avaient guidé son âme, en horreur à lui-même, Judas, le traître vénérable, se réfugia dans l'enclos de la vigne qu'ombrageaient d'épais figuiers. Et ce lieu. sacré maintenant, Hakel-Dama, la terre sanglante que de pieuses lèvres iront baiser, s'étalait au midi de la ville, au-delà de la vallée de Hinnom, et le mont du Mauvais Conseil le dominait.
« Là, Judas vivait solitaire, se repentant de ce qu'il croyait être le mal et gémissant de son imaginaire faute. Il se nourrissait de racines et de figues, buvait l'eau tépide et croupie des mares, couchait sur le sol caillouteux que baignaient ses larmes. et il implorait silencieusement le Dieu qu'il avait dressé sur le Golgotha.
« Un soir, assis sous les grands arbres, il priait désespérément. Le vent, que parfumait les arômes des collines, éveillait en son cœur meurtri l'écho des divines paraboles ouïes jadis. quand il accompagnait l'0int par les plaines de Judée. Et le lourd silence, qui depuis longtemps scellait ses lèvres, se rompit enfin, et d'une voix misérable, il cria dans la nuit surprise :
« -J'ai péché en livrant le sang innocent ! »
« Les sanglots soulevaient en spasmes sa gorge ; il frappait sa tête contre les troncs rugueux.
Soudain, une intense lumière l'envahit ; ses yeux, qu'avaient clos les trop épaisses paupières, mettant sur chaque prunelle une chape de plomb, ses yeux se rouvrirent, et, devant lui, il vit un homme qu`il reconnut.. Si souvent, il avait vu cette blanche robe, ce limpide visage, et tant de fois cette bouche s'était ouverte pour des mots amis. Il tendit ses bras tremblants, et frémissant d'angoisse, il demanda :
- « Est-ce toi, Rabbi ? »
« Jésus répondit :
- « C'est moi. »
« Celui qui désespérait se jeta contre terre, et, Christ, qu'à jamais dans les siècles futurs soit béni son nom ! le releva. tendrement. Il le baisa sur le front et lui dit : - « Judas, ne pleure plus. »
« Judas lui répondit :
- « J'ai levé la main sur toi, Maître, et failli ; pardonne-moi ! »
« De nouveau, le fils de Sophia l'embrassa.
- « le baiser que sous les oliviers, tu me donnas, fit-il, je te le rends, et comme il m'affranchit des chaînes terrestres, qu'il t'affranchisse du remords ! »
« Comme un flot limpide, la paix entra dans l'âme du saint de Karioth, et, Jésus, prenant la main qui avait reçu la libératrice offrande continua :
- « Tu n'as point péché, Judas, tu as accompli l'œuvre. »
- «  J'ai gémi, Rabbi ! j'ai pleuré !
- «  A présent, réjouis-toi !
- «  Mes frères, ceux que tu chérissais, m'ont maudit et chassé !
- «  Tu serra béni dans la ciel et tu t'assiéras à ma droite.
- «  Quand tu m'as donné le pain, Satan m'a saisi.
- «  Il le fallait, tu étais désigné. Déjà, mon prophète Jérémie l'avait annoncé.
- «  Pourquoi moi, Seigneur ?
- «  Sois fier, Judas ; de tous temps, je t'avais élu. Va, ceux de mon église croient que Jean fut l'apôtre cher, non : l'apôtre aimé ce fut toi, et j'ai chargé ton nom d'opprobre parmi les hommes, il sera sanctifié parmi les bienheureux. Quelques-uns seulement de ceux qui vivront sous ma loi, sauront ta glorieuse destinée. Il faut, pour mon triomphe, que persiste ton ignominie.
- «  Maître, dispose du disciple que ta volonté rendit infidèle.
- «  Nul ne sera près, de ma mère, accueilli comme toi, Judas, car nul, en sa vie terrestre n'aura amassé plus d'affronts.
- «  Maintenant, ils me seront doux.
- «  Fils de Ruben, fils de Cyborée, je t'ai voulu courbé sous le poids des fautes, pour qu'au jour des suprêmes révélations l'orgueil des docteurs soit confondu, et ils reconnaîtront qu'un criminel comme une pécheresse travaillèrent plus qu'eux au salut. Quand tu flottais vagissant sur les flots, ma droite protectrice te conduisit au port : quand tu t'enfuis de chez la Reine, je te guidais vers Pilate ; sous le pommier fatale, je dirigeai ta main, qui tua Ruben, ton père, et j'amenai vers toi ta mère Cyborée, dont tu fis ta femme. Le soir où, parricide, incestueux, tu vins, lassé de tes péchés, embrasser mes genoux, je le reçus pour que tu me livrasses. Ne t'ai-je pas dit : «  Ce que tu dois faire, fais-le promptement ? » A l'heure voulue, tu vins, toi par qui se devaient avérer les prophéties éternelles, et ton pas en ébranlant les pentes du jardin de douleur, présagea la rédemption prochaine. Elles me furent bonnes tes lèvres effleurant ma joue, et bon ton regard traditeur, et je t'en ai voué un plus tendre amour. Écoute, maintenant, préféré.
- « Parle, Seigneur.
- « J'ai voulu descendre encore en Judée pour calmer tes peines, tes douleurs. Tes larmes me déchiraient, je suis venu les tarir. Mais aucun ne doit savoir de ta bouche les paroles dites. Achève ce que tu as commencé, et que ta fin justifie ta vie.
« Jésus posa sa main, d'un geste bienveillant, sur le tête de Judas, qui se courba et pria.
Quand il se redressa, il était seul dans Hakel-Dama.
Les mots proférés, éternels et immuables flottaient encore dans l'air. Ils retentissaient en l'âme de Judas, purs et beaux, arrachant les voiles qui jusqu'alors avaient enténébré ses esprits. C'était comme une brume qui dissoute, aurait révélé l'immensité d'un étang merveilleux, au fond clair, au rivage tranquille, aux confins inaperçus ; un étang gemmé de larges et solennelles fleurs. Le Très-Saint se ressaisit dans l'infini des âges, il perçut sa prédestination bénie, il entrevit les austères futurs qui lui étaient échus. - « Que ta fin justifie ta vie, » avait dit le fills de Sophia. Sa vie avait été immonde, il ne pouvait avoir le calme trépas des nabis. Saintement abject, il avait vécu par la crime ; par le crime, il devait périr. « Ne tue pas, » tel était le précepte qui avait encore résonné en Galilée, et le plus effroyable homicide, n'était-ce pas la volontaire immolation de soi-même ? Il comprenait l'ordre fatal. Il était l'holocauste promis au juste holocauste. Il devait accomplir l'ultime, criminelle et méritoire oblation. Le souvenir des souillures passés se répercutait au plus profond de lui-même, tel un chœur suranné de voix mauvaises, appelant la souillure dernière. Il avait porté la main sur Ruben. son père, et sur Cyborée, sa mère, et sur Jésus, son Dieu : il la lèverait sur lui.
« Il marcha vers la cabane lépreuse où gisaient sa cruche ébréchée et ses écuelles d'argile ; il prit une corde de chanvre, il revint vers le haut figuier et se pendit aux branches gémissantes, en prononçant le nom du vendu aimé.
« Des harmonies profondes planaient sur les arbres et des présences divines se révélaient dans le champ sanglant. D'hyalines clartés revêtaient les buissons, des corolles surnaturelles pleuvaient sur la hutte, des parfums subtils traînaient. Et. brusquement, le corps du pendu creva par le milieu et ses entrailles ruisselèrent sur le sol, - il fallait que sa mort fût abominable,- mais son visage ne fut terni d'aucune macule, car il avait touché le visage du Christ. Les Eons assemblés et les Séraphins augustes prirent Judas qu'appelaient les cieux entr'ouverts, et les laboureurs, qui le matin passèrent près d'Hakel-Dama, racontèrent la misérable expiation du traître, de celui de Karioth. - « Judas, victime chère et désignée, sois béni, toi le libérateur ! »
« Telles sont les choses que la très haute sagesse révéla à Paul, apostole, quand il fut ravi aux resplendissants empyrées, et Paul, mystérieusement, les redit à quelques-uns d'entre les hommes, qui les conservent et les promulguent aux rares appelés. »
Et les secrètes, absolues et essentielles vérités étant énoncées, Quinlilla couvrit son front du lin symbolique et se tut.

dimanche 19 février 2017

Le récit de la dame au sept miroirs



A Jean de Tinan

La caduque vieillesse de mon père se prolongea pendant des années. Sa nuque branlait. Ses épaules se voûtèrent. Peu à peu il pencha davantage encore. Ses jambes flageolaient. Il dépérit.

Chaque jour, pourtant, il sortait seul dans les jardins. Ses pas traînaient sur le cailloutis des esplanades, le dallage des terrasses, le gravier des allées. On le voyait, au fond des avenues, minuscule et ratatiné, avec sa calotte de drap fin et ses vastes houppelandes de soie fourrée, piquant du bout de sa haute canne une feuille tombée ou, le long des parterres, redressant, au passage, la tige de quelque fleur.

Il faisait lentement le tour des bassins. Il y en avait de carrés, avec une marge de porphyre rose : de circulaires, bordés de jaspe olive ; d’autres, ovales, ourlés de marbre bleuâtre. Le plus grand était entouré de brèche jaune, et des tanches y glissaient leur reflet d’or. Les autres gardaient des cyprins rouges, des carpes et d’étranges poissons glauques.

Un jour, mon père ne put sortir pour sa promenade accoutumé On l’assit dans un grand fauteuil de cuir roux, et on traîna le siège devant la fenêtre ; les roulettes grincèrent sur le damier des mosaïques, et le vieillard considéra longuement la vaste perspective des jardins et des eaux. Le soleil se couchait en rougeoyant sur les dorures monu- mentales de novembre. Le parc semblait un édifice d’eau et d’arbres, intct et fugitif. Parfois une feuille tombait dans l’un des bassins, sur le sable d’une allée, sur le balustre d’une terrasse : une, poussée par un vent léger, crispa contre la vitre nue son aile d’oiseau décharné en même temps qu’une chauve-souris égratigna de son vol anguleux le ciel moins clair.

Au crépuscule, le malade soupira longuement. On entendait, au dehors, un pas dans une allée proche ; un cygne noir battit de ses palmes l’eau assombrie d’un bassin, une pie s’envola d’un arbre en jacassant et se posa, sautillante, sur le rebord d’un vase ; un chien enroué hurla dans le chenil. A l’intérieur, un grand meuble taciturne craqua sourdement en son ossature d’ébène et d’ivoire, et la lanière d’un fouet à manche de corne, posé en travers d’une chaise, se déroula et pendit jusqu’au parquet. Aucun souffle ne sortait de la vieille poitrine ; la tête s’inclina jusqu’aux mains jointes sur la tabatière d’écaille. Mon père était mort.

Je vécus durant tout l’hiver dans la contracture de ce deuil. Ma solitude s’ankylosa de silence et de regret. Les jours s’écoulèrent. Je les vécus dans une attention scrupuleuse à ce mélancolique souvenir. Le temps passa sans que rien pût me distraire de ma douloureuse et funèbre songerie. L’approche seule du printemps me réveilla de moi-même, et je commençai à constater les singularités qui m’environnaient et qui outrepassaient le rapport qu’on m’en fit.

Comme si la présence paternelle imposait autour de soi, par sa durée, une sorte d’attitude aux êtres et aux choses, les effets de sa disparition se répandirent alentour. Tout se désagrégea. Des jointures invisibles craquèrent en quelque occulte dislocation. Les plus anciens serviteurs moururent un à un. Les chevaux des écuries périrent presque tous ; on retrouvait les vieux chiens de meute engourdis à jamais, les yeux vitreux et le museau enfoui entre leurs pattes velues. Le château se dégrada ; les combles se délabrèrent ; le soubassement se tassa ; des arbres du parc s’abattirent, barrant les allées, écornant les buis ; la gelée fendit la pierre des vasques ; une statue tomba à la renverse, et je me trouvai, dans l’insolite solitude de la demeure déserte et des jardins bouleversés, comme au réveil d’une saison séculaire où j’eusse dormi les cent années du conte.

Le printemps vint en averses doucereuses, tiède et précoce, avec de grands vents qui secouaient les fenêtres fermées. L’une d’elles s’ouvrit sous la poussée extérieure. Les parfums de la terre et des arbres entrèrent en une suffocante bouffée. La fenêtre battit de l’aile comme un oiseau ; au mur, les tentures mythologiques frissonnèrent ; les jets d’eau des tapisseries oscillèrent, et une ride de l’étoffe fit sourire à l’improviste les Nymphes tissées et ricaner le visage de laine des Satyres. Je respirai longuement, et j’étirai toute la lassitude de l’hiver ; ma jeunesse engourdie tressaillit, et je descendis l’escalier des terrasses pour visiter les jardins.

Ils étaient admirables en leur sève printanière, et, chaque jour, d’heure en heure, j’assistai à l’épanouissement de leur beauté. Les feuillages se massèrent au sommet des arbres ; la nageoire d’or des tanches effleura l’eau grossie des bassins ; les carpes bleuâtres tournèrent autour du bronze verdi de la figure qui, au centre, tordait dans le métal dulcifié la sveltesse de sa voluptueuse cambrure ; des mousses grasses montèrent aux jambes lisses des statues et se blottirent au secret de leur chair de marbre ; la gaine fendue des hermès s’enguirlanda ; leurs yeux caves se veloutèrent d’un regard d’ombre ; les oiseaux volèrent d’arbre en arbre, et le charme composite du printemps s’unifia en l’accord d’une estivale beauté.

Peu à peu l’azur du ciel adolescent se fonçait et pesa en suspens sur l’étendue du parc, sur l’anxiété grave des feuillages, sur le rêve circonspect des pièces d’eau. L’onde des vasques épuisées stilla, goutte à goutte, dans le silence ; du fond des bassins, une montée d’herbes vivaces s’enlaça, à la surface, autour de solitaires fleurs surnageantes ; les parterres débordèrent dans les allées ; les branches des arbres s’entrecroisèrent au-dessus des avenues ; les lézards verts rampèrent sur les balustres tièdes des terrasses, et, de partout, s’exhala la senteur lourde des végétations. Une sorte de vie surabondante animait le parc désordonné ; les troncs se tordirent en statures presque humaines. Les lièvres apparurent ; les lapins pullulèrent ; des renards montrèrent leur museau fin, leur marche oblique, le panache de leur queue ; des cerfs mirèrent leurs ramures. Les vieux gardes, morts ou perclus, ne détruisaient plus la vermine inoffensive ou carnassière. L’hiver avait brisé les clôtures qui séparaient les jardins de la contrée environnante, singulièrement forestière, choisie par mon père à cause même de sa solitude qui sauvegardait celle de sa retraite. Elle l’entourait d’un prestige d’arbres énormes, de terrains incultes et de lieux inconnus.

J’errais à travers les allées. L’été flamboyait ; mon ombre, au soleil, fut si noire, qu’elle sembla creuser devant moi l’effigie de ma stature ; l’herbe des avenues me montait à mi-corps ; les insectes bourdonnaient ; les libellules caressaient l’eau opalisée de leur reflet. Nul vent ; et, dans l’immobilité de leur stupeur ou la posture de leur attente, les choses paraissaient vivre intérieurement. La journée brûlait sa beauté jusqu’à la consomption sourde du couchant ; chaque jour s’annonçait plus chaud et suspendait en lents crépuscules la fin de sa langueur suffocante.

Un malaise m’envahissait ; je marchais plus lentement, j’interrogeais l’avenue où j’allais m’aventurer, le tournant à prendre ; le rond-point anxieux m’arrêtait au centre de ses bifurcations, et, sans aller plus loin, je revenais sur mes pas.

Une fois, j’avais erré tout le jour, et assise auprès d’un bassin, je regardais dans l’eau verdie et poissonneuse les vagues visages méduséens qui s’y configuraient de remous et de serpentines chevelures d’herbages : médailles fluides et gorgoniennes, devinées et dissoutes, bronzées par les reflets d’un crépuscule d’or verdâtre, redoutables et fugitives. L’heure était équivoque : les statues se renfonçaient dans les encoignures du buis ; le silence se crispait bouche à bouche avec l’écho paralysé. Tout à coup, au loin, très loin, là-bas, vibra un cri guttural et réduit par la distance à une perception minuscule et presque intérieure, un cri à la fois bestial et fabuleux. C’était lointain et insolite, comme venu du fond des âges. J’écoutai. Plus rien ; une feuille remuait imperceptiblement au sommet d’un arbre ; un peu d’eau s’écoulait goutte à goutte par une fissure du bassin et humectait le sable alentour ; la nuit tombait ; et il me sembla que quelqu’un riait derrière moi.


Le centaure marchait tranquillement dans l’allée. Je me rangeai pour le laisser passer : il passa en s’ébrouant. Dans le crépuscule, je distinguai sa croupe pommelée de cheval et son torse d’homme ; sa tête barbue portait une couronne de lierre à grains rouges ; il tenait à la main un thyrse noueux terminé par une pomme de pin ; le bruit de son amble s’étouffa dans l’herbe haute ; il se retourna et disparut. Je le revis une fois encore qui buvait à une vasque ; des gouttelettes d’eau emperlaient son crin roux, et, ce jour-là, vers le soir, je rencontrai aussi un faune : ses jambes de poil jaune étaient croisées ; ses petites cornes pointaient à son front bas ; il restait assis sur le socle de la statue tombée l’hiver, et, avec un bruit sec, il heurtait l’un contre l’autre ses sabots de bouc.

Je vis aussi des nymphes, qui habitaient les fontaines et les bassins. Elles sortaient de l’eau leurs bustes bleuâtres et s’y replongeaient à mon approche ; quelques-unes jouaient sur le bord avec des algues et des poissons. On voyait sur le marbre la trace de leurs pieds humides.

Peu à peu, comme si la présence du centaure eût ranimé l’antique peuple fabuleux, le parc s’était furtivement rempli d’êtres singuliers. D’abord par méfiance, ils se cachaient à ma vue. Les faunes s’esquivaient prestement, et je ne trouvais à leur place foulée que leurs flûtes de roseaux, avec des fruits mordus et un rayon de miel entamé. L’eau des bassins recouvrait vite les épaules des nymphes, et je ne les devinais plus qu’aux remous de leurs plongeons et à leurs chevelures surnageantes parmi les herbes. Elles me regardaient venir, leurs petites mains au-dessus des yeux pour mieux voir, leur peau déjà sèche et leurs longs cheveux encore ruisselants.

Les autres s’enhardirent aussi : ils tournaient autour de moi ou me suivaient de loin ; un matin même, je trouvai un satyre couché sur une marche de la terrasse ; des abeilles bourdonnaient sur sa peau velue ; il paraissait énorme et feignait de dormir, car à mon passage, il saisit le bas de ma robe de sa main poilue ; je me dégageai, et je m’enfuis.

Dès lors, je ne sortis plus, et je restai dans le château désert. L’excessive chaleur de ce terrible été fut fatale à mes derniers vieux serviteurs. Quelques-uns moururent encore. Les survivants erraient comme des ombres ; ma solitude s’accrut de leur perte et mon désœuvrement s’augmenta de leur inertie. Les vastes salles du palais s’éveillèrent à mes pas et je les habitai l’une après l’autre. Mon père y avait rassemblé de somptueuses merveilles : son goût se plaisait aux objets rares et curieux. Des tapisseries vêtaient les murs ; des lustres suspendaient au plafond leur scintillation orageuse de cristal et d’éclairs ; des groupes de marbre et de bronze posaient sur des socles travaillés ; les pieds trapus des hautes consoles d’or crispaient sur les parquets leurs quadruples griffes léonines ; des vases de matière opaque ou transparente étiraient les nervures de leur gorge ou gonflaient l’ampleur de leurs panses ; des étoffes précieuses remplissaient des armoires à portes d’écaille ou de cuivre. L’amas en débordait. C’étaient des soies glauques ou vineuses, tissées d’algues et brodées de grappes, des velours poilus, des moires ridées, des satins pâles miroitants comme des peaux baignées, des mousselines de brume et de soleil.

Le spectacle des tapisseries me lassa vite ; elles représentaient les hôtes singuliers qui avaient envahi le parc ; les groupes de porphyre et d’airain figuraient aussi des Nymphes et des Faunes. Un Centaure sculpté dans un bloc d’onyx se cabrait sur un piédestal. Avec leur grâce humide, leur bizarrerie grimaçante, leur robustesse thessalienne, celles qui avaient troublé les eaux tranquilles, ceux qui hantaient les futaies agrestes et les avenues herbeuses, tous, toute la vie monstrueuses qui riait, chevrotait ou hennissait au dehors, se reproduisait sur les murs dans la chair des soies et le crin des laines, ou s’embusquait, tapie aux encoignures, en une solidification de métal et de pierre.
%% L’été brûlant et forcené avait fondu en pluies avec l’automne survenu. Le front aux vitres, je regardais l’or du parc ruisseler sous le soleil dans l’intervalle des averses. Le nombre des hôtes monstrueux semblait encore augmenté. Les centaures déboulaient maintenant en hardes des allées ; ils se poursuivaient cabrés ou rueurs. Il s’y en était joint de très vieux dont les sabots moussus butaient aux cailloux ; ils portaient des barbes blanches ; la pluie cinglait leurs croupes pelées et creusait la maigreur de leurs poitrails. Les satyres, par troupe, gambadaient autour des bassins où les nymphes grouillaient en un emmêlement de chairs bleuâtres et de cheveux rouillés ; j’entendais le fracas des ruades, le trot sec des petits sabots capripèdes, les hennissements, les cris et le concert discord des tambourins sourds et des flûtes aigres.

Pour essayer de déjouer l’énervement anxieux où s’irritait ma solitude, je tentai de la distraire à me vêtir d’étoffes et me parer de bijoux. Les coffres en contenaient un amas considérable. Je me promenais dans les vastes galeries en traînant le poids somptueux des velours ; mais leur toucher me rappelait le poil des bêtes velues dont les yeux semblaient me regarder par les pierreries qui m’ornaient ; je me sentais fascinée par la fixité oculaire des onyx, palpée par les soies caressantes, griffée par les agrafes, et j’errais, misérable et parée, dans l’enfilade solitaire des longues salles illuminées.

Les pluies et les vents d’automne s’accrurent un soir en tempête. Le vieux château frémissait. Je m’étais réfugiée seule dans une salle heptagonale aux murs faits de sept grands miroirs limpides en des cadres d’or clair. Les souffles du dehors glissaient par les fentes des fenêtres et sous les portes et balançaient un grand lustre adamantin dans le tintement de ses pendeloques de cristal et la vacillation de ses bougies. Je croyais sentir sur mes mains les langues rugueuses du vent ; je me sentais saisie par les ongles invisibles de la bise ; il me semblait, suffocant en ma robe de satin glauque, devenir à son contact, une de ces nymphes fluides et fugitives que j’avais vues ondoyer sous les herbes vertes, dans la transparence des eaux. Instinctivement, dans une lutte intérieure j’arrachai le tissu insinueux pour me défendre d’une pénétration mystérieuse qui m’alanguissait toute : je saisis à pleins doigts ma chevelure ; mes mains s’y rétractèrent comme à des algues fluviatiles, et je m’apparus, debout, nue, dans l’eau limpide des miroirs. Je regardai autour de moi ma statue subite et fabuleuse, debout, sept fois autour de moi dans le silence des glaces animées de mon reflet.

Le vent s’était tu. La strideur d’une griffe raya le verre d’une des hautes fenêtres, à travers laquelle la brusquerie d’un éclair dessina la trace phosphorique du grincement furtif et évanoui. Je reculai d’horreur. Aux vitres, attirés par la lumière ou chassés par la tempête, je vis collés des visages et des mufles. Les nymphes appliquaient au cristal leurs lèvres humides, leurs mains mouillées et leurs chevelures ruisselantes ; les faunes en approchaient la lippe de leurs bouches et la boue de leurs toisons ; les satyres y écrasaient avec frénésie leurs faces camuses ; tous se pressaient, s’escaladant les uns les autres. La buée des naseaux se mêlait à la bave des dentures, les poings se cris- paient aux toisons saignantes, l’étreinte des cuisses faisait haleter les flancs. Les premiers, montés sur le soubassement des fenêtres s’arc-boutaient sous la pression de ceux qui venaient ensuite en contrebas ; quelques-uns rampaient et se faufilaient à travers les jambes poilues qui les piétinaient, et, dans l’effroi de son silence et la mêlée de son effort, la cohue du fabuleux troupeau fait de ruades, de sauts et de rires, croulait du poids de sa masse et se reconstruisait pour s’ébouler de nouveau, et cet horrible bas-relief grouillait, derrière la fragile transparence qui m’en séparait, sa sculpture de ténèbres et de clarté.

Alors j’évoquai dans la nuit tumultueuse l’épieu chasseur des gardes, la poigne des valets fouaillant à coups de fouets cette horde éperdue et fangeuse, les grands chiens des meutes mordant le mollet des faunes et le jarret des centaures ; j’appelai les cors, les couteaux, le sang et l’entraille des curées, les museaux fouillant les lambeaux décousus, le geste soupesant les peaux fraîches... Hélas ! j’étais nue et seule dans ce château désert, sous la nuit furieuse !

Tout à coup les fenêtres craquèrent sous la monstrueuse poussée ; cornes et sabots firent voler les vitres en éclats ; une fauve odeur envahit violemment la salle et entra avec le vent et la pluie, et je vis, au crépitement du lustre à demi éteint, la tourbe apparue, faunes, satyres et centaures se ruer sur les miroirs pour y étreindre chacun l’allusion de ma beauté, et, dans un fracas de glaces effondrées et sanglantes, les mains étendues pour exorciser l’horreur de ce songe terrifiant, je tombai à la renverse sur le parquet.
Henri de Régnier

vendredi 10 février 2017

Clair de lune



La Kabylie était en feu et l'insurrection s'étendait jusqu'à Batna, Setif et Aumale. Le Fort National, Dellis, Tizi-Ozou, Dra-el-Mizan, Bougie, Borj-bou-Arreridj, Milah étaient assiégés. Toutes les fermes et les habitations isolées flambaient, abandonnées par les colons trop heureux de sauver leur tête. C'est sur ces entrefaites que le colonel L..., commandant le cercle de Bou-Saada, officier énergique, partit un peu imprudemment avec une minuscule colonne de Tirailleurs Algériens et de Spahis, pour percevoir les impôts dans les tribus du Bied-el-Dierid.
Le premier caïd auquel il s'adressa refusa de rien payer ; on dut faire des arrestations, et le lendemain deux ou trois mille Arabes, la plupart du cercle de Bou-Saada, vinrent attaquer notre camp.
On les mit en pleine déroute ; et, tandis qu'un escadron de spahis sabrait les fuyards, le colonel fit sonner le ralliement des tirailleurs, et les braves turcos poudreux, sanglants, déchirés, hideux mais épiques, vinrent reprendre leurs rangs sur le front de bandière.
Les sergents-majors firent l'appel ; une trentaine d'hommes et deux officiers manquaient dans le bataillon.
- Mes enfants, dit le colonel, je suis content de vous ; mais il faut nous hâter de finir la besogne, car si nous ne la finissons pas aujourd'hui, ce sera à recommencer demain, et demain ils seront dix mille.
Les turcos, sombres et immobiles, écoutaient. Le colonel continua
-Pendant que la cavalerie charge cette canaille, vous allez m'apporter les têtes des tués. Allons, enfants ! cent sous par tête de bédouin, un douro ! Rompez les rangs et pas gymnastique !
Et se tournant vers les officiers étonnés de cet ordre:
- Le Bureau Arabe m'a fait prévenir que beaucoup de gens de Bou-Saada sont mêlés aux insurgés. Il faut frapper un grand coup, sans quoi il nous faudra rentrer dans la ville par la brèche avec, sur nos talons, tous les Ksours du Mok'ran.

Cependant les turcos poussant de grands cris se répandaient en courant sur le champ de bataille. Les chassepots avaient fait merveille, semant la plaine de corps bronzés.
Alors, on vit des groupes sinistres. Les soldats indigènes penchés, un genou en terre, décoiffaient d'un coup de main la tête du cadavre quand y adhérait encore le chechia ou le haïk, puis empoignant la touffe de cheveux que tout musulman porte à l'occiput, ils agitaient furieusement, avec un mouvement de bras qui scie et dans un miaulement de chacal, le terrible sabre-baïonnette.
Une boule sanglante pendait tout à coup à leur poing gauche, puis ils venaient présenter triomphalement l'épave humaine qu'ils jetaient sur un tas grossissant devant la tente du Kebir, en échange du douro remis par leur sergent-major, et sans reprendre haleine recouraient à la besogne.
C'était l'argent de l'achour que le caïd des Chabkas avait insolemment refusé de payer aux cavaliers du colonel et dont on s'etait emparé la veille à coup de fusil.
Les têtes, au nombre de 300 environ, remplirent un fourgon du train d'artillerie qui fut aussitôt dirigé au grand trot sur la ville.
On ne s'encombra ce jour-là ni de prisonniers, ni de blessés, car s'il y eut de ces derniers, ils furent retrouvés sans tête, corvée de moins pour l'aide-major, les hommes de garde et les ambulanciers.

Escorté d'un peloton de spahis, le fourgon entra vers minuit à Bou-Saada par la Porte du Sud et le chargement funèbre s'arrêta sur la grande place.
La ville reposait sous la garde d'une section de turcos qu'on réveilla prestement et sans bruit pour qu'ils se tinssent prêts, fusils chargés et sac au dos.
Des hommes de corvée épointèrent rapidement le manche de longs piquets de tente, qu'ils enfoncèrent en un triple cercle autour de la fontaine, et sur ces piquets on planta les têtes.
Le fourgon les versait au fur et à mesure, en petits tas d'horribles boules, gluantes, informes, couvertes de caillots et de plaques de boue rouge.
Dans la précipitation et l’âpre désir du gain, les cous avaient été maladroitement tranchés. Des inhabiles avaient tailladé pour chercher la jointure des vertèbres cervicales ; d'autres, ne la trouvant pas, avaient haché l'os à grands efforts. Des nuques horriblement déchiquetées témoignaient des affreuses luttes des blessés ; leurs exécuteurs, irrités de cette résistance qui augmentait leur besogne en y mettant des obstacles non prévus, avaient frappé, dans leur rage hâtive, dix mauvais coups pour un bon, et les chairs pendaient avec les fragments du crâne et les tendons, comme de petits bouts de loques ou des sétons engluée de matière.
La lune, cachée jusqu'ici derrière les hauts palmiers de l'0asis, se montra tout à coup, éclairant le hideux spectacles : faces livides et bleuies, bouches ouvertes encore dans la rage d'une dernière morsure, nez écrasés dans les heurtements et les cahots d'une route de quinze lieues.
Ici un œil sorti de l'orbite pendait jusqu'aux lèvres comme une agate salie, tandis que l'autre, grand ouvert, semblait regarder avec étonnement le vide.
La, une tête, enfoncé trop brutalement, était percée de part en part ; un éclat de bois sortait du crâne, au-dessus des sourcils, formant une corne sanglante ; une autre, fendue par un coup de crosse, laissait couler la cervelle comme la moelle qui s'échappe d'un os.
Des ruisselets dégouttaient lentement, serpentant le long des piquets où ils se collaient comme des filets de glu. Des chiens blancs à longs poils, maigres et trapus, et de grands lévriers fauves, rodaient autour du charnier, essayant de lécher les caillots de sang, tandis que d'autres, un peu à l'écart, hurlaient à la mort.
L'aube, bientôt, éclaira ces épouvantes et le soleil levant vit surgir les désespoirs.

Ce furent les femmes qui, levées les premières pour puiser l'eau à la fontaine, assistèrent au spectacle.
Pétrifiées d'abord et muettes d'horreur, elles parurent ne pas comprendre ou se crurent le jouet d'un cauchemar ; mais, s'étant approchées, elles poussèrent soudain de grands cris.
La ville entière s'éveilla, et en même temps le clairon des turcos, debout sur la place, sonna la diane. La joyeuse fanfare retentit avec ses airs de fête au milieu de cette désolation, tandis que tes femmes avec des hurlements de louves affolées tournaient autour du triple rond macabre.
L'une reconnaissait la tête de son frère, celle-ci de son époux, cette autre de son père ou de son fils.
Quelques-unes ne pouvant distinguer les traits, les essuyaient du bas de leur robe ou grattaient de leurs ongles les coagulations de boue et de sang.
Les hommes arrivèrent à leur tour silencieux et farouches. Beaucoup levèrent tes bras, menaçant du poing l'invisible ennemi.
Ils poussèrent tous à la fois de grandes clameurs, puis se turent. La section des turcos, immobile et sombre sous ses gais habits bleu de ciel, attendait, l'arme au bras, sur la place, et tes spahis rangés en bataille avaient le sabre au clair.
Puis, au loin, on entendait s'approcher les éclats sonores des clairons sonnant la marche.
Alors le vieux caïd de Bou-Saada monta sur son cheval de guerre, et suivi de ses cheicks revêtus du burnous écarlate, sortit de la ville à la rencontre de la colonne.
Et lorsqu'il fut à dix pas du colonel qui, le poing sur la hanche, chevauchait audacieusement en tête de sa petite troupe au milieu de ce pays soulevé, il mit pied à terre et se prosternant, appuya sur l'étrier du Français sa longue barbe blanche :
- Tu es le plus fort, dit-il simplement. C'était écrit.
Et c'est ainsi que fin janvier, quand tout le nord de l'Afrique était en feu, fut étouffée en sa racine la sédition de Bou-Saada et la révolte des Ksours du Mok'ran.
La pratique des hommes de guerre n'est pas la pratique des avocats.
Aux sages, salut !

Hector France, Sous le burnous,1886.

A propos d'Hector France.
Sous le burnous a fait l'objet d'une réédition en 2011 aux editions Anacharsis.

samedi 4 février 2017

Rédemption


Le jeune homme et les cavaliers, Jean Emile Laboureur, 1913.

Parmi les voitures de bouchers, débordantes de linges sanglants, un gros omnibus descendait la rue de Flandre, en allant de droite et de gauche, dans on lourd trot menaçant. Et l'on entendait parfois la plainte rauque du tramway d'Aubervilliers, noir et jaune, qui filait tout droit, au ras de la chaussée, et semblait pousser devant lui ses deux chevaux gris osseux. Sur les trottoirs se pressaient des ouvriers, revenant du travail. et les vestes bleues croisaient ou dépassaient les vareuses sombres.
Indifférents à la douceur de cette fin de jour, Léon, dit Bubu, et Tocquin, dit la Toque, attablés à la terrasse d'un troquet, considéraient tristement le diminution progressive de deux absinthes. Ces deux compagnons ne revenaient pas du travail et ne rentraient pas, comme les autres. au logis, car ils n'avaient ni travail ni logis. Pour tout dire, La Toque et Bubu étaient de ces jeunes parisiens, dont la profession, jalousée et dénigrée par leurs concitoyens, consiste exclusivement à être aimés. Pour l'instant, ils étaient victimes de la générosité égarée du gouvernement qui, depuis la veille, avait pris à sa charge la nourriture et le logement de leurs maîtresses. Ils se seraient écriés volontiers: plus d'amour, plus de ressources, partant plus de joie - la joie, chez ces jeunes hommes, n'étant pas une conséquence directe de l'amour.
La Toque était blond, pâle et mince, avec des yeux gris songeurs. Il laissait pendre, collé a sa lèvre dédaigneuse, un papier noirci, vestige éternel d'une cigarette. Bubu était trapu, coiffé d'un noir serre-tête de cheveux ras. De son visage blême émanait une arrogante hostilité. Il était peu loquace. Son vocabulaire se limitait à une parole historique, énergique et brève, qui lui servait tour à tour à exprimer sa colère, sa tristesse, sa stupeur ou ses espoirs.
Or c'était une tristesse morne que ce mot favori traduisait ce jour-là. Les deux compagnons, à bout de ressources, étaient perplexes. S'ils avaient eu vent de quelque mauvaise action avantageuse qui, pour un mois ou deux, eût pu les tirer d'embarras ! Mais la Toque avait beau faire galoper son imagination autour des villas de la banlieue, il ne voyait partout que danger trop grand au profit trop aléatoire. Or c’était un garçon prudent ; il lui fallait de bons coups de « père de famille », et ces opérations-là ne se trouvent pas tous les jours. Il faut avoir été pressé par la nécessité pour se rendre compte que les occasions d'égorger profitablement son prochain sont beaucoup plus rares qu'on ne pense.
Le jeu de bonneteau, que la Toque et Bubu pratiquaient avec une certaine habileté, exigeait une mise de fonds qu''ils étaient hors d'état de fournir.
C'est ainsi qu'ils méditaient, devant leurs verres vides, et vides à jamais maintenant, car les raisons majeures qui s'opposaient à l'amélioration de leur sort leur interdisaient les consommations renouvelées.
C'est à ce moment qu'entrèrent dans Paris par la porte de Flandre la fée princesse Adonide et l'enchanteur Alysson chevauchant des licornes blanches, dont un étui d'argent enserrait la longue corne d'ivoire. Ils étaient suivis par un docile casoar, qui portait les provisions de bouche, des sandwichs de pain doré au foie d'oiseau bleu, ainsi qu'une réserve de lait d'hermine, incluse en deux petits tonnelets de bois des îles.
Les deux voyageurs fabuleux, vêtus d`un simple costume de brocard mauve, de demi-saison, n'excitèrent pas sur la place des Abattoirs le mouvement de curiosité auxquels ils étaient en droit de prétendre, et qu'ils ne recherchaient pas d'ailleurs. Les nombreux garçons bouchers qui sillonnent cette place à toute heure du jour, ne semblèrent pas les voir, et, en réalité, ne les virent point. Car, malgré leur carrure antique, leur chevelure et leur visage de lutteurs, leurs oripeaux farouches et maculés d'une pourpre héroïque, les bouchers sont de dignes enfants du siècle. Leurs yeux, éduqués par la raison, n'admettent, ne reconnaissent, et ne voient même que les phénomènes scientifiquement expliqués. II arrive d'ailleurs communément que des touristes, appartenant au meilleur des mondes merveilleux, passent ainsi inaperçus dans la grande ville. Ils en profitent pour visiter tranquillement les églises et les musées. A l'aide d'anneaux et de talismans, qui les dirigent presque aussi sûrement qu'un Bedaeker, ils trouvent imperturbablement le chemin qu'il faut prendre, le véhicule à choisir, et, dans les expositions de tableaux, les œuvres-d'art qu'il est bon d'avoir admiré.
Ce n'était pas cependant pour une excursion de ce genre qu' Adonide et Alysson, descendaient la rue de Flandre, au pas de leurs montures. S'ils regardaient curieusement les passants et les devantures, c'est que désireux de se distraire, et n'ayant rien à visiter à Paris, ils cherchaient un « sujet » pour une petite expérience de psychothérapie magique. Leurs regards tombèrent sur Bubu et la Toque qui étaient restés sur leurs chaises, retenus à cet endroit par la tristesse de leur situation, de plus en plus inextricable. Ils faisaient une mine si piteuse, qu' Adonide voulut s'enquérir du motif de leur désespoir. Elle s'approcha donc du trottoir et, de la longue tige d'ébène qui lui servait à la fois de cravache et de baguette de fée, elle toucha l'épaule de Bubu et l'épaule de Tocquin. Ce simple attouchement désilla les yeux des deux compagnons.
L'ahurissement qu'ils ressentirent fut si comique que l'enchanteur s'en éjouit. Bubu roulait des yeux énormes et la mâchoire inférieure de la Toque pendait, comme décrochée. Adonide, sans s'émouvoir, lui posa la question, qui depuis les temps légendaires, sert de début aux interviews de mortels et de fées.
« Faites un souhait, ô faibles hommes, et par ma toute puissance, il sera réalisé ».
Mais les faibles hommes ne répondirent point, étant trop abasourdis encore et, complaisamment, la bienfaisante Adonide jugea bon de leur venir en aide.
« Peut-être, dit-elle, souhaitez-vous une femme qui vous aime ? »
Bubu bégaya: « Une femme qui nous aime... »
« Penh! » interrompit la Toque, qui commençait à reprendre ses esprits, « par le temps qui court, ça rapporte si peu. »
Sa voix s'était raffermie, et tranquillement, il formula son désir: « Nous voulons, dit-il, être riches. »

Suivant leur sacramentelle expression, les courriers mondains qualifièrent d' « éblouissante », la garden party qui fut, pour le comte Gaspard, 1'occasion de présenter à ses amis, ses deux neveux de « retour », disait-il, « d'un lointain voyage en yacht dans les mers polynésiennes. » Bubu, baptisé Freddy, et la Toque, dénommé Romuald, réussirent à plaire dès l'abord. Un subtil et disert théoricien du dandysme leur trouva cet air de distinction et de race qui ne s'acquiert pas et ne trompe jamais.
Dans les jours qui suivirent, Freddy et Romuald se souvinrent à propos qu'ils avaient jadis fait la cote sur maint champ de courses suburbain. Ils montrèrent, dans les questions du turf, une compétence réelle, non pédante, et qui fut fort appréciée. Des jeux athlétiques internationaux furent l'occasion de leur succès définitif. Romuald-la Toque battit sur les haies les meilleurs champions du Manhattan Athletic Club, de New-York, et Freddy-Bubu fit preuve d'une force musculaire remarquable, au lancer du marteau.
Sur les choses littéraires, ils gardèrent un silence motivé, et du meilleur ton. Dans la conduite de leur vie, ils apparurent comme d'élégants et corrects égoïstes, et leur amour du prochain ne dépasse. pas les limites d'une obligeante courtoisie. Vis-à-vis des femmes, leur arrogance et leurs audaces de désabusés précoces leur gagnèrent beaucoup de cœurs, qui voulaient se sentir aimés et méprisés.

Un jour qu'ils jouaient au lawn-tennis sur la terrasse d'un château, la fée et l'enchanteur s'arrêtèrent auprès de la grille et se réjouirent ensemble du résultat prodigieux de la cure morale qu'ils avaient accomplie.
Ils avaient opéré une rédemption véritable. Deux êtres vicieux, deux réprouvés usaient leur vie à rien faire ou à boire, s'en remettant pour leur subsistance à la faiblesse des passants attardés, ou à la complaisance de leurs maîtresses. Par la simple réalisation d'un souhait, l'existence de ces deux hommes avait été changée.
Ils ne s'enivraient plus, et, s'ils buvaient parfois, c'étaient des liqueurs chères et finement distillées, qui égayaient leurs regards, et animaient d'un peu de verve leurs propos. Ils ne volaient plus, ayant la poche bien garnie, et pour la même raison, n'étaient plus accusés d'être aimés pour eux-mêmes. Leur opulence et leur bien-être n'avaient plus leur source dans les prostitutions réitérées des filles mais dans le travail opiniâtre des ouvriers et des paysans. - Non plus que dans le passé, à vrai dire, leurs occupations n'étaient profitables à leurs semblables. Mais les plus sévères censeurs, au courant des théories modernes d'économie politique regardaient leur oisiveté avec une indulgence paternelle ; ils avaient désormais le droit de ne rien faire. Ils étaient riches.

Tristan Bernard in La Revue blanche, décembre 1891.

jeudi 2 février 2017

Fragment d'histoire future.



Dans l'extraordinaire La Montagne morte de la vie, Michel Bernanos imagine un monde où nous, humains, étions en quelque sorte isolés entre le minéral et le végétal. L'aumône de la vie dans cet endroit insolite n'existait que pour eux, comme si le Dieu charnel n'eût point eu connaissance de ce lieu. En 1896, dans Fragment d'histoire future, Gabriel Tarde, l'auteur de Les lois de l'imitation, part d'un postulat inverse : un monde dont le caractère essentiel consisterait en l'élimination complète de la Nature vivante, soit animale, soit végétale, l'homme seul excepté. De là, pour ainsi dire, une purification de la société. Soustrait de la sorte à toute influence du milieu naturel où il était jusque là plongé et contraint, le milieu social a pu révéler et déployer pour la première fois sa vertu propre, et le véritable lien social apparaître dans toute sa force, dans toute sa pureté.
Nous sommes à la fin la fin du XXVe siècle. Après un conflit dont il ne reste plus qu'un poétique et confus souvenir et où des armées de 3 et 4 millions d'hommes, entre des trains de wagons cuirassés, lancés à toute vapeur et faisant feu de toutes parts les uns contre les autres, entre des escadres sous marines qui se foudroyaient électriquement, entre des flottes de ballons blindés, harponnés, crevés par des torpilles aériennes, précipités des nues avec des milliers de parachutes brusquement ouverts qui se mitraillaient encore en tombant ensemble, l'humanité connaît une ère de paix et de prospérité. Une grande fédération asiatico-américano-européenne domine le monde, les maladies sont éradiquées, le grec ancien est devenue la langue commune à tous les hommes, les progrès techniques ont finit par abolir le travail. Cependant , la myopie seule avait continué alors sa marche lamentable, stimulée par la diffusion extraordinaire des journaux ; pas une femme, pas un enfant qui ne' fît usage du pince-nez. Cet inconvénient, momentané du reste, a été largement compensé par les progrès qu'il a fait faire à l'art des opticiens. Bref, le monde s'épanouissait pour la première fois dans la plénitude de la paix, dans l'abondance presque gratuite de tous les biens et même dans la plus brillante floraison ou plutôt exposition de poésie et d'art, mais surtout de luxe, que la terre eût encore vue.  Mais ajoute l'auteur des fragments  si l'univers respirait, ll bâillait aussi. Ainsi un grand chef politique du temps avait-il écrit : Le meilleur gouvernement est celui qui s'attache à être si parfaitement bourgeois, correct, neutre et châtré, que personne ne se puisse plus passionner ni pour ni contre. Dans les jardins de la nouvelle Babylone, capitale de l'empire se dressait une statue de Louis-Philippe en aluminium battu, au milieu d'un jardin public planté de lauriers sauce et de choux-fleurs.
Puis vint la catastrophe.
Le soleil se meurt. L'hiver de 2489 fut désastreux. Les désastres succédèrent aux désastres. Toute la population de la Norvège, de la Russie du Nord, de la Sibérie, périt congelée en une nuit. Jusqu'au moment où il n'allait plus rester bientôt que quelques milliers, quelques centaines d'exemplaires hâves et tremblants, uniques dépositaires des derniers débris de ce qui fut la Civilisation.
Que faire?
Une solution fut trouvée : aller dans les profondeurs de la terre, bénéficier du feu intérieur de celle-ci. Il suffira de creuser, d'élargir, d'exhausser, de prolonger plus avant les galeries de mines déjà existantes pour les rendre habitables, confortables même ; que la lumière électrique, alimentée sans nuls frais par les foyers disséminés du feu intérieur, permettra d'éclairer magnifiquement, nuit et jour, ces cryptes colossales, ces cloîtres merveilleux, indéfiniment prolongés et embellis par les générations successives ; qu'avec un bon système de ventilation, tout danger d'asphyxie ou d'insalubrité de l'air sera évité ; qu'enfin, après une période plus ou moins longue d'installation, la vie civilisée pourra s'y déployer de nouveau dans tout son luxe intellectuel, artistique et mondain, aussi librement, et plus sûrement peut-être, qu'à la lumière capricieuse et intermittente du jour naturel. Mais comment se nourrir ? En profitant du garde-manger le mieux fourni, le plus abondant, le plus inépuisable que l'espèce humaine ait jamais eu ? Des conserves immenses, les plus admirables qui se soient faites encore, dorment pour nous sous la glace ou la neige ; des milliards d'animaux domestiques ou sauvages gelés tout à coup, en bloc, ça et là.
Ainsi se développa une nouvelle civilisation.
Toute la quintessence des anciennes grandes bibliothèques nationales de Paris, de Berlin, de Londres, rassemblées à Babylone, puis réfugiées au désert avec tout le reste, et même de tous les anciens musées, de toutes les anciennes expositions de l'industrie et de l'art fut descendus dans les entrailles de la terre.
Ce qui se réalise là est la vie sociale la plus pure et la plus intense. Une vie sociale qui ne serait plus basée sur l'échange de services mais une société qui consiste dans un échange de reflets. Se singer mutuellement, et, à force de singeries accumulées, différemment combinées, se faire une originalité : voilà le principal. Se servir réciproquement n'est que l'accessoire. C'est pourquoi la vie urbaine d'autrefois, fondée principalement sur le rapport, plutôt organique et naturel que social, du producteur au consommateur ou de l'ouvrier au patron, n'était elle-même qu'une vie sociale très impure, source de discordes sans fin. Une société caractérisée par une simplification des besoins. Ainsi, quand l'homme était panivore et omnivore, le besoin de manger se ramifiait en une infinité de petites branches; aujourd'hui, il se borne à manger de la viande conservée par le meilleur des appareils réfrigérants. En une heure de temps, chaque matin, par l'emploi de nos ingénieuses machines de transport, un seul sociétaire en nourrit mille. Le besoin de se vêtir a été à peu près supprimé par la douceur d'une température toujours égale, et, il faut l'avouer aussi, par l'absence de vers-à-soie et de plantes textiles. En conséquence la part du nécessaire se réduisant à presque rien, la part du superflu a pu s'étendre à presque tout. Quand on vit de si peu, il reste beaucoup de temps pour penser. Un minimum de travail utilitaire et un maximum de travail esthétique (…) Ce n'est plus, dès lors, sur l'échange des services encore une fois, c'est sur l'échange des admirations ou des critiques, des jugements favorables ou sévères, que la société repose. Au régime anarchique des convoitises a succédé le gouvernement autocratique de l'opinion, devenu omnipotent. Et l'auteur d'ajouter : L'erreur, reconnue à présent, des anciens visionnaires appelés socialistes, était de ne pas voir que cette vie en commun, cette vie sociale intense, ardemment rêvée par eux, avait pour condition sine qua non la vie esthétique, la religion partout propagée du beau et du vrai ; mais que celle-ci suppose le retranchement sévère de force besoins corporels ; et que, par suite, en poussant, comme ils le faisaient, au développement exagéré de la vie mercantile, ils allaient au rebours de leur but. Il aurait fallu commencer, je le sais, par extirper cette fatale habitude de manger du pain, qui asservissait l'homme aux exigences tyranniques d'une plante, et des bestiaux que réclamait la fumure de cette plante, et des autres plantes qui servaient d'aliment à ces bestiaux... Mais, tant que ce malheureux besoin sévissait et qu'on renonçait à le combattre, il fallait s'abstenir d'en susciter d'autres non moins antisociaux, c'est-à-dire non moins naturels, et il valait encore mieux laisser les gens à la charrue que de les attirer à la fabrique, car la dispersion et l'isolement des égoïsmes sont encore préférables à leur rapprochement et à leur conflit.
Ce retranchement des besoins corporels, cette priorité donnée à la vie esthétique ne sont pas sans conséquence quant à la vie sexuelle d'autant qu'il convient de circonvenir un excès de population. Les relations sexuelles font l'objet d'un strict contrôle. Le sage est à la femme ce que l'asymptote est à la courbe : il s'en approche toujours et n'y touche jamais est-il dit. Les contrevenants sont simplement avertis une première fois, en cas de récidive ils sont condamnés à être précipités dans un lac de pétrole. On voit quelquefois, très souvent même, des amants devenir fous de passion et en mourir; d'autres, courageusement, se faire hisser par un ascenseur à l'ouverture béante d'un volcan éteint, et pénétrer dans l'air extérieur, qui, en un moment, les congèle. Cette forme de répression aboutit à une sublimation du désir qui se trouve orienté vers la création de chefs d’œuvre. D'où : Mais, ce qui est inouï parmi nous, ce dont il n'y a plus d'exemple, c'est une femme énamourée qui se livre à son amant avant que celui-ci ait, sous son inspiration, produit un chef-d’œuvre, jugé et proclamé tel par ses rivaux. Car voilà la condition indispensable à laquelle l'union légitime est subordonnée. Le droit d'engendrer est le monopole du génie et sa suprême récompense, cause puissante d'ailleurs d'élévation et de sublimation de la race.  Encore ne peut-il l'exercer qu'un nombre de fois précisément égal à celui de ses œuvres magistrales. Ainsi est mis en place une sorte de cercle vertueux. Le désir sublimé conduit l'individu à créer des chefs d’œuvre, celui-ci voudra être imiter et ainsi la voie du progrès se trouve ouverte.
Ce retour dans les profondeurs terrestres a aussi pour corollaire une nouvelle métaphysique. La mort apparaît comme un détrônement libérateur, qui rend à lui même le moi déchu ou démissionnaire, redescendu en son for intérieur où il trouve en profondeur plus que l'équivalent de l'empire extérieur qu'il a perdu. C'est dans la descente en soi que l'homme peut se réaliser. D'ailleurs suivant un penseur du temps, le développement social de l'humanité, commencé à la surface terrestre et continué aujourd'hui encore sous son écorce presque superficielle, doit, au fur et à mesure des progrès du refroidissement solaire et planétaire, se poursuivre de couche en couche, jusqu'au centre de la terre, la population se resserrant forcément, et la civilisation, au contraire, se déployant à chaque nouvelle descente. Il faut voir avec quelle force et quelle précision dantesque il caractérise le type social propre à chacune de ces humanités emboîtées concentriquement, toujours de plus en plus nobles, riches, équilibrées, heureuses. Il faut lire le portrait, largement touché, qu'il retrace du dernier homme, seul survivant et seul héritier de cent civilisations successives, réduit à lui-même et se suffisant à lui- même au milieu de ses immenses provisions de science et d'art, heureux comme un Dieu parce qu'il comprend tout, parce qu'il peut tout, parce qu'il vient de découvrir le vrai mot de la grande énigme, mais mourant parce qu'il ne peut pas survivre à l'humanité, et, au moyen d'une substance explosible, d'une puissance extraordinaire, faisant sauter le globe avec lui, pour ensemencer l'immensité des débris de l'homme !
Il est difficile de savoir si Tarde prend vraiment au sérieux son narrateur (ce dernier voit parmi les avantages de la vie souterraine l'abandon du parapluie qualifié de stupide et l'éradication de la myopie en raison de la disparition des journaux due à l'absence de pâte à papier) où s'il l'approuve (on retrouve dans le texte une esquisse des principales thèses de la sociologie tardienne.
C'est bien entendu dans cet entre-deux que réside tout le charme de cette fantaisie sociologique.