Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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dimanche 19 février 2017

Le récit de la dame au sept miroirs



A Jean de Tinan

La caduque vieillesse de mon père se prolongea pendant des années. Sa nuque branlait. Ses épaules se voûtèrent. Peu à peu il pencha davantage encore. Ses jambes flageolaient. Il dépérit.

Chaque jour, pourtant, il sortait seul dans les jardins. Ses pas traînaient sur le cailloutis des esplanades, le dallage des terrasses, le gravier des allées. On le voyait, au fond des avenues, minuscule et ratatiné, avec sa calotte de drap fin et ses vastes houppelandes de soie fourrée, piquant du bout de sa haute canne une feuille tombée ou, le long des parterres, redressant, au passage, la tige de quelque fleur.

Il faisait lentement le tour des bassins. Il y en avait de carrés, avec une marge de porphyre rose : de circulaires, bordés de jaspe olive ; d’autres, ovales, ourlés de marbre bleuâtre. Le plus grand était entouré de brèche jaune, et des tanches y glissaient leur reflet d’or. Les autres gardaient des cyprins rouges, des carpes et d’étranges poissons glauques.

Un jour, mon père ne put sortir pour sa promenade accoutumé On l’assit dans un grand fauteuil de cuir roux, et on traîna le siège devant la fenêtre ; les roulettes grincèrent sur le damier des mosaïques, et le vieillard considéra longuement la vaste perspective des jardins et des eaux. Le soleil se couchait en rougeoyant sur les dorures monu- mentales de novembre. Le parc semblait un édifice d’eau et d’arbres, intct et fugitif. Parfois une feuille tombait dans l’un des bassins, sur le sable d’une allée, sur le balustre d’une terrasse : une, poussée par un vent léger, crispa contre la vitre nue son aile d’oiseau décharné en même temps qu’une chauve-souris égratigna de son vol anguleux le ciel moins clair.

Au crépuscule, le malade soupira longuement. On entendait, au dehors, un pas dans une allée proche ; un cygne noir battit de ses palmes l’eau assombrie d’un bassin, une pie s’envola d’un arbre en jacassant et se posa, sautillante, sur le rebord d’un vase ; un chien enroué hurla dans le chenil. A l’intérieur, un grand meuble taciturne craqua sourdement en son ossature d’ébène et d’ivoire, et la lanière d’un fouet à manche de corne, posé en travers d’une chaise, se déroula et pendit jusqu’au parquet. Aucun souffle ne sortait de la vieille poitrine ; la tête s’inclina jusqu’aux mains jointes sur la tabatière d’écaille. Mon père était mort.

Je vécus durant tout l’hiver dans la contracture de ce deuil. Ma solitude s’ankylosa de silence et de regret. Les jours s’écoulèrent. Je les vécus dans une attention scrupuleuse à ce mélancolique souvenir. Le temps passa sans que rien pût me distraire de ma douloureuse et funèbre songerie. L’approche seule du printemps me réveilla de moi-même, et je commençai à constater les singularités qui m’environnaient et qui outrepassaient le rapport qu’on m’en fit.

Comme si la présence paternelle imposait autour de soi, par sa durée, une sorte d’attitude aux êtres et aux choses, les effets de sa disparition se répandirent alentour. Tout se désagrégea. Des jointures invisibles craquèrent en quelque occulte dislocation. Les plus anciens serviteurs moururent un à un. Les chevaux des écuries périrent presque tous ; on retrouvait les vieux chiens de meute engourdis à jamais, les yeux vitreux et le museau enfoui entre leurs pattes velues. Le château se dégrada ; les combles se délabrèrent ; le soubassement se tassa ; des arbres du parc s’abattirent, barrant les allées, écornant les buis ; la gelée fendit la pierre des vasques ; une statue tomba à la renverse, et je me trouvai, dans l’insolite solitude de la demeure déserte et des jardins bouleversés, comme au réveil d’une saison séculaire où j’eusse dormi les cent années du conte.

Le printemps vint en averses doucereuses, tiède et précoce, avec de grands vents qui secouaient les fenêtres fermées. L’une d’elles s’ouvrit sous la poussée extérieure. Les parfums de la terre et des arbres entrèrent en une suffocante bouffée. La fenêtre battit de l’aile comme un oiseau ; au mur, les tentures mythologiques frissonnèrent ; les jets d’eau des tapisseries oscillèrent, et une ride de l’étoffe fit sourire à l’improviste les Nymphes tissées et ricaner le visage de laine des Satyres. Je respirai longuement, et j’étirai toute la lassitude de l’hiver ; ma jeunesse engourdie tressaillit, et je descendis l’escalier des terrasses pour visiter les jardins.

Ils étaient admirables en leur sève printanière, et, chaque jour, d’heure en heure, j’assistai à l’épanouissement de leur beauté. Les feuillages se massèrent au sommet des arbres ; la nageoire d’or des tanches effleura l’eau grossie des bassins ; les carpes bleuâtres tournèrent autour du bronze verdi de la figure qui, au centre, tordait dans le métal dulcifié la sveltesse de sa voluptueuse cambrure ; des mousses grasses montèrent aux jambes lisses des statues et se blottirent au secret de leur chair de marbre ; la gaine fendue des hermès s’enguirlanda ; leurs yeux caves se veloutèrent d’un regard d’ombre ; les oiseaux volèrent d’arbre en arbre, et le charme composite du printemps s’unifia en l’accord d’une estivale beauté.

Peu à peu l’azur du ciel adolescent se fonçait et pesa en suspens sur l’étendue du parc, sur l’anxiété grave des feuillages, sur le rêve circonspect des pièces d’eau. L’onde des vasques épuisées stilla, goutte à goutte, dans le silence ; du fond des bassins, une montée d’herbes vivaces s’enlaça, à la surface, autour de solitaires fleurs surnageantes ; les parterres débordèrent dans les allées ; les branches des arbres s’entrecroisèrent au-dessus des avenues ; les lézards verts rampèrent sur les balustres tièdes des terrasses, et, de partout, s’exhala la senteur lourde des végétations. Une sorte de vie surabondante animait le parc désordonné ; les troncs se tordirent en statures presque humaines. Les lièvres apparurent ; les lapins pullulèrent ; des renards montrèrent leur museau fin, leur marche oblique, le panache de leur queue ; des cerfs mirèrent leurs ramures. Les vieux gardes, morts ou perclus, ne détruisaient plus la vermine inoffensive ou carnassière. L’hiver avait brisé les clôtures qui séparaient les jardins de la contrée environnante, singulièrement forestière, choisie par mon père à cause même de sa solitude qui sauvegardait celle de sa retraite. Elle l’entourait d’un prestige d’arbres énormes, de terrains incultes et de lieux inconnus.

J’errais à travers les allées. L’été flamboyait ; mon ombre, au soleil, fut si noire, qu’elle sembla creuser devant moi l’effigie de ma stature ; l’herbe des avenues me montait à mi-corps ; les insectes bourdonnaient ; les libellules caressaient l’eau opalisée de leur reflet. Nul vent ; et, dans l’immobilité de leur stupeur ou la posture de leur attente, les choses paraissaient vivre intérieurement. La journée brûlait sa beauté jusqu’à la consomption sourde du couchant ; chaque jour s’annonçait plus chaud et suspendait en lents crépuscules la fin de sa langueur suffocante.

Un malaise m’envahissait ; je marchais plus lentement, j’interrogeais l’avenue où j’allais m’aventurer, le tournant à prendre ; le rond-point anxieux m’arrêtait au centre de ses bifurcations, et, sans aller plus loin, je revenais sur mes pas.

Une fois, j’avais erré tout le jour, et assise auprès d’un bassin, je regardais dans l’eau verdie et poissonneuse les vagues visages méduséens qui s’y configuraient de remous et de serpentines chevelures d’herbages : médailles fluides et gorgoniennes, devinées et dissoutes, bronzées par les reflets d’un crépuscule d’or verdâtre, redoutables et fugitives. L’heure était équivoque : les statues se renfonçaient dans les encoignures du buis ; le silence se crispait bouche à bouche avec l’écho paralysé. Tout à coup, au loin, très loin, là-bas, vibra un cri guttural et réduit par la distance à une perception minuscule et presque intérieure, un cri à la fois bestial et fabuleux. C’était lointain et insolite, comme venu du fond des âges. J’écoutai. Plus rien ; une feuille remuait imperceptiblement au sommet d’un arbre ; un peu d’eau s’écoulait goutte à goutte par une fissure du bassin et humectait le sable alentour ; la nuit tombait ; et il me sembla que quelqu’un riait derrière moi.


Le centaure marchait tranquillement dans l’allée. Je me rangeai pour le laisser passer : il passa en s’ébrouant. Dans le crépuscule, je distinguai sa croupe pommelée de cheval et son torse d’homme ; sa tête barbue portait une couronne de lierre à grains rouges ; il tenait à la main un thyrse noueux terminé par une pomme de pin ; le bruit de son amble s’étouffa dans l’herbe haute ; il se retourna et disparut. Je le revis une fois encore qui buvait à une vasque ; des gouttelettes d’eau emperlaient son crin roux, et, ce jour-là, vers le soir, je rencontrai aussi un faune : ses jambes de poil jaune étaient croisées ; ses petites cornes pointaient à son front bas ; il restait assis sur le socle de la statue tombée l’hiver, et, avec un bruit sec, il heurtait l’un contre l’autre ses sabots de bouc.

Je vis aussi des nymphes, qui habitaient les fontaines et les bassins. Elles sortaient de l’eau leurs bustes bleuâtres et s’y replongeaient à mon approche ; quelques-unes jouaient sur le bord avec des algues et des poissons. On voyait sur le marbre la trace de leurs pieds humides.

Peu à peu, comme si la présence du centaure eût ranimé l’antique peuple fabuleux, le parc s’était furtivement rempli d’êtres singuliers. D’abord par méfiance, ils se cachaient à ma vue. Les faunes s’esquivaient prestement, et je ne trouvais à leur place foulée que leurs flûtes de roseaux, avec des fruits mordus et un rayon de miel entamé. L’eau des bassins recouvrait vite les épaules des nymphes, et je ne les devinais plus qu’aux remous de leurs plongeons et à leurs chevelures surnageantes parmi les herbes. Elles me regardaient venir, leurs petites mains au-dessus des yeux pour mieux voir, leur peau déjà sèche et leurs longs cheveux encore ruisselants.

Les autres s’enhardirent aussi : ils tournaient autour de moi ou me suivaient de loin ; un matin même, je trouvai un satyre couché sur une marche de la terrasse ; des abeilles bourdonnaient sur sa peau velue ; il paraissait énorme et feignait de dormir, car à mon passage, il saisit le bas de ma robe de sa main poilue ; je me dégageai, et je m’enfuis.

Dès lors, je ne sortis plus, et je restai dans le château désert. L’excessive chaleur de ce terrible été fut fatale à mes derniers vieux serviteurs. Quelques-uns moururent encore. Les survivants erraient comme des ombres ; ma solitude s’accrut de leur perte et mon désœuvrement s’augmenta de leur inertie. Les vastes salles du palais s’éveillèrent à mes pas et je les habitai l’une après l’autre. Mon père y avait rassemblé de somptueuses merveilles : son goût se plaisait aux objets rares et curieux. Des tapisseries vêtaient les murs ; des lustres suspendaient au plafond leur scintillation orageuse de cristal et d’éclairs ; des groupes de marbre et de bronze posaient sur des socles travaillés ; les pieds trapus des hautes consoles d’or crispaient sur les parquets leurs quadruples griffes léonines ; des vases de matière opaque ou transparente étiraient les nervures de leur gorge ou gonflaient l’ampleur de leurs panses ; des étoffes précieuses remplissaient des armoires à portes d’écaille ou de cuivre. L’amas en débordait. C’étaient des soies glauques ou vineuses, tissées d’algues et brodées de grappes, des velours poilus, des moires ridées, des satins pâles miroitants comme des peaux baignées, des mousselines de brume et de soleil.

Le spectacle des tapisseries me lassa vite ; elles représentaient les hôtes singuliers qui avaient envahi le parc ; les groupes de porphyre et d’airain figuraient aussi des Nymphes et des Faunes. Un Centaure sculpté dans un bloc d’onyx se cabrait sur un piédestal. Avec leur grâce humide, leur bizarrerie grimaçante, leur robustesse thessalienne, celles qui avaient troublé les eaux tranquilles, ceux qui hantaient les futaies agrestes et les avenues herbeuses, tous, toute la vie monstrueuses qui riait, chevrotait ou hennissait au dehors, se reproduisait sur les murs dans la chair des soies et le crin des laines, ou s’embusquait, tapie aux encoignures, en une solidification de métal et de pierre.
%% L’été brûlant et forcené avait fondu en pluies avec l’automne survenu. Le front aux vitres, je regardais l’or du parc ruisseler sous le soleil dans l’intervalle des averses. Le nombre des hôtes monstrueux semblait encore augmenté. Les centaures déboulaient maintenant en hardes des allées ; ils se poursuivaient cabrés ou rueurs. Il s’y en était joint de très vieux dont les sabots moussus butaient aux cailloux ; ils portaient des barbes blanches ; la pluie cinglait leurs croupes pelées et creusait la maigreur de leurs poitrails. Les satyres, par troupe, gambadaient autour des bassins où les nymphes grouillaient en un emmêlement de chairs bleuâtres et de cheveux rouillés ; j’entendais le fracas des ruades, le trot sec des petits sabots capripèdes, les hennissements, les cris et le concert discord des tambourins sourds et des flûtes aigres.

Pour essayer de déjouer l’énervement anxieux où s’irritait ma solitude, je tentai de la distraire à me vêtir d’étoffes et me parer de bijoux. Les coffres en contenaient un amas considérable. Je me promenais dans les vastes galeries en traînant le poids somptueux des velours ; mais leur toucher me rappelait le poil des bêtes velues dont les yeux semblaient me regarder par les pierreries qui m’ornaient ; je me sentais fascinée par la fixité oculaire des onyx, palpée par les soies caressantes, griffée par les agrafes, et j’errais, misérable et parée, dans l’enfilade solitaire des longues salles illuminées.

Les pluies et les vents d’automne s’accrurent un soir en tempête. Le vieux château frémissait. Je m’étais réfugiée seule dans une salle heptagonale aux murs faits de sept grands miroirs limpides en des cadres d’or clair. Les souffles du dehors glissaient par les fentes des fenêtres et sous les portes et balançaient un grand lustre adamantin dans le tintement de ses pendeloques de cristal et la vacillation de ses bougies. Je croyais sentir sur mes mains les langues rugueuses du vent ; je me sentais saisie par les ongles invisibles de la bise ; il me semblait, suffocant en ma robe de satin glauque, devenir à son contact, une de ces nymphes fluides et fugitives que j’avais vues ondoyer sous les herbes vertes, dans la transparence des eaux. Instinctivement, dans une lutte intérieure j’arrachai le tissu insinueux pour me défendre d’une pénétration mystérieuse qui m’alanguissait toute : je saisis à pleins doigts ma chevelure ; mes mains s’y rétractèrent comme à des algues fluviatiles, et je m’apparus, debout, nue, dans l’eau limpide des miroirs. Je regardai autour de moi ma statue subite et fabuleuse, debout, sept fois autour de moi dans le silence des glaces animées de mon reflet.

Le vent s’était tu. La strideur d’une griffe raya le verre d’une des hautes fenêtres, à travers laquelle la brusquerie d’un éclair dessina la trace phosphorique du grincement furtif et évanoui. Je reculai d’horreur. Aux vitres, attirés par la lumière ou chassés par la tempête, je vis collés des visages et des mufles. Les nymphes appliquaient au cristal leurs lèvres humides, leurs mains mouillées et leurs chevelures ruisselantes ; les faunes en approchaient la lippe de leurs bouches et la boue de leurs toisons ; les satyres y écrasaient avec frénésie leurs faces camuses ; tous se pressaient, s’escaladant les uns les autres. La buée des naseaux se mêlait à la bave des dentures, les poings se cris- paient aux toisons saignantes, l’étreinte des cuisses faisait haleter les flancs. Les premiers, montés sur le soubassement des fenêtres s’arc-boutaient sous la pression de ceux qui venaient ensuite en contrebas ; quelques-uns rampaient et se faufilaient à travers les jambes poilues qui les piétinaient, et, dans l’effroi de son silence et la mêlée de son effort, la cohue du fabuleux troupeau fait de ruades, de sauts et de rires, croulait du poids de sa masse et se reconstruisait pour s’ébouler de nouveau, et cet horrible bas-relief grouillait, derrière la fragile transparence qui m’en séparait, sa sculpture de ténèbres et de clarté.

Alors j’évoquai dans la nuit tumultueuse l’épieu chasseur des gardes, la poigne des valets fouaillant à coups de fouets cette horde éperdue et fangeuse, les grands chiens des meutes mordant le mollet des faunes et le jarret des centaures ; j’appelai les cors, les couteaux, le sang et l’entraille des curées, les museaux fouillant les lambeaux décousus, le geste soupesant les peaux fraîches... Hélas ! j’étais nue et seule dans ce château désert, sous la nuit furieuse !

Tout à coup les fenêtres craquèrent sous la monstrueuse poussée ; cornes et sabots firent voler les vitres en éclats ; une fauve odeur envahit violemment la salle et entra avec le vent et la pluie, et je vis, au crépitement du lustre à demi éteint, la tourbe apparue, faunes, satyres et centaures se ruer sur les miroirs pour y étreindre chacun l’allusion de ma beauté, et, dans un fracas de glaces effondrées et sanglantes, les mains étendues pour exorciser l’horreur de ce songe terrifiant, je tombai à la renverse sur le parquet.
Henri de Régnier

vendredi 10 février 2017

Clair de lune



La Kabylie était en feu et l'insurrection s'étendait jusqu'à Batna, Setif et Aumale. Le Fort National, Dellis, Tizi-Ozou, Dra-el-Mizan, Bougie, Borj-bou-Arreridj, Milah étaient assiégés. Toutes les fermes et les habitations isolées flambaient, abandonnées par les colons trop heureux de sauver leur tête. C'est sur ces entrefaites que le colonel L..., commandant le cercle de Bou-Saada, officier énergique, partit un peu imprudemment avec une minuscule colonne de Tirailleurs Algériens et de Spahis, pour percevoir les impôts dans les tribus du Bied-el-Dierid.
Le premier caïd auquel il s'adressa refusa de rien payer ; on dut faire des arrestations, et le lendemain deux ou trois mille Arabes, la plupart du cercle de Bou-Saada, vinrent attaquer notre camp.
On les mit en pleine déroute ; et, tandis qu'un escadron de spahis sabrait les fuyards, le colonel fit sonner le ralliement des tirailleurs, et les braves turcos poudreux, sanglants, déchirés, hideux mais épiques, vinrent reprendre leurs rangs sur le front de bandière.
Les sergents-majors firent l'appel ; une trentaine d'hommes et deux officiers manquaient dans le bataillon.
- Mes enfants, dit le colonel, je suis content de vous ; mais il faut nous hâter de finir la besogne, car si nous ne la finissons pas aujourd'hui, ce sera à recommencer demain, et demain ils seront dix mille.
Les turcos, sombres et immobiles, écoutaient. Le colonel continua
-Pendant que la cavalerie charge cette canaille, vous allez m'apporter les têtes des tués. Allons, enfants ! cent sous par tête de bédouin, un douro ! Rompez les rangs et pas gymnastique !
Et se tournant vers les officiers étonnés de cet ordre:
- Le Bureau Arabe m'a fait prévenir que beaucoup de gens de Bou-Saada sont mêlés aux insurgés. Il faut frapper un grand coup, sans quoi il nous faudra rentrer dans la ville par la brèche avec, sur nos talons, tous les Ksours du Mok'ran.

Cependant les turcos poussant de grands cris se répandaient en courant sur le champ de bataille. Les chassepots avaient fait merveille, semant la plaine de corps bronzés.
Alors, on vit des groupes sinistres. Les soldats indigènes penchés, un genou en terre, décoiffaient d'un coup de main la tête du cadavre quand y adhérait encore le chechia ou le haïk, puis empoignant la touffe de cheveux que tout musulman porte à l'occiput, ils agitaient furieusement, avec un mouvement de bras qui scie et dans un miaulement de chacal, le terrible sabre-baïonnette.
Une boule sanglante pendait tout à coup à leur poing gauche, puis ils venaient présenter triomphalement l'épave humaine qu'ils jetaient sur un tas grossissant devant la tente du Kebir, en échange du douro remis par leur sergent-major, et sans reprendre haleine recouraient à la besogne.
C'était l'argent de l'achour que le caïd des Chabkas avait insolemment refusé de payer aux cavaliers du colonel et dont on s'etait emparé la veille à coup de fusil.
Les têtes, au nombre de 300 environ, remplirent un fourgon du train d'artillerie qui fut aussitôt dirigé au grand trot sur la ville.
On ne s'encombra ce jour-là ni de prisonniers, ni de blessés, car s'il y eut de ces derniers, ils furent retrouvés sans tête, corvée de moins pour l'aide-major, les hommes de garde et les ambulanciers.

Escorté d'un peloton de spahis, le fourgon entra vers minuit à Bou-Saada par la Porte du Sud et le chargement funèbre s'arrêta sur la grande place.
La ville reposait sous la garde d'une section de turcos qu'on réveilla prestement et sans bruit pour qu'ils se tinssent prêts, fusils chargés et sac au dos.
Des hommes de corvée épointèrent rapidement le manche de longs piquets de tente, qu'ils enfoncèrent en un triple cercle autour de la fontaine, et sur ces piquets on planta les têtes.
Le fourgon les versait au fur et à mesure, en petits tas d'horribles boules, gluantes, informes, couvertes de caillots et de plaques de boue rouge.
Dans la précipitation et l’âpre désir du gain, les cous avaient été maladroitement tranchés. Des inhabiles avaient tailladé pour chercher la jointure des vertèbres cervicales ; d'autres, ne la trouvant pas, avaient haché l'os à grands efforts. Des nuques horriblement déchiquetées témoignaient des affreuses luttes des blessés ; leurs exécuteurs, irrités de cette résistance qui augmentait leur besogne en y mettant des obstacles non prévus, avaient frappé, dans leur rage hâtive, dix mauvais coups pour un bon, et les chairs pendaient avec les fragments du crâne et les tendons, comme de petits bouts de loques ou des sétons engluée de matière.
La lune, cachée jusqu'ici derrière les hauts palmiers de l'0asis, se montra tout à coup, éclairant le hideux spectacles : faces livides et bleuies, bouches ouvertes encore dans la rage d'une dernière morsure, nez écrasés dans les heurtements et les cahots d'une route de quinze lieues.
Ici un œil sorti de l'orbite pendait jusqu'aux lèvres comme une agate salie, tandis que l'autre, grand ouvert, semblait regarder avec étonnement le vide.
La, une tête, enfoncé trop brutalement, était percée de part en part ; un éclat de bois sortait du crâne, au-dessus des sourcils, formant une corne sanglante ; une autre, fendue par un coup de crosse, laissait couler la cervelle comme la moelle qui s'échappe d'un os.
Des ruisselets dégouttaient lentement, serpentant le long des piquets où ils se collaient comme des filets de glu. Des chiens blancs à longs poils, maigres et trapus, et de grands lévriers fauves, rodaient autour du charnier, essayant de lécher les caillots de sang, tandis que d'autres, un peu à l'écart, hurlaient à la mort.
L'aube, bientôt, éclaira ces épouvantes et le soleil levant vit surgir les désespoirs.

Ce furent les femmes qui, levées les premières pour puiser l'eau à la fontaine, assistèrent au spectacle.
Pétrifiées d'abord et muettes d'horreur, elles parurent ne pas comprendre ou se crurent le jouet d'un cauchemar ; mais, s'étant approchées, elles poussèrent soudain de grands cris.
La ville entière s'éveilla, et en même temps le clairon des turcos, debout sur la place, sonna la diane. La joyeuse fanfare retentit avec ses airs de fête au milieu de cette désolation, tandis que tes femmes avec des hurlements de louves affolées tournaient autour du triple rond macabre.
L'une reconnaissait la tête de son frère, celle-ci de son époux, cette autre de son père ou de son fils.
Quelques-unes ne pouvant distinguer les traits, les essuyaient du bas de leur robe ou grattaient de leurs ongles les coagulations de boue et de sang.
Les hommes arrivèrent à leur tour silencieux et farouches. Beaucoup levèrent tes bras, menaçant du poing l'invisible ennemi.
Ils poussèrent tous à la fois de grandes clameurs, puis se turent. La section des turcos, immobile et sombre sous ses gais habits bleu de ciel, attendait, l'arme au bras, sur la place, et tes spahis rangés en bataille avaient le sabre au clair.
Puis, au loin, on entendait s'approcher les éclats sonores des clairons sonnant la marche.
Alors le vieux caïd de Bou-Saada monta sur son cheval de guerre, et suivi de ses cheicks revêtus du burnous écarlate, sortit de la ville à la rencontre de la colonne.
Et lorsqu'il fut à dix pas du colonel qui, le poing sur la hanche, chevauchait audacieusement en tête de sa petite troupe au milieu de ce pays soulevé, il mit pied à terre et se prosternant, appuya sur l'étrier du Français sa longue barbe blanche :
- Tu es le plus fort, dit-il simplement. C'était écrit.
Et c'est ainsi que fin janvier, quand tout le nord de l'Afrique était en feu, fut étouffée en sa racine la sédition de Bou-Saada et la révolte des Ksours du Mok'ran.
La pratique des hommes de guerre n'est pas la pratique des avocats.
Aux sages, salut !

Hector France, Sous le burnous,1886.

A propos d'Hector France.
Sous le burnous a fait l'objet d'une réédition en 2011 aux editions Anacharsis.

samedi 4 février 2017

Rédemption


Le jeune homme et les cavaliers, Jean Emile Laboureur, 1913.

Parmi les voitures de bouchers, débordantes de linges sanglants, un gros omnibus descendait la rue de Flandre, en allant de droite et de gauche, dans on lourd trot menaçant. Et l'on entendait parfois la plainte rauque du tramway d'Aubervilliers, noir et jaune, qui filait tout droit, au ras de la chaussée, et semblait pousser devant lui ses deux chevaux gris osseux. Sur les trottoirs se pressaient des ouvriers, revenant du travail. et les vestes bleues croisaient ou dépassaient les vareuses sombres.
Indifférents à la douceur de cette fin de jour, Léon, dit Bubu, et Tocquin, dit la Toque, attablés à la terrasse d'un troquet, considéraient tristement le diminution progressive de deux absinthes. Ces deux compagnons ne revenaient pas du travail et ne rentraient pas, comme les autres. au logis, car ils n'avaient ni travail ni logis. Pour tout dire, La Toque et Bubu étaient de ces jeunes parisiens, dont la profession, jalousée et dénigrée par leurs concitoyens, consiste exclusivement à être aimés. Pour l'instant, ils étaient victimes de la générosité égarée du gouvernement qui, depuis la veille, avait pris à sa charge la nourriture et le logement de leurs maîtresses. Ils se seraient écriés volontiers: plus d'amour, plus de ressources, partant plus de joie - la joie, chez ces jeunes hommes, n'étant pas une conséquence directe de l'amour.
La Toque était blond, pâle et mince, avec des yeux gris songeurs. Il laissait pendre, collé a sa lèvre dédaigneuse, un papier noirci, vestige éternel d'une cigarette. Bubu était trapu, coiffé d'un noir serre-tête de cheveux ras. De son visage blême émanait une arrogante hostilité. Il était peu loquace. Son vocabulaire se limitait à une parole historique, énergique et brève, qui lui servait tour à tour à exprimer sa colère, sa tristesse, sa stupeur ou ses espoirs.
Or c'était une tristesse morne que ce mot favori traduisait ce jour-là. Les deux compagnons, à bout de ressources, étaient perplexes. S'ils avaient eu vent de quelque mauvaise action avantageuse qui, pour un mois ou deux, eût pu les tirer d'embarras ! Mais la Toque avait beau faire galoper son imagination autour des villas de la banlieue, il ne voyait partout que danger trop grand au profit trop aléatoire. Or c’était un garçon prudent ; il lui fallait de bons coups de « père de famille », et ces opérations-là ne se trouvent pas tous les jours. Il faut avoir été pressé par la nécessité pour se rendre compte que les occasions d'égorger profitablement son prochain sont beaucoup plus rares qu'on ne pense.
Le jeu de bonneteau, que la Toque et Bubu pratiquaient avec une certaine habileté, exigeait une mise de fonds qu''ils étaient hors d'état de fournir.
C'est ainsi qu'ils méditaient, devant leurs verres vides, et vides à jamais maintenant, car les raisons majeures qui s'opposaient à l'amélioration de leur sort leur interdisaient les consommations renouvelées.
C'est à ce moment qu'entrèrent dans Paris par la porte de Flandre la fée princesse Adonide et l'enchanteur Alysson chevauchant des licornes blanches, dont un étui d'argent enserrait la longue corne d'ivoire. Ils étaient suivis par un docile casoar, qui portait les provisions de bouche, des sandwichs de pain doré au foie d'oiseau bleu, ainsi qu'une réserve de lait d'hermine, incluse en deux petits tonnelets de bois des îles.
Les deux voyageurs fabuleux, vêtus d`un simple costume de brocard mauve, de demi-saison, n'excitèrent pas sur la place des Abattoirs le mouvement de curiosité auxquels ils étaient en droit de prétendre, et qu'ils ne recherchaient pas d'ailleurs. Les nombreux garçons bouchers qui sillonnent cette place à toute heure du jour, ne semblèrent pas les voir, et, en réalité, ne les virent point. Car, malgré leur carrure antique, leur chevelure et leur visage de lutteurs, leurs oripeaux farouches et maculés d'une pourpre héroïque, les bouchers sont de dignes enfants du siècle. Leurs yeux, éduqués par la raison, n'admettent, ne reconnaissent, et ne voient même que les phénomènes scientifiquement expliqués. II arrive d'ailleurs communément que des touristes, appartenant au meilleur des mondes merveilleux, passent ainsi inaperçus dans la grande ville. Ils en profitent pour visiter tranquillement les églises et les musées. A l'aide d'anneaux et de talismans, qui les dirigent presque aussi sûrement qu'un Bedaeker, ils trouvent imperturbablement le chemin qu'il faut prendre, le véhicule à choisir, et, dans les expositions de tableaux, les œuvres-d'art qu'il est bon d'avoir admiré.
Ce n'était pas cependant pour une excursion de ce genre qu' Adonide et Alysson, descendaient la rue de Flandre, au pas de leurs montures. S'ils regardaient curieusement les passants et les devantures, c'est que désireux de se distraire, et n'ayant rien à visiter à Paris, ils cherchaient un « sujet » pour une petite expérience de psychothérapie magique. Leurs regards tombèrent sur Bubu et la Toque qui étaient restés sur leurs chaises, retenus à cet endroit par la tristesse de leur situation, de plus en plus inextricable. Ils faisaient une mine si piteuse, qu' Adonide voulut s'enquérir du motif de leur désespoir. Elle s'approcha donc du trottoir et, de la longue tige d'ébène qui lui servait à la fois de cravache et de baguette de fée, elle toucha l'épaule de Bubu et l'épaule de Tocquin. Ce simple attouchement désilla les yeux des deux compagnons.
L'ahurissement qu'ils ressentirent fut si comique que l'enchanteur s'en éjouit. Bubu roulait des yeux énormes et la mâchoire inférieure de la Toque pendait, comme décrochée. Adonide, sans s'émouvoir, lui posa la question, qui depuis les temps légendaires, sert de début aux interviews de mortels et de fées.
« Faites un souhait, ô faibles hommes, et par ma toute puissance, il sera réalisé ».
Mais les faibles hommes ne répondirent point, étant trop abasourdis encore et, complaisamment, la bienfaisante Adonide jugea bon de leur venir en aide.
« Peut-être, dit-elle, souhaitez-vous une femme qui vous aime ? »
Bubu bégaya: « Une femme qui nous aime... »
« Penh! » interrompit la Toque, qui commençait à reprendre ses esprits, « par le temps qui court, ça rapporte si peu. »
Sa voix s'était raffermie, et tranquillement, il formula son désir: « Nous voulons, dit-il, être riches. »

Suivant leur sacramentelle expression, les courriers mondains qualifièrent d' « éblouissante », la garden party qui fut, pour le comte Gaspard, 1'occasion de présenter à ses amis, ses deux neveux de « retour », disait-il, « d'un lointain voyage en yacht dans les mers polynésiennes. » Bubu, baptisé Freddy, et la Toque, dénommé Romuald, réussirent à plaire dès l'abord. Un subtil et disert théoricien du dandysme leur trouva cet air de distinction et de race qui ne s'acquiert pas et ne trompe jamais.
Dans les jours qui suivirent, Freddy et Romuald se souvinrent à propos qu'ils avaient jadis fait la cote sur maint champ de courses suburbain. Ils montrèrent, dans les questions du turf, une compétence réelle, non pédante, et qui fut fort appréciée. Des jeux athlétiques internationaux furent l'occasion de leur succès définitif. Romuald-la Toque battit sur les haies les meilleurs champions du Manhattan Athletic Club, de New-York, et Freddy-Bubu fit preuve d'une force musculaire remarquable, au lancer du marteau.
Sur les choses littéraires, ils gardèrent un silence motivé, et du meilleur ton. Dans la conduite de leur vie, ils apparurent comme d'élégants et corrects égoïstes, et leur amour du prochain ne dépasse. pas les limites d'une obligeante courtoisie. Vis-à-vis des femmes, leur arrogance et leurs audaces de désabusés précoces leur gagnèrent beaucoup de cœurs, qui voulaient se sentir aimés et méprisés.

Un jour qu'ils jouaient au lawn-tennis sur la terrasse d'un château, la fée et l'enchanteur s'arrêtèrent auprès de la grille et se réjouirent ensemble du résultat prodigieux de la cure morale qu'ils avaient accomplie.
Ils avaient opéré une rédemption véritable. Deux êtres vicieux, deux réprouvés usaient leur vie à rien faire ou à boire, s'en remettant pour leur subsistance à la faiblesse des passants attardés, ou à la complaisance de leurs maîtresses. Par la simple réalisation d'un souhait, l'existence de ces deux hommes avait été changée.
Ils ne s'enivraient plus, et, s'ils buvaient parfois, c'étaient des liqueurs chères et finement distillées, qui égayaient leurs regards, et animaient d'un peu de verve leurs propos. Ils ne volaient plus, ayant la poche bien garnie, et pour la même raison, n'étaient plus accusés d'être aimés pour eux-mêmes. Leur opulence et leur bien-être n'avaient plus leur source dans les prostitutions réitérées des filles mais dans le travail opiniâtre des ouvriers et des paysans. - Non plus que dans le passé, à vrai dire, leurs occupations n'étaient profitables à leurs semblables. Mais les plus sévères censeurs, au courant des théories modernes d'économie politique regardaient leur oisiveté avec une indulgence paternelle ; ils avaient désormais le droit de ne rien faire. Ils étaient riches.

Tristan Bernard in La Revue blanche, décembre 1891.

jeudi 2 février 2017

Fragment d'histoire future.



Dans l'extraordinaire La Montagne morte de la vie, Michel Bernanos imagine un monde où nous, humains, étions en quelque sorte isolés entre le minéral et le végétal. L'aumône de la vie dans cet endroit insolite n'existait que pour eux, comme si le Dieu charnel n'eût point eu connaissance de ce lieu. En 1896, dans Fragment d'histoire future, Gabriel Tarde, l'auteur de Les lois de l'imitation, part d'un postulat inverse : un monde dont le caractère essentiel consisterait en l'élimination complète de la Nature vivante, soit animale, soit végétale, l'homme seul excepté. De là, pour ainsi dire, une purification de la société. Soustrait de la sorte à toute influence du milieu naturel où il était jusque là plongé et contraint, le milieu social a pu révéler et déployer pour la première fois sa vertu propre, et le véritable lien social apparaître dans toute sa force, dans toute sa pureté.
Nous sommes à la fin la fin du XXVe siècle. Après un conflit dont il ne reste plus qu'un poétique et confus souvenir et où des armées de 3 et 4 millions d'hommes, entre des trains de wagons cuirassés, lancés à toute vapeur et faisant feu de toutes parts les uns contre les autres, entre des escadres sous marines qui se foudroyaient électriquement, entre des flottes de ballons blindés, harponnés, crevés par des torpilles aériennes, précipités des nues avec des milliers de parachutes brusquement ouverts qui se mitraillaient encore en tombant ensemble, l'humanité connaît une ère de paix et de prospérité. Une grande fédération asiatico-américano-européenne domine le monde, les maladies sont éradiquées, le grec ancien est devenue la langue commune à tous les hommes, les progrès techniques ont finit par abolir le travail. Cependant , la myopie seule avait continué alors sa marche lamentable, stimulée par la diffusion extraordinaire des journaux ; pas une femme, pas un enfant qui ne' fît usage du pince-nez. Cet inconvénient, momentané du reste, a été largement compensé par les progrès qu'il a fait faire à l'art des opticiens. Bref, le monde s'épanouissait pour la première fois dans la plénitude de la paix, dans l'abondance presque gratuite de tous les biens et même dans la plus brillante floraison ou plutôt exposition de poésie et d'art, mais surtout de luxe, que la terre eût encore vue.  Mais ajoute l'auteur des fragments  si l'univers respirait, ll bâillait aussi. Ainsi un grand chef politique du temps avait-il écrit : Le meilleur gouvernement est celui qui s'attache à être si parfaitement bourgeois, correct, neutre et châtré, que personne ne se puisse plus passionner ni pour ni contre. Dans les jardins de la nouvelle Babylone, capitale de l'empire se dressait une statue de Louis-Philippe en aluminium battu, au milieu d'un jardin public planté de lauriers sauce et de choux-fleurs.
Puis vint la catastrophe.
Le soleil se meurt. L'hiver de 2489 fut désastreux. Les désastres succédèrent aux désastres. Toute la population de la Norvège, de la Russie du Nord, de la Sibérie, périt congelée en une nuit. Jusqu'au moment où il n'allait plus rester bientôt que quelques milliers, quelques centaines d'exemplaires hâves et tremblants, uniques dépositaires des derniers débris de ce qui fut la Civilisation.
Que faire?
Une solution fut trouvée : aller dans les profondeurs de la terre, bénéficier du feu intérieur de celle-ci. Il suffira de creuser, d'élargir, d'exhausser, de prolonger plus avant les galeries de mines déjà existantes pour les rendre habitables, confortables même ; que la lumière électrique, alimentée sans nuls frais par les foyers disséminés du feu intérieur, permettra d'éclairer magnifiquement, nuit et jour, ces cryptes colossales, ces cloîtres merveilleux, indéfiniment prolongés et embellis par les générations successives ; qu'avec un bon système de ventilation, tout danger d'asphyxie ou d'insalubrité de l'air sera évité ; qu'enfin, après une période plus ou moins longue d'installation, la vie civilisée pourra s'y déployer de nouveau dans tout son luxe intellectuel, artistique et mondain, aussi librement, et plus sûrement peut-être, qu'à la lumière capricieuse et intermittente du jour naturel. Mais comment se nourrir ? En profitant du garde-manger le mieux fourni, le plus abondant, le plus inépuisable que l'espèce humaine ait jamais eu ? Des conserves immenses, les plus admirables qui se soient faites encore, dorment pour nous sous la glace ou la neige ; des milliards d'animaux domestiques ou sauvages gelés tout à coup, en bloc, ça et là.
Ainsi se développa une nouvelle civilisation.
Toute la quintessence des anciennes grandes bibliothèques nationales de Paris, de Berlin, de Londres, rassemblées à Babylone, puis réfugiées au désert avec tout le reste, et même de tous les anciens musées, de toutes les anciennes expositions de l'industrie et de l'art fut descendus dans les entrailles de la terre.
Ce qui se réalise là est la vie sociale la plus pure et la plus intense. Une vie sociale qui ne serait plus basée sur l'échange de services mais une société qui consiste dans un échange de reflets. Se singer mutuellement, et, à force de singeries accumulées, différemment combinées, se faire une originalité : voilà le principal. Se servir réciproquement n'est que l'accessoire. C'est pourquoi la vie urbaine d'autrefois, fondée principalement sur le rapport, plutôt organique et naturel que social, du producteur au consommateur ou de l'ouvrier au patron, n'était elle-même qu'une vie sociale très impure, source de discordes sans fin. Une société caractérisée par une simplification des besoins. Ainsi, quand l'homme était panivore et omnivore, le besoin de manger se ramifiait en une infinité de petites branches; aujourd'hui, il se borne à manger de la viande conservée par le meilleur des appareils réfrigérants. En une heure de temps, chaque matin, par l'emploi de nos ingénieuses machines de transport, un seul sociétaire en nourrit mille. Le besoin de se vêtir a été à peu près supprimé par la douceur d'une température toujours égale, et, il faut l'avouer aussi, par l'absence de vers-à-soie et de plantes textiles. En conséquence la part du nécessaire se réduisant à presque rien, la part du superflu a pu s'étendre à presque tout. Quand on vit de si peu, il reste beaucoup de temps pour penser. Un minimum de travail utilitaire et un maximum de travail esthétique (…) Ce n'est plus, dès lors, sur l'échange des services encore une fois, c'est sur l'échange des admirations ou des critiques, des jugements favorables ou sévères, que la société repose. Au régime anarchique des convoitises a succédé le gouvernement autocratique de l'opinion, devenu omnipotent. Et l'auteur d'ajouter : L'erreur, reconnue à présent, des anciens visionnaires appelés socialistes, était de ne pas voir que cette vie en commun, cette vie sociale intense, ardemment rêvée par eux, avait pour condition sine qua non la vie esthétique, la religion partout propagée du beau et du vrai ; mais que celle-ci suppose le retranchement sévère de force besoins corporels ; et que, par suite, en poussant, comme ils le faisaient, au développement exagéré de la vie mercantile, ils allaient au rebours de leur but. Il aurait fallu commencer, je le sais, par extirper cette fatale habitude de manger du pain, qui asservissait l'homme aux exigences tyranniques d'une plante, et des bestiaux que réclamait la fumure de cette plante, et des autres plantes qui servaient d'aliment à ces bestiaux... Mais, tant que ce malheureux besoin sévissait et qu'on renonçait à le combattre, il fallait s'abstenir d'en susciter d'autres non moins antisociaux, c'est-à-dire non moins naturels, et il valait encore mieux laisser les gens à la charrue que de les attirer à la fabrique, car la dispersion et l'isolement des égoïsmes sont encore préférables à leur rapprochement et à leur conflit.
Ce retranchement des besoins corporels, cette priorité donnée à la vie esthétique ne sont pas sans conséquence quant à la vie sexuelle d'autant qu'il convient de circonvenir un excès de population. Les relations sexuelles font l'objet d'un strict contrôle. Le sage est à la femme ce que l'asymptote est à la courbe : il s'en approche toujours et n'y touche jamais est-il dit. Les contrevenants sont simplement avertis une première fois, en cas de récidive ils sont condamnés à être précipités dans un lac de pétrole. On voit quelquefois, très souvent même, des amants devenir fous de passion et en mourir; d'autres, courageusement, se faire hisser par un ascenseur à l'ouverture béante d'un volcan éteint, et pénétrer dans l'air extérieur, qui, en un moment, les congèle. Cette forme de répression aboutit à une sublimation du désir qui se trouve orienté vers la création de chefs d’œuvre. D'où : Mais, ce qui est inouï parmi nous, ce dont il n'y a plus d'exemple, c'est une femme énamourée qui se livre à son amant avant que celui-ci ait, sous son inspiration, produit un chef-d’œuvre, jugé et proclamé tel par ses rivaux. Car voilà la condition indispensable à laquelle l'union légitime est subordonnée. Le droit d'engendrer est le monopole du génie et sa suprême récompense, cause puissante d'ailleurs d'élévation et de sublimation de la race.  Encore ne peut-il l'exercer qu'un nombre de fois précisément égal à celui de ses œuvres magistrales. Ainsi est mis en place une sorte de cercle vertueux. Le désir sublimé conduit l'individu à créer des chefs d’œuvre, celui-ci voudra être imiter et ainsi la voie du progrès se trouve ouverte.
Ce retour dans les profondeurs terrestres a aussi pour corollaire une nouvelle métaphysique. La mort apparaît comme un détrônement libérateur, qui rend à lui même le moi déchu ou démissionnaire, redescendu en son for intérieur où il trouve en profondeur plus que l'équivalent de l'empire extérieur qu'il a perdu. C'est dans la descente en soi que l'homme peut se réaliser. D'ailleurs suivant un penseur du temps, le développement social de l'humanité, commencé à la surface terrestre et continué aujourd'hui encore sous son écorce presque superficielle, doit, au fur et à mesure des progrès du refroidissement solaire et planétaire, se poursuivre de couche en couche, jusqu'au centre de la terre, la population se resserrant forcément, et la civilisation, au contraire, se déployant à chaque nouvelle descente. Il faut voir avec quelle force et quelle précision dantesque il caractérise le type social propre à chacune de ces humanités emboîtées concentriquement, toujours de plus en plus nobles, riches, équilibrées, heureuses. Il faut lire le portrait, largement touché, qu'il retrace du dernier homme, seul survivant et seul héritier de cent civilisations successives, réduit à lui-même et se suffisant à lui- même au milieu de ses immenses provisions de science et d'art, heureux comme un Dieu parce qu'il comprend tout, parce qu'il peut tout, parce qu'il vient de découvrir le vrai mot de la grande énigme, mais mourant parce qu'il ne peut pas survivre à l'humanité, et, au moyen d'une substance explosible, d'une puissance extraordinaire, faisant sauter le globe avec lui, pour ensemencer l'immensité des débris de l'homme !
Il est difficile de savoir si Tarde prend vraiment au sérieux son narrateur (ce dernier voit parmi les avantages de la vie souterraine l'abandon du parapluie qualifié de stupide et l'éradication de la myopie en raison de la disparition des journaux due à l'absence de pâte à papier) où s'il l'approuve (on retrouve dans le texte une esquisse des principales thèses de la sociologie tardienne.
C'est bien entendu dans cet entre-deux que réside tout le charme de cette fantaisie sociologique.

dimanche 22 janvier 2017

Anecdotes de la-bas.



Ce texte de Marcel Griaule a été publié dans Le Journal du 26 octobre 1935. Griaule revenait de l'expédition Sahara-Soudan dont il avait rendu compte dans le même quotidien.

PREMIER TABLEAU

Alors, c'est bien entendu pour la visite de la dame, dimanche prochain ?
— Oui, commandant !
(Les indigènes appellent commandant l'administrateur).
— Répète.
— Vingt hommes pour dimanche avec le masque : cinq avec le masque crocodile, trois avec le singe, six avec l'antilope, trois avec le lièvre, trois avec l'oiseau.
Le commandant est sérieux. Le chef noir aussi.
Pourtant, étant donné que chez les noirs le masque ne se met que pour les funérailles, étant donné que les danses costumées sont un hommage aux morts, la demande de l'administrateur équivaut à celle-ci :
— Pour dimanche il me faut un enterrement de deuxième classe : deux suisses, un curé, six enfants de chœur, un porte-médaille et dix croque-morts.
Le chef ne bronche pas. Il note dans sa tête le nombre de figurants, prend congé et file.
Il galope à fond de train sur une carne maigre, le long de la route du chef-lieu aux falaises. Il prend des raccourcis étonnants et plonge brusquement à chaque branche d'arbre pour éviter l'accrochage. Son boubou bleu flotte jusqu'à deux mètres derrière lui, car il est riche et bien habillé. Il a l'air d'une flamme de fourneau à gaz glissant le long d'une rampe.
Il galope, puis tourne court, met sa carne au pas et rengage dans une ruelle du village aux maisons de terre rougies par le soleil couchant.
Une porte se referme sur la croupe de sa bête.
Un quart d'heure après, dans le silence de la nuit qui tombe brusquement, un crieur lance du haut d'une terrasse l'appel suivant :
— Pour dimanche, vingt hommes au chef-lieu : cinq crocodiles, trois singes, six... etc.
Comme il est dit plus haut, le village a l'impression d'entendre :
— Pour dimanche, corvée d'enterrement, cinq enfants de chœur, trois curés, six bedeaux, etc.
Le personnel désigné ronchonne dans les cases ; il en a assez de ces enterrements à vide. On comprend cela. Que dirait M. de Borniol si on lui commandait un défilé de corbillards pour la venue du roi de Porto-Novo ?

DEUXIÈME TABLEAU
Au matin du jour dit, on peut voir dans la campagne une file absurde de gens magnifiquement habillés avec des jupes rouges, des bracelets, des chevillières en fibres jaunes et noires. Sur la tête, des masques burlesques ou poignantes grandioses, effrayants.
Des masques pour plaire aux morts.
Personne ne dit rien ; les mâchoires sont serrées sur les bâtonnets placés à l'intérieur des masques pour les maintenir sur la tête ; ce sont des sortes de mors. On ne parle, pas sous le masque, mais on n'en pense pas moins.
La troupe se précipite sur la place où les attendent des blancs casqués et la dame importante venue de loin.
— Comme ils sont beaux ! dit la dame.
Et elle s'assied pour prendre des notes, sur une chaise de jardin vite apportée. Elle a posé son sac à main à côté d'elle, un grand cabas où sont entassés quantité d'objets usuels. Elle en tire un carnet et un crayon. Un noir s'est accroupi près d'elle pour lui donner les termes techniques, la « couleur locale » du futur article.
Les hommes dansent sans enthousiasme.
— Comme ils sont beaux ! redit la dame.
Les autres blancs approuvent. Ils en ont assez, eux aussi de ces danses répétées pour chaque visiteur. Mais quoi offrir ?
La cérémonie prend fin. Les noirs en sueur retournent au village, mélancoliquement, car la journée est perdue pour eux.

TROISIÈME TABLEAU
Un véritable enterrement au village.
Un homme est mort. Tous les masques sortent des cavernes.
Après les combats rituels, après les prises d'assaut des terrasses, torches en mains, les masques à genoux, recueillis, regardent passer sur le front qu'ils forment un homme portant le bâton de marche du défunt, touchante relique.
Le moment est solennel.
La foule multicolore est haletante.
C'est alors qu'on voit un personnage grotesque, à robe tombant sur les pieds, à tignasse énorme retenue par un filet : une sorte de caricature de dondon, briarde ou bourguignonne. Elle apparaît devant le front des masques, à petits pas. Elle s'assied sur une chaise de jardin miraculeusement surgie. Elle pose son sac à main à côté d'elle, une espèce de valise où sont entassés des objets hétéroclites. Elle en tire un carnet et un crayon. Un noir s'est accroupi près d'elle pour lui marmonner des explications.
Personne ne sourit, mais tout le monde pense que la caricature est bien réussie. Le culte des morts, chez certains noirs, veut que la société des masques soit une réduction de tous les peuples connus.
La dame blanche, bon gré, mal gré, est entrée en effigie dans le monde des croque-morts.

jeudi 19 janvier 2017

Napoléon et le Christ par Charlie Chaplin.



Ce texte est paru dans le magazine Bravo en mai 1930. En 1940 et 1947, Chaplin tournera respectivement Le Dictateur et Monsieur Verdoux.

Les deux personnalités que je désire le plus animer dans un film sont Napoléon et le Christ. Depui des années, tout le monde sait que je meurs d'envie de jouer le rôle de Napoléon. Longtemps avant que j'aie terminé Le Cirque, les journaux annonçaient déjà que mon film suivant serait consacré à Napoléon et on avait déjà dit la même chose après la présentation de La Ruée vers l'or. Cela viendra bien un jour.
Ce n'est pas tant chez moi l'acteur qui se sentirait à l'aise dans le costume de l'Empereur des Français, c'est l'apôtre. Je voudrais en représentant Napoléon tel que je le conçois, effacer chez une foule d'honnêtes gens la figure traditionnelle « artistique » et absolument fausse, que l'habitude leur a fait accepter. Je ne représenterais pas Napoléon comme puissant général, mais comme un être malingre, taciturne, presque morose, continuellement harcelé par les membres de sa famille. Sa famille, et en particulier sa mère, Letizia Ramolino, a tenu une place considérable dans la conduite de son existence. Je ne vois pas sans un certain humour ses efforts pour bien marier ses frères, ses sœurs et aussi ses beaux-enfants, pour rester en bons termes avec sa mère et sa femme, et gagner en même temps quelques guerres. Combien d'effets dramatiques ne pourrait-on pas tirer de tout cela ? Naturellement, je ne ferais pas de lui un burlesque - bien sûr – mais je voudrais montrer, avant tout, les difficultés domestiques qui le préoccupaient et tout le mal qu'il se donna pour s'en dégager et pour maintenir la paix dans sa famille.
Un des passages de sa vie qui m'intéresse le plus est le moment de sa rupture avec Joséphine. Je vois ça très nettement. D'abord l'Empereur l'appelle à lui pour la prier de s'éloigner – elle, la Joséphine qui l'avait aidé, qui avait cru en lui et l'avait poussé en avant. Un peu plus tard, dans son palais, la dernière nuit, elle compte lentement les heures, les minutes, cherchant à emporter un souvenir vivace de tout ce qui lui a été familier. Quand vient le moment du départ, je la vois s'enveloppant dans sa cape, passant lentement dans la nuit, montant en carrosse et disparaissant. Dans une autre scène, elle apprendrait par le tonnerre des canons la naissance de l'enfant de Napoléon, comptant les coups tirés, impatiente de savoir si un fils lui est né.
Et l'histoire dramatique de Napoléon ne peut pas laisser insensible, même ceux qu détestent le personnage. Le retour de l'île d'Elbe, le rassemblement d'une armée, la marche sur Paris, la vieille garde enthousiaste se jetant vers lui, les drapeaux déployés, les ovations, les réveils belliqueux. Je montrerais, par exemple, un vétéran borgne, avec une jambe de bois, un bras en mins, se précipitant sur la route et criant : « Voici l'Empereur qui revient ! Napoléon marche sur Paris ! Arrêtez le ! Tuez -le avant qu'il ne verse encore le sang à flots ! » Alors, je ferais apparaître l'armée grandissante, le petit Corse en tête, la musique jouant la Marseillaise et, passant devant le vétéran infirme, Napoléon le saluant. On verrait le vieux guerrier, envahi par l'émotion, jetant son chapeau en l'air et versant des larmes de joie, se joindre aux rangs et marcher aussi sur Paris.
J'ai une foule de notes de ce genre sur Napoléon, sujet de film. Mais le scénario n'est pas écrit, et quand ferai-je ce film ?...
Il y a une autre personnalité que je voudrais modifier dans l'esprit de la masse, c'est le Christ. J'ai longuement étudié la Bible et maints ouvrages concernant la religion chrétienne. Je connais, d'autre part, presque toutes les croyances. Et j'estime que le personnage le plus fort, le lus dynamique, le plus imposant qui ait jamais vécu a été effroyablement déformé par la tradition. Il n'était pas cet homme lointain aux longs cheveux, vêtu d'une tunique blanche comme personne n'en portait autour de lui, parlant d'une voix sépulcrale et ayant l'air exceptionnellement las et déprimé. On voudrait nous faire croire qu'il avait une attitude pire que celle d'Hamlet de Shakespeare, pourquoi ? Et pourquoi le représenter inévitablement comme une figure angoissante, déprimante, cherchant à inculquer la crainte dans le cœur de chacun?
On ne m'empêchera pas de le considérer comme un homme splendide, viril, au sang rouge, vers lequel on se tourne instinctivement quand on est en difficulté. Je le voudrais naturel, réel, humain, la force personnifiée par la chair et en même temps un esprit puissant. C'était un homme qui mangeait bien et buvait bien et aimait la compagnie de ses semblables. Son apparition dans un milieu quelconque devait immédiatement déclencher la bonne humeur et la joie. Je le vois dans une assemblée, disant à la société réunie : « Mangeons, buvons et soyons gais ! »
C'était simplement un homme plus fort que ses contemporains, splendide, plein de vie, ayant le pouvoir de dominer tout le monde et toutes choses, dans n'importe quelle circonstance.
Je ne crois pas que Ponce Pilate eut jamais l'intention de le faire mourir quand il l'appela devant lui. Pilate entendit l'accusation et demanda : « Que ferons-nous de cet homme ? » Et quelque imbécile, dans la foule, cria : « Crucifiez-le ! » Le mot fut répété et repris par tous et l'assemblée parut en faire son verdict. La psychologie de la masse l'emporta et Jésus fut sacrifié sans raison apparente.
Si je pouvais produire un film sur l'histoire du Christ, je le montrerais accueilli avec délire par les hommes, les femmes et les enfants ; on s'empresserait vers lui pour ressentir son magnétisme.
Mais je ne prévois pas que j'arrive jamais à tourner une vie du Christ. Vous pouvez imaginer quelle tempête cela déchaînerait aux États-Unis!
Je regretterai énormément de ne pas tourner une histoire du Christ, mais la religion chrétienne devrait le regretter plus encore. Mon film rendrait un service formidable à la religion s'il enseignait que Jésus était digne d'être aimé et réellement beau de caractère et de personnalité.
J'ai vu une fois le Christ représenté dans un film. Il avait l'air de souffrir d'une maladie d'estomac. C'était trop affreux et ridicule. Je suis parti, envahi par la colère.
C.C.

Mlle Lenglen est victorieuse.



En 1931, le mensuel Bravo consacre son numéro de janvier à ce que son directeur, Jacques Théry, appelle Les chefs-d'oeuvre éphémères. Il s'agissait de demander à quelques grands journalistes de choisir celui de leurs articles qu'ils jugeaient le plus durable.
Andrée Viollis, journaliste fameuse de l'entre-deux guerres (elle fut correspondante de guerre pendant le conflit de 14, ira en Union Soviétique, en Afghanistan, couvrira le conflit sino-japonais... ) choisit le compte rendu qu'elle fit du seul match opposant Suzanne Lenglen à Helen Wills, les deux meilleures joueuses de tennis de l'époque.

Cannes, 16 fév. (de not. env. spéc.)
Enfin, la rencontre historique Notre championne, grande favorite, restera-t-elle « Suzanne l'invincible » ? ou la jeune étoile, orgueil du Nouveau Monde, triomphatrice des Jeux olympiques, lui arrachera-t-elle le sceptre ?
Le match est pour 11 heures. Dès 9 h. 30, une file pressée d'autos trépide dans les rues pavoisées pour le carnaval, et malgré le service d'ordre, on s'écrase à la porte unique du club, et ce n'est pas un euphémisme. Et l'on a pourtant affaire à ce qu'on est convenu d'appeler la crème de la société.
Les tribunes, pareilles à des tapisseries des Gobelins trop neuves, se brodent de couleurs bariolées. Les opérateurs de cinéma, qui, après bien des controverses, sont tous admis à titre gracieux, sont massés dans un angle du terrain, sous les eucalyptus. Parmi eux, une vieille dame inattendue, en gants blancs immaculés, et toute souriante, trône dans une petite voiture de malade. Parente des concurrentes ou bien « as » d'antan ?
Aux fenêtres du grand palace, dominant les courts, sont accrochés des essaims pressés de têtes. D'autres cinéastes sont juchés sur les toits, sur des tours de bois, entre les réservoirs d'essence d'un garage.
Et tout à coup des cris éclatent : les propriétaires d'une petite maison voisine font tout simplement sauter leur toit, et, pareils à des diables qui sortent d'une boite, des gens émergent, remuent la tête et agitent les bras à mesure que, des deux côtés, les tuiles s'amoncellent en cubes. Joyeux papotages, derniers coups de marteau pour les tribunes édifiées in extremis et, là-dessus, un grand ciel d'azur pâle, tout voilé de blanc, comme pour tamiser l'éclat du soleil.
Le temps passe, égayé par des scènes de films acrobatiques : un agent ne s'avise-t-il pas de pourchasser des spectateurs imprudents agrippés aux toits de toile du fameux garage ?... Cris, protestations... La foule prend parti pour une irréductible dame blanche, qui garde sa situation élevée! Et maintenant, c'est un autre agent, esclave du devoir, qui, avec une agilité simiesque, s'élance de branche en branche d'un eucalyptus que, de la rue adjacente, ont escaladé des intrus. Et les clameurs redoublent.

Comment, dans ce tohu-bohu, discerner les grands de ce monde ? A peine aperçoit-on, sous un feutre beige, le profil jovial de l'ex-roi de Portugal, le turban du radjah de Kashia, le képi doré d'un général. Il y a aussi, paraît-il, le prince et la princesse Georges de Grèce, les ducs et duchesses de Nemours et de Vendôme, la princesse Karageorgevitch, et tout ce que la Côte d'Azur compte de lords et de ladies. Et, parmi les journalistes, le grand ,romancier espagnol Blasco Ibanez, prend des notes.
Précédées de hérauts d'armes, voici les mères des concurrentes : Mme Wills, haute et mince, vêtue de gris fer, d'allure un peu puritaine, le regard inquiet d'une poule qui a couvé un cygne blanc. Au contraire, tout en blanc, avec un chapeau violet, Mme Lenglen, généreuse de formes, son petit griffon jaune sous le bras - ne faut-il pas qu'il soit à l'honneur - se répand en gestes, en sourire, en.propos mêlés de crainte et d'espoir.
Puis l'arbitre, le commandant Hillyard, visage de brique, rouge sous un feutre gris, qui, bien qu'on soit, semble-t-il, en territoire français et qu'une des joueuses soit Française, annoncera les coups en anglais, monte dans sa tour de bois.
La minute approche. On sait bien qu'il ne s'agit là que d'un jeu, que le salut de la France n'est pas le prix de quelques balles qu'échangeront ces deux jeunes filles, que nous avons, certes, d'autres sujets de soucis, mais, tout de même, on est ému.
Enfin ! Enfin ! Les concurrentes ! Raid des photographes et des cinéastes. Côte à côte elles posent. Helen Wills est vêtue, comme d'ordinaire, d'une simple robe de toile blanche, jupe plissée, blouse bouffante à large col retombant sur les épaules, tout à fait le costume marin des garçonnets d'antan, qui alourdit un peu sa silhouette, mais lui donne un air touchant de grande fillette trop tôt poussée. Point d'autre bijou qu'une opale sertie d'or au bras et une autre opale sur l'épingle qui ferme son corsage.
Comment ces pierres qui portent malheur ?
- Pas du tout ! me dit quelqu'un ; elles sont, au contraire, en Amérique, un gage de bonheur.
Et la jeune championne ne montre nulle émotion. Toujours sa rose pâleur, dédaigneuse de tous les fards ; son sourire doux et un peu distant, ses traits parfaits de jeune divinité grecque, Diane chasseresse, par exemple.
Le visage, oui ; mais pas les jambes souffle quelqu'un.
Rondes et solides comme des colonnes doriques, en effet, tandis que celles de Suzanne Lenglen, fines et nerveuses, ont le frémissement impatient des jambes de pur sang. Notre championne est gainée, comme d'une cotte de mailles, d'un chandail de soie rose pâle, et un ruban ceint son front au-dessus des yeux qui brillent, de la bouche qui sourit, de tous ses traits hardis et mobiles.
Quelques balles, histoire de se dérouiller, et un silence subit s'abat sur la foule. La partie s'engage et l'on sent tout de suite que la lutte sera chaude.

C'est vraiment un spectacle d'émouvante beauté que ce duel de force et de grâce. Helen Wills s'impose aussitôt par son calme souverain d'inébranlable cariatide. A peine semble-t-elle quitter le sol, fermement plantée sur ses jambes en équerre et pourtant, elle est partout ! Ses terribles drives sonnent sur les balles comme des coups de gong, et ses bras font, sans se lasser, les gestes larges et puissants du faucheur.
Suzanne brûle le terrain comme une flamme vive et changeante. En un minute, elle inscrit sur le court toutes les belles attitudes des bas reliefs antiques, évoque les mouvements variés de tous les genoux hauts, puis s'enlève d'un bond aérien. rappelant la danse hardie et fougueuse de l'Isadora Duncan des beaux jours ; tantôt elle se penche, presque horizontale, suspendue sur un pied, les bras gracieusement étendus comme pour plonger, ou bien, tête en avant, comme un boxeur usant de sa raquette comme d'un gant, elle lance des revers pareils à des uppercuts. A moins qu'elle ne pirouette comme un derviche ou ne trace, au-dessus de sa tète, les cercles féeriques d'un jongleur. Tout cela, avec une rapidité d'éclair et l'équilibre le plus juste, le plus harmonieux.
Qui avait dit qu'elle triompherait aisément ? Plus le match avance, et plus la jeune championne américaine semble grandir et se surpasser. Au début du second set surtout, elle est vraiment incomparable, et l'on peut croire à une surprise.
Chose étrange. Si, au début, elle étonne par sa vigueur et sa superbe défense, voici qu'elle semble emprunter les qualités de son adversaire. Pour saisir une balle envoyée derrière elle, elle exécute le bond prodigieux d'un danseur russe. Elle a aussi des coups audacieux qui surprennent Suzanne. II faut alors voir la figure de notre championne tandis qu'après une erreur Helen Wills garde son joli visage impassible et regarde tout simplement la pointe de ses souliers, le visage de Suzanne prend une intensité volontaire, presque tragique.
Oui, des adversaires dignes de se mesurer. Elles ont des séries d'une technique éblouissante, qui tiennent les spectateurs haletants. Puis les applaudissements crépitent.
- Admirable, merveilleux, entend-on de tous côtés.
Au douzième jeu du deuxième set, on croit Suzanne Lenglen victorieuse. On se rue, on crie. Trop tôt. Il y a eu faute, paraît-il. Et, pendant trois jeux encore, l'émotion croît, tendant les nerfs, tirant les visages. Comme elles se suivent de près ! Devra-t-on recommencer un troisième set ?
Mais, tout à coup, clameur immense qui monte des tribunes, descend des fenêtres et des toits, roule et gronde comme le tonnerre. Allons, notre Suzanne est toujours là. Mais elle a maintenant une brillante seconde.
Un cortège fleuri traverse les courts. Des lilas et des roses plein les bras, rouge, joliment dépeignée, l'œil embué de larmes, notre championne sourit d'un faible sourire, épuisée, contente.
Derrière elle, paisible, le teint toujours intact, Helen Wills sourit aussi.
Andrée Viollis in Le Petit Parisien, 17 février 1926.

dimanche 8 janvier 2017

Potocki



En mai 1784, Potocki, l'auteur du Manuscrit trouvé à Saragosse , est à Constantinople. Il y fréquente les cafés, apprécie la fraicheur qui y règne, et plus que tout goûte les contes qu'il y entend. C'est l'un de ceux-ci qu'il rapporte à sa mère dans une lettre qu'il lui adresse.

Il y a environ un mois, (dit le conteur) qu'Omar, ce riche Mollah que vous connaissez tous, se promenant sur la terrasse de sa maison, aperçut la jeune Fatmé, qui venait d'épouser le beau Cassem, et en devint amoureux . Les riches ne connaissent que l'or pour réussir dans leurs desseins. Omar fit venir la vieille Emina Hanem, fameuse intrigante, et lui déclara l'objet de sa passion. Emina lui présenta que Cassem était jeune, amoureux et jaloux, et que Fatmé était heureuse avec lui . « D'ailleurs lui dit-elle, les hommes remplis de leurs passions, font des voyageurs altérés, ils désirent avec une ardeur une fontaine, et lorsque qu'ils l'ont trouvée, il boivent, puis ils tournent le dos ». Tels étaient les scrupules d'Emina, qui n'en avait jamais eu que pour son intérêt. Mais les dons et les promesses d'Omar lui prouvèrent qu'il ne serait point ingrat, et les levèrent tout-à-fait. Alors elle ne songea plus qu'à remplir sa commission. Les difficultés qui auraient arrêté tout autre, servirent à son projet, et la jalousie de Cassem, qui aurait effrayé une intrigante moins adroite, fut précisément ce qui la fit réussir. Emina prit une robe blanche, un voile vert, un gros chapelet, enfin tout l'équipage d'une Hagie de la Mecque ; ainsi déguisée, elle vint à midi frapper à la porte de Fatmé :
- Bonne et charitable Dame, lui dit-elle, j'ai fait neuf fois le voyage des villes Saintes ; soixante dix fois j'ai bu l'eau du puits de Zemzem ; trois cents fois mes lèvres ont touché la pierre noire, et plus de mille fois le seuil de la Kaaba. Dans mon dernier pélérinage, j'ai fait le vœu de ne jamais manquer aux cinq prières recommandées par le Prophète. Aujourd'hui les cris du Muezzin m'ont trouvée dans la rue et fort éloignée de ma maison : ainsi je ne vous demande qu'un peu d'eau pour faire mon Abdest, et un coin de votre maison pour y prier en liberté.
Fatmé était naturellement complaisante. Elle fit monter la vieille, lui donna de l'eau pour ses ablutions, et le tapis sur lequel son mari faisait sa prière. La fourbe Emina la remercia, fit semblant de prier, replia le tapis et le remit à sa place. Mais en le roulant, elle eut l'adresse d'y glisser une pièce d'étoffe riche. Elle se retira ensuite en comblant de bénédictions la bonne Fatmé, qui se félécitait d'avoir pu obliger une personne aussi pieuse. Cependant Cassem revint bientôt après, et voulut aussi dire sa prière : mais en ouvrant son tapis, la première chose qui frappa ses yeux fut l'étoffe brillante d'or que la vieille y avait laissée. Cassem n'était pas riche, et savait que Fatmé ne l'était pas assez pour faire une emplette aussi chère ; enfin, le démon de la jalousie s'empara de lui, et sans donner aucune raison à sa femme, il la conduisit chez le Cadi et la répudia. La malheureuse Fatmé se voyant abandonnée sans avoir rien à se reprocher passa trois jours dans les pleurs. Au bout de ce temps-là, elle vit arriver la vieille qui lui dit : - Ma chère Fatmé, je sais toute votre aventure, elle est triste, et Cassem n'est qu'un extravagant ; mais vous pleureriez toute une année que cela n'y changerait rien, et je pense qu'il vaudrait mieux s'occuper à trouver un autre mari.
Fatmé essuya ses beaux yeux, et convint de la vérité du fait :
- Mais dit-elle, je n'ai jamais connu que Cassem que j'aimais plus que ma vie, et je ne saurais comment m'y prendre pour chercher un autre époux ? »
- C'est mon affaire répondit Emina, et même je me fais fort d'en trouver un qui ne vous déplaira pas. Votre voisin, le riche Omar, a entendu parler de votre beauté, mais il a une fantaisie contraire à nos usages et à la modestie ; il veut voir sa femme avant de l'épouser. C'est à vous de vous y soumettre, si cette affaire vous convient.
Fatmé n'avait devant elle qu'un avenir assez triste, et fort peu de ressources. Elle résolut de se laisser conduire par la vieille. Mais elle ignorait encore que l'hypocrite est comme le roseau qui perce la main qui cherche à s'appuyer sur lui. Emina conduisit Fatmé chez Omar, qui aidé de ses efforts, n'eut pas de peine à triompher de la jeune épouse. Après quoi il lui fit un présent magnifique, et la renvoya chez elle, lui promettant de la faire chercher le lendemain avec les cérémonies accoutumées. Cependant la vieille était allée chez Cassem, et lui avait demandé une pièce d'étoffe riche qu'elle avait, disait-elle, laissée dans un tapis que sa femme lui avait prêté pour dire la prière. Ce peu de mots ouvrit les yeux de Cassem, et lui fit comprendre combien il avait été injuste. Il vivait malheureux éloigné de son épouse, et n'eut rien de plus pressé que d'aller réparer ses torts. Enfin, Fatmé vit arriver le lendemain, non les gens d'Omar, mais le beau Cassem, et malgré les richesses du Mollah, elle se crut heureuse de retrouver son époux. Cassem le fut bien davantage de retrouver sa chère Fatmé. Le riche Omar avait contenté ses désirs, tous étaient redevables de leur bonheur à l'adresse de la vieille Emina Hanem, et cette aventure doit prouver la justesse du proverbe persan qui dit : « Ne méprisons point des gens dont le métier est de ne faire que des heureux ».

jeudi 5 janvier 2017

Sous un volcan



Où sont Raynal Billy Dalize
Dont les noms se mélancolisent
Comme des pas dans une église
Guillaume Apollinaire

Sous un volcan.

…... A peine dormîmes-nous cette nuit-là. Passagers et marins demeurèrent sur le pont. L’atmosphère était chargée d’électricité, la brise lourde, presque matérielle. . . Le ciel offrait un aspect étrange. De sourdes lueurs rougeàtres, dans la direction de l'île déchiraient par instants le voile épais des ténèbres. Une angoisse nous étreignait. Les plus vieux marins eux-mêmes, ceux avaient fait des centaines de fois cet atterrissage, ne pouvaient cacher leur nervosité, leur inquiétude.
Enfin le jour se leva. Les dernières bordées nous permirent de reconnaitre le profil des mornes perdus dans les nuages bas. Devant nous était l'île attendue, la perle la plus rare du collier des Antilles. Mais le sort s’était accompli.
….. Sous les rayons du soleil levant, la montagne que nous avions connue verdoyante, apparaissait toute blanche, avec des reflets d’argent. Ses larges flancs coupés de rochers gigantesques et de crevasses s’étaient polis et arrondis. Toute végétation avait disparu. Il semblait qu’un immense linceul pâle eut été posé sur les coteaux et les vallées . . . Cette première vision claire était déjà une vision de mort.
L'emplacement de la ville se découvrit peu à peu derrière le grand rocher de l’Emeraude.
Et le spectacle de l’absolue désolation s’offrit à nos regards.
De la coquette cité, l’orgueil et la joie des Antilles, plus rien n’était qu’un confus amas de ruines. Seuls demeuraient debout de grands murs dêchiquetés, les tourelles et les phares à demi écroulés, quelques palmiers décapités et nus . . . Au rivage, des débris de carène, les matures noyées des goëlettes et des barques échouèes . . . Un grand steamer démonté s’était désespérément accroché aux lambeaux de la jetée . . . Une même teinte d'un gris morne et passé unifiait toutes ces choses. On eut dit que depuis des milliers d’années déja, le temps eut travaillé la ville morte.
Des foyers d'incendie qui fumaient se distinguaient cependant au rivage. Et sur la mer flottaient, encore nombreux, des débris de maisons, des arbres, des amas de lianes, des cadavres d’animaux et d’êtres humains . . .
Le sommet de la montagne s’était dégagé et on apercevait maintenant, sortant du cratère, un long panache sombre qui s’élevait à plusieurs kilomètres en l’air et que les vents alizés repoussaient toujours dans la même direction. Nous traversâmes la zone des cendres. Le jour, quelques minutes, se fit blafard.
Nous jetâmes l'ancre devant la ville, puis une barque nous conduisit à terre.
Il ne subsistait guère de traces de vie humaine à travers les rues de la nécropole. Par endroits le tourbillon de gaz et d’électricité avait tout volatilisé, même le métal. Le feu avait épuré les êtres et la matière.
Nous nous engageâmes sur la route du Morne-Vert qui serpente aux flancs du volcan.
Elle était toute blanche. Mais la pluie avait durci la couche de cendre. Auprès de nous la rivière coulait une eau sale et bouillonnante.
Nous visitâmes une maison, vers la limite du feu de la grande éruption. Il semblait que la vie eut été arrêtée en un instant. Sur la table les couverts calcinés étaient encore disposés pour le repas, un goulot de carafe seul avait été liquéfié.
Sans doute les convives avaient-ils réussi à fuir de quelques mètres au dehors par la fenêtre brisée. Mais dans le fond de la salle, parmi les débris d’un fauteuil, on a apercevait un squelette humain effrondré. La chaleur était telle dans ces parages que la mort avait fait en quelques jours l’œuvre de plusieurs années.
… Le soir tombait. Et du Morne-Vert nous avions décidé de gagner sans plus tarder Fort-Royal.
La route était fort encombrée. L’aspect du volcan n’était pas bon en effet. Il semblait ce soir qu'il fut en travail sourd. On apercevait par moment au cratère de longues langues de flammes. La population était inquiète. Des villages environnant la montagne, elle émigrait vers le sud de l'île. Les uns passaient à cheval, les autres en voiture, la plupart à pied, les hommes soutenant leurs femmes et celles-ci portant leurs enfants. Ils s’en allaient, ils s’en allaient, le dos tourné à ce volcan qui avait fait périr tant de leurs frères...
Il était près de dix heures quand nous fîmes halte dans une petite auberge, au village du Gros-Piton... La terre maintenant tremblait comme une chaudière qui ne peut plus supporter la pression...
Soudain, du cratère, une gerbe immense jaillit, toute noire avec des points brillants. Elle s'éleva à une prodigieuse hauteur en l’air, parut hésiter, puis s’épandit de tous côtés. C’était comme un vaste chamignon dont les bords allaient s’élargissant en roulant... En moins d’une demi-minute l'éruption eut dépassé le Gros-Piton et couvert le ciel entier. Au-dessus de nos têtes, nous n’eûmes plus bientôt qu'un océan de feu. Les décharges électriques en effet zigzaguaient en tous sens et les gaz dilatés explosaient par millions... Des profondeurs du cratère, de gigantesques éclairs sortaient à chaque nouvel effort, à chaque convulsion de la terre qui éclairaient d’un reflet violet-rouge, sourd et puissant, la masse innombrables des cendres suspendue dans les airs...
Cependant des petits cailloux commencèrent à pleuvoir. Et une pénétrante odeur de souffre se répandit.
« Nous sommes perdus » dirent ceux qui s’étaient réfugiés dans l'auberge. Les femmes tombèrent à genoux, leurs enfants pressés contre elles ; les hommes tremblaient, les uns par crainte, les autres de leur impuissance.
Etait-ce, au dessus de nos têtes, la même masse de feu qui avait détruit la ville ? Etait-ce l'incendie, l'asphyxie qui descendait sur nous ?
Vingt-cinq minutes, nous pûmes le croire.
….. Enfin le ciel s'obscurcit. Les blocs fulgurants avaient été noyés, dissous en leur chute. De lourdes et bienfaisantes ténèbres emprisonnèrent la terre. Le vent avait dissipé l'odeur du souffre. Et la pluie monotone des cendres reprit.
L'animation revint dans l'auberge. Nous exprimâmes chacun notre soulagement. Des femmes, tout à l'heure muettes, pleuraient ; leurs enfants criaient. Sur le seuil de la porte, un vieux noir avait entonné une chanson...
Fort-de-France 1902.
René DALIZE in Les Soirées de Paris, janvier 1913.

René Dalize (1879-1917) né Charles Marie Edouard René Dupuy, descendant du Chevalier René Dupuy des Islettes (amant de Joséphine de Beauharnais, introducteur du menuet à la Martinique) fut tout à la fois officier de marine, romancier, journaliste, poète et dramaturge. Au cours de ses voyages, il contracta le goût de l'opium qu'il transmis à ses amis littérateurs et artistes. Il aimait à raconter l'éruption de la montagne Pelée à laquelle il a probabablement assistée. En 1902, peu après la catastrophe, il rendit visite, en compagnie de Guillaume Appolinaire (ils furent les fondateurs avec A. Salmon de la revue Les Soirées de Paris) à G. Meliès qui venait de réaliser un film sur ce sujet. Interrogé, le cinéaste leur livra ses secrets de fabrication. Se tournant alors vers Dalize, Appolinaire declara : « Eh bien ! tu vois, monsieur et moi, nous faisons à peu près le même métier : nous enchantons la vulgaire matière » La remarque vaut aussi pour Dalize.
Annonçant sa mort à Craonne, là où Cogne-le vent, fauché par un obus, L'Intransigeant le présenta comme un des esprits les plus curieux et les plus aigus de sa génération.
Deux ans avant sa mort, alors qu'il était sur la ligne de front, il écrivait :

Je suis le pauvre macchabé mal enterré,
Mon crâne lézardé s'effrite en pourriture,
Mon corps éparpillé divague à l'aventure
Et mon pied nu se dresse vers l' azur éthéré.

Plaignez mon triste sort.
Nul ne dira sur moi: « Paix à ses cendres! »
Je suis mort
Dans l'oubli désolé d'un combat de décembre.

Nul ne sait où il est enterré.

jeudi 22 décembre 2016

Guillaume Gaulène


© Henri Martinie / Roger-Viollet

A Patrick Chartrain.

Guillaume Gaulène nait à Toulon en 1887 d'une famille protestante. Son père est militaire. De sa mère je ne sais rien. Est-ce elle qu'il décrira beaucoup plus tard: Son sourire m'irritait, ce sourire un peu triste, doux, si maternel , caressant et humble. Maintenant il me donne envie de pleurer (...) tant elle était fatiguée de cette fatigue que rien ne peut apaiser parce qu'elle se renouvelle sans cesse et qui ne prendra fin qu'à la mort.
On ne connaît pas la date de la mort de Gaulène. Sur le site de la BNF, on peut lire (1887-19...). Une vie qui se dissout dans trois petits points.
En 1913, il publie un premier roman -L'Amour rôde, la mort fait le guet - qui a pour héros un adolescent sensuel et malheureux. Bien que l'ouvrage fut apprécié par Francis Jammes, Gaulène le reniera.
Arrive la Grande Guerre. Il sert, en 1915, dans le nord de l'Artois.
De son expérience militaire, il tire un recueil de contes -Des soldats- publié en 1917. Le livre sera recensé par Jean Norton Cru dans son essai sur les témoignages de guerre : Les contes des tranchés de Gaulène sont d'un soldat informé. Norton Cru relève même quelques phrases qui lui semblent significatives par leur justesse : Ils avaient celle (de manie) de demeurer debout, pendant des heures, campés sur les jambes, leur jumelles en main...Ils se trouvaient trop fiers pour courber l'échine devant la mort. Les Boches surent leur enseigner en cinq secs ce qu'est la visibilité... On aurait dit que celà les amusait de se faire tuer. Je te jure qu'ils avaient l'air de le faire exprès.
A la parution, le critique de L'Intransigeant se montre guère enthousiaste. Le livre n'a droit qu'à un entrefilet : Il y a de tout, dans ce gros livre ; du bon, du mauvais, de l’inutile même si ceci n’empêche pas de le lire ! II est soutenu, d’un bout à l’autre, par une pitié profonde, et l’auteur sait persuader son lecteur (...) M. Gaulène travaille ; c’est plutôt du métier qui lui manque que du talent.
En 1921, Gaulène poursuit son exploration de la guerre, avec Maman et Claude en analysant les relations entre une femme de soldat et son jeune fils. Rien n'a été composé de pareil sur le retentissement de la bataille à l'intérieur du pays pourra-t-on lire dans Les Nouvelles littéraires en juin 1924.
Entre-temps, nôtre homme est entré dans la magistrature, s'est marié. En 1924, il a sept enfant : Je suis assez fou pour avoir eu sept enfants. Fut-il heureux ? Près de quarante après, il écrit : Elle (la femme de son héros) aurait voulu l'interrompre. Elle aurait voulu trouver un de ces mots cinglants dont elle usait jadis aux premiers jours de leur mariage lorsqu'elle travaillait à le dompter, à le domestiquer, à l'user peu à peu jusquu'à en faire une chiffe.
Les années vingt et trente semblent marquer un tournant dans l'oeuvre de Gaulène.
D'un coté des romans historiques - Du sang sur la croix consacré aux galères, J'ai taché à la fois d'écrire un roman historique, un roman d'aventures, un roman d'analyse, Le Comte Serge dont l'action se déroule après la révolution russe.
De l'autre des romans existentiels comme il s'en faisait dans les deuxième et troisième décennies du siècle. Guillaume Gaulène a le goût des destinées non pas seulement tragiques, mais angoissantes, effrayantes. peut-on lire. Entre 1924 et 1926, ce sont deux romans qui forment un diptyque qui paraissent : Mémorial secret et Le destin. Le premier est considéré comme un chef d'oeuvre par la critique. L'histoire est celle d'un groupe jeunes hommes dans une ville de l'Est qui ne croient plus en rien, anéantis par la guerre, incapables de vouloir. Peut-être notre malheur vient-il de ce que nous sommes entre deux religions : l'ancienne, déjà morte, et celle qui, la remplace et que nous ne connaîtrons pas ? Une femme tentera de sauver le narrateur, elle finira prostituée. Victor Craste, ami des surréalistes, critique à L'Humanité, s'il reconnait des faiblesses au roman, notamment idéologiques, en voit cependant toute la force : Lentement quelques individus, hommes et femmes, descendent une pente. Nous suivons leur chemin mais nous savons que ce chemin ne les mène nulle part. La mort. Gaulène reconnait l'influence du Duhamel (l'ouvrage lui est dédié) de La Confession de minuit, de Gide dont il aime l'inquiétude, de Mauriac - Il est malsain, j'aime ce qu'il y a en lui de malsain et de voluptueux - de Massis. A propos de Mémorial secret, dans une lettre adressée en 1926 à Jean Paulhan, Marcel Arland écrit : J'ai la même opinion que vous sur Gaulène. Je viens de demander ses livres précédents, qui ne valent pas celui-ci, sans doute. Si vous lui demandez qqch. pour la revue, il vous donnera sans doute une nouvelle : or elle sera mauvaise, car il ne peut déployer sa force qu’en 200 pages ; en 20 pg., il ne montre que sa vulgarité. C'est le même Arland qui, en 1933, dans une chronique donnée à la NRF, rapprochera Mémorial secret et Le Voyage au bout de la nuit.
Puis vint le silence. Un silence de trente ans.
Alors qu'il a plus de 70 ans, la maison Gallimard publie trois nouveaux roman de Gaulène : Le Vent d'autan (1961), L'assaut (1962), Le saut périlleux (1964).
-Avez vous-lu ce Gaulène, dont je lis le nom partout ? demande Paul Morand à Jacques Chardonne le 29 juin 1962. Les hommes ont la mémoire courte. En effet, en 1932 il avait été créé un prix littéraire (18000 francs) destiné à un jeune littérateur de moins de 25 ans habitant le litttoral méditerranéen. Parmi les jurés figuraient entre autres : Gaulène, Morand, Delteil et Théo Varlet.
Le vent d'autan, roman de la vieillesse écrit au scalpel, le meilleur de la saison pour André Billy. Alors que le village subit les attaques brûlantes du vent d'autan, un homme se souvient. Se souvient-il où sont-ce les souvenirs de son créateur ? Les corps se sont amolis, l'amour a disparu, reste la présence des femmes que l'on a aimées. Et le vent qui souffle. Continuer à vivre ? Choisir la mort ? En quoi mourir est-il plus intéressant que vivre ?
........................................................................................................................................................................................................................................ Ce jour-là, devant chez Boulinier, j'engageai la conversation avec un type. On discuta littérature (Hyvernaud, Clébert, Cabanis) tout en farfouillant dans les bacs. Il me sortit deux livres publiés chez Gallimard et signés Guillaume Gaulène : Le vent d'autan et L'assaut. Il me demanda si je connaissais, je lui répondis que non. Prenez les me dit-il, c'est très bon. J'ai suivi ses conseils.
C'est ainsi que j'ai décidé de partir à la recherche de Guillaume Gaulène.

dimanche 11 décembre 2016

La grève des dieux.



Quelques mots avaient été mis en exergue de la chronique d'Henri Thomas : ceux où il était question de grandes filles majestueuses, de plumes frisées. Juste après H.Thomas évoquait une grande pute assise nue au bord du lit lisant un poème de G. Perros.
Il n'en fallu pas plus.

Une chose généralement ignorée, mon cher Louis, c'est que tous les Dieux se sont mis en grève. Moi même, je ne te saurais pas, si cette circonstance ne m'avait pas été révélée par le vieux savant Nimax, qui possède et lit tous les livres mystérieux où sont écrits les événements dont la connaissance est interdite à la curiosité humaine. Oui, tous ils ont abandonné avec dégoût leurs fonctions et se sont mis en grève, les Olympiens et les Titans, Zeus tempétueux et Iapet dont le corps est écrasé sous le poids de l'île Inarime ; les Dieux aux cent bras, les Dieux bleus, les Dieux serpents et les Dieux tueurs de serpents Hina déesse des Taïtiens, qui s'unit à Titmaa-Raataï appelé à la vie par Taaroa Ganéça dieu de la sagesse, à tête d'éléphant Gangà déesse de la pureté, que, malgré l'austérité de sa vie cénobitique, Ansouman ne put en trente-deux mille siècles faire descendre sur la terre ; le Scandinave Galar, qui, avec le sang du sage Houacer infusé dans du miel, composa une boisson qui donne l'inspiration poétique Phta à la tête d'épervier ; Isis à la tête de vache Ahriman qui refusa d'accomplir la parole et de ceindre le cordon sacré ; Frigga, qui siège avec Odin dans le Vingolf et reçoit dans son sein les braves tombés sur un champ de bataille ; Fréya, qui, abandonnée de son époux, pleure des larmes d'or; et tous les autres Dieux, et même Celui devant qui la foule des Dieux est pareille à des flots de poussière que le vent soulève, ont rompu tout commerce avec l'imbécile humanité, et désormais s'occupent de leurs propres affaires.
Et pourquoi cela ? me direz-vous. Ah! c'est que les Êtres surnaturels ne sont pas entêtés, et ne s'imposent jamais à qui ne veut pas d'eux. L'Homme s'était écrié « Assez de Dieux comme cela, il n'en faut plus » et les Dieux ne se le sont pas fait dire deux fois. Ils ont rendu leurs tabliers et leurs portefeuilles, et se refusent absolument à constituer un ministère. Depuis ce temps-là, bien que nous ne le sachions pas, c'est notre désir, notre passion et notre caprice qui régissent l'univers, règlent le cours des saisons et inspirent les chefs-d'œuvre dans lesquels nous fourrons notre museau avec délices. On pourrait croire qu'il en a toujours été ainsi, car en effet les absurdes événements qui se sont succédé sur la terre ont toujours été préparés et produits par la méchanceté et par la sottise de l'Homme toutefois on se tromperait si l'on croyait que ce fût là une règle sans exception. Autrefois, lorsque l'Homme se montrait par trop bête, quelque dieu, comme nous le voyons dans L'Illiade, lui empoignait les cheveux à pleines mains et le remettait dans la bonne route. Et puis les Immortels avaient encore un autre moyen de contrarier notre lâche habitude.
Lorsque, pareil a un tas de moutons qui courent joyeusement à l'abattoir, le flot humain se précipitait vers l'immense Platitude, comme un fleuve vers l'Océan, ils nous envoyaient des héros et des génies, des Achille, desHomère, des Alexandre, des Eschyle, des Phidias, des Dante, qui avaient pour mission de détourner les chiens, de jeter le trouble, de rompre les dociles courants, et des Hercule, qui emportaient les fleuves où il leur plaisait et tuaient les monstres. Mais ils se sont aperçus récemment que, ne voulant plus de Dieux, nous ne voulons pas non plus d'êtres qui leur ressemblent, et ils ne nous envoient plus de héros ni de génies, car ils ne sont pas contrariants Ils nous avaient donné aussi une maladie qui nous empêchait de manger des choses immondes et de nous traîner dans la fange comme des reptiles, je veux dire l'amour, qui emplissait nos prunelles de ciel, et nous forçait à être divins, et faisait trembler sur nous, pour rafraîchir nos yeux las, le suave frissonnement des ailes de Psyché. Mais nous avons.déclaré que l'amour était du vieux jeu, qu'il nous sciait le dos et nous empêchait de danser en rond. Sans raisonner, les Dieux nous en ont guéris; à présent nous sommes libres de danser en rond comme tous les chevaux du Cirque d'Été; les Énergies et les Lois se sont mises en grève plus rien ne vient mettre obstacle à nos caprices, et nous pouvons donner pleine satisfaction a l'incommensurable soif que nous avions d'être bêtes.
Oui, ceci a été décrété que l'Homme est maître absolu, ne relève plus de rien, et que tout désir formulé par un homme quelconque sera immédiatement accompli. Au commencement de l'hiver, quelques imbéciles se sont écriés: « Ah! s'il pouvait ne pas faire froid cette année Quelle chance si nous n'avions pas de neige! Les Saisons dociles ont obéi, il n'a pas fait froid, nous n'avons pas eu de neige, les larves n'ont pas été tuées dans la terre, et vienne l'été, les moissons et les fruits seront dévorés par les insectes et par les chenilles. Un homme utile passe dans la rue et involontairement heurte un crétin, qui aussitôt se met à dire « Je voudrais que cet animal-là soit crevé. » Au bout de très peu de jours son souhait s'accomplit; le savant, le penseur crève; on se demande pourquoi, c'est parce que le stupide flâneur a souhaité qu'il en fût ainsi. Mais ce ne sont pas seulement nos désis individuels qui se réalisent; notre âme collective sécrète autour d'elle les mœurs qui nous enveloppent et les fabuleux objets d'art parmi lesquels nous sommes emprisonnés. On s'étonne quelquefois que nos représentants enfilent des mots comme on enfile des perles, et parlent souvent pour ne rien dire; mais c'est précisément parce qu'ils nous représentent ! Nous passons notre temps à acheter des chaussettes aux Magasins Géants, et à faire des visites pendant lesquelles s'échangent de nombreux manques d'idées nous nous délectons à lire des récits de crimes sans grandeur et des commérages qui pourraient avoir lieu chez la portière; nous fuyons la poésie comme un chat échaudé craint l'eau froide ou l'eau chaude, nous acceptons comme femmes des manches d'ombrelles garnis de falbalas ruisselants et terminés par une petite tête à perruque peinte de trente-six couleurs.
Puis nous regardons les tableaux de nos peintres et nous nous étonnons de voir que ce sont des expositions d'étoffés et de marionnettes mais ces artistes ont.représenté fidèlement ce que nous avions dans nos prunelles.
Nous lisons le roman nouveau, nous allons écouter le drame en vogue nous admirons ce qu'ils contiennent d'événements dépourvus d'intérêt racontés en mauvais style et nous ne voulons pas voir que; nous Public, nous sommes le véritable artisan de ces œuvres lourdes et fragiles, dontles auteurs n'ont fait que s'assimiler et .exprimer de leur mieux, hélas! la conception particulière que nous nous sommes formée de la Beauté, de la Vérité et de la Justice. Le vin qu'on nous verse nous semble détestable et insipide mais c'est nous qui avons tout fourni pour la vendange, la cuve et le pressoir et le raisin et le phylloxera !
Monsieur Camescasse s'inquiète avec raison. Dès que le gaz est allumé et que les boutiques flamboient, sur tous les trottoirs et sur tous les pavés de la ville glissent dans la lumière, comme des spectres vêtus de satins et de peluches, de grandes filles majestueuses, effrénées, superbes, grandes comme des Sémiramis, et d'autres, mignonnes, toutes petites, fatiguées de sourire et souriant toujours. Elles marchent comme un fléau, comme une force de la nature elles se multiplient, deviennent des vingtaines, des centaines; des milliers, des légions; elles deviennent plus innombrables qu'une invasion de sauterelles leurs jupes cachent la terre et les plumes frisées de leurs chapeaux obscurcissent le sombre ciel. Quand même tous les hommes qui existent sur la terre, subitement métamorphosés en bergers de L'Astrée, et vêtus d'habits en taffetas zinzolin, auraient en même temps la pensée de réciter des madrigaux à ces Églés peintes en rose et à ces Amintes dont les regards sont noyés dans le vide, il n'y aurait jamais assez d'hommes dans le monde pour que chacune d'elles ait son madrigal et quand même chacune y boirait seulement une goutte d'eau, elles auraient bien vite épuisé et mis à sec le symbolique fleuve du Tendre !
Qu'espèrent-elles donc ? Rien du tout. Elles vont, parce que c'est leur destin, éblouissantes, brillantes, ondoyantes, parées commes des châsses, blanches comme de la neige, roses comme les aurores, montrant sur leurs joues l'ombre de leurs cils, plus noircis que le sombre flot du Coçyte. Là-dessus, les philanthropes, les moralistes s'indignent. « Il faut extirper ce fléau, il faut détruire cette peste! a Mais, braves gens que vous êtes, ces demoiselles ambulatoires sont les images mêmes de vos âmes; elles ont été créées par vos froides Passions et vos stériles Désirs, et pour les détruire, c'est vous-mêmes qu'il faudrait tuer, car c'est de vous qu'elles naissent et renaissent sans cesse, et elles ne sont rien autre chose que la figure visible de votre idéal !
Mais cela, nous ne voulons pas en convenir. Du temps que les Dieux nous envoyaient encore des héros et des génies, qui venaient vaincre, chanter, imaginer, créer pour nous et qui ne nous ressemblaient en rien, nous nous plaisions à croire que ces êtres divins procédaient de nous, et que c'était nous qui par leurs mains savions façonner l'inerte matière, et par leurs voix imiter le rhythme harmonieux des astres. Mais au contraire, depuis la grève, à présent que nous sommes vraiment les maîtres, que tout nous obéit, nous trouvons l'ensemble des choses si laid que nous ne voulons plus y être pour rien. 0 mes frères, ne vous bercez pas de cette aimable illusion, et sachez bien au contraire que vous y êtes pour tout !
Elle a été façonnée par vous, la casquette que le rôdeur de barrière chiffonne sur ses jolis accroche-cœur, et c'est grâce à vous que l'églogue amoureuse à deux personnages se sert exactement des mots employés par le consommateur et par le pâtissier en plein vent pour conclure une transaction relative à deux sous de galette Vous avez les dames, les chansons, les chopes, le caféconcert que vous méritez, et les poèmes dont vous êtes dignes. Vous semez des haricots et vous espérez qu'il poussera des lys; mais pas du tout, il ne pousse que des haricots. Les prodiges et les miracles, c'était bon du temps que les Dieux se plaisaient à vous protéger. Mais vous ne voulez plus d'eux, ils ne veulent plus de vous vous leur avez dit: « Allez-vous-en », ils s'en sont allés, ils se sont bien décidément mis en grève, et pour terminer cette grève-là, il ne suffira pas de mettre sur pied la gendarmerie. Si les grands Exilés consentaient à revenir, ce ne serait qu'avec des conditions sérieuses, en vous faisant promettre que vous ne préférerez plus le bonnet de Tabarin au laurier de Virgile, et que vous mettrez aux choses de l'amour un peu plus de raffinement et de délicatesse que les chats sur la gouttière et les chiens errants dans le ruisseau.
En attendant, vous avez de la peine à comprendre que lorsque vous ouvrez la bouche, il n'en sort pas toujours des perles et des pierres précieuses: Ce serait si commode, en effet, de vivre comme des porcs à l'engrais, et de se voir cependant aussi beaux et célestes que des Anges ? Les femmes elles-mêmes se laissent bercer par une telle illusion, et parce qu'elles sont compliquées et friandes, se croient immatérielles. Rentrant très tard après la comédie, une très jeune, gracieuse et mignonne Parisienne, en descendant de voiture à la porte de la maison qu'elle habite, se mit à pousser des cris d'horreur. C'était l'heure sinistre où devant les demeures stationnent, pour parler comme le poète, Ces chariots lourds et noirs, qui la nuit... font aboyer les chiens dans l'ombre. Les manœuvres herculéens aux lourdes bottes accomplissaient avec résignation leur travail on voyait vaguement, noirs dans la nuit, les tonneaux, les boîtes de fer aux larges clous, et les tuyaux de cuir pareils à de longs serpents funèbres.
–« Oh mais c'est affreux, dit la jolie mondaine, comment peut-on tolérer de pareilles infamies ». Un des nocturnes travailleurs ôta de sa bouche son court brûle-gueule plus noir à lui seul que tout le noir paysage, et, sa casquette à la main, dit avec une tranquille ironie :
« C'est de votre faute, ma petite dame. Il fallait vous nourrir de rien du tout, et boire la rosée dans le calice des fleurs ! »

Théodore de Banville, La grève des dieux in Paris Vécu, 1883.

mercredi 7 décembre 2016

Au téléphone.



De Au téléphone, je ne connais que trois versions :
- La première - la moins connue - est le texte original de Charles Foley publié dans L'Echo de Paris.
- La deuxième, la plus fameuse, est l'adaptation théatrale (la première se déroula le 28 novembre 1901) qu'en firent Foley et André de Lorde, le maître du Grand-Guignol, le Prince de la terreur. La pièce faillit même passer au répertoire de la Comédie Française et comme le fit remarquer André de Lorde, il s'agissait de la première tentative de faire du téléphone un élément inquiétant alors qu'il avait été utilisé jusque là que comme élément comique. Ce texte n'est malheureusement disponible que dans une version traduite en anglais sur le net.
- La troisième est la version cinématographique, tournée en 1909, que l'on doit à Griffith sous le titre The Lonely Villa.
On propose ici la nouvelle de Charles Foley qui semble inédite sur la toile.










vendredi 2 décembre 2016

Raoul Lévy



Raoul Lévy (1922-1966) produisit entre autres Et Dieu… créa la femme et Deux ou trois choses que je sais d'elle.
Sous le nom de Bloch, François Chalais en dresse un portrait dans son roman Un été ombrageux paru en 1977.

« Tu en as sûrement entendu parler. Lui vivant, tout pour moi était encore possible. Dans son genre, c’était un grand seigneur. Le dernier de son espèce, car on ne l’a pas remplacé. Producteur aussi natu­rellement qu’on ne peut s’empêcher, malgré toutes les promesses que l’on s’est faites, de franchir le seuil d’un casino, il avait le don de braquer la lumière sur les talents originaux. Berthier, par exemple, lui doit d’avoir pu commencer son œuvre. Les mauvaises langues, et peut-être pas seulement les mauvaises, prétendent que cette œuvre s’est d’ailleurs achevée avec l’appui que lui accordait son protec­teur. La manière de Bernard était inimitable. Lui objectait-on que son protégé était vraiment trop inexpérimenté, qu’il était incapable de filmer dans les règles ? De ses balbutiements infantiles, il eut l’admirable inspiration d’affirmer qu’ils étaient la démonstration d’un nouveau style révolutionnaire de mise en scène, et la preuve qu’une page du cinéma était tournée... Aux incrédules, il rappelait qu’Ana­tole France lui-même, avant de l’adorer, avait fait refuser par ses amis du Parnasse L’ Après-Midi d’un faune de Mallarmé, en disant : « Si nous donnions notre caution à ce verbiage, on se moquerait de nous... » Et de même pour Verlaine, à propos duquel il écrivait — Verlaine venait de sortir de prison, après l’épisode des coups de feu contre Rimbaud : « L’auteur est indigne, et ses vers sont les plus mau­vais qu’on ait vus... » Il n’allait pas tarder cependant à le défendre avec presque autant de vigueur qu’il en mit à épouser la cause du capitaine Dreyfus. Cela suffit pour troubler une France où, si les imbéciles sont certains d’être intelligents, ceux qui ne sont point sots ont toujours la crainte de passer pour des imbéciles...« Plus remarquable encore : ce n’est pas en inter­rogeant Berthier sur sa conception de la technique, sur la poésie de sa vision, encore moins sur sesopinions sociales et politiques, qu’il avait décelé l’étincelle dont il était incontestablement illuminé ; mais en tapant avec lui le carton du gin-rummy, ou en regardant se déhancher des filles à la terrasse de Sénéquier. Ainsi comprit-il que cet homme, que la plupart jugeaient si terne, possédait ce rare trésor : quelque chose à dire. Au moins une fois...
« C’est à Bloch également que l’on doit le raz de marée de Félicie Dubreuilh. Qu’était-ce, cependant, que Félicie Dubreuilh, avant qu’il ne s’en mêlât ? Des cheveux qui n’avaient même pas leur teinte naturelle, une bouche qui confondait faire la moue et jouer la comédie. A cela, soyons justes, s’ajoutait une agréable chute de reins. Faute d’être comé­dienne, savait-elle au moins parler ? Ses familiers les plus inconditionnels auraient trouvé hasardeux de prendre catégoriquement position sur ce point. Evi­demment, personne n’en voulait. Pour en faire quoi ? Je veux dire : sur un écran... Son mari, qui avait des relations dans la presse, mendiait auprès de ses amis la charité d’un cliché ou d’un entrefilet. Ce n’était pas commode. Ses copains devaient se donner du mal. Quand il arrivait en effet, à Félicie, de décrocher un contrat, c’était généralement pour vanter un maillot de bain, ou une crème à épiler... Mais Bernard Bloch avait un sixième sens qui l’aver­tissait des possibilités de l’impossible. Et il a fait d’elle ce qu’elle est devenue, ce monstre adulé, mythologique, dont nul ne songerait à discuter la gloire, qui fut totale et quasi planétaire. Objet de la ferveur des petits Zoulous, comme des derniers ermi­tes du Monomatopa — pour la lune et les Martiens, ce n’était pas encore la bonne année — n’a-t-elle pas partagé en effigie avec Kennedy la couverture du premier magazine américain ?
« Le cinéma ne ressemble qu’au cinéma. Et encore, on n’en est jamais sûr. C’est bien pour cela que le comédien véritable, celui qui veut se rappeler quel est réellement son métier, s’impose régulière­ment de faire du théâtre. Il ne veut surtout pas se perdre de vue... Contrairement à la presque totalité de ses confrères, Bernard Bloch avait compris que le cinéma est un art abstrait. Du vent apprivoisé par un oiseau qui saurait dresser les oiseleurs... Il avait le génie de l’impondérable. Parce que je l’avais flairé, il m’en était, je crois, reconnaissant. Et comme je ne le flattais jamais, sans doute est-ce pour cela qu’il m’aimait. Pas davantage nous ne parlions d’argent. Lui, parce qu’il en dépensait trop pour en avoir. Et moi parce que je n’en avais pas assez pour penser que j’en aurais un jour... D’accord, je n’étais pas tout à fait désintéressé. Mes mains trem­blaient à l’idée qu’il était le seul à pouvoir donner le feu vert à cette nouvelle de Maupassant à laquelle j’avais toujours rêvé de prêter des visages ; ou, pour­quoi pas, à une adaptation — enfin ! — de ce Voyage au bout de la nuit, de Céline, qui ne cesse pas de hanter ceux pour qui, malgré tout, le cinéma est autre chose qu’une industrie... En ce temps-là, tu le vois, je ne doutais de rien... Chaque jour, cet éternel failli s’inventait une ruine qui avait l’appa­rence de la fortune des autres. Pendant un an, il entretint quatre cents éléphants, pour une séquence qu’il voulait tourner, aux confins des Karpates, et qu’il ne réalisa jamais, le fourrage et la litière des animaux ayant dévoré plus de deux fois le budget nécessaire à la rémunération des acteurs et à l’achat de la pellicule. Mais de ce formidable pari on jasa tellement que beaucoup furent persuadés que le film avait été tourné. J’en connais même qui jure­raient farouchement l’avoir vu, et que le résultat en était admirable. C’est cela, pour un homme qui n’est pas un saint, avoir une auréole...
« Tous les dimanches, il tenait table ouverte dans sa luxueuse maison de campagne, qui naturellement n’était pas à lui, bien que ce fût son propriétaire, le chapeau à la main et en s’excusant de le déranger, qui eût l’air de lui verser un loyer. Nul protocole. Le plus souvent, ne lançant jamais d’invitations, il igno­rait qui seraient ses visiteurs. A chacun de savoir s’il était digne de franchir son seuil, et s’il avait obtenu la grâce d’être toléré. Pitié pour ceux qui se trompaient ; et malheur à ceux qui le trompaient. Cet homme était une curieuse combinaison d’amour du prochain et de mépris pour les individus... Sans la moindre domesticité pour officier, il ne prévoyait que deux ou trois gigots, mais de taille, des fromages qui étaient tous des chefs-d’œuvre, et des fruits dont les vasques qui les contenaient rappelaient sa pas­sion forcenée pour la peinture. Au-dessus d’une lourde crédence ciselée dans un bois précieux, ves­tige de cette banalité du XVIII e siècle qui est le luxe du XXe, plantée à même le tapis-brosse de la pelouse, il ne manquait qu’un pan de velours descendu du ciel et une couple de faisans bagués pour compléter la nature morte. Les convives, eux, évoquaient plutôt les mânes grotesques d’un Bruegel habillé par Cardin, après un crochet sur Sunset Boulevard.
« Noble spectacle ! Ils arrivaient, ces glorieux du Gotha, caracolant dans un nuage de poudre auxyeux, metteurs en scène illustres, demoiselles à double définition et à vertu de rechange, requins frisés de la comédie de Paris ou de Hollywood, cérébrales calvities, Balzac du stylo-feutre, Chamfort des lumières de la ville, mêlant toutes les inflexions vocales des Balkans berlitzées à Beverly Hills, un nécessaire à poker dans une manche, dans l’autre un contrat qu’il n’y avait plus qu’à signer, touillant des restes de salade avec des mégots de cigare dont le plus discret avait bien huit centi­mètres, prenant bien garde toutefois d’en laisser en évidence l’anneau chiffré à leurs initiales, la che­mise à grosses fleurs tropicales généreusement ouverte sur des poitrails flasques ou rosés — mais la suprématie de leurs dollars et de leurs marks devait donner à ceux qui les exposaient ainsi l’im­pression qu’ils étaient avantageusement musclés. On achète tout avec de l’argent. Et d’abord la bonne opinion qu’on a de soi.
« Donc, ils étaient tous là, faisant faire des soleils à leurs réputations falotes, médiocres trapézistes qui ne travailleraient que dans la sécurité d’un filet matelassé de carnets de chèques, devant un public d’applaudisseurs à gages. Rien que du caractère gras dans Les potins de la commère ; et la commère elle-même en prime, venue à la pêche aux nouvelles qui font « pschitt ». Aucun déchet, sur ce flipper saugrenu où toutes les billes conduisaient au mot « tilt ». Dans chaque œil brillait le reflet d’un grand film vu par celui qui en avait eu la révélation le premier, puisqu’il en était l’auteur. A détourner la cargaison d’un tel Boeing, on eût réalisé une belle prise d’otages... A peine apercevait-on dans le fond du jardin, derrière l’enclos de la pétanque et du croquet, un petit homme aux mains nerveuses, effaré dans son complet noir trop court à cravate stricte, qui attendait le départ de la meute pour s’appro­cher : le chef comptable. Personne ne semblait remarquer sa présence ; pas plus que Bloch ne pre­nait en considération les trous de sa comptabilité. Les monologues s’amoncelaient et s’enchevêtraient, le sport consistant à hausser progressivement le ton pour ne pas avoir la parole coupée par l’éloquence traîtresse d’un voisin ; le bouquet appartenant en dernier ressort à celui qui, la bouche pleine et le cœur vide, accablerait plus lourdement le maître de maison sous le poids de la flatterie, dans la recherche qu’il croyait finement camouflée d’un profit à plus ou moins long terme.
« Un soir où le caquetage avait été particulière­ment frénétique, Bernard s’était levé de table, très pâle. Il y avait eu un grand silence, comme chaque fois que l’on croyait que Louis XIV allait parler et, pourquoi pas, accorder à Lully ce qui revenait à Molière... Alors, un peu sourde mais détachant la moindre syllabe, sa voix avait repoussé d’un coup jusqu’au souvenir du brouhaha. C’était à moi qu’il s’adressait : « Viens, dit-il, foutons le camp. J’en ai ma claque de tous ces cons... »
(…)
« Cinq minutes plus tard, à tombeau ouvert, virages à la corde, la route avalée avant que les phares aient permis d’en distinguer les accotements, nous roulions dans sa Ferrari noire, tapissée de cuir odorant, dont il ne devait plus au vendeur que les vingt-trois dernières traites d’une série de vingt-quatre.
« Il parlait. Lui qui n’avait pas proféré une parole pendant toute la durée du repas, on eût dit qu’il était maintenant impossible de l’arrêter. Dans un curieux mélange de gêne et d’orgueil, il racontait lesrétablissements insensés grâce auxquels, si souvent, il s’était procuré l’argent de ses films. A New York, par exemple, il avait loué l’appartement le plus somptueux du Waldorf Astoria. Je le vois encoremimer la scène. Il aurait pu être un acteur extraor­dinaire. « Ça va toujours, au Waldorf. Vous acceptez encore les dollars ?... Bon. Mon penthouse est prêt ?... Vous mettrez ça sur mon petit relevé annuel... — O.K., mister Bloch... » Et puis, sans prendre le temps d’ouvrir ses valises ou de jouer comme un enfant, selon son habitude, avec tous les boutons des mille gadgets du confort américain, il avait téléphoné à la galerie de tableaux la plus renommée de la cité. « Bernard Bloch speaking...Prenez un crayon. Et du papier... Vous y êtes ? Notez... Vous avez quoi, en ce moment, comme Van Gogh ?... Parfait. J’en prends deux. Soyez gentil, j’aimerais qu’on me les livre tout de suite...Au Waldorf, évidemment, où croyez-vous que je sois ? A l’Armée du Salut ?... Attendez ! Pour vous éviter de faire le voyage avec une camionnette presque vide, rajoutez donc un Gauguin... tant pis, ça ne fait rien. Je m’en passerai. J’aurais quand même cru qu’une maison comme la vôtre... Enfin, personne n’est parfait... Vous dites ?... Deux ou trois Chagall à la place ? Soit... Et un Paul Klee... Vous me jurez qu’il est bien, votre Rouault ? La dernière fois, un de vos concurrents m’a beaucoup déçu. C’est d’ailleurs pour cela, aujourd’hui, que je vous appelle, et pas lui... Naturellement, un Picasso, quelle question ! Du moment que c’est un Arlequin...Je suis désolé, je n’ai pas une seconde pour me déplacer. Et surtout, j’ai besoin de voir tout ça dans mon environnement personnel avant d’arrêter mon choix. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je suis incapable d’acheter un Renoir sans me rendre compte de son effet à côté de ma brosse à dents... Vous êtes infiniment aimable : j’ai dû apprendre l’humour le jour où les services de votre consulat à Paris ont tamponné mon passeport...Montez directement. Vous ne pouvez pas vous trom­per — j’habite là où l’ascenseur ne va pas plus haut... Vous trouverez ma suite au fond du couloir. La porte double... Inutile d’alerter tout l’hôtel... »
« Le temps pour la camionnette blindée de fran­chir l’espace de trois blocs, on lui avait apporté les toiles. Il les avait disposées, dans un négligé étudié, sur le canapé, sur les fauteuils, jusque dans la salle de bains. Une demi-heure après, il recevait son premier visiteur. Tête de Simon Goldenstein, de la Métro, ou de Bernie Burkhart, de Columbia, devant cette avalanche de trésors éparpillés aussi banale­ment que des pardessus qui auraient raté le crochet d’une patère. « Vous avez sûrement besoin de vous laver les mains ? » commençait-il, en poussant son invité dans la direction de la baignoire, jouissant de la surprise qu’il éprouverait en découvrant un remarquable Kandinsky à cheval sur le porte-ser­viettes. « Que voulez-vous, continuait-il, je suis ainsi. J’ai l’impression de ne plus être moi-même si je n’emmène pas, lorsque je me déplace, une partie de mes tableaux préférés. Les chambres d’hôtel sont si impersonnelles... »
« Impressionnés, les financiers consentaient, et au-delà, les crédits demandés. Bernard n’avait plus, avant de reprendre le premier avion pour Paris, qu’à renvoyer les merveilles au marchand. Non sans condamner, avec quelque morgue dans l’intonation, un envoi qui, décidément, ne convenait pas du tout à ce qu’il avait espéré. On l’avait, en somme, dérangé pour des vétilles. Il avait demandé des œuvres dignes de ce nom et de celui des artistes qui les avaient signées. Pas cette distraction de peintres, un jour qu’ils pensaient manifestement à autre chose qu’à leur rayonnement posthume.
« Mais Bernard Bloch est mort. A quarante-quatre ans. Il s’est suicidé. A cause d’une femme qu’il croyait aimer ; ou ne souffrait-il pas plus encore d’avoir compris qu’elle ne l’aimait pas ? Une femme dont je n’aurais voulu pour rien au monde, pas seulement dans mon lit, mais à ma table, dans un compartiment de chemin de fer, au théâtre, volubile ou muette, brillamment parée ou dévêtue. Comment les drames d’autrui peuvent-ils avoir des ressorts à ce point éloignés de ceux qui provoquent nos propres déroutes ? C’est impensable. Et d’abord, comment peut-on être assez fou pour imposer le silence à son corps pour la seule raison d’un sentiment contrarié ?
« On l’avait retrouvé pourtant, à l’heure qui était jadis celle du laitier, recroquevillé devant une porte qui, tant de nuits, ne lui avait semblé s’ouvrir que sur l’amour. Dans sa main, que l’on avait eu du mal à décrisper, un fusil tiède — encore une facture impayée chez Hermès !... Sans doute avait-il menacé, puis imploré : « Ouvre, sinon je me tue... » Etait-elle là ? Avait-elle imité l’absence, son oreille contre la paroi, terrifiée, mais savourant cette faiblesse, à cause d’elle, d’un homme fort ? Ou bien avait-elle répondu : « Assez de grands mots, laisse cela à tes scénaristes... Tu sais très bien que tout cela n’est qu’une comédie. Ce n’est pas avec ce genre de chantage que... » Ainsi avait fini cet enfant chéri du succès, par un échec dont on ne lui avait même pas attribué le bénéfice. Paris, en effet, n’avait pas accepté cette version des événements. « Pour lui rendre service, décrétèrent ses proches, et ne pas altérer la grandeur de sa mémoire... » Il ne fallait pas que la sottise de son dernier geste gâchât la qualité de l’image qu’emporteraient de lui les temps futurs. Les amis de la dame, d’autre part, avaient fait campagne pour repousser dans l’ombre la vérité de la tragédie. Des gens bien élevés ne sauraient compromettre la réputation d’une femme. Il avait semblé plus simple, et plus honorable, de prétendre que l’accumulation de ses dettes avait été le détona­teur de son désespoir. Comme si cet homme avait jamais eu autre chose, pour toute fortune, que des dettes... Nous avons été peu nombreux à penser que, des dettes, c’est nous maintenant qui en avions envers lui...

vendredi 25 novembre 2016

Enracinement/Déracinement



Après avoir accueilli favorablement le renouvellement que constitue Les Déracinés dans l'oeuvre de Barrès, René Doumic critique la conception que se fait l'auteur de l'éducation.

Donc M. Barrès imagine de nous présenter une équipe de sept jeunes Lorrains. Élèves du lycée de Nancy, ils y reçoivent cet enseignement uniforme que l'Université donne à tous les Français, sans tenir compte de la différence des régions plus que de la diversité des conditions et des aptitudes. Le professeur de philosophie, un certain Bouteiller, en leur enseignant la morale de Kant et les invitant à se référera une formule abstraite et absolue du devoir, complète, couronne et parfait l'œuvre de l'éducation universitaire. Quels en sont pour ces jeunes gens les résultats? « Si cette éducation leur a supprimé la conscience nationale, c'est-à-dire le sentiment qu'il y a un passé de leur canton natal, et le goût de se rattacher à ce passé le plus proche, elle a développé en eux l'énergie. Elle l'a poussée toute en cérébralité et sans leur donner le sens des réalités, mais enfin elle l'a multipliée. De toute cette énergie multipliée, ces provinciaux crient : À Paris ». Ils viennent en effet à Paris pour y faire, qui des études de médecine et qui des études de droit. Ils y traînent au Quartier Latin, sont les héros de menues aventures, et se retrouvent enfin tous les sept dans la rédaction d'un journal, car, suivant la spirituelle boutade de M. Barrés, l'enseignement qu'on donne aux jeunes gens dans les lycées a pour aboutissement naturel d'en faire des journalistes parisiens. Inutile de dire que le journal, entre ces mains novices, a tôt fait de sombrer. Afin de le renflouer, le directeur, Racadot, ne trouve qu'un moyen qui est l'assassinat ayant le vol pour mobile. Aidé de son ami Mouchefrin, il entraîne une jeune femme sur la berge de Billancourt et la tue.

Ces faits servent à illustrer une thèse qui est curieuse et mérite de fixer l'attention, car elle est significative du mouvement de réaction qui se fait aujourd'hui dans beaucoup d'esprits désintéressés et libres contre quelques-unes des idées dont la Révolution a amené le triomphe. En dehors de tout parti pris de politique ou de religion, on dresse le bilan de certaines « conquêtes », et on s'aperçoit qu'elles ont entraîné des conséquences désastreuses. Le courant d'idées qui, venu du parti philosophique et de l'Encyclopédie, traverse la Révolution et trouve sa complète expression d'abord dans le programme jacobin, puis dans l'administration napoléonienne, c'est celui que dénonce M. Barrès. Au nom du progrès, on a voulu rompre tout d'un coup avec le passé. On n'a pas compris qu'une nation est faite à mesure par toute son histoire, et que les éléments nouveaux qu'elle s'agrège ne doivent pas contrarier les énergies qui se sont peu à peu accumulées en elle. On a méconnu la vertu de la tradition. On a cru à la toute-puissance des théories. On s'est imaginé qu'on pouvait, d'après un idéal abstrait, improviser des règles de conduite également bonnes pour tous. On eu la superstition de l'égalité conçue de la façon la plus grossière. On s'est appliqué à supprimer les différences. On a ruiné la vie de province. On a fait affluer toute l'activité vers la capitale où siège l’État souverain . On « déraciné » les jeunes Français. Pour accomplir cette œuvre néfaste, il semble à M. Barrés que l'Université a été l'instrument le mieux approprié. Il fait retomber sur elle toute la responsabilité. M. Barrès reprend ici à son compte les idées fortement exprimées par Taine dans le livre du Régime moderne consacré à L’École. Seulement, tandis que les vues qu'il emprunte étaient déjà étroitement systématiques, M. Barrès les présente sous une forme plus âpre encore. C'est dire qu'il les fausse. Je me contenterai d'indiquer deux remarques, mais qui sont essentielles, et diminuent d'autant, la portée de cette argumentation sans nuances.

M. Barrés déclare que l'Université déracine les jeunes gens. C'est le reproche qu'il lui fait, c'est le crime dont il l'accuse. Il ne paraît pas soupçonner que la question est justement de savoir si ce prétendu crime en est un. Pour sa part, M. Barrès rêve d'un enseignement approprié au caractère provincial. « II n'y a pas d'idées innées, mais des particularités insaisissables de leur structure décident les jeunes Lorrains à élaborer des jugements et des raisonnements d'une qualité particulière. En ménageant ces tendances naturelles, comme on ajouterait à la variété et à la spontanéité de l'énergie nationale !... » Veut-on presser le sens des mots ? Comment s'y prendra-t-on pour modeler un enseignement sur des particularités dont c'est l'essence d'être insaisissables ? Ou peut-être faut-il que les jeunes Lorrains n'aient que des maîtres lorrains ? L'enseignement devient alors chose de province, de cité ou de canton. Ce sont les barrières qui se dressent, c'est l'horizon qui se rétrécit. C'est, pour tout dire, l'éducation qui manque son but, puisqu'elle a précisément pour but de nous « élever » au-dessus de tout ce qui limite notre vue et nous fait les prisonniers d'un endroit dans l'espace et d'un moment dans le temps. La condition où nous sommes nés, le milieu où nous nous sommes formés, nous imposent autant d'idées toutes faites et de préjugés. Il s'agit de nous en affranchir. C'est bien à quoi concourent toutes les parties de l'enseignement. L'histoire, les langues, les littératures nous mettent en rapport, nous autres hommes d'aujourd'hui, avec les hommes d'autrefois. Nous nous initions à des civilisations différentes de la nôtre, et nous retrouvons tout de même, sous l'apparente diversité, des traits communs. Ces idées générales, c'est par elles que tous les hommes communient ensemble, et, à mesure que nous en prenons davantage conscience, nous devenons plus complètement des hommes. Nous dépassons les limites de notre cité pour devenir citoyens de l'humanité. On peut comparer les divers systèmes d'éducation ; on se convaincra que, pas plus dans l'antiquité que dans les temps modernes, et pas plus sous l'ancien régime que dans la France nouvelle, l'éducateur n'a compris autrement sa tâche. Qu'on s'efforce donc de maintenir dans ce qu'elles ont de bienfaisant les influences de famille et les traditions locales, il n'en restera pas moins que le rôle de l'éducateur consiste à nous délivrer des attaches qui nous immobilisent à un point du sol et que son devoir est de faire de nous des « déracinés ». Sans s'en apercevoir, et trompé par le mirage des mots, ce n'est pas seulement l'enseignement universitaire que condamne M. Barrès : il s'attaque à la notion elle-même d'éducation.

M. Barrès en veut surtout à l'enseignement de la philosophie. Il l'incarne dans le personnage de Bouteiller. Ce personnage est, de tous ceux du roman, le mieux venu. Ou, plutôt, il est le seul qui ait quelque consistance. C'est un type de sectaire hanté par le rêve de la vie politique et pour qui les succès de la chaire professorale ne sont qu'un moyen afin d'arriver quelque jour à la tribune de la Chambre. M. Barrès trace ce portrait d'un crayon irrité, et c'est à peine si on peut lui reprocher de l'avoir poussé à la caricature. Il y a fort habilement présenté le mélange d'une austérité véritable, d'une ambition forcenée et d'une certaine hypocrisie. Mais il n'a pas fait attention que plus l'image devenait précise, et plus le type perdait de valeur générale. Le politicien est, par bonheur, dans l'Université une exception : le professeur qui cherche non pas à occuper dans l’État une situation en rapport avec sa compétence , mais a sortir de sa carrière pour mener la vie parlementaire, est, au sens strict du mot, un déclassé. D'autre part, M. Barrès semble croire que l'Université enseigne une philosophie uniforme, dogmatique, qu'il y a une doctrine officielle et une philosophie d’État. Quelle erreur ! L'année où Bouteiller enseignait aux élèves du lycée de Nancy la morale kantienne est à peu près celle où je recevais moi-même sur les bancs du collège l'enseignement philosophique. L'homme charmant qui nous le distribuait se référait à des notes prises aux cours de .Iules Simon, qui lui-même répétait les leçons de Victor Cousin. Ce n'était pas pour faire de nous des sectaires. Bien loin d'imposer une doctrine et d'apporter des conclusions, la philosophie universitaire - et c'est ce que d'autres lui reprochent -, se contente de plus en plus de poser les questions, remettant à chacun le soin de les trancher au gré de ses préférences et d'après son tour d'esprit, laissant au temps et à l'expérience le soin de dessiner peu à peu les réponses. C'est dire que l'enseignement philosophique universitaire est assez exactement le contraire de celui que nous présente M. Barrès.

René Doumic in Revue des deux mondes, 15 Novembre 1897.

dimanche 20 novembre 2016

Bombes moscovites



UN VOYAGE AU PAYS DES SOVIETS
BOMBES MOSCOVITES

Faire la noce à Moscou, est-ce donc permis ? C'est défendu sans l'être. Enfin c'est défendu. Mais on ouvre les bars tous les soirs, sauf le lundi. Encore sont-ils clos, ce soir-là, parce que le lundi est le repos du soviet des jazz.

Il s'agit de ces bombes dont les éclats se réduisent au bruit des bouchons : Pienistye, schaumwein... ou Champagne. Cet article pouvait aussi s'appeler : Montmartre-Moscou.
La noce ?
Oui, ma foi, une triste noce, et sournoise, anxieuse, une noce de viveurs aux abois, qui cherchent leur passé dans un pays où le souvenir est un délit. Dirai-je qu'on s'amuse ? J'ai promis de ne pas broder. Disons, sans plus, que l'on cherche à ne pas mourir de l'Ennui rouge, qui surpasse l'ennui huguenot, autant que la steppe dépasse le prêche du pasteur.
Mais faire la noce à Moscou, est-ce donc permis ? C'est défendu sans l'être. Enfin, c'est défendu. Mais on ouvre les bars tous les soirs, sauf le lundi. Encore sont-ils clos, ce soir-là, parce que le lundi est le repos du soviet des jazz.
On tolère donc les « boîtes », qui, dans leurs caveaux fumeux et calfeutrés, ont conservé un air vieux de neuf ans, un air à mettre en bouteilles, un air à étiqueter, à étamper, à cacheter : l'air tsariste.
Quoi ! le régime soviétique tolère cela ? Il a bien fallu. Moscou compte un million d'habitants; on peut tout faire à un million de gens soucieux de trouver le repas du lendemain -tout, sauf détruire l'illusion du plaisir- Sous la Terreur même, les bolcheviks tinrent les théâtres ouverts : avec cela et du pain noir ils purent durer. A présent, qu'arrivent les temps moins disciplinés, il faut blanchir le pain et multiplier les jeux. Alors, une à une, les boîtes se sont ouvertes. Et, comme le peuple grommelait, on lui a donné ce, prétexte que, sous tous les régimes, l'exploitation de la débauche fournit aux moralistes :
« Cela fait vivre tant de gens... »
Rien de plus vrai, quant à Moscou. Il faut voir ces nuits de la Tverskaïa, laquelle est, passé minuit. une espèce de rue Pigalle, moins les publicilés lumineuses. Tout se passe dans l'ombre, une ombre houleuse où les êtres noirs se poursuivent en silence, au milieu des appels de cochers invisibles et sans nombre, tandis que tous les chevaux de Walpurgis semblent de leurs pieds sonores battre l'enclume sur le pavé.
Mais un démon morose conduit le bal. Ici, comme dans tout le pays soviétique, le rire est mort ; on dirait que les vieux l'ont emporté dans leur tombe, entre leurs bras roidis par la rage et la famine. Ainsi, l'on voit cette chose inexprimable : des gens qui se soûlent avec des visages de pierres. La crapule y acquiert une sorte de grandeur. Mais c'est un spectacle sombre et bientôt décevant.
Nul, sans doute, ne s'étonnera qu'un Parisien ait hanté toutes ces boîtes. On en a, d'ailleurs, vite fait la tournée. Il y a « le Bar » (qui se trouve non loin de là, mais dans un autre quartier), seul lieu de plaisir où l'on rencontre des politiciens, fonctionnaires en vue ou membres du Parti. Il y a le Nedved (l'Ours), fort à la mode, où l'on voit les plus troublantes courtisanes moscovites ; Praga, aux lumières bizarres ; Kroujok (le Cercle), où il faut « être présenté » ; Philipov, une sorte d'usine à soulerie, vaste, nue et venteuse comme un buffet de grande gare ; un orchestre barbare y pousse des plaintes de cuivre, les camarades serveurs renversent la bière sur les pantalons et la clientèle est formée d'ouvriers en goguette, d'étrangers inquiets, de policiers immobiles. Au Sad Ermitage, on se croit un peu dans les Champs-Elysées.
Presque partout, il faut descendre une vingtaine de marches, gagner le sous-sol. Au rez-de-chaussée, on trouve un buffet, avec l'Ambigu traditionnel, qui est, à toute heure de jour et de nuit, le hors-d'oeuvre du Russe. En bas, c'est la musique, ce sont les tziganes. On les connaît. Ceux qui ont pu s'évader de Moscou sont à Constantinople, à Berlin, à Rome -et rue de Douai. Ils vous promènent leurs archets sur les nerfs, directement ; on dirait que des larmes tombent de leurs violons. Ce qu'ils font est à la musique ce que l'ascension d'un fakir est à l'aviation. Ils sont les voix langoureuses et diaboliques de l'absurde. On sent ce que cela peut donner, en Russie, mêlé au « goût du malheùr » après huit ans de Soviétisme.
D'une boîte à l'autre, cela ne change pas. Ce ne sont que couples hagards ou si émus qu'ils en paraissent révoltés. La musique gémit et ronde. A chaque table, on boit, d'un trait, la vodka d'Etat. Les yeux chavirent. Des ménages à trois, à quatre, à cinq sont là, dont les hommes commencent à s'entre-regarder avec des regards de bourreaux doucereux.
- Encore la vodka, camarade ?
- Papirosses, mes chéris ? propose une vieille, qu'on jurerait avoir rencontrée, l'autre nuit, place Blanche.
Les filles se tiennent à leurs tables. On ne danse pas. Dans le regard de l'homme, elles plantent le regard hardi et naïf de leurs yeux couleur de cendre où luit une goutte d'azur brillant. Puis, voici les marchands de cochon en baudruche, de ludions, de poissons articulés. Et nul ne rit. Un soir, au Nedved, un Allemand, ivre, se mit à battre la mesure d'un fox-trot avec une cuiller. Tout le monde s'est levé. L' Allemand a cessé et les buveurs ont pu se livrer encore à leur voluptueuse désolation.
Vers deux heures et demie, l'on remonte au jour (car le jour se lève). Un beau jour couleur de pervenche. C'est ce qu'il y a de beau, d'unique, dans la noce à Moscou, ce mélange de fards nocturnes et d'aube fraîche, cela bien avant nos heures d'Occident, où les visages des belles de nuit ne sont plus que traits amers, yeux sans regard peinture qui s'écaille. Le plaisir, là-bas, ne fait que commencer et, déjà, c'est le matin. La place Blanche, à huit heures, toute peuplée de noceurs frais !...
Les istvostchiks, que l'on devinait tout a l'heure à leur bruit de fers, apparaissent dans la gaie clarté, innombrables. Les couples s'y serrent en fumant, les chevaux partent, s'entre-croisent ; tous les cochers crient. Les gardiens de nuit s'éveillent sur les marches des boutiques.
Quelques travailleurs passent, renfrognés et méditatifs. Sans doute cherchent-ils une explication à ces scandales dans les dernières harangues des commissaires du peuple. Ils ne la trouvent pas et se contentent de regarder haineusement ces débauchés et leurs compagnes aux robes roses.
Mais voici les mendiants. Quels mendiants ! Le réservoir aux monstres a crevé ; la cour des miracles coule en torrent par la Tverskaïa. Ils sont dolents, pressants, injurieux. On en a jusque dans ses poches.
- Un petit kôpek, bon étranger, quelque chose, petit-frère, pour manger...
La foule s'épaissit, puis semble s'évanouir, tandis que les noctambules s'engagent à droite dans les allées de Petrovsky. On parviens à la place Troubnaïa, où sont deux Pivnye hantées de la pègre, sombres assommoirs, où l'on parle l'argot rouge, où trônent ceux qui en tous lieux, depuis toujours, échappent aux guerres et aux émeutes.
Là, se reforme la colonne des mendiants. Ils s'enhardissent. Les soupeuses prennent peur, elles leur jettent des pièces de bronze, Ils veulent de l'argent. Les terreurs se montrent au seuil des débits contre leurs compagnes aux cheveux en bouchons de paille. Le grand jour est venu. On arrose déjà le pavé. Des agents font les cent pas. Mais les gueux, montrant le poing aux clients des bars gouvernementaux, crient de toutes leurs forces :
- Nous, les mendiants, nous ferons la vraie Révolution, nous la ferons, petits frères, la vraie ! la vraie!...
Henri Béraud, Le Journal, 17 Septembre 1925.

jeudi 17 novembre 2016

Trakl - Martinet.



Retrouvé un vieux numéro de L'Infini (n°19 de l'été 1987), numéro intitulé Où en est la littérature, conçu et réalisé par Alain Nadaud qui signe le texte introductif : Pour un nouvel imaginaire.
Le sommaire en est éclectique, s'y côtoient en effet les noms de (entre autres) : Michon, Rolin (Jean et Olivier), Nabe, Macé, Millet, Jouet, Bénabou, Abeille, Redonnet...
On y trouve aussi une nouvelle de Jean-Pierre Martinet -Elisabeth où les reines de la nuit- aux tonalités sombres et fantastiques.
En voici un court extrait :

Assise à son bureau, elle contemplait des photos : Georg Trakl en mai 1914, le regard déjà halluciné, le cheveux ras, les mains jointes. Pour quelle prière ? Ou pour quel meurtre ? Crispé sur son fauteuil. Prêt à bondir. Mais sur qui ? Sur quoi ? Etrange pantalon rayé, qui lui faisait peur, elle ne savait trop pourquoi. Peur. Les rayures ressemblaient aux barreaux d'une prison. Un bloc d'abîme ce Trakl : avec lui, on chutait sans fin dans le néant. Et si l'on fermait les yeux, il vous poursuivait quand même sur les terres du sommeil, chasseur solitaire aussi effrayé que le gibier qu'il traque. A force de fixer ces rayures, Elisabeth pensa à des lances sur lesquelles des corps jetés dans le vide, du haut d'une forteresse invisible, n'allaient pas tarder à s'empaler. Elle se sentit transpercée de part en part et se retint pour ne pas crier.

jeudi 3 novembre 2016

Charles de Fieux de Mouhy



Charles de Fieux de Mouhy fut une figure de la bohème littéraire du dix-huitième dont Diderot dessina l'archétype avec son Neveu de Rameau.
Fort laid, les chroniques le donnent comme boiteux et bossu, d'une grande pauvreté, il avait cinq enfants à charge, il ouvre selon Ch. Monselet «la série des romanciers bourbeux». Polygraphe, on lui doit plus de 80 volumes dont certains ne sont que des décalques d'ouvrages plus connus (La Paysanne parvenue !).
Arrivée à la fin de ses aventures, Margot l'héroïne de Fougeret de Monbron nous dit souffrir d'une légère insomnie et confesse lire tous les soirs quelques lambeaux des œuvres narcotiques du chevalier de Mouhy moyennant quoi elle dort comme une marmotte.
De toute sa production seul surnagerait La Mouche, ou les Aventures et espiègleries facétieuses de Bigand publié en 1736. La même année, encore une fois à cours d'argent, il tape Voltaire qui finit par en faire son correspondant littéraire, tache qui consiste essentiellement à rapporter des ragots, et son chef de claque. Au cours d'un épisode peu glorieux de la vie de l'auteur de Candide, le chevalier de Mouhy endossera la paternité du Préservatif,ou critique des Observations sur les écrits modernes moyennant dédommagements. Après avoir tâté de la Bastille, il se fera indicateur de police. En 1758, il entre au service du maréchal duc de Belle-Isle alors ministre de la guerre. Son activité principale consiste à fournir au duc des jeunes filles ; ce qui nous vaut cette anecdote rapportée dans la Correspondance de Grimm.
« Ah ! monsieur le maréchal, l'heureuse découverte que je viens de faire ! Seize ans, belle comme le jour, l'innocence même ; et ce n'est rien que tout cela ; elle possède une qualité bien supérieure encore - Eh ! qu'est ce donc ? - le bonheur le plus rare ; oui, monsieur le maréchal ; elle est sourde et muette ; le secret de l’État est en sureté ».
Le chevalier de Mouhy meurt en 1784, à l'âge de quatre-vingt- trois ans.

lundi 31 octobre 2016

Rien ne s'est passé.



Sur la baie, nouvelle d'une cinquantaine de pages de Katherine Mansfield extraite du recueil La Garden Party. Chef d'oeuvre absolu.

L'art de K. Mansfield fait penser à la description faite par Elie Metchnikoff de la fécondation des vanilliers : « A un moment donné, on introduit une petite pointe en bambou ou simplement une dent de peigne dans l'intérieur des fleurs du vanillier et on féconde en peu de temps une quantité de fleurs qui acquièrent la faculté de produire des gousses parfaites ». Il ne s'agit pas pour l'auteur de produire une histoire - car la vie refuse de se laisser enfermer – mais de courtes séquences (des gousses parfaites) où la vie justement éclot et meurt. Et l'on sent qu'écrire sur l'art de K. Mansfield, c'est déjà vouloir le figer.
Comment décrire le monde alors que nous sommes nous mêmes soumis au temps ? : « Si seulement on avait le loisir de regarder assez longtemps ces fleurs, le temps de laisser passer le sentiment de leur nouveauté, de leur étrangeté, le temps de les connaître ! Mais dès qu’on s’arrêtait à séparer les pétales, à découvrir le revers de la feuille, la Vie s’en venait et vous emportait ». A cette question Mansfield répond par l'attention portée aux êtres et aux choses, répond par ce qu'il faut appeler la générosité : « Alors, pourquoi donc fleurir ? Qui prend la peine – ou le plaisir – de faire toutes ces choses qui se perdent, se perdent ?... C’est de la prodigalité ». L'art de K. Mansfield est fait à la fois de retenue et de prodigalité. Ce qui n'exclut pas non plus des pointes de cruauté : « Et elle plongea la théière dans le baquet et la maintint sous l’eau, même après que les bulles eurent cessé de s’échapper, comme si elle était, elle aussi, un homme et que la noyade fût un sort trop doux ».
Point d'histoire donc, une simple journée d'une famille dont la maison est située sur une baie. Et le temps qui passe. Que faire ? Se laisser couler dans les flots ? : «À cet instant une vague immense souleva Jonathan, le dépassa au galop et vint se briser le long de la plage avec un bruit joyeux. Qu’elle était belle ! Puis une autre arriva.Voilà comment il fallait vivre! avec insouciance, avec témérité, en se donnant tout entier (...) Prendre facilement les choses, ne pas batailler contre le flot et le jusant de la vie, mais s’abandonner à eux, voilà ce dont on avait besoin. Vivre, vivre ! »Pourquoi pas ? Mais au sortir de l'eau, « Jonathan devenait bleu de froid. Tout son corps lui faisait mal, c’était comme si quelqu’un l’avait tordu pour en exprimer le sang. Et remontant la grève à longues enjambées frissonnant, tous ses muscles tendus, il sentit, lui aussi, que le plaisir de son bain était gâté. Il y était resté trop longtemps ». Dans l'une des séquences la plus émouvante de la nouvelle – elle en compte 12 – la jeune Kézia prend conscience du caractère mortel de sa grand-mère. Elle la supplie de ne pas mourir. S'ensuit un long dialogue : ''« – Dis jamais, dis jamais, dis jamais, gazouillait Kézia, tandis qu’elles reposaient là, riant dans les bras l’une de l’autre. –Allons, c’est assez, mon écureuil ! C’est assez, mon petit cheval sauvage ! dit la vieille madame Fairfield, redressant son bonnet. Ramasse mon tricot. Elles avaient oublié toutes deux à quoi se rapportait ce jamais »''. Nous baignons dans le temps et par là-même oublions. Garder la trace de ce qui disparaît, de ce que nous oublions, tel est l'art de K. Mansfield. D'elle V. Woolf écrivit qu'elle avait la vibration.
La nouvelle se termine par une description de quelques lignes : « Un petit nuage serein flottait devant la lune. En cet instant de ténèbres, le bruit de la mer résonna, profond et troublé. Puis le nuage s’en fut voguer au loin et le bruit de la mer devint un vague murmure, comme si elle se réveillait d’un sombre rêve. Tout fut tranquille ». Rien ne s'est passé. Ou si peu. Mais ce si peu qui fait toute la grandeur de K. Mansfield puisqu'il est la vie même.
Katherine Mansfield est morte à l'âge de 34 ans de la tuberculose.

samedi 29 octobre 2016

En Tunisie : El Alfa-Houin

Le 21 Mars 1895, le quotidien Gil Blas informe ses lecteurs que son collaborateur Maurice Beaubourg part le soir même pour la Tunisie et l'Algérie. Beaubourg s'est fait un nom dès 1890 avec les Les Contes pour les assassins préfacé par Maurice Barrès. La publication des Nouvelles Passionnées (1893) et la représentation de L'image en 1894 l'ont installé dans les milieux symbolistes. Maurice Beaubourg avait donné en 1893 au même quotidien sous forme de feuilleton son exquise nouvelle Une saison au bois de Boulogne où à la manière des Liaisons dangeureuses, l'auteur narre les aventures d'une bande de souteneurs et de leurs filles partis se mettre au vert dans le bois parisien.
La maison se propose de donner les articles écrits par Maurice Beaubourg et publiés par Gil Blas dans le cadre de son séjour en Afrique du Nord (à notre connaissance, cette série n'a jamais été publiée en volume).

A Tunis, pendant les dernières nuits du Ramadan, au quartier arabe de Bab-Souika, toute l'étroite rue d'Alfa-Houin flamboie. Le soir, trois coups de canon ont résonné, délivrant les fidèles du jeûne sévère du jour. Et les voilà tous maintenant qui vont vers les petites boutiques illuminées, parmi les lanternes multicolores des marchands d'oranges, de dattes, de piments, de nougats, de sucreries, de fritures, tandis qu'au-dessus d'eux les minarets étincelants des mosquées de Sidi Mah'rez et de Sahab et Tabadji fleurissent leurs girandoles dans les étoiles.
Durant les sept derniers soirs de ce jeûne de Ramadan, c'est ainsi fête à l'étroit faubourg d'Alfa-Houin. A travers les portes ouvertes, derrière les rideaux flottants qui dissimulent les spectacles, nasillent et crient les flûtes monotones, scandées du bruit des tam-tams, des tambourins et des karakols ou crécelles en fer des nègres. Un charivari monte et descend cette rue de flammes vives, dégénère en vertige, se tord en ondulations spasmatiques, délirantes. Les costumes bariolés moutonnent, les voix s'appellent en cris gutturaux, sauvages. Des yeux vifs et hardis regardent, des bouches gaies montrent des dents blanches. Les peuples du désert et des villes s'y coudoient, noirs d'ébène et blond pâle, en cette tour de Babel nouvelle : Soudan, Tripolitaine, Berbérie, Kabylie, Maroc, Algérie, Abyssinie, Égypte, Turcs et Espagnols, Maltais et Siciliens, touristes anglais à baedeckers et officiers de zouaves. Et voici que, dans cet étourdissant bariolage d'hommes de toutes couleurs et dialectes, deux ou trois ombres de femmes , des Mauresques couvertes du haïck et du voile, se glissent furtives le long des maisons, où elles s'évanouissent comme des fantômes vagues.
On va d'une boutique à l'autre. De petits Arabes aux mines curieuses, éveillées, aux regards jolis, tout de jais noir, s'écrasent chez un montreur de marionnettes. Ils battent des mains, poussent des cris, trépignent quand l'une d'elles se disloque successivement en ses parties : bras, jambes, tête, corps, devenues autant de nonnes frêles, tournant la ronde.
De jeunes Orientaux, aux gerbes de fleurs passées aux oreilles ou sous leurs chechias, sont accroupis près de belles fatmas juives, roses, bleues, vert tendre, saumon, qui dansent deux par deux d'un mouvement harmonieux, lascif, se tenant, se quittant, s'enlaçant, se fuyant, se rappelant, faisant sauter avec des rires de tout leur corps les singulières breloques à glands et a franges pailletées qui leur bossellent le ventre.
Dans la rue, des mains vous tirent les vêtements, des voix crient : « Karaguouz ! Karaguouz ! Entrez ! »
On entre. Un long couloir aux banquettes couvertes de tresses. Au fond, un verre dépoli formant scène, éclairé derrière d'une seule bougie en plein milieu. Près de cette scène, des enfants, plus jolis encore, plus fins que ceux des marionnettes, attentifs à ce qui va se passer. Soudain, une ombre chinoise descend du haut du verre, et le phénoménal Karaguouz apparaît.
— « Hi !.. Hi !... » font les purs petits Arabes,tordus d'un rire fou devant l'obscène bonhomme.
Mais voici Karaguouz, lui-même, qui parle :
« Je me marie. Je vais envoyer ma femme au bain... Ah ! patron du bain, tu causes a l'oreille de ma femme ? Qu'êtes-vous donc l'un a l'autre ?... Ah ! Ça !... vous seriez-vous... moqués de moi avant la noce ?... Attends, que je me venge furieusement sur toi, patron du bain !... quel est ce soldat maintenant ?... Janissaire !... janissaire. Un Juif encore par dessus le marché!... C'est le comble !... Chien de Juif, tu paieras pour les autres, et avec quelle batte tu vas l'apprendre !...»
Corps-à-corps inouï entre Karaguouz et le Juif, mouvement frénétique, saccadé, coup de crachat final intraduisible. Les assistants exhilarent ; les purs petits Arabes, maintenant tout près, tout près, caressent de leurs regards d'innocence immaculée, de candeur les deux immondes pantins pâmés, tombés au bord du verre.
Et c'est de nouvelles danses, danses d'identiques idoles, parées comme des châsses, aux vestes et aux seraouels flambants de soies et d'ors. Danses enragées d'Aïssaouas a longs burnous, a capuchons dressés sur la tête, en bonnet d’évêque, se tortillant ridiculement, désespérément des hanches, se renversant, cataleptiques, en arrière. Danses mystérieuses, perverses et comme sacrées de jeunes garçons du Fezzan. Ils bougent a peine. Leurs yeux vivent. On dirait qu'ils dansent avec leurs yeux. Et des chameaux, des chevaux dansent a leur tour, faux chameaux prodigieux, faux chevaux de fantasias, ruant, mordant, galopant, caracolant, a la plus grande joie des spectateurs, en des cavaliers seuls éperdus.
On sert d'âpres citronnades, limonades, orangeades, cafés aux épaisseurs de sirop, drogs ou purées de gingembre et de graisse, sucrés de sucre en poudre, emporteurs de bouche.
De temps a autre, une voiture aux rideaux rouges, baissés et flottants, fend lentement la foule. On aperçoit des formes rondes, trop grasses, de Juives, bonnets pointus, yeux luisants, voiles qui s'envolent.
Peu à peu, la nuit s'avance. Le tapage infernal des boutiques persiste ; la foule décroît, les promeneurs deviennent plus rares. Au bas de Bab-Souika, près de la rue de la Tolérance (!), des négresses, à travers les fentes lumineuses de portes, font des signes. Des Arabes drapés parlementent avec elles. Ils se disputent. Cris stridents, furieux, insultes, batailles. Les négresses referment les portes, brutalement, telles des gifles sur des désirs.
C'est la dernière nuit de Ramadan que se clôt la fête nocturne, particulièrement bizarre, exaspérée et obscène d'Alfa-Houin. Le lendemain, c'est l'Aïd, la Pâques, fête de jour, de tranquillité, de douceur.
Dès le lever du soleil, de tous les coins de Tunis et des environs, de gaies salves de coups de canon partent. Une vraie débauche de coups de canon dans le soleil. Les Arabes, en souliers neufs, s'embrassent de même que l'on s'embrasse au jour de l'an chez nous. D'autres se serrent la main, ramènent leurs doigts à leurs bouches, faisant le simulacre de les baiser. C'est surtout la fête des enfants. Les voilà seuls, sans parents, abandonnés à eux-mêmes dans leurs superbes vêtements, burnous éclatants, gandouras de couleurs tendres, chechias a longs glands, vestes brodées d'or, culottes bouffantes, les voila qui courent la ville en liberté, fous de joie, fiers de commander, de payer, ivres de vivre. Ils montent deux, trois ensemble, sans selle, sans étriers, sur un cheval qu'ils lancent au triple galop, fouettent a tour de bras les petits ânes tunisiens qui les portent, s'entassent en des charrettes où ils chantent en chœur, balancent leurs tètes jolies, sourient du sourire des bienheureux. De vraies charrettes de fleurs vivantes, ces charrettes d'enfants arabes que l'on rencontre le jour de l'Aïd. « Barra ! — Fissa ! — Baiek ! » Roulez, charrettes d'enfants fleurs ; trottez, bourricots, mules et chevaux ! En route encore pour la fête d'Alfa-Houin !
Dans ce jour de douceur, où les enfants crient au ciel leur joie, j'ai vu un autre enfant, plus grand, dans une rue solitaire, tenir entre ses bras une frêle, très frêle jeune fille qu'il embrassait. Et, comme je m'approchais sans que ni l'un ni l'autre m'eussent entendu venir, je me suis aperçu que c'était à un masque sombre, à un masque impénétrable que l'enfant disait son amour, au terrible masque de la Mort Noire, sous lequel filles et femmes de Tunis ensevelissent leurs yeux d'ardeur, leur secrète et captivante beauté.

Maurice Beaubourg in Gil Blas, 7 Avril 1895.