Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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dimanche 26 octobre 2014

De l'amtipathie (sic)



Dans un hommage rendu à Gustave Le Rouge, le Dr. Marcel Hamon qui fut son ami et son médecin écrit : Je me suis aperçu que les fleurs le hantaient. Il me disait : « le parfum de la violette était une cause de répulsion pour la malheureuse princesse de Lamballe ». Il préférait cette phrase aux plus beau poèmes en prose. Il est vrai qu'elle fait songer.
C'est en cherchant l'origine de cette phrase que je découvris Adolphe de Chesnel.
Pierre-François-Adolphe de Chesnel (1791-1862) est un de ces érudits de province (il vécu à Montpellier), curieux de tout, publiant plus que de raison. On lui doit entre autres une Histoire de la rose chez les peuples de l'antiquité et chez les modernes, des récits de voyage, des recueils poétiques, divers dictionnaires dont le plus connu est le Dictionnaire de la sagesse populaire, recueil moral d'apophtegmes, axiomes de tous les temps et de tous les pays
En 1830, il fait paraitre un ouvrage intitulé Loisirs d'un anachorète dans lequel il se livre à diverses réflexions. Autant le dire, cela ne vaut pas grand chose. Le style en est très daté. A propos de son Voyages dans les Cévennes de 1828, un critique faisait déjà remarquer : Dans quel monde a-t-il vu qu'on rougit aujourd'hui d'aimer sa Dame pour user de sa façon de parler ?
Bien que le livre fut de piètre qualité, je fus néanmoins intéressé par le chapitre concernant l'antipathie. Chose curieuse, l'auteur renonce assez rapidement (je le cite) à donner la solution d'un problème, dont la substance est au dessus de l'entendement humain. Aussi se contentera-t-il de lister une suite d'exemples d'antipathies connues. Il convient de préciser ici que le mot antipathie renvoie plutôt à ce que nous appelons de nos jours phobies.

M. de Lancré, Conseiller au Parlement de Bordeaux, rapporte qu'un homme fut si effrayé à la vue d'un hérisson, qu'il crût plus de deux ans, que ses entrailles étaient mangées par cet animal.

Le duc d'Epernon, connut par sa valeur, s'évanouissait à la vue d'un levraut.

Cardan avait les oeufs en horreur.

Ticho Brahé redoutait la rencontre d'un lièvre ou d'un renard.

Le maréchal d'Albret et le grand veneur de Hanovre, Waghneim, tombaient en faiblesse s'il arrivait qu'on leur servit un plat de marcassin ou de cochon rôti.

Erasme, de Rotterdam, avait tant d'aversion pour le poisson, qu'il ne pouvait même en sentir, sans avoir la fièvre.

Une dame de Lyon s'évanouissait à la vue d'une écrevisse.

Un brave militaire, gouverneur d'une place, tombait en convulsion à la vue des œufs de carpe.

Arnbroise Paré cite une personne, qui ne voyait jamais d'anguilles sans tomber en défaillance.

Les éclipses de lune causaient des maux de cœur au chancelier Bacon.

Nicole n'allait qu'en tremblant dans les rues, tant il craignait qu'une tuile ne vint a le tuer en lui tombant sur la tête.

Joseph Scaliger et Pierre d'Apono ne mangeaient point de lait.

Pascal ne pouvait traverser un pont a pied.

Ladislas Jagellon de Pologne ne pouvait voir des pommes sans avoir des espèces de convulsions. Si on faisait sentir ce fruit à Duchesne, secrétaire de François 1er, il lui sortait une quantité prodigieuse de sang par le nez.

Jules Cézar Scaliger ne pouvait voir sans frémir du cresson.

Quelques personnes tombent en faiblesse si elles voient une araignée, un crapaud, etc ; d'autres si elles touchent le velouté d'une pêche ou d'un abricot.

Un gentilhomme Gascon craignait tellement le son de la vielle qu'il ne le pouvait jamais entendre sans avoir un extrême besoin d'uriner.

Lamothe Levayer ne pouvait souffrir le son d'aucun instrument, et goûtait un plaisir vif au bruit du tonnerre.

Bayle tremblait en entendant le bruit de l'eau qui sortait par un robinet.

Le fameux Hobbes, qui se vantait de sa force d’esprit, mourait de peur lorsqu'on le laissait la nuit sans lumière.

Le philosophe Chrisippe avait une si grande aversion pour les révérences, qu'il tombait quand il était salué.

Un Gentilhomme Picard s'évanouissait si l’on baillait plusieurs ibis devant lui.

Don Juan Rol, chevalier d'Alcantara, tombait en syncope lorsqu'il entendait prononcer Lana, quoique l'habit qu’il portait fut de laine.

Le docteur Mather raconte qu’une demoiselle de la Nouvelle Angleterre s'évanouissait en voyant quelqu'un se couper les ongles avec un couteau ,quoiqu’elle ne fut nullement émue en les voyant couper avec des ciseaux.

Le célèbre Henri de Larochejaquelin, général Vendéen, ne pouvait regarder un écureuil sans défaillir.

Le capitaine Lenoble s'enrhumait violemment dès qu’il aspirait avec un peu de force le parfum d’une rose.

Le prince de Condé, qui commanda les émigrés français, ne pouvait voir aucune espèce de fruit.

M. de Wédercop, du Holstein, avait en horreur toutes les fleurs et l'on n'en voyait jamais ni dans les maisons qu'il, habitait, ni dans ses établissements à la campagne.

Le grand Turenne tremblait, dit-ton, à la rencontre d'un clou rouillé.

Sans oublier

L'intéressante et infortunée princesse de Lamballe s’évanouissait à la vue d’un bouquet de violettes.

jeudi 20 juin 2013

De la mise en scène.




Affaire de famille, affaire d'amour, de filiation.
Que filme Coppola ? une confrontation, celle de Kay et Michael. Les champs-contrechamps se succèdent. Il se justifie, a toujours voulu protéger sa famille. Un abime s'est creusé entre eux. Tu me hais lui dit-il. Non, tu me terrifies lui répond-elle. Elle doit sortir, quitter la pièce et faire son chemin. Elle recule, se tourne vers la porte dont elle saisit la poignée. Un léger recadrage a placé Michael hors champ. Il la voit de dos. Il traverse le champ telle une ombre et se dirige vers un fauteuil. La distance entre eux est encore plus grande. Les plans sont plus larges, une nouvelle fois les champs contre champs se succèdent. Elle est toujours à la porte dont elle tient la poignée. Elle est tournée vers lui. Elle a une dernière demande à faire. Qu'il donne sa liberté à Tony, que son fils puisse échapper au destin qui lui est promis. Assis dans son fauteuil, il accepte. Elle a eu gain de cause. La caméra la filme en plan large. Elle le remercie. Elle fait un pas en avant vers lui. Va-t-elle rester, le rejoindre ? Non, dans le même mouvement elle se retourne, ouvre la porte et la referme. L'espace d'un instant nous avons cru à l'impossible, nos illusions romantiques ont la vie dure, mais ce pas en avant n'était que le signe qui authentifiait la vérité de la rupture.

jeudi 18 avril 2013

Soir.



Hier soir, un peu avant 11 heures, je prends le lecteur MP3 radio et sors le chien. Sur France Culture, Laure Adler interroge Clément Rosset. L'émission tire à sa fin et l'on entend les voix de Louis Althusser et de Jankélévitch. La température est idéale, je m'assieds sur les marches du perron. A la fin de l'entretien, un moment troublant : Rosset oublie le titre de l'un de ses propres ouvrages dont il nous dit qu'il est l'un de ses préférés, un essai sur la joie précise-t-il. Laure Adler lui suggère: La Force majeure. C'est cela. Me revient à la mémoire la formule de Chateaubriand : « La vieillesse est une voyageuse de nuit ». Le chien s'approche, nous remontons.

samedi 9 mars 2013

Fétichisme.


François Boucher, Étude de pied de l'Odalisque blonde, 1752.

La première rencontre.
...sous le dernier volant de sa robe, son pied passait dans une mince bottine en soie, de couleur marron...
La dernière rencontre.
Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine s’avançait un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :
— La vue de votre pied me trouble.
Flaubert, L' Éducation sentimentale.

A LOUISE COLET

Croisset, mardi soir, minuit. 4-5 août 1846.
Il y a douze heures, nous étions encore ensemble ; hier à cette heure-ci, je te tenais dans mes bras... t'en souviens-tu ? Comme c'est déjà loin ! La nuit maintenant est chaude et douce ; j'entends le grand tulipier, qui est sous ma fenêtre, frémir au vent et, quand je lève la tête, je vois la lune se mirer dans la rivière. Tes petites pantoufles sont là pendant que je t'écris ; je les ai sous les yeux, je les regarde (...) Il me semble que j'écris mal ; tu vas lire ça froidement ; je ne dis rien de ce que je veux dire. C'est que mes phrases se heurtent comme des soupirs ; pour les comprendre il faut combler ce qui sépare l'une de l'autre ; tu le feras, n'est-ce pas ? Rêveras-tu à chaque lettre, à chaque signe de l'écriture ? Comme moi, en regardant tes petites pantoufles brunes, je songe aux mouvements de ton pied quand il les emplissait et qu'elles en étaient chaudes; Le mouchoir est dedans, je vois ton sang. - Je voudrais qu'il en fut tout rouge.

Croisset, 6 ou 7 août 1846.
11 heures du soir.
Adieu, je ferme ma lettre. C'est l'heure où, seul et pendant que tout dort, je tire le tiroir où sont mes trésors. Je contemple tes pantoufles, le mouchoir, tes cheveux, ton portrait, je relis tes lettres, j'en respire l'odeur musquée. Si tu savais ce que je sens maintenant !... dans la nuit mon coeur se dilate et une rosée d'amour le pénètre !
Mille baisers, mille, partout, partout.

samedi 19 janvier 2013

Lecture du soir.

Il était temps que cet homme vaste tombât.
L’excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait l’équilibre. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe universel. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans une seule tête, le monde montant au cerveau d’un homme, cela serait mortel à la civilisation si cela durait. Le moment était venu pour l’incorruptible équité suprême d’aviser. Probablement les principes et les éléments, d’où dépendent les gravitations régulières dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel, se plaignaient. Le sang qui fume, le trop-plein des cimetières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers redoutables. Il y a, quand la terre souffre d’une surcharge, de mystérieux gémissements de l’ombre, que l’abîme entend.
Napoléon avait été dénoncé dans l’infini, et sa chute était décidée.
Il gênait Dieu.
Les Misérables, Victor Hugo

... que cet homme vaste tombât m'évoque les vastes oiseaux et les gouffres amers chères à Baudelaire, Léon Bloy.
L’occurrence n'est pas comme commune et si j'en crois Google-Livres on la retrouve chez Dostoïevski - L'homme russe est un homme vaste, vaste comme sa terre, terriblement enclin à tout ce qui est fantastique et désordonné - et chez K. Gibran - L'homme vaste dans lequel vous n'êtes tous que des cellules et des tendons (...) C'est dans l'homme vaste que vous êtes vastes.
Vaste qualifie le plus souvent une étendue ou alors des essences plus subtiles capables de se déployer : l'esprit, le génie, l'ambition, l'intelligence...
Corneille dans sa traduction de l'Imitation de Jésus-Christ (1651 -1656) l'utilise cependant pour décrire l'éléphant, objet fini s'il en est ...et du vaste éléphant la masse épouvantable... Mais le sens ici est celui d'imposant.
La beauté de la formule hugoliene tient en partie de la juxtaposition de l'idée de la finitude de l'homme avec celle d'infini contenue dans vaste (on peut noter qu'Hugo ne respecte pas la règle la plus commune qui est celle de l'antéposition) et l'on reconnait l'un des traits caractéristiques du style de l'auteur des Misérables.
Mais il me semble qu'Hugo va encore plus loin puisque dans le même temps il opère à un retournement. A l'homme il associe l'infini et à vaste la notion de bornes. Cette opération s'effectue grâce à un travail sur la sonorité. Au e muet de homme, il oppose le redoublement de la dentale : vaste tombât (toute la phrase est parcourue par une allitération en t).
L'homme et plus particulièrement le grand homme (on est là proche des conceptions développées par L. Bloy) est celui qui au moment même où il est dépouillé atteint à la grandeur. L'homme vaste est celui qui nait de son propre effacement : Napoléon avait été dénoncé dans l’infini, et sa chute était décidée.

samedi 5 janvier 2013

Ombre et lumière.


Caravage - Le reniement de Saint Pierre (1610)

Cependant Pierre étant en bas dans la cour, une des servantes du grand-prêtre y vint;
et l'ayant vu qui se chauffait, après l'avoir considéré, elle lui dit : Vous étiez aussi avec Jésus de Nazareth.
Mais il le nia, en disant : Je ne le connais point, et je ne sais pas ce que vous dites.
Marc 14. 66-68 (Traduction Le Maistre de Sacy).

...et Pierre le suivait de loin.
Or ces gens ayant allumé un feu au milieu de la cour, et s'étant assis autour, Pierre s'assit aussi parmi eux.
Une servante qui le vit assis devant le feu, le considéra attentivement, et dit : Celui-ci était aussi avec cet homme.
Mais Pierre le renonça, en disant : Femme je ne le connais point.
Luc 22. 54-57 (Traduction Le Maistre de Sacy).

La servante au centre de la toile, elle désigne Pierre de deux doigts affirmatifs qui se veulent dénonciateurs : Lui aussi était avec l'homme.
A gauche, le garde montre l’apôtre d'un doigt (2+1=3). Il est interrogatif : Est-ce toi, est-ce vrai ?
A droite, Pierre dans une attitude de reniement, les mains retournées contre la poitrine, le front ridé par ce qui est de la peur. Attitude de lâche, il lui faut sauver sa peau : Moi, non, il y a méprise !
Le tableau est sombre. La lumière vient de la gauche (elle n'émane pas du feu que l'on devine dans le fond du tableau), on ne sait d'où ? Elle renforce l'expression de Pierre. On distingue mal le soldat, le métal de son armure capte un rayon lumineux. Son corps fait écran, plongeant la servante dans la pénombre à l'exception de ses yeux.
D'abord le regard est attiré par la présence de l'apôtre, puis il se déplace vers la servante. Elle ne dévisage pas Pierre mais ne regarde pas non plus le soldat. Elle semble regarder au-delà, perdue dans une sorte de rêverie.

Après avoir rencontré Monseigneur Myriel et s'être fait pardonner le vol des couverts d'argent que l’évêque lui donnera - Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu - Jean Valjean vole une pièce à un jeune vagabond à peine âgé d'une dizaine d'années. Il prend alors conscience de la gravité de son acte.
Quoi qu’il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet décisif ; elle traversa brusquement ce chaos qu’il avait dans l’intelligence et le dissipa, mit d’un côté les épaisseurs obscures et de l’autre la lumière, et agit sur son âme, dans l’état où elle se trouvait, comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et en clarifiant l’autre.
Ombre et lumière.
Puis.
Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu’elle absorbe la réalité. On ne voit plus les objets qu’on a devant soi, et l’on voit comme en dehors de soi les figures qu’on a dans l’esprit. Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en même temps, à travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu’il prit d’abord pour un flambeau. Cette lumière c'est celle de l'évêque.
Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d’extases, à mesure que sa rêverie se prolongeait, l’évêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean Valjean s’amoindrissait et s’effaçait. À un certain moment il ne fut plus qu’une ombre. Tout à coup il disparut. L’évêque seul était resté.
Il remplissait toute l’âme de ce misérable d’un rayonnement magnifique.

Ce que voit la servante au delà du tableau, c'est la Lumière.
Ce que peint ici Caravage, ce n'est ni plus ni moins que l'instant d'une conversion.

mercredi 28 novembre 2012

Epigramme.



Je crée un groupe parlementaire Rassemblement-UMP (RUMP). Ce à quoi M. Copé pourrait répondre, à la manière de Martial : Rumpatur, quisquis rumpitur invidia (Puisse-t-il crever celui qui crève de jalousie).
Je signale aux éventuels partisans de M. Copé qui traineraient par ici (sait-on jamais) ou à ceux qui connaitraient des gens qui etc... que je suis prêt à monnayer ma blaguounette.

Rumpitur invidia, quidam, carissime Juli,
Quod me Roma legit ; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia, quod turba semper in omni
Monstramur digito ; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia, tribuit quod Caesar uterque
lus mihi natorum ; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia , quod rus mihi dulce sub urbe est ,
Parvaque in urbe domus; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia, quod sumr jucundus amicis,
Quod conviva frequens ; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia, quod amamur, quodque probamur.
Rumpatur, quisquis rumpitur invidia.
Martial, Lib.IX, epigr.98

XCVIII. - A JULIUS
Certain personnage crève de jalousie, mon cher Julius, de ce que Rome lit mes vers, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce que partout on me signale du doigt, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce que deux Césars m'ont reconnu les droits d'un père de trois enfants, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce que j'ai une charmante maison de campagne aux portes de la ville et un pied-à-terre à la ville, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce que je suis chéri de mes amis et de ce qu'on m'invite souvent à souper, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce qu'on m'aime et m'applaudit. Puisse-t-il crever celui qui crève de jalousie !

lundi 22 octobre 2012

L'enfance et la vie.



Hier soir j'ai ressorti, je ne sais trop pourquoi, La Guerre et la paix, la vieille édition des années 60 du Livre de poche avec la préface de Brice Parain.
Tolstoï a aimé son enfance. C'est peut-être une condition pour qu'ensuite on puisse vraiment se sentir d'accord avec la vie. On dirait qu'il faut y avoir cru à l'âge où l'on croit. Sinon la confiance ne peut plus être aussi pleine.
Je crois avoir aimé mon enfance.
Longtemps je ne suis guère allé plus loin que les premiers chapitres du roman de Tolstoï non que je n'aimasse pas cela mais pour des raisons strictement opposées.
Je ne pouvais m'empêcher de m'arrêter et de relire le portrait du prince Vassili (et ce n'est là qu'un exemple). Sa voix où sous la politesse et la sympathie perçaient l'indifférence et même l'ironie. La façon qu'il avait de s'exprimer avec indolence comme un acteur qui récite un rôle connu depuis longtemps. Sa faculté de comprendre à demi-mot : Le Prince Vassili ne répondit pas, quoique avec la vivacité d'esprit et la mémoire des gens du monde il indiquât d'un signe de tête qu'il avait pris note de ces indications. Ce geste que le narrateur lui même ne peut que trouver curieux, alors qu'il remercie sa chère Annette: Écoutez chère Anette dit le prince en prenant soudain la main de son interlocutrice et en la tirant, Dieu sait pourquoi, vers le bas.
Ce qui m'arrêtait (j'ai tout de même fini par lire le roman dans son intégralité) c'était, je le pense, cette trop grande présence des personnages. Ce sentiment d'étouffement que je ressentais, il avait pour origine un trop plein de vie.

Hier soir je n'ai lu que le premier chapitre

mercredi 10 octobre 2012

Bile noire.



Godard - Dans le noir du temps

- Votre pensée s'est construite autour de pôles contraires, comme l'action et la réaction, la transparence et l'obstacle, ou le remède et le mal. Quel mot serait le pendant de la mélancolie ?
- La présence. Car la mélancolie, fondamentalement, c'est l'absence. Mais en même temps, le mélancolique en se repliant sur lui-même, peut se réfléchir lui-même...et la mélancolie devenir ainsi miroir de la mélancolie. C'est là que la mélancolie et la littérature se rencontrent. L'écrivain qui s'absente du monde pour écrire, court le risque d'absolutiser son absence, de s'enfermer dans le cachot de la mélancolie. Mais dans une sorte de dialectique, grâce à l'encre quelque chose ne disparaît pas. La littérature en ce sens est présence.
Jean Starobinski jette un oeil sur l'enregistreur posé sur la table.
Ce petit appareil a-t-il retenu ma voix ?

jeudi 4 octobre 2012

The Smile.



Il est des images dont on sait qu'elles resteront dans le souvenir. Ce photogramme extrait du premier épisode (intitulé The Smile) de la saison 2 de la série Homeland en fait d'ores et déjà partie.
Carrie Mathison (le personnage est interprété par Claire Danes) sourit. Écartée de la CIA, elle a, le temps d'une mission à Beyrouth, finalement été réintégrée sur le terrain. Elle s'est débarrassée de son poursuivant, a su retrouver les gestes d'antan. Elle sourit.
Mais peut-être est ce aussi l'actrice qui sourit de son bonheur de retrouver son personnage, le corps de celui ci, sa force et ses fêlures.
Claire Danes sourit.
Ce sourire est la marque d'une rencontre.
Comme chacun le sait les scènes de rire (ou d'ivrognerie) au cinéma provoquent le plus souvent un sentiment de gêne, elles nous paraissent toujours trop longues. C'est par leur excès qu'elles pêchent. L'impression que nous en avons est celle que l'acteur va au-delà de son personnage, qu'il, pour reprendre une formule bien connue, en fait trop.
A l'inverse dans les scènes de pleurs (encore que les mauvaises scènes de pleurs puissent être rangées dans la catégorie décrite ci dessus), il nous semble que l'acteur est débordé par son personnage, qu'il est en-deçà de celui-ci.
Ni au-delà, ni en-deçà, ce sourire est la marque d'une coïncidence.
Ce que nous révèle ce sourire fugace (le plan est assez court mais il vient clôturer la séquence) et qui en fait toute la beauté, ce n'est rien de moins qu'une présence.

lundi 1 octobre 2012

Carl Schmitt's rules.



A Juliette C.

Je me suis remis au badminton après m'en être abstenu pendant des années. Je ne fus pas cependant surpris lorsque la dédicataire de ce billet nota que son professeur de badminton lui fit une remarque selon laquelle elle jouait comme si elle était à la plage. C'est là une antienne que j'avais maintes fois entendues et pas plus tard que lors de ma séance de reprise.
Ce lieu-commun badmintonien, comme la plupart des lieux-communs (autre lieu-commun) est aussi le signe d'une vérité.
A l'inverse des jeux de plage du type raquette, le badminton (dans sa pratique sportive) ne repose pas sur la coopération des adversaires. Jouer aux raquettes sur la plage, c'est chercher à prolonger l'échange, ou plutôt c'est chercher à mettre son partenaire suffisamment en déséquilibre afin qu'il éprouve une certaine difficulté à retourner la balle. Suffisamment mais pas trop. Un joueur qui smasherait à tout va ou ne ferait des lobes se verrait rapidement écarté.
On retrouve le même principe, certes dans une moindre mesure, dans la pratique du tennis lorsqu'il est pratiqué sur le mode "on fait des balles". Il s'agit au fond dans les deux cas de valoriser son adversaire.
Rien de tel au badminton. Les particularités du volant, principalement l'absence de rebond, font que l'échange pourrait durer facilement fort longtemps et le jeu devenir assez lénifiant. Ce dernier ne prend alors tout son sens que lorsque le volant est mis hors de portée de l'adversaire et ce même à l'entrainement. Rare sport qui s'il est pratiqué sérieusement ne peut se jouer plein-air, le badminton ne se conçoit que sous le mode du rapport antagonique. Le badminton ne voit en l'autre qu'un ennemi.
On ne "fait pas de volant" au badminton ou pour reprendre une belle formule de Juliette C., on n'y joue pas avec son âme.

jeudi 27 septembre 2012

Dis c'est quoi l'Amérique ? Tais-toi et écoute !






jeudi 20 septembre 2012

Lectures.




13 septembre.
Suivant les conseils de mes amis, je reprends la lecture du Limonov de Carrère que je n'avais pu terminer. Au fond pourquoi ne termine-t-on pas un roman ? Pour des questions de détails ! Mes amis m'ont convaincu que c'était un bon livre, Pierre Cormary dans sa critique montre avec brio que le projet est celui d'une autobiographie en creux. Mais quand je lis page 64 (Limonov et son copain débarquent à Kharkov) : Hélas, une fois sur place, ils sont aussi peu à leur aise que sur le boulevard Saint-Germain des racailles du 9-3, je trouve ça faible.
Cette faiblesse n'est qu'un point de détail, j'en conviens, mais elle finit par contaminer toute ma lecture, elle fait tache.

15 septembre.
Toujours autant de difficultés pour avancer dans le Limonov de Carrère.
Relu avant de m'endormir les 10 premières pages de Kaputt. Dans l'après-midi j'avais jeté un coup d’œil à une biographie de Malaparte (M. Serra, Malaparte : Vies et légendes). En gros chez Malaparte tout n'est que mensonge. La question qui se pose est de savoir si on a envie de lire 640 pages pour connaître les détails de la vérité. On verra (l'ouvrage est disponible dans les bibliothèques parisienne). Parce que pour le reste...
En dix pages Malaparte déploie toute sa puissance visuelle - Nous approchant des grandes baies qui donnaient sur le parc, nous appuyâmes nos fronts contre les vitres légèrement embuées par le brouillard bleu montant de la mer. Le long du sentier qui suit la pente de la colline, trois chevaux blancs descendaient en boitant, suivis d'une petite fille en robe jaune.- Bleu, blanc, jaune.
Des lignes magnifiques sur ce bleu que l'on trouve dans le blanc du Nord, dans les neiges du Nord, dans les fleuves, les lacs, les forêts du Nord, le bleu que l'on trouve dans les stucs de l'architecture néo-classique suédoise.... Et puis ça : ...aucun Allemand, homme, femme, vieillard, enfant, ne craint la mort. Ils n'ont pas non plus peur de souffrir. En un certain sens on peut dire qu'ils aiment la douleur. Mais ils ont peur de tout ce qui vit, de tout ce qui vit en dehors d'eux - et aussi de tout ce qui est différent d'eux. Le mal dont il souffre est mystérieux. Ils ont peur par dessus tout des êtres faibles, des hommes désarmés, des malades, des femmes, des enfants. Ils ont peur des vieillards. leur peur a toujours éveillé en moi une profonde pitié. Si l'Europe avait pitié d'eux, peut-être les Allemands guériraient-ils de leur horrible mal.
Et le danois Axel Munthe qui, tel un Saint François, accueille sur son corps les oiseaux de Capri et aussi les cadavres des soldats russes enterrés à mi-corps dont les bras indiquent la route à suivre aux colonnes allemandes : Il faut tout de même bien que les prisonniers russes servent à quelque chose !
10 pages !

16 septembre
Kaputt encore.
Le prince Eugène se souvient:
Les muettes images de son jeune et lointain Paris s'écroulaient devant ses yeux, sans bruit, sans que l'écroulement de ce monde heureux de sa jeunesse ternit, de la vulgarité d'aucun bruit, la chasteté du silence.
Que n'oppose-t-on plus souvent à l'écroulement du monde la chasteté du silence.

mardi 11 septembre 2012

Le sommeil d'or.





S'il est un mot qui vient à l'esprit après la projection du Sommeil d'or, c'est celui de dépôt.
Le film cherche à garder la trace des images perdues du cinéma cambodgien, images détruites lors de la période de la dictature des khmers rouges. Mais comment garder la trace d'images qui ne sont plus ? D'abord par le biais de la déposition, celle des cinéastes, des actrices, des spectateurs. La parole accueille les images, les recueille. Recueillir des images par la parole c'est aussi mettre en scène cette dernière, c'est littéralement donner à voir - une des scènes du film fait penser à Méliès, au cinéma des origines - par l'intermédiaire des témoignages ce que furent ces images.
Comme chacun le sait, la part des anges est la partie du volume d'un alcool qui s'évapore pendant son vieillissement en fût. Les images du cinéma cambodgien ne se sont pas évaporées par la grâce du temps mais en raison de la folie des hommes. C'est donc à une sorte d'opération alchimique que va procéder Davy Chou. Par le recours à l'imaginaire - le film quitte alors les abords du documentaire pour aborder les rivages de la fiction - il s'agira pour le réalisateur de mettre en place un dispositif par lequel s'opérera la condensation des images évaporées qui viendront, dans une très belle séquence, se déposer sur les murs de ce qui fut une salle de cinéma.
Selon l'article 1927 du code civil, je cite : Le dépositaire doit apporter, dans la garde de la chose déposée, les mêmes soins qu'il apporte dans la garde des choses qui lui appartiennent. Une obligation juridique est venu se superposer à ce qui fut à l'origine une obligation morale : donner en dépôt, c'est avant tout faire confiance, c'est établir une relation de confiance.
Nous dirons donc que Davy Chou s'est fait le dépositaire des images du cinéma cambodgien et par la même d'une certaine idée du cinéma.

On peut également lire ceci et aussi ceci

dimanche 2 septembre 2012

Hélène, Aphrodite et Calypso.



Il y a dans le chant III de L’Iliade un passage qui ne cesse de me surprendre.
Paris-Alexandre a failli lors du duel qui l'opposait à Ménélas, il ne doit la vie sauve qu'à l'intervention d'Aphrodite qui l'a littéralement dérobé du champ de bataille pour le transporter dans une chambre nuptiale. La déesse se faisant passer pour une vieille tisseuse s'adresse à Hélène et lui demande de rejoindre Paris.
- Toute semblable à la vieille, elle dit, la divine Aphrodite:
Viens par ici: Alexandre t'appelle, rejoins ta demeure !
Il est déjà couché sur le lit ouvragé de la chambre.
Hélène reconnait alors Aphrodite et s'adresse à elle sur un ton pour le moins étonnant.
- Folle déesse ! Pourquoi toujours me convaincre ?
(...)
Va t'asseoir près de lui, renonce aux routes célestes !
Que tes pas ne te reconduisent pas jamais sur l'Olympe !
Souffre toujours près de lui, entoure-le de tendresses,
jusqu'à ce qu'il te fasse sa femme - ou plutôt: son esclave !
Ce que propose Hélène à Aphrodite ce n'est ni plus ni moins que d'abandonner sa condition divine. C'est au fond de ne plus vivre son amour pour Paris par substitution, c'est d'en payer le prix ! Cet échange la déesse ne peut l'accepter. A la colère d'Hélène elle opposera sa propre colère, la forçant par la crainte à rejoindre son amant.
Ce que je trouve très beau c'est que cette rébellion envers la divinité, rébellion avortée, se fait au nom d'une souffrance commune qui s'exprime à travers le courroux. Et je ne peux m’empêcher d'établir un parallèle, sur un mode plus apaisé, avec l'épisode d'Ulysse et Calypso où la nymphe propose à Ulysse l'immortalité qu'il refuse.
- Déesse vénérée, écoute et me pardonne: je me dis tout cela !... Toute sage qu'elle est , je sais qu'auprès de toi, Pénélope serait sans grandeur ni beauté ; ce n'est qu'une mortelle, et tu ne connaîtras ni l'âge ni la mort...Et pourtant le seul vœu que chaque jour fasse est de rentrer là-bas, de voir en mon logis la journée du retour!
Abandonnée par Ulysse, Calypso connaîtra le chagrin...
Les mortels peuvent souffrir par les immortels mais l'inverse est aussi vrai.
Dans les deux épisodes les hommes et les dieux font l’expérience de leurs limites.

jeudi 26 juillet 2012

Du sable.



Relu les premières pages des Anneaux de Saturne de Sebald : Dans un grain de sable pris dans l'ourlet d'un costume d'hiver d'Emma Bovary, dit Janine, Flaubert a vu le Sahara tout entier, et la moindre poussière pesait autant à ses yeux que la chaine de l'Atlas.
Au cours d'une précédente lecture le passage a été souligné et on peut lire dans la marge, mise entre parenthèses, la mention "à rechercher".
Je n'ai jamais effectué cette recherche aussi décidai-je d'y consacrer un moment. De fait je n'ai retrouvé ni dans Madame Bovary ni dans la correspondance (il s'agissait de rechercher les occurrences de "sable", "grain", "ourlet", "Sahara", "poussière" dans les textes disponibles sur la toile) l'image décrite par l'amie de Sebald. Mais qu'importe, les grands livres se nourrissent des lectures qui en ont été faites.
Mais il est vrai que le sable joue un rôle important dans Madame Bovary.
Emma a rencontré Rodolphe, le regardant elle est prise de mollesse, elle songe à son premier bal, à son aventure avec Léon, à l'épisode de l'Hirondelle...et cependant elle sentait toujours la tête de Rodolphe à côté d’elle. La douceur de cette sensation pénétrait ainsi ses désirs d’autrefois, et comme des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme.
Présence et évanescence des souvenirs, du désir.
Fort subtilement le sable se trouve alors associé à Rodophe dont on sait qu'il s'avérera un salaud : Pendant tout l’hiver, trois ou quatre fois la semaine, à la nuit noire, il arrivait dans le jardin. Emma, tout exprès, avait retiré la clef de la barrière, que Charles crut perdue. Pour l’avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignée de sable. Elle se levait en sursaut.
On note encore la trace du sable dans la dernière partie du roman. Emma a revu Léon et les amants ont rendez-vous à Rouen : Elle s’engouffrait dans les ruelles sombres, et elle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue Nationale, près de la fontaine qui est là. C’est le quartier du théâtre, des estaminets et des filles. Souvent une charrette passait près d’elle, portant quelque décor qui tremblait. Des garçons en tablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustes verts.
Ce seront là les dernières amours d'Emma.
En 1851, six ans avant Madame Bovary, Flaubert écrit à sa mère : Tel est le commun des âmes. La banalité de la vie est à faire vomir de tristesse, quand on la considère de près. Les serments, les larmes, les désespoirs, tout cela coule comme une poignée de sable dans la main. Attendez, serrez un peu, il n’y aura tout à l’heure plus rien du tout.
Et c'est ainsi Flaubert et Sebald sont grands.

samedi 17 mars 2012

Le loup et le chien.



Le loup et le chien

Impeccable analyse par le plus nitchéen de nos auteurs.
Ce que jalouse le faible, en l’occurrence le chien, c'est la liberté du fort. Il n'aura alors de cesse par son discours de ramener le loup à une condition similaire à la sienne, celle de la servilité puisqu'il lui reste, en dépit de sa faiblesse, encore au moins un pouvoir : le pouvoir de faire mal.
Il s'agit pour le faible non pas d'accéder à la liberté mais de priver le loup de ce que lui le chien désire plus que tout. Et ce d'autant qu'il aura mésusé de la liberté qui lui a été accordée : libre, il s'est fourvoyé.

jeudi 15 mars 2012

Les jeux sont faits.


Quant au présent, s'il était toujours présent, et ne s'en allait pas dans le passé, il ne serait plus le temps mais l'éternité.
Saint-Augustin.

L'enfance nue (Pialat) .


Scène magnifique (la prise en charge du personnage féminin jusqu'au bout de la séquence) dont la cruauté peut laisser sans voix (du garçon il ne reste qu'un bol vide).

Revoyant la scène de séparation du film de Pialat, je pensais à celle du film de Skolimowski.

Essential Killing (Skolimowski) .



Alors que chez Pialat, la béance est là, rien ne viendra la combler. Chez Skolimowski le travelling crée un lien entre les deux personnages, en garde comme la trace, le souvenir.

Le n'est plus s'oppose à l'avoir été.

Que la bête meure (Chabrol) .

Est-ce que tu te rends compte que ta vie est foutue ?
Est-ce que tu t'en rends compte ?

Comme l'a si bien compris Chabrol avec une sorte de prescience - le film est de 1969, année de sortie de L'enfance nue -, Pialat film au présent c'est à dire du point de vue du trop tard car trop tard il est toujours.

mercredi 7 mars 2012

Disputatio.


Disputatio from slothorp on Vimeo.

En souvenir d'une après-midi.