Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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samedi 17 septembre 2016

TAUROTOMACHIE

Les trompettes de cuivre percèrent l'air de leurs cris aigus.
Un frisson courut parmi les spectateurs.
Sur les vastes gradins de l'amphithéâtre, une foule innombrable était assise, dans un grouillement confus d'où l'on voyait surgir, ça et là, des mouvements de têtes. Un vélum de soie pourpre, soutenu par de hauts mats dorés tout autour et en haut de l'amphithéâtre, tamisait en rouge ardent la lumière du soleil, Aux interstices, des rayons passaient, découpant des bandes lumineuses dans l'assistance. L'arène était vaste et circulaire. Dix attelages de chevaux auraient pu courir à l'aise, le long de ses bords arrondis, sans se heurter, et avec tout le champ voulu. Elle était semée d'une couche très mince de sable fin; au dessous, par places, apparaissait la solidité du noir bitume. Le mur du circuit, très haut, et sur la marge duquel se penchaient, comme au balcon, les spectateurs avides, était percé de vastes portes, encore formées, pareilles à celles derrière lesquelles, jadis, on entendait rugir les lions.
Ou, encore, on aurait dit une enceinte pour les anciennes courses de taureaux.
Et pour compléter l'illusion, on entendait derrière les grilles comme des mugissements sourds, des sifflements, des ronflements sonores, paraissant appartenir à une étrange animalité. Des monstres farouches s'impatientaient dans l'ombre des voûtes. Les portes s'ouvrirent soudain.
Cinq ou six formes noires et fines coururent sur le sol, comme d'énormes rats. Elles allèrent se ranger l'une à côté de l'autre dans l'axe de l'amphithéâtre, près du bord. Leur forme était celle de gros cigares. Il était impossible de voir les roues, cachées sous le tablier, ou de distinguer le mécanisme par lequel elles se mouvaient. Au milieu de la partie supérieure était une sorte de hublot renflé en forme de cloche que je voyais se hausser ou s'enfoncer, avec une rapidité prodigieuse. A l'avant de la machine étaient deux autres ouvertures fermées d'un cristal épais et qui brillaient soudain comme deux yeux énormes, pour s'éteindre aussitôt

***

Les machines s'ébranlèrent lentement.
A mesure qu'elles allaient plus vite, le hublot supérieur s'affaissait comme la tourelle d un fort. L'allure se précipita. La marche de ces machines était souple et silencieuse. On sentait en elles une énergie puissante et contenue. Bientôt, elles coururent à toute vitesse sur la piste relevée. Comme l'amphithéâtre était rigoureusement circulaire, il est probable que le mécanisme intérieur permettait de régler la courbe de la machine, une fois lancée, pour la faire coïncider sans , écart possible. Les gros rats noirs couraient seulement avec une sorte de sourd murmure, dont la note, peu à peu, s'éleva et devint aiguë jusqu'au sifflement. Ce fut un concert étrange. Des appareils enregistreurs que j'aperçus alors en face de moi, de l'autre côté du cirque, marquaient en chiffres connus la vitesse des coureurs d'après la hauteur du son. Ce procédé me parut être aussi sûr et précis qu'ingénieux. Tout à coup, je vis un des gros rats noirs obliquer légèrement, comme essayant de dépasser celui qui le précédait. Il se rapprocha jusqu'à le toucher. J'eus si peur d'un choc effroyable, à une vitesse qui dépassait, malgré son apparente douceur, toutes les vitesses connues. Je suis sûr que si le premier coureur s'était arrêté subitement, les deux se seraient aplatis en lame mince.
Mais le deuxième rat noir, se soulevant de terre légèrement, parut glisser sur son rival, sinua l'air à l'avant pendant quelques mètres et vint rejoindre le sol comme par un effleurement. Il continua sa course, toujours accrue.
Des applaudissements éclatèrent.
Quand la course fut terminée, il y eut quelques minutes d'entr'acte.
Un intermède comique, ayant comme personnages une diligence et un omnibus, fit rire aux larmes les spectateurs.
On vit alors sortir des barrières souterraines une gigantesque auto, aux formes massives. A son avant se dressait un éperon et sa base plate et large n'était pas éloignée du sol de plus de quelques centimètres. Cette base était oblique et plus basse d'avant en arrière, formant avec le sol comme une bouche angulaire ouverte. Quatre roues énormes, deux par deux, dépassaient de chaque côté le corps. Ces roues étaient entourées de pneumatiques démesurés. Et le monstre, courant à ravers l'arène, poussait d'effroyables rugissements.

***

A ce moment reparurent les gros rats noirs du commencement. Leur coupole de cristal était immobile et haute. A l'intérieur, on distinguait une face d'homme, anxieuse et résolue. L'auto, avec un cri prolongé, se précipita vers ses assaillants. Les machines légères évitèrent son attaque et se mirent à évoluer dans tous les sens, sans cesse vers un autre endroit. Cependant chacune d'elles, à des intervalles, en s'approchant rapide et prudente, effleurait d'une fuite les roues du monstre. On voyait alors une pointe longue et mince, comme une flèche, surgir du flanc de ces étranges picadors et s'enfoncer dans les pneus. Certains, plus timides, lançaient leurs flèches de loin et pressaient leur course éperdue à l'autre bout de l'immense arène. Mais d'autres, prenant du champ, arrivaient droit, face à l'auto. Leur arme était non plus une flèche, mais une lance qui sortait de leur avant, longue de plusieurs mètres et très fine, comme une antenne d'insecte.
Il s'agissait pour eux de frapper de face, en prenant la roue en profil, et de se détourner assez vite pour éviter l'a lourde machine Plusieurs réussirent le mouvement. La lance, enfoncée dans le pneu, d'un élan net et sûr, se cassait en son milieu, et le picador passait. Les roues énormes étaient maintenant hérissées de flèches aiguës. Une d'elles perdait l'air visiblement. Le monstre s'impatientait et s'alourdissait sa course. Déjà sur le cadran réglé pour la durée de l'épreuve, l'aiguille avait franchi la moitié. Mais avant la fin, il était probable que l'auto serait immobile, ses quatre pneus crevés. Elle sembla rappeler ses dernières forces, comme un sanglier forcé par les chiens. Et alors, dans sa lourde allure et sa puissance, la machine parut animée d'une vie réelle, animale et sourde. On eût dit un des monstres disparus depuis l'origine du monde, atlantosaure ou plésiosaure, créé à nouveau, sous une autre forme, par l'homme, pour le dévorer. Un cri terrible sortit de sa poitrine de fer. Et juste à ce moment-là, un des picadors arrivait sur lui. Je distinguai la face de l'homme, déformé et grossie par le cristal. A peine s'écoula-t-il une seconde.
Le picador, à trois pas du monstre, lance en tête, voulut obliquer. Mais l'auto se tourna soudain. Et le picador disparut. J'eus l'impression de voir se refermer la bouche entre la base et le sol, gueule finissant en laminoir. L'auto lourde continua sa marche en avant, avec quelques soubresauts qui parurent être de joie. Quand elle eut passé, je vis sur le sol une large marque noire tachée de rouge, comme un grand insecte écrasé, au milieu des débris à plat de ses élytres et de son corselet de fer.

Gabriel de Lautrec, in Le Grand illustré : journal hebdomadaire d'actualités, 18 août 1907.

dimanche 11 septembre 2016

Lettres à des morts.

Le 15 mai 1932, parait dans la revue Europe une série de lettres recueillies par Claude Berry.
Ces lettres avaient été adressées à des soldats au cours de la Grande Guerre. Elles ne parvinrent jamais à leurs destinataires, ceux-ci étant morts ou portés disparus.
On livre ici quelques unes de ses missives.

... Vos souffrances sont cruelles, certes, mon cher Paul, mais la cause pour laquelle vous souffrez est si belle qu'elle embellit tout.
Bouter l'ennemi hors de France : voilà la seule chose qui compte et je m'étonne un peu du ton de ta dernière lettre.
Je prie chaque jour pour nos armées et aussi pour toi, mon cher mari. Vive notre Patrie et que pour elle tous se montrent des héros dignes de nos aïeux !
P. S. L. M. a déjà la croix de guerre.

***

Mon vieux Lucien,



T'as pas voulu de moi, y a deux ans. T'as mieu aimer t'y marié avé la Jeanne. C'est don bien fai qu't'es cocu au jour d'aujourd'hui et je devrai même pas m'occupe de toi mais c'est plu fort que moi. Le pay est trop malhereux et je veu pas qu'un poilu comme toi soye dupe, alor je te dit que si tu veu avoir un gosse qui te récemble, tu ferai pas mal de t'en venir en perme. Sans ça, il pourai bien recemblé au mittron à T.
À bon entandeur, salu.

***

Mon bien-aimé,



Je suis bien malheureuse. Dolly est morte hier ; le vétérinaire a été obligé de la piquer. J'ai pleuré toute la nuit et je pleure encore en vous écrivant. Si seulement vous étiez là pour partager ma douleur... Je ne me consolerai jamais, jamais. Le château me paraît vide maintenant et vos parents ne peuvent parvenir à me distraire.
Votre femme bien affligée et qui ne cesse de vous appeler nuit et jour.

***

Mon petit Nono,

C'est du bar du boul Mich' que je t'écris. Autour de moi, y a la Mariette, Pauline, Margot et Nénette ; toutes les copines, quoi !
On s'ennuie pas mal de vous autres, tu sais... Ce n'est pas qu'on ne trouve pas à faire, parbleu ! Avec .tout ce qui circule dans Panam, faudrait être rudement godiche, mais ça ne vaut pas nos petits michons chéris, avec qui qu'on rigolait tant qu'on passait sur tout le reste. A présent, on a tout le reste mais on rigole plus.
Bon Dieu de bon Dieu, quant c'est-y que ça finira c'te guerre-là ? Paraît que l'Amérique va, décidément, se mettre avec nous. Si c'était vrai, ça ne pourrait tout de même pas durer longtemps ! Enfin, nous, tu sais, on sait que ce que les autres racontent.
Hier, j'avais une espèce de grand j'sais pas quoi. Il m'a emmené au Café de Paris... oui, mon vieux Nono... et puis après dans un chic hôtel. Ah la ! la ! Je te dis que ça. Et une fois son affaire faite, il s'est mis à baver, à baver — faut croire que ça lui fait la langue — il est vrai qu'il ne s'en sert pas beaucoup — il m'en a dit de toutes les couleurs, que les Français étaient ceci, étaient cela, que sûrement on perdrait, qu'on ne valait rien comme raisonnement, qu'on ne savait que se faire tuer — oui, il m'a dit ça — alors, mon vieux, la colère m'a prise, je te l'ai bourré de coups de pied et de coups de poing. Si t'avais vu ça ! Il n'osait pas se défendre, tu comprends, il était trop grand ! Et puis, c'est que je gueulais ! Tu sais comment que je gueule, hein, quand ça me prend !
En fin de compte, sais-tu ce que j'ai fait ? J'étais toute nue — tu penses bien, faut pas y regarder avec ces gars-là, — mais j'avais ma culotte sous l'oreiller. Alors je l'ai bouchonné dans sa grande bouche d'Anglish et le temps qu'il la retire, je lui ai donné un bon coup de dent à son zig.
Eh bien, veux-tu que je te dise ? Il ne savait pas comment me demander -pardon. Il m'embrassait partout... Chaude, chaude petite Française, qu'il répétait. Ah! que tu aurais donc ri si tu nous avais vus !
Tu sais, j'y ai gagné le gros billet à tout ça. Alors, on fait la noce, aujourd'hui. Dommage que tu sois si loin !
Allons, mon vieux Nono, au revoir. Je t'embrasse, mon petit bichon, et je t'aime bien va.
TOTOTE.

***

Mon cher Louis,

J'ai bien reçu ta lettre et je t'attends comme convenu. Jean, mon domestique,. ira te chercher mais pas jusqu'à la gare. Il t'attendra au tournant et tâchez de faire vite, de ne vous faire remarquer d'aucune façon.
Ce n'est pas à ma maison de Bordeaux que tu viendras, tu penses bien, mais à la villa que je loue à l'écart de la ville. Jean est à peu près au courant de tout et te conduira là où il faut. Mais retiens ta langue avec lui car j'ai toujours lieu de craindre qu'un jour ou l'autre il ne rapporte quelque chose, soit à ma femme, soit à quelqu'un de mes subordonnés et pourtant son silence me coûte cher !
Tu arriveras donc ici le 20. Je partirai soi-disant pour Paris ce qui nous donnera six bons jours de tranquillité pour recommencer notre petite partie. Il t'en restera deux pour embrasser tes parents. J'espère bien te trouver dans les mêmes dispositions que la dernière fois. Tu sais ce que je t'ai dit : je peux tout pour toi si tu es bien docile. Sinon, nous ne resterions pas longtemps bons amis et tant pis pour toi !
Je t'envoie 50 francs pour tes petits frais de route et je t'en donnerai bien davantage si je suis content.
Surtout, ne te lave pas avant de te mettre en route. Je veux t'avoir tel que tu es tout le temps là-bas et...
(Déchire cette lettre tout de suite.)

***

Mon vieux Lulu,

Tu veux tout le temps que je te dise des rigolades eh ben ! tu seras content aujourd'hui en lisant ce que je vais te raconter ! Figure-toi que Céline Mortier s'amuse à voler de temps en temps une poule à sa belle-mère, la Martine. D'une cour à l'autre, c'est vite fait, hein? Et puis, y a ce vieux Balard qui en est, ce soulaud-là à faire toutes sortes de saletés... (même que j'ai bien défendu à la petite d'aller jouer de son côté, parce que il ne se fait pas faute de toucher les gosses) en fin, bref, Balard s'amusait aussi avec les poules à Céline. Ne me demande pas ce qui se passait, j'y ai pas été voir! mais cet idiot-là leur abîme le derrière avec ses histoires...
Hier matin, voilà que Céline s'aperçoit qu'une de ses poules la plus belle, avait reçu sa visite. Ça l'a mise en colère, elle a ameuté tout le quartier ; tu penses bien qu'on y a toutes été et qu'il ne restait pas grand'monde dans les maisons de la place ! Martine, comme c'est la belle-mère, a pris fait et cause pour Céline et sans traîner plus longtemps elle décide qu'on va porter plainte au brigadier de gendarmerie. Bon, les voilà parties changer de bonnet, toutes les deux et puis voilà qu'on les voit traverser la place, Céline portant sa poule sous le bras, pour faire constater les dégâts, tu comprends. Oui, mais au milieu de la place, Martine s'aperçoit que c'est sa poule que Céline porte, une poule qui lui manquait depuis bientôt 3 semaines. Alors, si tu avais vu ! ah ! ça valait le coup, je t'assure ! Chacune tirait la poule de son côté à croire qu'il n'allait plus en rester et puis après, elles se sont donné une de ces peignées ! Pendant ce temps-là la poule se trottait et le vieux Balard n'avait plus qu'à recommencer, etc.

***

... Non, non, mon cher enfant, il ne faut pas songer à mourir volontairement. Il faut, au contraire, que, d'une façon ou d'une autre, tu obtiennes une permission le plus vite possible. Je t'en prie, je t'en supplie, c'est tout à fait urgent et je ne crains qu'une chose, c'est d'avoir trop longtemps attendu pour te parler.
Il n'est plus question de ta femme ; tu es fixé sur elle depuis ton dernier séjour, mais il y a autre chose, mon pauvre André... Il y a qu'il faut sauver ton enfant !
Car ton enfant va mourir, mon petit, nous la voyons dépérir de jour en jour, ta mère et moi. Pardonne-moi... Je sens que je vais te faire tant de peine ! Mais que se passe-t-il chez toi ? Que fait-on prendre à cette petite ? Elle a, nous disent les voisins, à chaque instant, des vomissements ; elle est pâle comme une morte ; bientôt, il ne restera plus rien d'elle et sa mère ne semble pas s'en apercevoir.
Nous ne pouvons rien faire car nous ne la voyons plus que de loin et c'est en nous cachant derrière les fusains que nous pouvons arriver seulement à l'apercevoir de temps en temps, se traînant sur le perron avec des jambes molles et un pauvre air de petite bête malade, elle qui était si rose et si vivante !
Il est hors de doute que ta femme est complètement sous l'influence de sa bonne. Depuis ta dernière permission cela a pris des proportions effrayantes. Elles ne sortent plus que toutes les deux, habillées pareillement et elles ne se gênent pas pour se promener toutes nues dans le jardin en s'embrassant que c'en est une honte.
Mais je le répète, cela n'est rien. Ce qu'il faut, c'est sauver notre petite Solange. Viens donc le plus vite possible. Si tu le crois nécessaire, j'écrirai à ton Commandant mais réponds-moi par retour, je t'en prie.
Reprends courage pour elle, mon pauvre enfant. Quand tu l'auras arrachée de la villa, nous la prendrons avec nous et sa grand'mère aura vite fait de la remonter. Mais, viens, viens, je t'en supplie, viens : il n'est que temps.
Ton vieux père.

***

René,

je suis là au Château de N. en Auvergne, vous comprenez ? Il faut venir à mon secours. Il a trouvé une lettre. Je suis séquestrée ici. Il m'a fait quitter Paris de nuit avec lui et c'est maintenant une véritable torture, entendez bien ce mot. J'écris vite car je n'ai qu'une minute René, venez je vous en conjure ! ne serait-ce que pour un jour. C'est Anne qui va porter cette lettre mais elle a tellement peur de lui qu'elle ne recommencera pas. Il est prêt à tout. C'est un fou et je ne peux rien faire ; il est toujours le Président et moi celle qui couchait avec le chauffeur. Venez, je vous en supplie vous êtes si fort, vous seul pouvez me sauver.
Croyez-vous qu'il me fait marcher toute nue autour d'une table à coups de fouet ? Je ne peux pas vous raconter, je n'ai pas le temps ; tous les matins, il invente quelque chose de nouveau, si vous saviez et le soir c'est autre chose, il boit, et alors.

vendredi 2 septembre 2016

Voici... Blaise Cendrars

En ce début des années 20, René Crevel mène une existence de dandy. Il fréquente le couple Delaunay chez qui il fera la connaissance de Blaise Cendrars.
En janvier 1925, dans le cadre de sa collaboration avec "Les Nouvelles Littéraires", il rend compte de "Feuilles de route" que vient de publier Cendrars.

Je viens de faire un voyage
Dans un pays magnifique,

chantait, le printemps dernier, un voyageur encore drapé dans la pèlerine à carreaux qui habillait, au début du XXème siècle, comme en témoigne telle vignette du petit Larousse, ceux qu'avaient tentés les paquebots, les océans, les villes lointaines. Le voyageur dont il est question apportait des îles un oiseau qu'une chanson créole endormait. La femme d'un colonel, qui avait égaré le plumet de son mari chez un lieutenant, mettait l'oiseau, charmé, sur le képi conjugal. Bien entendu, c'était le 14 juillet et les troupes passaient, musique en tête. Réveillé en sursaut par le fracas des cuivres, l'oiseau s'envolait avec le couvre-chef de l'officier. De cette histoire, Henri Sauguet avait fait la plus spirituelle des opérettes : Le Plumet du Colonel.
Or, Blaise Cendrars, qui aime les raglans, les belles casquettes, le soleil, les nègres et les négresses, l'alcool, les femmes, la peinture brésilienne, les spectacles jamais vus (autant de raisons de parcourir le monde dans tous les sens), Blaise Cendrars vient, lui aussi, de faire un voyage dans un pays magnifique. Il ne nous rapporte point, il est vrai, un oiseau des îles; au reste, qu'en eussions-nous pu faire ? Le dernier paon de France, sans doute bientôt, mourra désespéré d'avoir dû couper la plus anachronique des traines, et les colibris exilés dans nos frimas cacheront leurs ailes sous de minuscules imperméables que le colonel d'Henri Sauguet eût qualifiés d'idoines.

Et puis les paquebots, les océans, les villes lointaines sont devenus les pièces d'un arsenal littéraire qui, du point de vue humain, ne semble valoir guère plus ou mieux que la mythologie dont se trouvaient saupoudrés, en d'autres siècles, tous les voyages des jeunes Anacharsis. C'est pourquoi le petit livre que Blaise Cendrars nous offre en cadeau de retour, malgré l'apparente simplicité de son titre, Feuilles de route, pouvait susciter bien des craintes. L'attitude rimbaldienne d'abord, dont Paul Eluard, ici même, remarquait, le mois dernier, qu'à force d'être répétée, elle était tombée dans le domaine public; le souvenir aussi de cet enfant prodigue dont l'exemple a jeté un si grand nombre de Madame Bovary mâles et femelles dans des aventures par trop factices. Et puis l'amour de Mallarmé pour les steamers et surtout le vers: Fuir là-bas, fuir...

Or, voici que Blaise Cendrars se joue de nos appréhensions. Pour lui, le départ a conservé la saveur d'un goût premier. Il aime les voyages comme il aime les femmes, l'alcool certains soirs. J'entends qu'il n'a point de raisons à nous donner et que sa joie est aussi dédaigneuse de l'expression artistique ou littéraire que celle de l'enfant, par exemple, qui, pour la première fois, va au bord de la mer. Ses poèmes sont donc les plus consciencieuses et les plus touchantes aussi des narrations. Il ne craint pas de définir et nous nous rappelons alors que certains poètes, à toutes les pages de prose on de vers, ont préféré les dictionnaires. Exemple: Qu'est-ce qu'un charognard ?
Cendrars répond ainsi:

LES CHAROGNARDS
Le village nègre est moins moche et moins sale que la zone de Saint-Ouen.
Les charognards qui le survolent plongent parfois et le nettoient.

La nuit, Blaise Cendrars, poète du monde entier, regarde le ciel, découvre les étoiles, les aime toutes et surtout Orion, qui a la forme d'une main.

Le jour, ses yeux ne perdront rien de l'océan, des poissons, des villes, des hommes, mais ses confidences à propos du paysage ne sauraient induire à parler de la littérature descriptive dans le premier quart du XXème siècle, ou de quelque, autre généralité qui fait aussi bien dans une petite étude critique qu'une pendule au beau milieu d'une cheminée. Blaise Cendrars serait un mauvais prétexte, puisque son petit livre, s'il n'est que descriptions, a le mérite de se refuser à toute littérature. Il n'a point couru le monde pour former sa jeunesse, mais divertir ses yeux. Une telle sensualité ne peut d'ailleurs manquer de choquer un peu en un temps ou rien ne se crée plus par le plaisir ou pour le plaisir. Cendrars demande le sien à quelques villes, aux lignes dont l'une fait le tour de la terre et se nomme équateur, à des taches, au soleil et à sa peau qui sait en profiter. Il ne court pas après les mots, encore moins après les idées. Mais je crois qu'il vit ou du moins (ce qui, d'ailleurs, en vérité, revient au même) qu'il a la sensation de vivre. Le plus paradoxal, d'ailleurs, est que cette sensation de vivre pourrait s'appeler bonheur. Il se moque des mouvements littéraires, « dont, dit-il, le plus important n'a même point réussi à bousculer un peu la terre, comme fait la moindre secousse sismique ».

Il déteste Montparnasse, ne s'intéresse point à la peinture, sauf à la peinture brésilienne dont il fera une exposition en avril, connaît les vieux remèdes, tels que la fameuse huile de Harlem, grâce à quoi, au temps de la grippe espagnole, il sauva 72 de ses amis. 74 avaient été atteints. Deux seulement moururent, dont Apollinaire, qui écrivit une chronique, pour le Mercure, sur cette huile, mais ne put se décider à en boire, ce qui prouve, note Cendrars, qu'il était un curieux et non un amoureux.
Les projets de Blaise Cendrars ? Il prépare une préface pour Les Chants de Maldoror, du comte de Lautréamont, et surtout d'autres voyages, dont un dans cette Afrique centrale où André Gide, au printemps, ira quérir de nouveaux prétextes.
René CREVEL in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 17 janvier 1925.

vendredi 22 juillet 2016

Patachou et la lune



C'est ce petit garçon dont je vous parlais l'autre semaine. On me l'a confié pour un mois ; son père et sa mère voyagent en Espagne. Nous leur écrivons tous les jours.
Patachou saute et danse dans mon jardin de Passy. Il parle aux moineaux et tente de mettre du sel sur la queue du merle. Car il y a un merle qui, après déjeuner, descend sur le sable, sous les marronniers. Les moineaux n'en sont pas effrayés ; ils s'écartent pourtant, avec une manière de déférence, pour le laisser passer. On dirait un autobus dans un embarras de taxis. Le merle siffle, s'envole et se pose sur la tonnelle. Patachou demeure la bouche ouverte, la salière à la main.
C'est un merle, lui dis-je. - Comment le sais-tu ? - Quand j'étais tout petit, on m'a dit, comme je te le dis que c'était un merle. - Quand tu étais tout petit, il n'était pas né. Alors on ne t'a pas dit comment il s'appelait. - Oui mais j'ai connu son grand-père. C'était le grand-père merle ; et son petit-fils, que tu vois, porte le même nom. - II te l'a dit ? - Non ; il ne me l'a pas dit ; mais il s'appelle merle. - S'il ne te l'a pas dit, tu n'en sais rien. - Comment veux-tu qu'il me le dise ? Il ne parle pas. Il siffle. - Oui, mais il n'y a que lui qui sache son vrai nom. Si je ne le disais pas, est-ce qu'on saurait que je m'appelle Patachou ? Si je sifflais, tu croirais peut-être que je m'appelle merle. Quand tu m'appelles Patachou ! je viens.
Il appelle le merle ; le merle s'envole encore.
- Tu vois bien, dit Patachou, qu'il ne s'appelle pas merle.
- Patachou, il faut écrire à ta maman. Nous allons porter la lettre à la poste.
Patachou embrasse l'enveloppe en disant : Bonjour, maman.
- Tu vois, ta maman est à Valladolid. - Alors Valladolid est derrière ce petit trou ? - Oui. - Mais, hier, elle était à Burgos, et nous avons mis la lettre au même endroit. C'est Burgos, hier, qui était là derrière ? - Je veux dire...
Il rêve un instant, puis - J'ai compris. C'est que la terre tourne.
Il est content. Il croit voir, tour à tour, passer toutes les villes d'Espagne derrière la boîte aux lettres. La terre tourne autour de lui. Patachou est le centre du monde.

Patachou fixe au milieu des planètes.

Que d'hommes qui sont pareils à Patachou !
Et les hommes, au fond, ne sont, peut-être, que des enfants dont la candeur s'est un peu fanée.
Tout est à Patachou, le soleil, les étoiles et même la lune. Tout lui fait cortège. Nous avions voyagé toute une journée pour venir à Passy. Nous avions traversé la France. Au crépuscule, Patachou, le nez à la vitre du wagon, pousse un grand cri : - La lune ! - Oui, c'est la lune. - Elle m'a suivi.
Tristan Derème in Le Figaro du 14 mars 1928.

dimanche 17 juillet 2016

La bicyclette et la montagne





Journal de Genève, 19 juillet 1940.

mardi 26 avril 2016

Où il est démontré une fois pour toute que Molière n'a jamais existé.

COMME QUOI MOLIÈRE N'A JAMAIS EXISTÉ
A M. Jules Claretie, directeur de la Comédie française.

Hélas!... Mais ce n'est pas douteux, mon cher Claretie. Il n'a pas existé.
Longtemps, j'ai retenu cette révélation, de peur de gêner votre direction, déjà bien pénible. Je sais combien l'existence de Molière est nécessaire à la prospérité de notre premier théâtre, et notamment à sa subvention. Et puis, l'idée de désoler tant de bonnes gens pour qui le martyre de Molière est une torture de toutes les heures, qui déjeunent de sa naissance, dînent de sa mort et portent le deuil éternel de son grand cocuage national, cette horrible idée, dis-je, me brisait l'âme. Mais il le faut. Vous vous préparez, dans votre candeur officielle de directeur, à célébrer encore une fois une ombre sans consistance historique, à déchaîner l'orchestre des cantates sur un mythe, à célébrer à tour de bras un tapissier mystificateur; il est temps de vous prévenir : MOLIERE N'A JAMAIS EXISTÉ.
Il est des illusions qu'il convient de laisser au peuple, oui; mais l'existence de Molière est- elle du nombre? Non. Que de victimes n'a-t-elle pas faites! C'est elle qui réduisit Sainte-Beuve à parler belge!... Ce lundiste, en effet, a écrit : « Aimer Molière, j'entends l'aimer sincèrement et de tout cœur; c'est, SAVEZ-VOUS? avoir une garantie en soi contre... » etc. Pauvre Sainte-Beuve, en arriver là! Du brabançon!
Jugez de ses successeurs.
Donc, finissons-en, mon cher Claretie, avec cette légende fatale : elle nous tuerait tous nos critiques. Égal en ceci à Homère, à Shakespeare et à Napoléon, Molière n'a jamais existé. A-t-il craint de nous humilier? Je l'ignore. Toujours est-il que, à leur exemple, il s'est abstenu d'être. Pour Homère, c'est connu. Homère, en grec, veut dire : « Au rendez-vous des rapsodes. » Ce vieillard exerçait le métier d'aveugle et son chien s'appelait Argos. Au lieu de jeter un sou dans la sébile qu'Argos portait aux dents, les poètes de ce temps-là y déposaient tantôt un chant de l'Illiade et tantôt un chant de l'Odyssée. Quand il mourut, on trouva le tout dans sa paillasse. C'était parfaitement homogène.

Une brochure célèbre a démontré de même que Napoléon n'avait jamais eu lieu. Napoléon n'est pas autre chose qu'Apollon, et ses douze maréchaux sont les douze signes du Zodiaque. Apollon, surnommé le Soleil, se couche tous les soirs dans la mer, Camille Flammarion vous le dirait. Or, la mer, c'est de l'eau. Mais par quel mot exprimez-vous l'eau dans la langue de Wellington? Water. Réunissez, à présent, les deux vocables : water-l'eau, et vous avez précisément le nom de la prétendue bataille où s'éclipsa l'astre napoléonien. Concluez vous-mêmes.

Il n'a pas été plus difficile à la Science d'établir victorieusement la non-existence de Shakespeare. Tout le monde sait aujourd'hui que Shakespeare n'est autre que lord Verulam, c'est-à-dire François Bacon, l'auteur du Novum organum. Ce philosophe, les jours où la philosophie l'embêtait, composait, pour se désopiler, les vaudevilles d'Hamlet de Macbeth et d'Othello, et il les donnait à un palefrenier de ses amis, d origine tourangelle, qui s'appelait Jacques-Pierre. On remarquera que ce nom de Jacques- Pierre, prononcé à l'anglaise, donne précisément Shakespeare. Tout est là. François Bacon avait évidemment peur de se compromettre aux yeux de la postérité en avouant des facéties telles que Hamlet, Macheth, Othello et d'autres encore dont les directeurs du Palais-Royal eux-mêmes ne voudraient pas pour relever leur théâtre.

Eh bien, pour Molière, c'est encore plus grave,mon cher Claretie. Du reste, voici :
Mon quadrisaïeul, celui-là même dont il est question dans le Festin ridicule de Boileau, et qui, de son état, fut maître-queux éminent et sut régaler les honnêtes gens avec de la bonne cuisine, a laissé des mémoires inédits que je possède, et par lesquels il est démontré qu'il connaissait beaucoup Molière et le voyait fréquemment à Versailles. Je détache de ces Mémoires la page suivante :
« Ce n'est un secret pour personne que Molière n'est pas l'auteur des comédies représentées sous son nom. Le brave garçon n'est même pas capable de signer ce nom dont on l'a affublé. Ah! ses autographes seront rares! Quand il a à parler au Roy, il trace une croix sur un papier, et le Roy, qui ne s'y trompe pas, fait aussitôt mettre un couvert de plus à déjeuner. Ces déjeuners entre Sa Majesté et le comédien sont fréquents, et, chaque fois qu'ils ont lieu, Louis XIV remet à Molière un manuscrit noué avec une faveur bleue.
« Parfois, c'est le Médecin malgré lui, souvent l’École des femmes et quelquefois le fameux Tartuffe. Et l'on s'occupe de distribuer les rôles. Molière ne sait jamais ce que le Roy lui donne; car, d'abord, il n'y connaît rien, étant directeur de théâtre; mais ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'il ignore quel est le véritable auteur des pièces qu'il signe. Il m'a raconté lui-même que, le jour où il reçut le Tartuffe des mains royales. Sa Majesté, étant allée s'assurer que les portes étaient bien closes, était revenue sur la pointe des pieds, et s'était écriée en renversant légèrement sa perruque :
« — Pour celle-ci, Jean-Baptiste, c'est du nanan! J'en ai ri toute la nuit avec ma chère Maintenon!
« Et comme Poquelin demeurait béant de la familiarité de Louis XIV, le Roy-Soleil avait ajouté ces paroles significatives pour tout autre plus instruit que mon pauvre camarade :
« — Quel talent il a, cet animal-là ! Avouez que j'ai eu un rude nez de le faire enfermer à la Bastille. Il aurait découragé tous ses contemporains, et mon siècle était flambé.
« Le Roy parlait du véritable auteur du Tartuffe et des autres comédies, c'est-à-dire du propre frère de Sa Majesté! ...»
La première fois que je lus cette page des Mémoires de mon quadrisaïeul, je n'osai pas comprendre. La révélation était si formidable que, par pitié pour l'édit de Moscou, mon cher Claretie, je voulus brûler le manuscrit. Eh quoi! me disais-je, Molière non plus? Après Homère, Shakespeare et Napoléon, que restait-t-il à l'humanité?... Molière; et il n'a pas lui! Du moins ce n'est pas lui qui a lui, c'est le frère de Louis XIV, un Bourbon déclassé; mais lequel? Car Louis XIV n'a pas eu de frère. Douter de mon quadrisaïeul, impossible, puisqu'il était illettré. Alors quoi?
Je poursuivis donc la lecture de ses étranges Mémoires. A la page 217, il y a ceci. Je cite textuellement :
« Hier matin, dans les fossés de la Bastille, on a trouvé un plat d'argent sur lequel étaient gravés au couteau douze vers alexandrins visiblement inédits d'une comédie qui doit s'appeler le Misanthrope. II est évident que le Masque de Fer, fatigué de l'anonyme, cherche à révéler au public le secret de son incarcération, qui est celui de ses talents. Le plat a été porté à M. de Louvois, lequel est entré, selon son habitude, dans une fureur épouvantable, car le manuscrit du Misanthrope avait été remis le matin même à Molière par le Roy. Mais on en sera quitte pour supprimer les douze vers révélateurs qui étaient les seuls vraiment amusants de la pièce. »
Et maintenant, je vous le demande, mon cher Claretie, dois-je détruire mon papier de famille? La Comédie- Française m'en saura-t-elle gré à ma première lecture, qui est proche? Est-il plutôt de mon devoir de répliquer à la critique allemande qui, lorsqu'on lui dit Shakespeare répond Bacon, en produisant les preuves de la non-existence de Molière? Continuera-t-on à l'applaudir, à l'adorer et à parler belge comme Sainte-Beuve, quand on saura que tous ses chefs-d'œuvre sont du Masque de Fer et qu'ils ont été perpétrés dans les prisons, comme de simples chaussons de lisières? Mon anxiété est extrême. Dédiviniser Molière, c'est grave, à cause des frais du culte.
Et, d'un autre côté, il me semble qu'il est temps et que l'on va trop loin. Au nom seul de Molière, toute la critique française fait les yeux blancs. Il a cependant son Bacon, ainsi que vous voyez, et quel Bacon! le Masque de Fer!
J'ignore, avec mon quadrisaïeul, si les dates du Masque de Fer concordent exactement avec celles de Molière, Si les dates du Masque de Fer étaient exactes, il ne serait plus le Masque de Fer. Mais, plus j'y songe, plus je suis frappé de l'aisance avec laquelle les deux légendes s'expliquent l'une l'autre. Louis XIV pouvait-il tolérer d'avoir un auteur dramatique dans sa famille? Jamais.
Or, son frère aîné était né pour cette atroce profession, digne au plus d'un tapissier. Il le fît enfermer d'abord aux îles Sainte-Marguerite (première période de son talent : les farces, les imitations, les tragédies), puis a Pignerolles (deuxième phase : le ton se hausse), et enfin à la Bastille (troisième manière : il égale Plaute et dépasse Térence), Tout cela est clair. En outre, si le Masque de Fer n'est pas Molière, qui est-il? Pourquoi Molière déjeunait-il tous les mardis chez Louis XIV? D'où vient qu'on n'a pas de lui un seul autographe, ni même sa signature authentique?
Croyez-le bien, mon cher Claretie, palefrenier, aveugle, tapissier ou Apollon en exil, tous les hommes de cette taille ont un Bacon. C'est pourquoi il ne faut jamais les adorer tout à fait et passer sa vie à leur guimbarder des cantates ; d'abord, parce qu'ils ne les entendent plus, et ensuite parce que, trois cents ans après leur mort, la science arrive et prouve qu'ils n'ont jamais existé. Pour Molière, ça y est.
Le Livre de Caliban, Emile Bergerat, 1887.

samedi 27 février 2016

Epitaphes



16 épitaphes plaisantes d'Auguste Gilbert de Voisins in Fantasques - Petits poèmes de propos divers (1920).

PREMIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît le redouté capitan Spezzafer
Qui savait, d'un seul geste, embrocher de son fer
Les aunes de boudin et la coquecigrue.
Quand il marchait, son pas tenait toute la rue.
Sa plume de bonnet piquait les astres d'or...
Or il vient de mourir... il est tout à fait mort.

DEUXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît et se recueille Isabelle aux doux yeux.
Ayant vécu d'amour, elle poussa la porte
De l'enfer et croyait s'ouvrir ainsi les cieux.
Elle est morte, très morte, hélas ! tout à fait morte

TROISIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Le Docteur Bolonais qui dort tout de son long,
Ici même, a tué Léandre, Pantalon,
Isabelle, Valère et, pour finir, sa femme,
Farinette aux yeux clairs. — Ce médecin des corps.
En un nouveau séjour, va-t-il soigner des âmes,
Maintenant qu'il est mort ?

QUATRIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Laure vient de mourir en sa vingtième année,
Elle est morte, bien morte, hélas ! morte et damnée.
Son grêle petit corps ne pourra plus servir
Qu'à saupoudrer de gris une rose fanée.

CINQUIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ici dort Rosalba, reine des mascarades.
Elle ne goûtait pas les amoureux transis
Et préférait un corps à corps aux sérénades.
Rosalba, pour longtemps, dort son sommeil ici.

SIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Scapin dort d'un sommeil très long que je déplore.
Le trépas est un port. Il entra dans ce port
En souriant; je crois qu'il doit dormir encore,
Bien qu'il soit mort, très mort, hélas ! tout à fait mort.

SEPTIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ici dort Fiammette, (un beau petit squelette !
Près d'elle on a posé des bonbons, un miroir,
Quelques bijoux, une guitare, sa houppette...
Vaines précautions : le trou lui semble noir.

HUITIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Rosalinde affectait le glorieux maintien
Qu'une grande beauté, sans l'excuser comporte.
Splendide fleur de chair!... Et pourtant, je crois bien
(Voyez ce monument!) que Rosalinde est morte.

NEUVIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Depuis Vendredi soir, Mirabelle repose,
(Sous quatre pieds de terre et dans l'épaisse nuit),
Au fond d'un beau cercueil construit en bois de rose.
En attendant le diable, elle songe au déduit.

DIXIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ci-gît le trop subtil Mezzetin. Où qu'on aille,
Onques ne verra-t-on drôle pareil. Le sort
Fut complaisant pour ce prince de la Canaille,
Qui, maintenant, est mort, très mort, tout à fait mort.

ONZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Dans cette tombe où son corps se recroqueville,
Sommeille ponr longtemps le maigre Mascarille...
Canaille, si l'on veut... pourtant on Taimait bien!
Il savait plaisanter, chanter, aimer et boire;
Il sut même mourir honnêtement. — Combien
De temps durera sa mémoire ?

DOUZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Après dix jours de jeûne et treize jours de fièvre,
Zerbinette mourut, un sourire à ses lèvres.
Elle voyait le ciel comme un grand carnaval :
Anges arlequinés. Trônes armés de battes
Et Dominations culottés d'écarlate,
Scaramouche drapé d'ombre menant le bal...
En rêvant aux plaisirs que le trépas apporte,
Zerbinette a souri ; maintenant elle est morte.

TREIZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Ici dort Brighella, fin buveur de faro
Voleur de grands chemins que l'on aurait dû pendre.
Il fut, l'heureux rival de notre ami Pierrot
Et pour lui Golombine eut des soucis fort tendres.
Il trahit, déroba, tricha, fit pis encor.
Mais, depuis avant-hier, il est tout à fait mort.

QUATORZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Lucinde eut des amants (et de plus d'une sorte).
Cela n'empêche pas que Lucinde est bien morte.

QUINZIÈME ÉPITAPHE PLAISANTE

Gilles serait donc mort et dormirait ici ?
Gilles, ce Prince Charmant de la fantaisie.
Ce roi de la frivolité, roi sans souci
Mais très bon roi pour ses sujets en poésie,
Et dont le sceptre était un lys ?.. Ah ! coups du sort !
Maintenant, il est mort, très mort, tout à fait mort.

DERNIÈRE ÉPITAPHE PLAISANTE

Dis ! te rappelles-tu les seins de Francisquine,
Passant qui viens fouler l'herbe de la colline
Où tant de morts, côte à côte, sont allongés ?
Te les rappelles-tu, ces seins ? as-tu songé
Aux baisers qui leur furent donnés, aux caresses
Qui les frôlèrent, à leur éclat, leur souplesse
Et leur altière fermeté ? — Sache-le bien.
Ces seins voluptueux et blancs ne sont plus rien
Qu'un petit tas de cendre en un cachot sans porte...
Car Francisquine est morte.

dimanche 29 novembre 2015

Une histoire de revenantes.


Tout à coup, et dans la nuit du 24 décembre 1342, l'impératrice mourut. Cette mort inattendue causa un grand deuil à la cour. L'empereur surtout adorait l'impératrice et donna toutes les marques du plus profond regret. L'impératrice fut exposée, selon la coutume, sur un lit de parade, et tous les seigneurs et les nobles dames de la cour furent admis à lui baiser la main. L'étiquette voulait que cette cérémonie se pratiquât ainsi: l'impératrice était seule dans la chapelle ardente, couchée sur son lit de parade, revêtue de ses habits impériaux, la couronne sur la tête et le sceptre à la main. Un de ses serviteurs veillait à la porte, relevé toutes les deux heures par un autre serviteur; il introduisait dans la chambre mortuaire la personne qui venait rendre hommage à la défunte; cette personne s'agenouillait, baisait la main de celle qui avait été son impératrice, revenait frapper à la porte, qui s'ouvrait, et, en s'éloignant, faisait place à un autre visiteur. Les courtisans de la mort n'entraient qu'un à un.
C'était au tour du comte Sigismond d'Eppstein d'être de garde près de la porte d'Ermangarde. Vingt: quatre heures s'étaient passées déjà depuis la ‘mort de l'impératrice: on était au dernier jour de Noël. Le comte Sigismond avait commencé sa garde à midi. Il était une heure et un quart; il avait déjà introduit près de l'impératrice morte huit ou dix personnes, lorsque, à son grand étonnement, il vit apparaître à la porte la comtesse Léonore d'Eppstein, sa femme. Nous disons son grand étonnement, parce qu'il n'avait pas fait prévenir la comtesse, s'étant réservé, sa faction finie, de monter à chevalet d'aller la prévenir lui-même; car, sachant la grande amitié que sa femme portait à l'impératrice, il voulait adoucir autant qu'il était en lui le coup qui allait la frapper.Sigismond ne s'était pas trompé: le coup avait dû être terrible, car la comtesse Léonore était d'une pâleur mortelle. Cette pâleur ressortait d'autant mieux, qu'elle était vêtue de longs habits de deuil. Son mari s'élança vers elle, et,comme il savait quel pieux devoir l'amenait, sans lui demander par qui elle avait appris la fatale nouvelle, il la conduisit, muette et éplorée, à la porte qu'il ouvrit et qu'il referma sur elle.
En général, les visites étaient courtes. Le visiteur ou la visiteuse fléchissait le genou, baisait la main de l'impératrice et sortait aussitôt, Mais le comte Sigismond savait qu'il n'en serait pas ainsi de sa femme. Ce n'était pas un devoir de simple étiquette que la comtesse accomplissait : c'était un besoin du cœur qui l'amenait là. Il ne s'étonna donc pas de ce qu'au bout de quelques minutes elle ne fût pas encore sortie; mais, lorsqu'un quart d'heure se fut écoulé sans qu'il entendit la comtesse frapper à la porte pour sortir, il commença a s'inquiéter : il craignit que l'impression n'eût surpassé les forces de Léonore; et, n'osant ouvrir la porte sans appel,—ce qui eût été une infraction aux règles de l'étiquette, — il se baissa pour regarder au trou de la serrure, tremblant de voir la comtesse évanouie près de son impératrice morte. Mais, à son grand étonnement, il n'en était pas ainsi.
Après avoir regardé pendant quelques secondes par le trou de la serrure, il se releva la sueur au front et pâle lui-même comme un cadavre. L'altération de ses traits était si visible, que quelques courtisans qui étaient là, attendant leur tour, lui demandèrent ce qu'il avait.
- Rien, répondit le comte Sigismond en passant la main sur son front, rien, absolument rien.
Les courtisans se remirent à causer de leurs affaires, et le comte Sigismond, croyant avoir mal vu, appliqua une seconde fois son œil au trou de la serrure. Cette fois, le comte Sigismond fut convaincu qu'il ne s'était pas trompé, et voici ce qu'il vit :
Il vit l'impératrice morte, toujours sa couronne en tête et son sceptre à la main, assise sur son lit et causant avec sa femme, la comtesse Léonore. L'événement était trop étrange pour que le comte en crût ses propres yeux : il pensa qu'il rêvait, qu'il était sous l'empire de quelque songe, et il se redressa encore plus pâle que la première fois.
Presque au même instant, la comtesse Léonore frappa, en signe que sa visite à l'impératrice était achevée. Le comte d'Eppstein ouvrit la porte, lança un coup d'œil rapide dans l'intérieur de la chapelle : l'impératrice était de nouveau couchée, immobile, sur son lit mortuaire.
Le comte donna le bras à sa femme, et, en la reconduisant, il lui adressa deux ou trois questions auxquelles elle ne répondit point. Son devoir le rappelait pour dix minutes encore à la porte de l'impératrice; il quitta donc la comtesse dans l'antichambre, pensant que son silence venait de son affliction, ou plutôt ne se rendant compte de rien, tant ses idées étaient bouleversées.
Les courtisans continuaient d'entrer les uns après les autres. Durant chaque visite, le comte d'Eppstein regarda par le trou de la serrure; mais toujours l'impératrice demeura immobile. Deux heures sonnèrent : le grand écuyer, qui devait le remplacer dans ses fonctions d'introducteur, entra. Le comte prit à peine le temps de le saluer, il lui transmit la consigne, et, s'élançant hors de la chambre, il courut à l'appartement de l'empereur, qu'il trouva dans un état voisin du désespoir.
- Majesté sacrée, s'écria-t-il, ne pleurez plus ainsi,mais envoyez au plus tôt votre médecin près de l'impératrice : l'impératrice n'est pas morte.
- Que dites-vous, Sigismond ? s'écria l'empereur.
- Je dis que tout à l'heure j'ai vu de mes deux yeux, j'ai vu la très noble impératrice Ermangarde assise sur son lit funèbre et causant avec la comtesse d'Eppstein. - Quelle comtesse d'Eppstein ? demanda l'empereur.
- La comtesse Léonore d'Eppstein. .. ma femme.
- Mon pauvre ami, reprit l'empereur en secouant la tête, la douleur vous a fait perdre l'esprit.
- Comment cela, sire ?
- La comtesse d'Eppstein ! Que Dieu vous donne la force de supporter ce malheur !
- Eh bien, la comtesse d'Eppstein ?... demanda avec anxiété Sigismond.
- La comtesse d'Eppstein est morte ce matin. Le comte Sigismond jeta un cri. Il courut à sa maison, sauta sur un cheval, traversa les rues de Francfort comme un insensé; une demi-heure après, il entrait au château d'Eppstein.
- La comtesse Léonore ? s'écria-t-il; la comtesse Léonore ?
Mais ceux auxquels il s'adressait détournaient la tête et ne répondaient que par des larmes. Il courut vers l'escalier en criant :
- La comtesse Léonore ? la comtesse Léonore ?
Sur son chemin, il rencontrait des serviteurs, mais personne répondait à ses cris. Il se précipita dans la chambre de sa femme : elle était couchée sur son lit, vêtue de noir, pâle comme il l'avait vue trois quarts d'heure auparavant; le chapelain psalmodiait des prières au pied de son lit. La comtesse était morte depuis le matin. Le messager, n'ayant pas trouvé le comte Sigismond chez lui, avait porté la triste nouvelle à l'empereur. Le comte s'informa si, depuis l'heure de minuit que la comtesse était morte, ou lui avait vu faire quelque mouvement.
- Aucun, répondit-on.
Il demanda au prêtre qui priait près du lit s'il s'était éloigné de ce lit.
- Pas une seconde, dit le prêtre.
Alors le comte se souvint qu'on était juste au jour de Noël, et qu'une vieille prophétie de Merlin disait que les comtesses d'Eppstein qui mourraient pendant la nuit de Noël ne mourraient qu'à moitié. Léonore était la première comtesse d'Eppstein qui mourut ce n'était pas Ermangarde qui était vivante, c'était Léonore qui était trépassée ; la comtesse morte était venue baiser la main de son impératrice morte, et les deux fantômes avaient causé dix minutes ensemble.
Le comte Sigismond pensa devenir fou. On assurait que la comtesse, à l'âme de laquelle avait été accordé le privilège de se mettre en relation avec les vivants, avait, pendant la maladie que fit le comte à la suite de cet événement, visité plusieurs fois son époux. Un an après, Sigismond entrait dans un monastère, laissant à son fils aîné son rang, son titre et sa fortune, auxquels il renonçait pour se consacrer à Dieu.
Ces apparitions avaient eu lieu, disait-on, dans la chambre du château qu'on appelait la chambre rouge, et qui, par une porte s'ouvrant dans la muraille et donnant sur un escalier secret, avait une communication avec les tombeaux des comtes d'Eppstein. On ajoutait que, pendant trois générations, la comtesse dans les grandes circonstances, était apparue aux aînés de la famille, mais enfin, qu'à la quatrième génération, les apparitions avaient cessé. Depuis ce temps, on n'avait pas revu la comtesse Léonore; mais la tradition s'était perpétuée dans le château d'Eppstein, et l'aîné de la famille avait conservé l'habitude de coucher dans la chambre rouge. Du reste, aucune autre comtesse d'Eppstein, depuis cette époque, n'était morte pendant une nuit de Noël.
Le Chateau d'Eppstein, Alexandre Dumas (en collaboration avec Paul Meurice).

jeudi 22 octobre 2015

Candide, Leibnitz, multivers et un point amusant.



Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin
Voltaire - Candide.

Théodore fit le voyage à Athènes. On lui ordonna de coucher dans le temple de la Déesse. En songeant, il se trouva transporté dans un pays inconnu. Il avait là un palais d'un brillant inconcevable et d'une grandeur immense. La déesse Pallas parut à la porte, environnée de rayons d'une majesté éblouissante. Elle toucha le visage de Théodore d'un rameau d'olivier qu'elle tenait dans la main. Le voilà devenu capable de soutenir le divin éclat de la fille de Jupiter, et de tout ce qu'elle devit lui montrer. Jupiter qui vous aime (lui dit-elle) vous a recommandé à moi pour être instruit. Vous voyez ici le Palais des destinées dont j'ai la garde. Il y a des représentations, non seulement de ce qui arrive, mais encore de tout ce qui est possible. Jupiter, en ayant fait la revue avant le commencement du Monde existant, a digéré les possibilités en Mondes, et il a fait le choix du meilleur de tous. Il vient quelque fois visiter ces lieux pour se donner le plaisir de récapituler les choses et de renouveller son propre choix où il ne peut que se complaire. Je n'ai qu'à parler, et nous allons voir tout un Monde, que mon père pouvait produire, où se trouvera représenté tout ce qu'on peut demander ; et par ce moyenon peut savoir encore ce qui arriverait, si telle ou telle possibilité devait exister. Et quand les conditions ne seront pas assez déteminées, il y aura autant qu'on voudra de tels Mondes différents entre eux, qui répondront différemment à la même question, en autant de manières qu'il est possible. Vous avez appris la Géométrie, quand vous étiez encore jeune, comme tous les Grecs bien nés. Vous savez donc que lorsque les conditions d'un point qu'on demanden ne le déterminent pas assez, et qu'il y en a une infinité, ils tombent tous dans ce que les Géomètres appellent un lieu, et ce lieu (qui est souvent une ligne) sera déterminé. Ainsi vous pouvez vous figurer une suite réglée de Mondes, qui contiendront tous et seuls le cas dont il s'agit, et en varieront les circonstances et les conséquences. Mais si vous posez un cas qui ne diffère du Monde actuel que dans une seule chose définie et ses suites, un certain monde déterminé vous répondra. Ces Mondes sont tous ici, c'est à dire en idées. Je vous en montrerai, où se trouvera, non pas tout à fait le même Sextus que vous avez vu, (cela ne se peut, il porte toujours avec lui ce qu'il sera) mais des Sextus approchants, qui auront tous ce que vous connaissez déjà du véritable Sextus, mais non pas ce qui est déjà dans lui, sans qu'on en s'apercoive, ni par conséquent tout ce qui lui arrivera encore. Vous touverez dans un Monde un Sextus fort heureux et élevé, dans un autre un Sextus content d'un état médiocre, des Sextus de toute espèce et d'une infinité de façons.
La-dessus la Déesse mena Théodore dans un des appartements. Quand il y fut, ce n'était plus un appartement, c'était un Monde. Par l'ordre de Pallas on vit paraître Dodone avec le temple de Jupiter, et Sextus qui en sortait : on l'entendait dire qu'il obéirait au Dieu. Le voilà qui va à une ville placée entre deux mers, semblable à Corinthe. Il y achète un petit jardin ; en le cultivant il trouve son trésor, il devient un homme riche, aimé, considéré ; il meurt dans une grande vieillesse, chéri de toute la ville. Théodore vit toute sa vie comme d'un coup d'oeil et comme une représentation de théâtre (...) On passa dans un autre appartement, et voilà un autre Monde, un autre Sextus, qui sortant du temple, et résolu d'obéir à Jupiter, va en Thrace. Il y épouse la fille du Roi, qui n'avait point d'autres enfants, et lui succède. On allait en d'autres chambres, et on voyait toujours de nouvelles scènes.
Leibnitz - Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal.

lundi 25 mai 2015

Contribution à une anthologie du portait.

Ce remarquable portrait d'Aristide Briand est paru dans le Journal des Débats du 9 Mars 1932. L'article n'était pas signé.
Il fut attribué à Maurice Blanchot par Emmanuel Lévinas.

« La mort a délivré M. Briand. Sa santé atteinte depuis longtemps, avait gravement inquiété ses médecins en ces derniers mois. M. Briand n'était plus tout à fait lui-même. C'est ce qui explique sans doute certains actes de sa vie publique qui ne s'accordent pas avec ce qu'on imaginait de lui. C'est ce qui éclaire les circonstances qui ont marqué son départ du Quai d'Orsay. Le destin a imposé à cet homme qui avait le goût et qui l'a presque constamment occupé pendant vingt-cinq ans, l'éloignement du Parlement où il aimer dominer. Indifférent à la maladie et à la mort. M. Briand n'était pas indifférent à la retraite. Il a connu, durant quelques semaines, l'amertume d'être par nécessité hors de la scène politique.
Plus pathétique encore est l'autre épreuve que le sort lui a réservée, s'il en a mesuré toute l'étendue. Il a vue son œuvre s'obscurcir et s'effacer comme un château de rêve. Il avait espéré bâtir un grand édifice international. Il n'a rien fondé. Par instants, il a imaginé que les mouvements de sensibilité déchaînés à Genève par son éloquence équivalaient à une création réelle. Les événements lui ont donné des démentis pénibles. Il n'en admettait pas la signification ni la porté. Ce Celte, longtemps célèbre par son adresse, par son goût du relatif, par son scepticisme avait fini par avoir une sorte de foi dans sa puissance oratoire. Ses discours étaient toujours des triomphes et ses actes des échecs.
Il a tenu depuis un quart de siècle une grande place dans les affaires publiques par l'effet de sa personnalité et par ses dons d'orateur. Il a exercé sur le Parlement une longue attraction. Et, cependant, il a été isolé, à la fois dans son temps, dans sa politique, dans son éloquence même. Ce fut sa force et ce fut la limite de son pouvoir. Il n'a approfondi aucune des principales doctrines de son époque et n'a senti le besoin d'aucune. Il a eu des admirateurs et des clients, mais il n'a pas eu de parti. Il n'a été comme orateur ni un tribun ni un légiste, et n'a ainsi appartenu à aucune des deux écoles oratoires les plus connues de notre pays. Hors de tout, il a pu s'associer à tout, et, par moments, régner sur tout. Confiant dans la facilité, subtil, nonchalant et las, plus attentif et plus âpre qu'il n'en avait l'air, habile à ménager les sensibilités et à se concilier ses interlocuteurs, railleur, aimant les anecdotes, il a connu dans le monde politique, avec une apparente bonhomie et une orgueilleuse conscience de ses moyens, une sorte de solitude en commun. Ces dispositions auraient pu faire de lui, dans un autre temps, un instrument précieux du pouvoir, s'il avait été soumis à l'autorité d'un maître. Mais dans notre régime, où il a été lui-même son maître et sa croyance, il a été conduit peu à peu à une politique personnelle et à cette démesure que le destin interdit. Surgi des milieux révolutionnaires, où il avait fait l'apprentissage des foules, soit pour les soulever, soit pour les apaiser, il découvrit, à quarante ans, les conditions du gouvernement. Il apparut comme un homme nouveau parce qu'il s'appliqua à paraître sans haine. A la France qui sortait de l'épreuve du combisme, il s’efforça de donner un répit. Il mit ses soins à ce que la séparation, improvisée, sans entente avec Rome et spoliatrice des biens de l’Église, ne fut pas, du moins une cause de guerre civile. Il réprima énergiquement une grève des cheminots. Il s'inquiéta même des ambitions allemandes, qu'alors il discernait ; il prépara la loi de trois ans et fit voter les crédits indispensables à nos armements insuffisants. Ce fut sa meilleure époque. Nous avons depuis lors assez critiqué ses erreurs pour évoquer le souvenir des années où il paraissait capable de servir l’État.
La guerre le surprit. Il ne la croyait pas possible, par illusion et par méconnaissance des peuples voisins. Quand le conflit fut déchaîné, il crut possible de penser la paix dans un moment où il convenait de penser d'abord à la victoire. Ses erreurs datent de là. Les projets de négociation Lancken ont révélé, dès cette époque, le secret de sa pensée. Par tempérament, il n'était pas capable des sursauts d’énergie, de la décision, de la volonté farouchement patriotique d'un Clémenceau. Par sa formation, il n'était pas préparé à l'action diplomatique d'un Delcassé. Le savoir-faire qu'il avait manifesté à l'intérieur ne suffisait pas aux tâches du ministre des affaires étrangères. Après la guerre, il semble que, par l'effet d'une modification de sa pensée, il soit retourné à de vieilles chimères internationalistes de sa jeunesse et qu'il ait conçu la réorganisation du monde comme une combinaison parlementaire, où les bonnes paroles, les concessions et les accommodements calment de faibles désirs. M. Briand rencontra le germanisme, qu'il ne connaissait pas. Sa politique nous a paru contraire à tous les enseignements de l'histoire et à toutes les leçons de l'expérience. Nous l'avons combattue d'autant plus'' vivement qu'elle exerçait plus de séduction sur un peuple naïf et généreux et qu'elle risquait davantage d'altérer dans notre pays le sens de la conservation nationale. Aujourd'hui, c'est le moment des honneurs officiels, et ce n'est pas encore celui de l'histoire. Nous vivons à une époque où les conventions sont plus fortes que jadis, et où les auteurs d'éloges n'ont plus la liberté d'esprit qui anime les oraisons funèbres du grand siècle. Ce qui est le plus émouvant dans le spectacle de ces solennités, c'est la manifestation de ces sentiments d'espérance et de ces déceptions qui agitent l'humanité, toujours éprise avec une noblesse candide et orgueilleuse d'un avenir meilleur, et oublieuse des dures lois de sa condition. »

jeudi 5 mars 2015

Chambres closes



A la faveur de la diffusion radiophonique de La Cerisaie dans une traduction de Georges Neveux, j'appris l'existence de cette pièce. La coïncidence avec mon patronyme à la lettre près, mais elle ne fut pas la seule comme on le verra, m'amusa et je cherchai à en savoir plus. La pièce met en scène, je cite, «un couple adultère (Zamore et Clarisse) poursuivi par le mari jaloux. Celui-ci descend aux mêmes hôtels et fait le guet, sans adresser la parole à sa femme et à son amant mais en les regardant avec tristesse».
Or il se trouve que la découverte de cette oeuvre coïncida aussi avec celle, faite quelques jours auparavant, de l'histoire de Françoise de Foix, comtesse de Chateaubriand, telle qu'elle fut rapportée par Antoine Varillas dans son Histoire de François 1er parue en 1685.
Après un épisode fort romanesque, Mme de Chateaubriand devint la maitresse du roi. Le mari jaloux est renvoyé dans ses terres. Survient la défaite de Pavie, la comtesse se retrouve seule, dans l'obligation de s'en retouner avec sa fille âgée de sept ans vers son mari. Décidé à se venger le comte de Chateaubriand enferme sa femme et sa fille dans une pièce entièrement tapissée de noir, dont tout le meuble était noir nous dit Varillas. Et voulant jouir de la tristesse de son épouse, il se cache en un lieu où les voyant, elles ne le voyaient pas. L'affaire dura quelques mois, l'enfant mourut. Le comte fit venir six hommes masqués et deux chirurgiens qui saignèrent la comtesse aux bras et aux jambes, et la laissèrent mourir en cet état.
Cette anecdote est fausse. Elle est presqu'entièrement sortie de l'imagination de Varillas. Mais qu'importe, elle me marqua et ce d'autant plus que je fus frappé par les échos que j'y retrouvai avec le thème de la pièce de G. Neveux.
Mais il me fallait aller plus loin.
Me revint à la mémoire une idée de scénario que j'avais eue, il y a fort longtemps. On y décelait les influences d'Henry James, d'un film de Dino Risi intitulé Ames perdues et de Vertigo.
Suite à la mort de ses parents, un jeune garçon entre douze et quatorze ans est recueilli par un couple de bourgeois. Il vient de province.Au départ tout se passe normalement mais l'atmosphère devient de plus en plus en plus oppressante. Il croit deviner la présence d'un quatrième personnage à la présence fantomatique. Il se sent observé. A la fin du film, il apprendra que ce "fantôme" n'est autre que le mari et qu'il s'agissait pour le couple, au travers d'une sorte de dispositif érotique, de se donner en représentation. Son initiation faite, il sera abandonné.
Dans une deuxième version, le fantôme disparaissait. Le garçon tombait amoureux de la femme, finissait par coucher avec elle, rendait le mari jaloux, était épié par celui-ci, sans savoir que là encore le couple se mettait en scène.
Une troisième version s'essayait à mélanger les deux premières.

mardi 9 décembre 2014

Crocodile ?



A mes amis et amies Facebook.

L'après-midi, à la bibliothèque Sainte-Genevièvre, il avait regardé ce verger rectangulaire de têtes et d'épaules alignés selon le cordeau des tables. Parmi les nuques rasées et les épaules angulaires des garçons, les chevelures féminines coulaient sur des épaules arrondies. Combien de filles, là, aux jambes serrées, épelant Hegel, expertisant Kant, annotant Népomucène Lemercier, reconstituant la politique de la Maison d'Autriche, constatant la commune genèse sanscrite de l'adjectif « ambigu » et de l'adjectif « amphigourique, débattant de savoir si la lumière réclamée par Goethe était propre ou figurée, détaillant la reproduction chez les phanérogrammes vasculaires, jaugeant la politique des pourboires, reconstituant les équations de Lorentz, critiquant la loi des trois états, remontant l'évolution de la responsabilité juridique, discriminant les influences subies par Gérard de Nerval, s'initiant à la colère dans le traité de psychologie de Dumas, évaluant le raisonnement par récurrence , plongeant dans le théâtre élisabéthain, mettant au pas les carbures, lisant un livre de Jules Romain en attendant la camarade avec qui elle ira dîner, numérotant les perversions sexuelles de Baudelaire, apprenant la fonction glycogénique du foie, coupant les pages de La Nouvelle Revue Française achetée avec Votre Beauté, au kiosque du Panthéon, pesant les planètes, soupesant les manuels, braquant les dictionnaires, résumant Freud, schématisant un glacier, jugeant Gladstone, retraçant la tradition érotique en langue d'oïl, apprenant le cocuage de Musset, comptant les ressources de la Nouvelle-Guinée, mettant à sa place la théorie de la plus-value, embrouillant électrons et atomes, pensant donc étant, inventoriant le transformisme, commentant la loi de Mendel, expliquant Madame Bovary, réitérant la formation d'un delta, parallélant l'amour chez les héros de Racine et chez ceux de Hugo, effleurant le goût de Chateaubriand pour sa sœur, épluchant la constitution des États-Unis, traitant les acides, pelotant le radium, analysant le traite de Westphalie, rassemblant tout ce qui doit être su du pentamètre, pensant que le jeune homme au visage maigre-mat qui commente La Princesse de Clèves n'est pas venu s'asseoir à sa place habituelle, recensant les fonctions algébriques, délimitant l'emploi de « ut », déterminant les modalités du jugement, annotant la culture du colza, fichant le Décaméron, exposant Les Bijoux indiscrets, esquissant la paléontologie du pied de cheval, explorant les sources du naturalisme, calculant l'angle d'incidence, rappelant la loi sur les successions, dessinant une amibe, supputant le processus de reproduction chez les mammifères, apaisant la querelle des Investitures, affranchissant l'esclave Procus sous Caligula, supposant A fonction de B, prévoyant et punissant le faux et l'usage de faux, se fondant sur le traité de Verdun, motivant le quiétisme, dénouant le sentiment de Bérénice pour Titus, divisant en trois parties a rencontre d'Ulysse et de Nausicaa, légiférant les oscillations du pendule, relisant pour son plaisir les Contes de La Fontaine, rapportant impartialement la fureur d'Othello, additionnant les coalitions, fouillant le caractère du chlore, contresignant le traité de Paris, dépeignant Bussy-Rabutin, enrégimentant les intégrales, découpant Léonard de Vinci, reconnaissant le droit d'association, dépiautant Port-Royal, enquêtant à propos du théâtre sous la Terreur, pourchassant l'esprit du législateur, compilant les versions de Don Juan, énumérant les vertus des humanités, départageant les vrais Giogione des faux Giorgione, vérifiant l'emploi de digamma, contrôlant la rareté des apax ! L'étudiant les avait contemplées, ces filles assises autour des tables, au milieu des garçons, ou debout à compulser le dos des livres sur les rayons, ou cheminant vers les w.-c. « Il y en a tant, parmi elles, qui ne demanderaient qu'à baiser, qui n'osent pas le laisser entendre, à qui je n'ose pas le demander. Que ma situation soit tragique, il n'en faut pas douter... puisque je bande seul, souvent, et pour rien. C'est la nature la plus naturelle qui exige que je baise, simplement. Et je ne baise pas. Je mange et bois sans baiser. »

J. Laurent, Les corps tranquilles, 1958.

dimanche 26 octobre 2014

De l'amtipathie (sic)



Dans un hommage rendu à Gustave Le Rouge, le Dr. Marcel Hamon qui fut son ami et son médecin écrit : Je me suis aperçu que les fleurs le hantaient. Il me disait : « le parfum de la violette était une cause de répulsion pour la malheureuse princesse de Lamballe ». Il préférait cette phrase aux plus beau poèmes en prose. Il est vrai qu'elle fait songer.
C'est en cherchant l'origine de cette phrase que je découvris Adolphe de Chesnel.
Pierre-François-Adolphe de Chesnel (1791-1862) est un de ces érudits de province (il vécu à Montpellier), curieux de tout, publiant plus que de raison. On lui doit entre autres une Histoire de la rose chez les peuples de l'antiquité et chez les modernes, des récits de voyage, des recueils poétiques, divers dictionnaires dont le plus connu est le Dictionnaire de la sagesse populaire, recueil moral d'apophtegmes, axiomes de tous les temps et de tous les pays
En 1830, il fait paraitre un ouvrage intitulé Loisirs d'un anachorète dans lequel il se livre à diverses réflexions. Autant le dire, cela ne vaut pas grand chose. Le style en est très daté. A propos de son Voyages dans les Cévennes de 1828, un critique faisait déjà remarquer : Dans quel monde a-t-il vu qu'on rougit aujourd'hui d'aimer sa Dame pour user de sa façon de parler ?
Bien que le livre fut de piètre qualité, je fus néanmoins intéressé par le chapitre concernant l'antipathie. Chose curieuse, l'auteur renonce assez rapidement (je le cite) à donner la solution d'un problème, dont la substance est au dessus de l'entendement humain. Aussi se contentera-t-il de lister une suite d'exemples d'antipathies connues. Il convient de préciser ici que le mot antipathie renvoie plutôt à ce que nous appelons de nos jours phobies.

M. de Lancré, Conseiller au Parlement de Bordeaux, rapporte qu'un homme fut si effrayé à la vue d'un hérisson, qu'il crût plus de deux ans, que ses entrailles étaient mangées par cet animal.

Le duc d'Epernon, connut par sa valeur, s'évanouissait à la vue d'un levraut.

Cardan avait les oeufs en horreur.

Ticho Brahé redoutait la rencontre d'un lièvre ou d'un renard.

Le maréchal d'Albret et le grand veneur de Hanovre, Waghneim, tombaient en faiblesse s'il arrivait qu'on leur servit un plat de marcassin ou de cochon rôti.

Erasme, de Rotterdam, avait tant d'aversion pour le poisson, qu'il ne pouvait même en sentir, sans avoir la fièvre.

Une dame de Lyon s'évanouissait à la vue d'une écrevisse.

Un brave militaire, gouverneur d'une place, tombait en convulsion à la vue des œufs de carpe.

Arnbroise Paré cite une personne, qui ne voyait jamais d'anguilles sans tomber en défaillance.

Les éclipses de lune causaient des maux de cœur au chancelier Bacon.

Nicole n'allait qu'en tremblant dans les rues, tant il craignait qu'une tuile ne vint a le tuer en lui tombant sur la tête.

Joseph Scaliger et Pierre d'Apono ne mangeaient point de lait.

Pascal ne pouvait traverser un pont a pied.

Ladislas Jagellon de Pologne ne pouvait voir des pommes sans avoir des espèces de convulsions. Si on faisait sentir ce fruit à Duchesne, secrétaire de François 1er, il lui sortait une quantité prodigieuse de sang par le nez.

Jules Cézar Scaliger ne pouvait voir sans frémir du cresson.

Quelques personnes tombent en faiblesse si elles voient une araignée, un crapaud, etc ; d'autres si elles touchent le velouté d'une pêche ou d'un abricot.

Un gentilhomme Gascon craignait tellement le son de la vielle qu'il ne le pouvait jamais entendre sans avoir un extrême besoin d'uriner.

Lamothe Levayer ne pouvait souffrir le son d'aucun instrument, et goûtait un plaisir vif au bruit du tonnerre.

Bayle tremblait en entendant le bruit de l'eau qui sortait par un robinet.

Le fameux Hobbes, qui se vantait de sa force d’esprit, mourait de peur lorsqu'on le laissait la nuit sans lumière.

Le philosophe Chrisippe avait une si grande aversion pour les révérences, qu'il tombait quand il était salué.

Un Gentilhomme Picard s'évanouissait si l’on baillait plusieurs ibis devant lui.

Don Juan Rol, chevalier d'Alcantara, tombait en syncope lorsqu'il entendait prononcer Lana, quoique l'habit qu’il portait fut de laine.

Le docteur Mather raconte qu’une demoiselle de la Nouvelle Angleterre s'évanouissait en voyant quelqu'un se couper les ongles avec un couteau ,quoiqu’elle ne fut nullement émue en les voyant couper avec des ciseaux.

Le célèbre Henri de Larochejaquelin, général Vendéen, ne pouvait regarder un écureuil sans défaillir.

Le capitaine Lenoble s'enrhumait violemment dès qu’il aspirait avec un peu de force le parfum d’une rose.

Le prince de Condé, qui commanda les émigrés français, ne pouvait voir aucune espèce de fruit.

M. de Wédercop, du Holstein, avait en horreur toutes les fleurs et l'on n'en voyait jamais ni dans les maisons qu'il, habitait, ni dans ses établissements à la campagne.

Le grand Turenne tremblait, dit-ton, à la rencontre d'un clou rouillé.

Sans oublier

L'intéressante et infortunée princesse de Lamballe s’évanouissait à la vue d’un bouquet de violettes.

jeudi 20 juin 2013

De la mise en scène.




Affaire de famille, affaire d'amour, de filiation.
Que filme Coppola ? une confrontation, celle de Kay et Michael. Les champs-contrechamps se succèdent. Il se justifie, a toujours voulu protéger sa famille. Un abime s'est creusé entre eux. Tu me hais lui dit-il. Non, tu me terrifies lui répond-elle. Elle doit sortir, quitter la pièce et faire son chemin. Elle recule, se tourne vers la porte dont elle saisit la poignée. Un léger recadrage a placé Michael hors champ. Il la voit de dos. Il traverse le champ telle une ombre et se dirige vers un fauteuil. La distance entre eux est encore plus grande. Les plans sont plus larges, une nouvelle fois les champs contre champs se succèdent. Elle est toujours à la porte dont elle tient la poignée. Elle est tournée vers lui. Elle a une dernière demande à faire. Qu'il donne sa liberté à Tony, que son fils puisse échapper au destin qui lui est promis. Assis dans son fauteuil, il accepte. Elle a eu gain de cause. La caméra la filme en plan large. Elle le remercie. Elle fait un pas en avant vers lui. Va-t-elle rester, le rejoindre ? Non, dans le même mouvement elle se retourne, ouvre la porte et la referme. L'espace d'un instant nous avons cru à l'impossible, nos illusions romantiques ont la vie dure, mais ce pas en avant n'était que le signe qui authentifiait la vérité de la rupture.

jeudi 18 avril 2013

Soir.



Hier soir, un peu avant 11 heures, je prends le lecteur MP3 radio et sors le chien. Sur France Culture, Laure Adler interroge Clément Rosset. L'émission tire à sa fin et l'on entend les voix de Louis Althusser et de Jankélévitch. La température est idéale, je m'assieds sur les marches du perron. A la fin de l'entretien, un moment troublant : Rosset oublie le titre de l'un de ses propres ouvrages dont il nous dit qu'il est l'un de ses préférés, un essai sur la joie précise-t-il. Laure Adler lui suggère: La Force majeure. C'est cela. Me revient à la mémoire la formule de Chateaubriand : « La vieillesse est une voyageuse de nuit ». Le chien s'approche, nous remontons.

samedi 9 mars 2013

Fétichisme.


François Boucher, Étude de pied de l'Odalisque blonde, 1752.

La première rencontre.
...sous le dernier volant de sa robe, son pied passait dans une mince bottine en soie, de couleur marron...
La dernière rencontre.
Leurs mains se serrèrent ; la pointe de sa bottine s’avançait un peu sous sa robe, et il lui dit, presque défaillant :
— La vue de votre pied me trouble.
Flaubert, L' Éducation sentimentale.

A LOUISE COLET

Croisset, mardi soir, minuit. 4-5 août 1846.
Il y a douze heures, nous étions encore ensemble ; hier à cette heure-ci, je te tenais dans mes bras... t'en souviens-tu ? Comme c'est déjà loin ! La nuit maintenant est chaude et douce ; j'entends le grand tulipier, qui est sous ma fenêtre, frémir au vent et, quand je lève la tête, je vois la lune se mirer dans la rivière. Tes petites pantoufles sont là pendant que je t'écris ; je les ai sous les yeux, je les regarde (...) Il me semble que j'écris mal ; tu vas lire ça froidement ; je ne dis rien de ce que je veux dire. C'est que mes phrases se heurtent comme des soupirs ; pour les comprendre il faut combler ce qui sépare l'une de l'autre ; tu le feras, n'est-ce pas ? Rêveras-tu à chaque lettre, à chaque signe de l'écriture ? Comme moi, en regardant tes petites pantoufles brunes, je songe aux mouvements de ton pied quand il les emplissait et qu'elles en étaient chaudes; Le mouchoir est dedans, je vois ton sang. - Je voudrais qu'il en fut tout rouge.

Croisset, 6 ou 7 août 1846.
11 heures du soir.
Adieu, je ferme ma lettre. C'est l'heure où, seul et pendant que tout dort, je tire le tiroir où sont mes trésors. Je contemple tes pantoufles, le mouchoir, tes cheveux, ton portrait, je relis tes lettres, j'en respire l'odeur musquée. Si tu savais ce que je sens maintenant !... dans la nuit mon coeur se dilate et une rosée d'amour le pénètre !
Mille baisers, mille, partout, partout.

samedi 19 janvier 2013

Lecture du soir.

Il était temps que cet homme vaste tombât.
L’excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait l’équilibre. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe universel. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans une seule tête, le monde montant au cerveau d’un homme, cela serait mortel à la civilisation si cela durait. Le moment était venu pour l’incorruptible équité suprême d’aviser. Probablement les principes et les éléments, d’où dépendent les gravitations régulières dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel, se plaignaient. Le sang qui fume, le trop-plein des cimetières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers redoutables. Il y a, quand la terre souffre d’une surcharge, de mystérieux gémissements de l’ombre, que l’abîme entend.
Napoléon avait été dénoncé dans l’infini, et sa chute était décidée.
Il gênait Dieu.
Les Misérables, Victor Hugo

... que cet homme vaste tombât m'évoque les vastes oiseaux et les gouffres amers chères à Baudelaire, Léon Bloy.
L’occurrence n'est pas comme commune et si j'en crois Google-Livres on la retrouve chez Dostoïevski - L'homme russe est un homme vaste, vaste comme sa terre, terriblement enclin à tout ce qui est fantastique et désordonné - et chez K. Gibran - L'homme vaste dans lequel vous n'êtes tous que des cellules et des tendons (...) C'est dans l'homme vaste que vous êtes vastes.
Vaste qualifie le plus souvent une étendue ou alors des essences plus subtiles capables de se déployer : l'esprit, le génie, l'ambition, l'intelligence...
Corneille dans sa traduction de l'Imitation de Jésus-Christ (1651 -1656) l'utilise cependant pour décrire l'éléphant, objet fini s'il en est ...et du vaste éléphant la masse épouvantable... Mais le sens ici est celui d'imposant.
La beauté de la formule hugoliene tient en partie de la juxtaposition de l'idée de la finitude de l'homme avec celle d'infini contenue dans vaste (on peut noter qu'Hugo ne respecte pas la règle la plus commune qui est celle de l'antéposition) et l'on reconnait l'un des traits caractéristiques du style de l'auteur des Misérables.
Mais il me semble qu'Hugo va encore plus loin puisque dans le même temps il opère à un retournement. A l'homme il associe l'infini et à vaste la notion de bornes. Cette opération s'effectue grâce à un travail sur la sonorité. Au e muet de homme, il oppose le redoublement de la dentale : vaste tombât (toute la phrase est parcourue par une allitération en t).
L'homme et plus particulièrement le grand homme (on est là proche des conceptions développées par L. Bloy) est celui qui au moment même où il est dépouillé atteint à la grandeur. L'homme vaste est celui qui nait de son propre effacement : Napoléon avait été dénoncé dans l’infini, et sa chute était décidée.

samedi 5 janvier 2013

Ombre et lumière.


Caravage - Le reniement de Saint Pierre (1610)

Cependant Pierre étant en bas dans la cour, une des servantes du grand-prêtre y vint;
et l'ayant vu qui se chauffait, après l'avoir considéré, elle lui dit : Vous étiez aussi avec Jésus de Nazareth.
Mais il le nia, en disant : Je ne le connais point, et je ne sais pas ce que vous dites.
Marc 14. 66-68 (Traduction Le Maistre de Sacy).

...et Pierre le suivait de loin.
Or ces gens ayant allumé un feu au milieu de la cour, et s'étant assis autour, Pierre s'assit aussi parmi eux.
Une servante qui le vit assis devant le feu, le considéra attentivement, et dit : Celui-ci était aussi avec cet homme.
Mais Pierre le renonça, en disant : Femme je ne le connais point.
Luc 22. 54-57 (Traduction Le Maistre de Sacy).

La servante au centre de la toile, elle désigne Pierre de deux doigts affirmatifs qui se veulent dénonciateurs : Lui aussi était avec l'homme.
A gauche, le garde montre l’apôtre d'un doigt (2+1=3). Il est interrogatif : Est-ce toi, est-ce vrai ?
A droite, Pierre dans une attitude de reniement, les mains retournées contre la poitrine, le front ridé par ce qui est de la peur. Attitude de lâche, il lui faut sauver sa peau : Moi, non, il y a méprise !
Le tableau est sombre. La lumière vient de la gauche (elle n'émane pas du feu que l'on devine dans le fond du tableau), on ne sait d'où ? Elle renforce l'expression de Pierre. On distingue mal le soldat, le métal de son armure capte un rayon lumineux. Son corps fait écran, plongeant la servante dans la pénombre à l'exception de ses yeux.
D'abord le regard est attiré par la présence de l'apôtre, puis il se déplace vers la servante. Elle ne dévisage pas Pierre mais ne regarde pas non plus le soldat. Elle semble regarder au-delà, perdue dans une sorte de rêverie.

Après avoir rencontré Monseigneur Myriel et s'être fait pardonner le vol des couverts d'argent que l’évêque lui donnera - Jean Valjean, mon frère, vous n’appartenez plus au mal, mais au bien. C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu - Jean Valjean vole une pièce à un jeune vagabond à peine âgé d'une dizaine d'années. Il prend alors conscience de la gravité de son acte.
Quoi qu’il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet décisif ; elle traversa brusquement ce chaos qu’il avait dans l’intelligence et le dissipa, mit d’un côté les épaisseurs obscures et de l’autre la lumière, et agit sur son âme, dans l’état où elle se trouvait, comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et en clarifiant l’autre.
Ombre et lumière.
Puis.
Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu’elle absorbe la réalité. On ne voit plus les objets qu’on a devant soi, et l’on voit comme en dehors de soi les figures qu’on a dans l’esprit. Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en même temps, à travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu’il prit d’abord pour un flambeau. Cette lumière c'est celle de l'évêque.
Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d’extases, à mesure que sa rêverie se prolongeait, l’évêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean Valjean s’amoindrissait et s’effaçait. À un certain moment il ne fut plus qu’une ombre. Tout à coup il disparut. L’évêque seul était resté.
Il remplissait toute l’âme de ce misérable d’un rayonnement magnifique.

Ce que voit la servante au delà du tableau, c'est la Lumière.
Ce que peint ici Caravage, ce n'est ni plus ni moins que l'instant d'une conversion.

mercredi 28 novembre 2012

Epigramme.



Je crée un groupe parlementaire Rassemblement-UMP (RUMP). Ce à quoi M. Copé pourrait répondre, à la manière de Martial : Rumpatur, quisquis rumpitur invidia (Puisse-t-il crever celui qui crève de jalousie).
Je signale aux éventuels partisans de M. Copé qui traineraient par ici (sait-on jamais) ou à ceux qui connaitraient des gens qui etc... que je suis prêt à monnayer ma blaguounette.

Rumpitur invidia, quidam, carissime Juli,
Quod me Roma legit ; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia, quod turba semper in omni
Monstramur digito ; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia, tribuit quod Caesar uterque
lus mihi natorum ; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia , quod rus mihi dulce sub urbe est ,
Parvaque in urbe domus; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia, quod sumr jucundus amicis,
Quod conviva frequens ; rumpitur invidia.
Rumpitur invidia, quod amamur, quodque probamur.
Rumpatur, quisquis rumpitur invidia.
Martial, Lib.IX, epigr.98

XCVIII. - A JULIUS
Certain personnage crève de jalousie, mon cher Julius, de ce que Rome lit mes vers, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce que partout on me signale du doigt, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce que deux Césars m'ont reconnu les droits d'un père de trois enfants, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce que j'ai une charmante maison de campagne aux portes de la ville et un pied-à-terre à la ville, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce que je suis chéri de mes amis et de ce qu'on m'invite souvent à souper, il crève de jalousie. Il crève de jalousie de ce qu'on m'aime et m'applaudit. Puisse-t-il crever celui qui crève de jalousie !