Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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vendredi 2 décembre 2016

Raoul Lévy



Raoul Lévy (1922-1966) produisit entre autres Et Dieu… créa la femme et Deux ou trois choses que je sais d'elle.
Sous le nom de Bloch, François Chalais en dresse un portrait dans son roman Un été ombrageux paru en 1977.

« Tu en as sûrement entendu parler. Lui vivant, tout pour moi était encore possible. Dans son genre, c’était un grand seigneur. Le dernier de son espèce, car on ne l’a pas remplacé. Producteur aussi natu­rellement qu’on ne peut s’empêcher, malgré toutes les promesses que l’on s’est faites, de franchir le seuil d’un casino, il avait le don de braquer la lumière sur les talents originaux. Berthier, par exemple, lui doit d’avoir pu commencer son œuvre. Les mauvaises langues, et peut-être pas seulement les mauvaises, prétendent que cette œuvre s’est d’ailleurs achevée avec l’appui que lui accordait son protec­teur. La manière de Bernard était inimitable. Lui objectait-on que son protégé était vraiment trop inexpérimenté, qu’il était incapable de filmer dans les règles ? De ses balbutiements infantiles, il eut l’admirable inspiration d’affirmer qu’ils étaient la démonstration d’un nouveau style révolutionnaire de mise en scène, et la preuve qu’une page du cinéma était tournée... Aux incrédules, il rappelait qu’Ana­tole France lui-même, avant de l’adorer, avait fait refuser par ses amis du Parnasse L’ Après-Midi d’un faune de Mallarmé, en disant : « Si nous donnions notre caution à ce verbiage, on se moquerait de nous... » Et de même pour Verlaine, à propos duquel il écrivait — Verlaine venait de sortir de prison, après l’épisode des coups de feu contre Rimbaud : « L’auteur est indigne, et ses vers sont les plus mau­vais qu’on ait vus... » Il n’allait pas tarder cependant à le défendre avec presque autant de vigueur qu’il en mit à épouser la cause du capitaine Dreyfus. Cela suffit pour troubler une France où, si les imbéciles sont certains d’être intelligents, ceux qui ne sont point sots ont toujours la crainte de passer pour des imbéciles...« Plus remarquable encore : ce n’est pas en inter­rogeant Berthier sur sa conception de la technique, sur la poésie de sa vision, encore moins sur sesopinions sociales et politiques, qu’il avait décelé l’étincelle dont il était incontestablement illuminé ; mais en tapant avec lui le carton du gin-rummy, ou en regardant se déhancher des filles à la terrasse de Sénéquier. Ainsi comprit-il que cet homme, que la plupart jugeaient si terne, possédait ce rare trésor : quelque chose à dire. Au moins une fois...
« C’est à Bloch également que l’on doit le raz de marée de Félicie Dubreuilh. Qu’était-ce, cependant, que Félicie Dubreuilh, avant qu’il ne s’en mêlât ? Des cheveux qui n’avaient même pas leur teinte naturelle, une bouche qui confondait faire la moue et jouer la comédie. A cela, soyons justes, s’ajoutait une agréable chute de reins. Faute d’être comé­dienne, savait-elle au moins parler ? Ses familiers les plus inconditionnels auraient trouvé hasardeux de prendre catégoriquement position sur ce point. Evi­demment, personne n’en voulait. Pour en faire quoi ? Je veux dire : sur un écran... Son mari, qui avait des relations dans la presse, mendiait auprès de ses amis la charité d’un cliché ou d’un entrefilet. Ce n’était pas commode. Ses copains devaient se donner du mal. Quand il arrivait en effet, à Félicie, de décrocher un contrat, c’était généralement pour vanter un maillot de bain, ou une crème à épiler... Mais Bernard Bloch avait un sixième sens qui l’aver­tissait des possibilités de l’impossible. Et il a fait d’elle ce qu’elle est devenue, ce monstre adulé, mythologique, dont nul ne songerait à discuter la gloire, qui fut totale et quasi planétaire. Objet de la ferveur des petits Zoulous, comme des derniers ermi­tes du Monomatopa — pour la lune et les Martiens, ce n’était pas encore la bonne année — n’a-t-elle pas partagé en effigie avec Kennedy la couverture du premier magazine américain ?
« Le cinéma ne ressemble qu’au cinéma. Et encore, on n’en est jamais sûr. C’est bien pour cela que le comédien véritable, celui qui veut se rappeler quel est réellement son métier, s’impose régulière­ment de faire du théâtre. Il ne veut surtout pas se perdre de vue... Contrairement à la presque totalité de ses confrères, Bernard Bloch avait compris que le cinéma est un art abstrait. Du vent apprivoisé par un oiseau qui saurait dresser les oiseleurs... Il avait le génie de l’impondérable. Parce que je l’avais flairé, il m’en était, je crois, reconnaissant. Et comme je ne le flattais jamais, sans doute est-ce pour cela qu’il m’aimait. Pas davantage nous ne parlions d’argent. Lui, parce qu’il en dépensait trop pour en avoir. Et moi parce que je n’en avais pas assez pour penser que j’en aurais un jour... D’accord, je n’étais pas tout à fait désintéressé. Mes mains trem­blaient à l’idée qu’il était le seul à pouvoir donner le feu vert à cette nouvelle de Maupassant à laquelle j’avais toujours rêvé de prêter des visages ; ou, pour­quoi pas, à une adaptation — enfin ! — de ce Voyage au bout de la nuit, de Céline, qui ne cesse pas de hanter ceux pour qui, malgré tout, le cinéma est autre chose qu’une industrie... En ce temps-là, tu le vois, je ne doutais de rien... Chaque jour, cet éternel failli s’inventait une ruine qui avait l’appa­rence de la fortune des autres. Pendant un an, il entretint quatre cents éléphants, pour une séquence qu’il voulait tourner, aux confins des Karpates, et qu’il ne réalisa jamais, le fourrage et la litière des animaux ayant dévoré plus de deux fois le budget nécessaire à la rémunération des acteurs et à l’achat de la pellicule. Mais de ce formidable pari on jasa tellement que beaucoup furent persuadés que le film avait été tourné. J’en connais même qui jure­raient farouchement l’avoir vu, et que le résultat en était admirable. C’est cela, pour un homme qui n’est pas un saint, avoir une auréole...
« Tous les dimanches, il tenait table ouverte dans sa luxueuse maison de campagne, qui naturellement n’était pas à lui, bien que ce fût son propriétaire, le chapeau à la main et en s’excusant de le déranger, qui eût l’air de lui verser un loyer. Nul protocole. Le plus souvent, ne lançant jamais d’invitations, il igno­rait qui seraient ses visiteurs. A chacun de savoir s’il était digne de franchir son seuil, et s’il avait obtenu la grâce d’être toléré. Pitié pour ceux qui se trompaient ; et malheur à ceux qui le trompaient. Cet homme était une curieuse combinaison d’amour du prochain et de mépris pour les individus... Sans la moindre domesticité pour officier, il ne prévoyait que deux ou trois gigots, mais de taille, des fromages qui étaient tous des chefs-d’œuvre, et des fruits dont les vasques qui les contenaient rappelaient sa pas­sion forcenée pour la peinture. Au-dessus d’une lourde crédence ciselée dans un bois précieux, ves­tige de cette banalité du XVIII e siècle qui est le luxe du XXe, plantée à même le tapis-brosse de la pelouse, il ne manquait qu’un pan de velours descendu du ciel et une couple de faisans bagués pour compléter la nature morte. Les convives, eux, évoquaient plutôt les mânes grotesques d’un Bruegel habillé par Cardin, après un crochet sur Sunset Boulevard.
« Noble spectacle ! Ils arrivaient, ces glorieux du Gotha, caracolant dans un nuage de poudre auxyeux, metteurs en scène illustres, demoiselles à double définition et à vertu de rechange, requins frisés de la comédie de Paris ou de Hollywood, cérébrales calvities, Balzac du stylo-feutre, Chamfort des lumières de la ville, mêlant toutes les inflexions vocales des Balkans berlitzées à Beverly Hills, un nécessaire à poker dans une manche, dans l’autre un contrat qu’il n’y avait plus qu’à signer, touillant des restes de salade avec des mégots de cigare dont le plus discret avait bien huit centi­mètres, prenant bien garde toutefois d’en laisser en évidence l’anneau chiffré à leurs initiales, la che­mise à grosses fleurs tropicales généreusement ouverte sur des poitrails flasques ou rosés — mais la suprématie de leurs dollars et de leurs marks devait donner à ceux qui les exposaient ainsi l’im­pression qu’ils étaient avantageusement musclés. On achète tout avec de l’argent. Et d’abord la bonne opinion qu’on a de soi.
« Donc, ils étaient tous là, faisant faire des soleils à leurs réputations falotes, médiocres trapézistes qui ne travailleraient que dans la sécurité d’un filet matelassé de carnets de chèques, devant un public d’applaudisseurs à gages. Rien que du caractère gras dans Les potins de la commère ; et la commère elle-même en prime, venue à la pêche aux nouvelles qui font « pschitt ». Aucun déchet, sur ce flipper saugrenu où toutes les billes conduisaient au mot « tilt ». Dans chaque œil brillait le reflet d’un grand film vu par celui qui en avait eu la révélation le premier, puisqu’il en était l’auteur. A détourner la cargaison d’un tel Boeing, on eût réalisé une belle prise d’otages... A peine apercevait-on dans le fond du jardin, derrière l’enclos de la pétanque et du croquet, un petit homme aux mains nerveuses, effaré dans son complet noir trop court à cravate stricte, qui attendait le départ de la meute pour s’appro­cher : le chef comptable. Personne ne semblait remarquer sa présence ; pas plus que Bloch ne pre­nait en considération les trous de sa comptabilité. Les monologues s’amoncelaient et s’enchevêtraient, le sport consistant à hausser progressivement le ton pour ne pas avoir la parole coupée par l’éloquence traîtresse d’un voisin ; le bouquet appartenant en dernier ressort à celui qui, la bouche pleine et le cœur vide, accablerait plus lourdement le maître de maison sous le poids de la flatterie, dans la recherche qu’il croyait finement camouflée d’un profit à plus ou moins long terme.
« Un soir où le caquetage avait été particulière­ment frénétique, Bernard s’était levé de table, très pâle. Il y avait eu un grand silence, comme chaque fois que l’on croyait que Louis XIV allait parler et, pourquoi pas, accorder à Lully ce qui revenait à Molière... Alors, un peu sourde mais détachant la moindre syllabe, sa voix avait repoussé d’un coup jusqu’au souvenir du brouhaha. C’était à moi qu’il s’adressait : « Viens, dit-il, foutons le camp. J’en ai ma claque de tous ces cons... »
(…)
« Cinq minutes plus tard, à tombeau ouvert, virages à la corde, la route avalée avant que les phares aient permis d’en distinguer les accotements, nous roulions dans sa Ferrari noire, tapissée de cuir odorant, dont il ne devait plus au vendeur que les vingt-trois dernières traites d’une série de vingt-quatre.
« Il parlait. Lui qui n’avait pas proféré une parole pendant toute la durée du repas, on eût dit qu’il était maintenant impossible de l’arrêter. Dans un curieux mélange de gêne et d’orgueil, il racontait lesrétablissements insensés grâce auxquels, si souvent, il s’était procuré l’argent de ses films. A New York, par exemple, il avait loué l’appartement le plus somptueux du Waldorf Astoria. Je le vois encoremimer la scène. Il aurait pu être un acteur extraor­dinaire. « Ça va toujours, au Waldorf. Vous acceptez encore les dollars ?... Bon. Mon penthouse est prêt ?... Vous mettrez ça sur mon petit relevé annuel... — O.K., mister Bloch... » Et puis, sans prendre le temps d’ouvrir ses valises ou de jouer comme un enfant, selon son habitude, avec tous les boutons des mille gadgets du confort américain, il avait téléphoné à la galerie de tableaux la plus renommée de la cité. « Bernard Bloch speaking...Prenez un crayon. Et du papier... Vous y êtes ? Notez... Vous avez quoi, en ce moment, comme Van Gogh ?... Parfait. J’en prends deux. Soyez gentil, j’aimerais qu’on me les livre tout de suite...Au Waldorf, évidemment, où croyez-vous que je sois ? A l’Armée du Salut ?... Attendez ! Pour vous éviter de faire le voyage avec une camionnette presque vide, rajoutez donc un Gauguin... tant pis, ça ne fait rien. Je m’en passerai. J’aurais quand même cru qu’une maison comme la vôtre... Enfin, personne n’est parfait... Vous dites ?... Deux ou trois Chagall à la place ? Soit... Et un Paul Klee... Vous me jurez qu’il est bien, votre Rouault ? La dernière fois, un de vos concurrents m’a beaucoup déçu. C’est d’ailleurs pour cela, aujourd’hui, que je vous appelle, et pas lui... Naturellement, un Picasso, quelle question ! Du moment que c’est un Arlequin...Je suis désolé, je n’ai pas une seconde pour me déplacer. Et surtout, j’ai besoin de voir tout ça dans mon environnement personnel avant d’arrêter mon choix. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais je suis incapable d’acheter un Renoir sans me rendre compte de son effet à côté de ma brosse à dents... Vous êtes infiniment aimable : j’ai dû apprendre l’humour le jour où les services de votre consulat à Paris ont tamponné mon passeport...Montez directement. Vous ne pouvez pas vous trom­per — j’habite là où l’ascenseur ne va pas plus haut... Vous trouverez ma suite au fond du couloir. La porte double... Inutile d’alerter tout l’hôtel... »
« Le temps pour la camionnette blindée de fran­chir l’espace de trois blocs, on lui avait apporté les toiles. Il les avait disposées, dans un négligé étudié, sur le canapé, sur les fauteuils, jusque dans la salle de bains. Une demi-heure après, il recevait son premier visiteur. Tête de Simon Goldenstein, de la Métro, ou de Bernie Burkhart, de Columbia, devant cette avalanche de trésors éparpillés aussi banale­ment que des pardessus qui auraient raté le crochet d’une patère. « Vous avez sûrement besoin de vous laver les mains ? » commençait-il, en poussant son invité dans la direction de la baignoire, jouissant de la surprise qu’il éprouverait en découvrant un remarquable Kandinsky à cheval sur le porte-ser­viettes. « Que voulez-vous, continuait-il, je suis ainsi. J’ai l’impression de ne plus être moi-même si je n’emmène pas, lorsque je me déplace, une partie de mes tableaux préférés. Les chambres d’hôtel sont si impersonnelles... »
« Impressionnés, les financiers consentaient, et au-delà, les crédits demandés. Bernard n’avait plus, avant de reprendre le premier avion pour Paris, qu’à renvoyer les merveilles au marchand. Non sans condamner, avec quelque morgue dans l’intonation, un envoi qui, décidément, ne convenait pas du tout à ce qu’il avait espéré. On l’avait, en somme, dérangé pour des vétilles. Il avait demandé des œuvres dignes de ce nom et de celui des artistes qui les avaient signées. Pas cette distraction de peintres, un jour qu’ils pensaient manifestement à autre chose qu’à leur rayonnement posthume.
« Mais Bernard Bloch est mort. A quarante-quatre ans. Il s’est suicidé. A cause d’une femme qu’il croyait aimer ; ou ne souffrait-il pas plus encore d’avoir compris qu’elle ne l’aimait pas ? Une femme dont je n’aurais voulu pour rien au monde, pas seulement dans mon lit, mais à ma table, dans un compartiment de chemin de fer, au théâtre, volubile ou muette, brillamment parée ou dévêtue. Comment les drames d’autrui peuvent-ils avoir des ressorts à ce point éloignés de ceux qui provoquent nos propres déroutes ? C’est impensable. Et d’abord, comment peut-on être assez fou pour imposer le silence à son corps pour la seule raison d’un sentiment contrarié ?
« On l’avait retrouvé pourtant, à l’heure qui était jadis celle du laitier, recroquevillé devant une porte qui, tant de nuits, ne lui avait semblé s’ouvrir que sur l’amour. Dans sa main, que l’on avait eu du mal à décrisper, un fusil tiède — encore une facture impayée chez Hermès !... Sans doute avait-il menacé, puis imploré : « Ouvre, sinon je me tue... » Etait-elle là ? Avait-elle imité l’absence, son oreille contre la paroi, terrifiée, mais savourant cette faiblesse, à cause d’elle, d’un homme fort ? Ou bien avait-elle répondu : « Assez de grands mots, laisse cela à tes scénaristes... Tu sais très bien que tout cela n’est qu’une comédie. Ce n’est pas avec ce genre de chantage que... » Ainsi avait fini cet enfant chéri du succès, par un échec dont on ne lui avait même pas attribué le bénéfice. Paris, en effet, n’avait pas accepté cette version des événements. « Pour lui rendre service, décrétèrent ses proches, et ne pas altérer la grandeur de sa mémoire... » Il ne fallait pas que la sottise de son dernier geste gâchât la qualité de l’image qu’emporteraient de lui les temps futurs. Les amis de la dame, d’autre part, avaient fait campagne pour repousser dans l’ombre la vérité de la tragédie. Des gens bien élevés ne sauraient compromettre la réputation d’une femme. Il avait semblé plus simple, et plus honorable, de prétendre que l’accumulation de ses dettes avait été le détona­teur de son désespoir. Comme si cet homme avait jamais eu autre chose, pour toute fortune, que des dettes... Nous avons été peu nombreux à penser que, des dettes, c’est nous maintenant qui en avions envers lui...

vendredi 25 novembre 2016

Enracinement/Déracinement



Après avoir accueilli favorablement le renouvellement que constitue Les Déracinés dans l'oeuvre de Barrès, René Doumic critique la conception que se fait l'auteur de l'éducation.

Donc M. Barrès imagine de nous présenter une équipe de sept jeunes Lorrains. Élèves du lycée de Nancy, ils y reçoivent cet enseignement uniforme que l'Université donne à tous les Français, sans tenir compte de la différence des régions plus que de la diversité des conditions et des aptitudes. Le professeur de philosophie, un certain Bouteiller, en leur enseignant la morale de Kant et les invitant à se référera une formule abstraite et absolue du devoir, complète, couronne et parfait l'œuvre de l'éducation universitaire. Quels en sont pour ces jeunes gens les résultats? « Si cette éducation leur a supprimé la conscience nationale, c'est-à-dire le sentiment qu'il y a un passé de leur canton natal, et le goût de se rattacher à ce passé le plus proche, elle a développé en eux l'énergie. Elle l'a poussée toute en cérébralité et sans leur donner le sens des réalités, mais enfin elle l'a multipliée. De toute cette énergie multipliée, ces provinciaux crient : À Paris ». Ils viennent en effet à Paris pour y faire, qui des études de médecine et qui des études de droit. Ils y traînent au Quartier Latin, sont les héros de menues aventures, et se retrouvent enfin tous les sept dans la rédaction d'un journal, car, suivant la spirituelle boutade de M. Barrés, l'enseignement qu'on donne aux jeunes gens dans les lycées a pour aboutissement naturel d'en faire des journalistes parisiens. Inutile de dire que le journal, entre ces mains novices, a tôt fait de sombrer. Afin de le renflouer, le directeur, Racadot, ne trouve qu'un moyen qui est l'assassinat ayant le vol pour mobile. Aidé de son ami Mouchefrin, il entraîne une jeune femme sur la berge de Billancourt et la tue.

Ces faits servent à illustrer une thèse qui est curieuse et mérite de fixer l'attention, car elle est significative du mouvement de réaction qui se fait aujourd'hui dans beaucoup d'esprits désintéressés et libres contre quelques-unes des idées dont la Révolution a amené le triomphe. En dehors de tout parti pris de politique ou de religion, on dresse le bilan de certaines « conquêtes », et on s'aperçoit qu'elles ont entraîné des conséquences désastreuses. Le courant d'idées qui, venu du parti philosophique et de l'Encyclopédie, traverse la Révolution et trouve sa complète expression d'abord dans le programme jacobin, puis dans l'administration napoléonienne, c'est celui que dénonce M. Barrès. Au nom du progrès, on a voulu rompre tout d'un coup avec le passé. On n'a pas compris qu'une nation est faite à mesure par toute son histoire, et que les éléments nouveaux qu'elle s'agrège ne doivent pas contrarier les énergies qui se sont peu à peu accumulées en elle. On a méconnu la vertu de la tradition. On a cru à la toute-puissance des théories. On s'est imaginé qu'on pouvait, d'après un idéal abstrait, improviser des règles de conduite également bonnes pour tous. On eu la superstition de l'égalité conçue de la façon la plus grossière. On s'est appliqué à supprimer les différences. On a ruiné la vie de province. On a fait affluer toute l'activité vers la capitale où siège l’État souverain . On « déraciné » les jeunes Français. Pour accomplir cette œuvre néfaste, il semble à M. Barrés que l'Université a été l'instrument le mieux approprié. Il fait retomber sur elle toute la responsabilité. M. Barrès reprend ici à son compte les idées fortement exprimées par Taine dans le livre du Régime moderne consacré à L’École. Seulement, tandis que les vues qu'il emprunte étaient déjà étroitement systématiques, M. Barrès les présente sous une forme plus âpre encore. C'est dire qu'il les fausse. Je me contenterai d'indiquer deux remarques, mais qui sont essentielles, et diminuent d'autant, la portée de cette argumentation sans nuances.

M. Barrés déclare que l'Université déracine les jeunes gens. C'est le reproche qu'il lui fait, c'est le crime dont il l'accuse. Il ne paraît pas soupçonner que la question est justement de savoir si ce prétendu crime en est un. Pour sa part, M. Barrès rêve d'un enseignement approprié au caractère provincial. « II n'y a pas d'idées innées, mais des particularités insaisissables de leur structure décident les jeunes Lorrains à élaborer des jugements et des raisonnements d'une qualité particulière. En ménageant ces tendances naturelles, comme on ajouterait à la variété et à la spontanéité de l'énergie nationale !... » Veut-on presser le sens des mots ? Comment s'y prendra-t-on pour modeler un enseignement sur des particularités dont c'est l'essence d'être insaisissables ? Ou peut-être faut-il que les jeunes Lorrains n'aient que des maîtres lorrains ? L'enseignement devient alors chose de province, de cité ou de canton. Ce sont les barrières qui se dressent, c'est l'horizon qui se rétrécit. C'est, pour tout dire, l'éducation qui manque son but, puisqu'elle a précisément pour but de nous « élever » au-dessus de tout ce qui limite notre vue et nous fait les prisonniers d'un endroit dans l'espace et d'un moment dans le temps. La condition où nous sommes nés, le milieu où nous nous sommes formés, nous imposent autant d'idées toutes faites et de préjugés. Il s'agit de nous en affranchir. C'est bien à quoi concourent toutes les parties de l'enseignement. L'histoire, les langues, les littératures nous mettent en rapport, nous autres hommes d'aujourd'hui, avec les hommes d'autrefois. Nous nous initions à des civilisations différentes de la nôtre, et nous retrouvons tout de même, sous l'apparente diversité, des traits communs. Ces idées générales, c'est par elles que tous les hommes communient ensemble, et, à mesure que nous en prenons davantage conscience, nous devenons plus complètement des hommes. Nous dépassons les limites de notre cité pour devenir citoyens de l'humanité. On peut comparer les divers systèmes d'éducation ; on se convaincra que, pas plus dans l'antiquité que dans les temps modernes, et pas plus sous l'ancien régime que dans la France nouvelle, l'éducateur n'a compris autrement sa tâche. Qu'on s'efforce donc de maintenir dans ce qu'elles ont de bienfaisant les influences de famille et les traditions locales, il n'en restera pas moins que le rôle de l'éducateur consiste à nous délivrer des attaches qui nous immobilisent à un point du sol et que son devoir est de faire de nous des « déracinés ». Sans s'en apercevoir, et trompé par le mirage des mots, ce n'est pas seulement l'enseignement universitaire que condamne M. Barrès : il s'attaque à la notion elle-même d'éducation.

M. Barrès en veut surtout à l'enseignement de la philosophie. Il l'incarne dans le personnage de Bouteiller. Ce personnage est, de tous ceux du roman, le mieux venu. Ou, plutôt, il est le seul qui ait quelque consistance. C'est un type de sectaire hanté par le rêve de la vie politique et pour qui les succès de la chaire professorale ne sont qu'un moyen afin d'arriver quelque jour à la tribune de la Chambre. M. Barrès trace ce portrait d'un crayon irrité, et c'est à peine si on peut lui reprocher de l'avoir poussé à la caricature. Il y a fort habilement présenté le mélange d'une austérité véritable, d'une ambition forcenée et d'une certaine hypocrisie. Mais il n'a pas fait attention que plus l'image devenait précise, et plus le type perdait de valeur générale. Le politicien est, par bonheur, dans l'Université une exception : le professeur qui cherche non pas à occuper dans l’État une situation en rapport avec sa compétence , mais a sortir de sa carrière pour mener la vie parlementaire, est, au sens strict du mot, un déclassé. D'autre part, M. Barrès semble croire que l'Université enseigne une philosophie uniforme, dogmatique, qu'il y a une doctrine officielle et une philosophie d’État. Quelle erreur ! L'année où Bouteiller enseignait aux élèves du lycée de Nancy la morale kantienne est à peu près celle où je recevais moi-même sur les bancs du collège l'enseignement philosophique. L'homme charmant qui nous le distribuait se référait à des notes prises aux cours de .Iules Simon, qui lui-même répétait les leçons de Victor Cousin. Ce n'était pas pour faire de nous des sectaires. Bien loin d'imposer une doctrine et d'apporter des conclusions, la philosophie universitaire - et c'est ce que d'autres lui reprochent -, se contente de plus en plus de poser les questions, remettant à chacun le soin de les trancher au gré de ses préférences et d'après son tour d'esprit, laissant au temps et à l'expérience le soin de dessiner peu à peu les réponses. C'est dire que l'enseignement philosophique universitaire est assez exactement le contraire de celui que nous présente M. Barrès.

René Doumic in Revue des deux mondes, 15 Novembre 1897.

dimanche 20 novembre 2016

Bombes moscovites



UN VOYAGE AU PAYS DES SOVIETS
BOMBES MOSCOVITES

Faire la noce à Moscou, est-ce donc permis ? C'est défendu sans l'être. Enfin c'est défendu. Mais on ouvre les bars tous les soirs, sauf le lundi. Encore sont-ils clos, ce soir-là, parce que le lundi est le repos du soviet des jazz.

Il s'agit de ces bombes dont les éclats se réduisent au bruit des bouchons : Pienistye, schaumwein... ou Champagne. Cet article pouvait aussi s'appeler : Montmartre-Moscou.
La noce ?
Oui, ma foi, une triste noce, et sournoise, anxieuse, une noce de viveurs aux abois, qui cherchent leur passé dans un pays où le souvenir est un délit. Dirai-je qu'on s'amuse ? J'ai promis de ne pas broder. Disons, sans plus, que l'on cherche à ne pas mourir de l'Ennui rouge, qui surpasse l'ennui huguenot, autant que la steppe dépasse le prêche du pasteur.
Mais faire la noce à Moscou, est-ce donc permis ? C'est défendu sans l'être. Enfin, c'est défendu. Mais on ouvre les bars tous les soirs, sauf le lundi. Encore sont-ils clos, ce soir-là, parce que le lundi est le repos du soviet des jazz.
On tolère donc les « boîtes », qui, dans leurs caveaux fumeux et calfeutrés, ont conservé un air vieux de neuf ans, un air à mettre en bouteilles, un air à étiqueter, à étamper, à cacheter : l'air tsariste.
Quoi ! le régime soviétique tolère cela ? Il a bien fallu. Moscou compte un million d'habitants; on peut tout faire à un million de gens soucieux de trouver le repas du lendemain -tout, sauf détruire l'illusion du plaisir- Sous la Terreur même, les bolcheviks tinrent les théâtres ouverts : avec cela et du pain noir ils purent durer. A présent, qu'arrivent les temps moins disciplinés, il faut blanchir le pain et multiplier les jeux. Alors, une à une, les boîtes se sont ouvertes. Et, comme le peuple grommelait, on lui a donné ce, prétexte que, sous tous les régimes, l'exploitation de la débauche fournit aux moralistes :
« Cela fait vivre tant de gens... »
Rien de plus vrai, quant à Moscou. Il faut voir ces nuits de la Tverskaïa, laquelle est, passé minuit. une espèce de rue Pigalle, moins les publicilés lumineuses. Tout se passe dans l'ombre, une ombre houleuse où les êtres noirs se poursuivent en silence, au milieu des appels de cochers invisibles et sans nombre, tandis que tous les chevaux de Walpurgis semblent de leurs pieds sonores battre l'enclume sur le pavé.
Mais un démon morose conduit le bal. Ici, comme dans tout le pays soviétique, le rire est mort ; on dirait que les vieux l'ont emporté dans leur tombe, entre leurs bras roidis par la rage et la famine. Ainsi, l'on voit cette chose inexprimable : des gens qui se soûlent avec des visages de pierres. La crapule y acquiert une sorte de grandeur. Mais c'est un spectacle sombre et bientôt décevant.
Nul, sans doute, ne s'étonnera qu'un Parisien ait hanté toutes ces boîtes. On en a, d'ailleurs, vite fait la tournée. Il y a « le Bar » (qui se trouve non loin de là, mais dans un autre quartier), seul lieu de plaisir où l'on rencontre des politiciens, fonctionnaires en vue ou membres du Parti. Il y a le Nedved (l'Ours), fort à la mode, où l'on voit les plus troublantes courtisanes moscovites ; Praga, aux lumières bizarres ; Kroujok (le Cercle), où il faut « être présenté » ; Philipov, une sorte d'usine à soulerie, vaste, nue et venteuse comme un buffet de grande gare ; un orchestre barbare y pousse des plaintes de cuivre, les camarades serveurs renversent la bière sur les pantalons et la clientèle est formée d'ouvriers en goguette, d'étrangers inquiets, de policiers immobiles. Au Sad Ermitage, on se croit un peu dans les Champs-Elysées.
Presque partout, il faut descendre une vingtaine de marches, gagner le sous-sol. Au rez-de-chaussée, on trouve un buffet, avec l'Ambigu traditionnel, qui est, à toute heure de jour et de nuit, le hors-d'oeuvre du Russe. En bas, c'est la musique, ce sont les tziganes. On les connaît. Ceux qui ont pu s'évader de Moscou sont à Constantinople, à Berlin, à Rome -et rue de Douai. Ils vous promènent leurs archets sur les nerfs, directement ; on dirait que des larmes tombent de leurs violons. Ce qu'ils font est à la musique ce que l'ascension d'un fakir est à l'aviation. Ils sont les voix langoureuses et diaboliques de l'absurde. On sent ce que cela peut donner, en Russie, mêlé au « goût du malheùr » après huit ans de Soviétisme.
D'une boîte à l'autre, cela ne change pas. Ce ne sont que couples hagards ou si émus qu'ils en paraissent révoltés. La musique gémit et ronde. A chaque table, on boit, d'un trait, la vodka d'Etat. Les yeux chavirent. Des ménages à trois, à quatre, à cinq sont là, dont les hommes commencent à s'entre-regarder avec des regards de bourreaux doucereux.
- Encore la vodka, camarade ?
- Papirosses, mes chéris ? propose une vieille, qu'on jurerait avoir rencontrée, l'autre nuit, place Blanche.
Les filles se tiennent à leurs tables. On ne danse pas. Dans le regard de l'homme, elles plantent le regard hardi et naïf de leurs yeux couleur de cendre où luit une goutte d'azur brillant. Puis, voici les marchands de cochon en baudruche, de ludions, de poissons articulés. Et nul ne rit. Un soir, au Nedved, un Allemand, ivre, se mit à battre la mesure d'un fox-trot avec une cuiller. Tout le monde s'est levé. L' Allemand a cessé et les buveurs ont pu se livrer encore à leur voluptueuse désolation.
Vers deux heures et demie, l'on remonte au jour (car le jour se lève). Un beau jour couleur de pervenche. C'est ce qu'il y a de beau, d'unique, dans la noce à Moscou, ce mélange de fards nocturnes et d'aube fraîche, cela bien avant nos heures d'Occident, où les visages des belles de nuit ne sont plus que traits amers, yeux sans regard peinture qui s'écaille. Le plaisir, là-bas, ne fait que commencer et, déjà, c'est le matin. La place Blanche, à huit heures, toute peuplée de noceurs frais !...
Les istvostchiks, que l'on devinait tout a l'heure à leur bruit de fers, apparaissent dans la gaie clarté, innombrables. Les couples s'y serrent en fumant, les chevaux partent, s'entre-croisent ; tous les cochers crient. Les gardiens de nuit s'éveillent sur les marches des boutiques.
Quelques travailleurs passent, renfrognés et méditatifs. Sans doute cherchent-ils une explication à ces scandales dans les dernières harangues des commissaires du peuple. Ils ne la trouvent pas et se contentent de regarder haineusement ces débauchés et leurs compagnes aux robes roses.
Mais voici les mendiants. Quels mendiants ! Le réservoir aux monstres a crevé ; la cour des miracles coule en torrent par la Tverskaïa. Ils sont dolents, pressants, injurieux. On en a jusque dans ses poches.
- Un petit kôpek, bon étranger, quelque chose, petit-frère, pour manger...
La foule s'épaissit, puis semble s'évanouir, tandis que les noctambules s'engagent à droite dans les allées de Petrovsky. On parviens à la place Troubnaïa, où sont deux Pivnye hantées de la pègre, sombres assommoirs, où l'on parle l'argot rouge, où trônent ceux qui en tous lieux, depuis toujours, échappent aux guerres et aux émeutes.
Là, se reforme la colonne des mendiants. Ils s'enhardissent. Les soupeuses prennent peur, elles leur jettent des pièces de bronze, Ils veulent de l'argent. Les terreurs se montrent au seuil des débits contre leurs compagnes aux cheveux en bouchons de paille. Le grand jour est venu. On arrose déjà le pavé. Des agents font les cent pas. Mais les gueux, montrant le poing aux clients des bars gouvernementaux, crient de toutes leurs forces :
- Nous, les mendiants, nous ferons la vraie Révolution, nous la ferons, petits frères, la vraie ! la vraie!...
Henri Béraud, Le Journal, 17 Septembre 1925.

jeudi 17 novembre 2016

Trakl - Martinet.



Retrouvé un vieux numéro de L'Infini (n°19 de l'été 1987), numéro intitulé Où en est la littérature, conçu et réalisé par Alain Nadaud qui signe le texte introductif : Pour un nouvel imaginaire.
Le sommaire en est éclectique, s'y côtoient en effet les noms de (entre autres) : Michon, Rolin (Jean et Olivier), Nabe, Macé, Millet, Jouet, Bénabou, Abeille, Redonnet...
On y trouve aussi une nouvelle de Jean-Pierre Martinet -Elisabeth où les reines de la nuit- aux tonalités sombres et fantastiques.
En voici un court extrait :

Assise à son bureau, elle contemplait des photos : Georg Trakl en mai 1914, le regard déjà halluciné, le cheveux ras, les mains jointes. Pour quelle prière ? Ou pour quel meurtre ? Crispé sur son fauteuil. Prêt à bondir. Mais sur qui ? Sur quoi ? Etrange pantalon rayé, qui lui faisait peur, elle ne savait trop pourquoi. Peur. Les rayures ressemblaient aux barreaux d'une prison. Un bloc d'abîme ce Trakl : avec lui, on chutait sans fin dans le néant. Et si l'on fermait les yeux, il vous poursuivait quand même sur les terres du sommeil, chasseur solitaire aussi effrayé que le gibier qu'il traque. A force de fixer ces rayures, Elisabeth pensa à des lances sur lesquelles des corps jetés dans le vide, du haut d'une forteresse invisible, n'allaient pas tarder à s'empaler. Elle se sentit transpercée de part en part et se retint pour ne pas crier.

jeudi 3 novembre 2016

Charles de Fieux de Mouhy



Charles de Fieux de Mouhy fut une figure de la bohème littéraire du dix-huitième dont Diderot dessina l'archétype avec son Neveu de Rameau.
Fort laid, les chroniques le donnent comme boiteux et bossu, d'une grande pauvreté, il avait cinq enfants à charge, il ouvre selon Ch. Monselet «la série des romanciers bourbeux». Polygraphe, on lui doit plus de 80 volumes dont certains ne sont que des décalques d'ouvrages plus connus (La Paysanne parvenue !).
Arrivée à la fin de ses aventures, Margot l'héroïne de Fougeret de Monbron nous dit souffrir d'une légère insomnie et confesse lire tous les soirs quelques lambeaux des œuvres narcotiques du chevalier de Mouhy moyennant quoi elle dort comme une marmotte.
De toute sa production seul surnagerait La Mouche, ou les Aventures et espiègleries facétieuses de Bigand publié en 1736. La même année, encore une fois à cours d'argent, il tape Voltaire qui finit par en faire son correspondant littéraire, tache qui consiste essentiellement à rapporter des ragots, et son chef de claque. Au cours d'un épisode peu glorieux de la vie de l'auteur de Candide, le chevalier de Mouhy endossera la paternité du Préservatif,ou critique des Observations sur les écrits modernes moyennant dédommagements. Après avoir tâté de la Bastille, il se fera indicateur de police. En 1758, il entre au service du maréchal duc de Belle-Isle alors ministre de la guerre. Son activité principale consiste à fournir au duc des jeunes filles ; ce qui nous vaut cette anecdote rapportée dans la Correspondance de Grimm.
« Ah ! monsieur le maréchal, l'heureuse découverte que je viens de faire ! Seize ans, belle comme le jour, l'innocence même ; et ce n'est rien que tout cela ; elle possède une qualité bien supérieure encore - Eh ! qu'est ce donc ? - le bonheur le plus rare ; oui, monsieur le maréchal ; elle est sourde et muette ; le secret de l’État est en sureté ».
Le chevalier de Mouhy meurt en 1784, à l'âge de quatre-vingt- trois ans.

lundi 31 octobre 2016

Rien ne s'est passé.



Sur la baie, nouvelle d'une cinquantaine de pages de Katherine Mansfield extraite du recueil La Garden Party. Chef d'oeuvre absolu.

L'art de K. Mansfield fait penser à la description faite par Elie Metchnikoff de la fécondation des vanilliers : « A un moment donné, on introduit une petite pointe en bambou ou simplement une dent de peigne dans l'intérieur des fleurs du vanillier et on féconde en peu de temps une quantité de fleurs qui acquièrent la faculté de produire des gousses parfaites ». Il ne s'agit pas pour l'auteur de produire une histoire - car la vie refuse de se laisser enfermer – mais de courtes séquences (des gousses parfaites) où la vie justement éclot et meurt. Et l'on sent qu'écrire sur l'art de K. Mansfield, c'est déjà vouloir le figer.
Comment décrire le monde alors que nous sommes nous mêmes soumis au temps ? : « Si seulement on avait le loisir de regarder assez longtemps ces fleurs, le temps de laisser passer le sentiment de leur nouveauté, de leur étrangeté, le temps de les connaître ! Mais dès qu’on s’arrêtait à séparer les pétales, à découvrir le revers de la feuille, la Vie s’en venait et vous emportait ». A cette question Mansfield répond par l'attention portée aux êtres et aux choses, répond par ce qu'il faut appeler la générosité : « Alors, pourquoi donc fleurir ? Qui prend la peine – ou le plaisir – de faire toutes ces choses qui se perdent, se perdent ?... C’est de la prodigalité ». L'art de K. Mansfield est fait à la fois de retenue et de prodigalité. Ce qui n'exclut pas non plus des pointes de cruauté : « Et elle plongea la théière dans le baquet et la maintint sous l’eau, même après que les bulles eurent cessé de s’échapper, comme si elle était, elle aussi, un homme et que la noyade fût un sort trop doux ».
Point d'histoire donc, une simple journée d'une famille dont la maison est située sur une baie. Et le temps qui passe. Que faire ? Se laisser couler dans les flots ? : «À cet instant une vague immense souleva Jonathan, le dépassa au galop et vint se briser le long de la plage avec un bruit joyeux. Qu’elle était belle ! Puis une autre arriva.Voilà comment il fallait vivre! avec insouciance, avec témérité, en se donnant tout entier (...) Prendre facilement les choses, ne pas batailler contre le flot et le jusant de la vie, mais s’abandonner à eux, voilà ce dont on avait besoin. Vivre, vivre ! »Pourquoi pas ? Mais au sortir de l'eau, « Jonathan devenait bleu de froid. Tout son corps lui faisait mal, c’était comme si quelqu’un l’avait tordu pour en exprimer le sang. Et remontant la grève à longues enjambées frissonnant, tous ses muscles tendus, il sentit, lui aussi, que le plaisir de son bain était gâté. Il y était resté trop longtemps ». Dans l'une des séquences la plus émouvante de la nouvelle – elle en compte 12 – la jeune Kézia prend conscience du caractère mortel de sa grand-mère. Elle la supplie de ne pas mourir. S'ensuit un long dialogue : ''« – Dis jamais, dis jamais, dis jamais, gazouillait Kézia, tandis qu’elles reposaient là, riant dans les bras l’une de l’autre. –Allons, c’est assez, mon écureuil ! C’est assez, mon petit cheval sauvage ! dit la vieille madame Fairfield, redressant son bonnet. Ramasse mon tricot. Elles avaient oublié toutes deux à quoi se rapportait ce jamais »''. Nous baignons dans le temps et par là-même oublions. Garder la trace de ce qui disparaît, de ce que nous oublions, tel est l'art de K. Mansfield. D'elle V. Woolf écrivit qu'elle avait la vibration.
La nouvelle se termine par une description de quelques lignes : « Un petit nuage serein flottait devant la lune. En cet instant de ténèbres, le bruit de la mer résonna, profond et troublé. Puis le nuage s’en fut voguer au loin et le bruit de la mer devint un vague murmure, comme si elle se réveillait d’un sombre rêve. Tout fut tranquille ». Rien ne s'est passé. Ou si peu. Mais ce si peu qui fait toute la grandeur de K. Mansfield puisqu'il est la vie même.
Katherine Mansfield est morte à l'âge de 34 ans de la tuberculose.

samedi 29 octobre 2016

En Tunisie : El Alfa-Houin

Le 21 Mars 1895, le quotidien Gil Blas informe ses lecteurs que son collaborateur Maurice Beaubourg part le soir même pour la Tunisie et l'Algérie. Beaubourg s'est fait un nom dès 1890 avec les Les Contes pour les assassins préfacé par Maurice Barrès. La publication des Nouvelles Passionnées (1893) et la représentation de L'image en 1894 l'ont installé dans les milieux symbolistes. Maurice Beaubourg avait donné en 1893 au même quotidien sous forme de feuilleton son exquise nouvelle Une saison au bois de Boulogne où à la manière des Liaisons dangeureuses, l'auteur narre les aventures d'une bande de souteneurs et de leurs filles partis se mettre au vert dans le bois parisien.
La maison se propose de donner les articles écrits par Maurice Beaubourg et publiés par Gil Blas dans le cadre de son séjour en Afrique du Nord (à notre connaissance, cette série n'a jamais été publiée en volume).

A Tunis, pendant les dernières nuits du Ramadan, au quartier arabe de Bab-Souika, toute l'étroite rue d'Alfa-Houin flamboie. Le soir, trois coups de canon ont résonné, délivrant les fidèles du jeûne sévère du jour. Et les voilà tous maintenant qui vont vers les petites boutiques illuminées, parmi les lanternes multicolores des marchands d'oranges, de dattes, de piments, de nougats, de sucreries, de fritures, tandis qu'au-dessus d'eux les minarets étincelants des mosquées de Sidi Mah'rez et de Sahab et Tabadji fleurissent leurs girandoles dans les étoiles.
Durant les sept derniers soirs de ce jeûne de Ramadan, c'est ainsi fête à l'étroit faubourg d'Alfa-Houin. A travers les portes ouvertes, derrière les rideaux flottants qui dissimulent les spectacles, nasillent et crient les flûtes monotones, scandées du bruit des tam-tams, des tambourins et des karakols ou crécelles en fer des nègres. Un charivari monte et descend cette rue de flammes vives, dégénère en vertige, se tord en ondulations spasmatiques, délirantes. Les costumes bariolés moutonnent, les voix s'appellent en cris gutturaux, sauvages. Des yeux vifs et hardis regardent, des bouches gaies montrent des dents blanches. Les peuples du désert et des villes s'y coudoient, noirs d'ébène et blond pâle, en cette tour de Babel nouvelle : Soudan, Tripolitaine, Berbérie, Kabylie, Maroc, Algérie, Abyssinie, Égypte, Turcs et Espagnols, Maltais et Siciliens, touristes anglais à baedeckers et officiers de zouaves. Et voici que, dans cet étourdissant bariolage d'hommes de toutes couleurs et dialectes, deux ou trois ombres de femmes , des Mauresques couvertes du haïck et du voile, se glissent furtives le long des maisons, où elles s'évanouissent comme des fantômes vagues.
On va d'une boutique à l'autre. De petits Arabes aux mines curieuses, éveillées, aux regards jolis, tout de jais noir, s'écrasent chez un montreur de marionnettes. Ils battent des mains, poussent des cris, trépignent quand l'une d'elles se disloque successivement en ses parties : bras, jambes, tête, corps, devenues autant de nonnes frêles, tournant la ronde.
De jeunes Orientaux, aux gerbes de fleurs passées aux oreilles ou sous leurs chechias, sont accroupis près de belles fatmas juives, roses, bleues, vert tendre, saumon, qui dansent deux par deux d'un mouvement harmonieux, lascif, se tenant, se quittant, s'enlaçant, se fuyant, se rappelant, faisant sauter avec des rires de tout leur corps les singulières breloques à glands et a franges pailletées qui leur bossellent le ventre.
Dans la rue, des mains vous tirent les vêtements, des voix crient : « Karaguouz ! Karaguouz ! Entrez ! »
On entre. Un long couloir aux banquettes couvertes de tresses. Au fond, un verre dépoli formant scène, éclairé derrière d'une seule bougie en plein milieu. Près de cette scène, des enfants, plus jolis encore, plus fins que ceux des marionnettes, attentifs à ce qui va se passer. Soudain, une ombre chinoise descend du haut du verre, et le phénoménal Karaguouz apparaît.
— « Hi !.. Hi !... » font les purs petits Arabes,tordus d'un rire fou devant l'obscène bonhomme.
Mais voici Karaguouz, lui-même, qui parle :
« Je me marie. Je vais envoyer ma femme au bain... Ah ! patron du bain, tu causes a l'oreille de ma femme ? Qu'êtes-vous donc l'un a l'autre ?... Ah ! Ça !... vous seriez-vous... moqués de moi avant la noce ?... Attends, que je me venge furieusement sur toi, patron du bain !... quel est ce soldat maintenant ?... Janissaire !... janissaire. Un Juif encore par dessus le marché!... C'est le comble !... Chien de Juif, tu paieras pour les autres, et avec quelle batte tu vas l'apprendre !...»
Corps-à-corps inouï entre Karaguouz et le Juif, mouvement frénétique, saccadé, coup de crachat final intraduisible. Les assistants exhilarent ; les purs petits Arabes, maintenant tout près, tout près, caressent de leurs regards d'innocence immaculée, de candeur les deux immondes pantins pâmés, tombés au bord du verre.
Et c'est de nouvelles danses, danses d'identiques idoles, parées comme des châsses, aux vestes et aux seraouels flambants de soies et d'ors. Danses enragées d'Aïssaouas a longs burnous, a capuchons dressés sur la tête, en bonnet d’évêque, se tortillant ridiculement, désespérément des hanches, se renversant, cataleptiques, en arrière. Danses mystérieuses, perverses et comme sacrées de jeunes garçons du Fezzan. Ils bougent a peine. Leurs yeux vivent. On dirait qu'ils dansent avec leurs yeux. Et des chameaux, des chevaux dansent a leur tour, faux chameaux prodigieux, faux chevaux de fantasias, ruant, mordant, galopant, caracolant, a la plus grande joie des spectateurs, en des cavaliers seuls éperdus.
On sert d'âpres citronnades, limonades, orangeades, cafés aux épaisseurs de sirop, drogs ou purées de gingembre et de graisse, sucrés de sucre en poudre, emporteurs de bouche.
De temps a autre, une voiture aux rideaux rouges, baissés et flottants, fend lentement la foule. On aperçoit des formes rondes, trop grasses, de Juives, bonnets pointus, yeux luisants, voiles qui s'envolent.
Peu à peu, la nuit s'avance. Le tapage infernal des boutiques persiste ; la foule décroît, les promeneurs deviennent plus rares. Au bas de Bab-Souika, près de la rue de la Tolérance (!), des négresses, à travers les fentes lumineuses de portes, font des signes. Des Arabes drapés parlementent avec elles. Ils se disputent. Cris stridents, furieux, insultes, batailles. Les négresses referment les portes, brutalement, telles des gifles sur des désirs.
C'est la dernière nuit de Ramadan que se clôt la fête nocturne, particulièrement bizarre, exaspérée et obscène d'Alfa-Houin. Le lendemain, c'est l'Aïd, la Pâques, fête de jour, de tranquillité, de douceur.
Dès le lever du soleil, de tous les coins de Tunis et des environs, de gaies salves de coups de canon partent. Une vraie débauche de coups de canon dans le soleil. Les Arabes, en souliers neufs, s'embrassent de même que l'on s'embrasse au jour de l'an chez nous. D'autres se serrent la main, ramènent leurs doigts à leurs bouches, faisant le simulacre de les baiser. C'est surtout la fête des enfants. Les voilà seuls, sans parents, abandonnés à eux-mêmes dans leurs superbes vêtements, burnous éclatants, gandouras de couleurs tendres, chechias a longs glands, vestes brodées d'or, culottes bouffantes, les voila qui courent la ville en liberté, fous de joie, fiers de commander, de payer, ivres de vivre. Ils montent deux, trois ensemble, sans selle, sans étriers, sur un cheval qu'ils lancent au triple galop, fouettent a tour de bras les petits ânes tunisiens qui les portent, s'entassent en des charrettes où ils chantent en chœur, balancent leurs tètes jolies, sourient du sourire des bienheureux. De vraies charrettes de fleurs vivantes, ces charrettes d'enfants arabes que l'on rencontre le jour de l'Aïd. « Barra ! — Fissa ! — Baiek ! » Roulez, charrettes d'enfants fleurs ; trottez, bourricots, mules et chevaux ! En route encore pour la fête d'Alfa-Houin !
Dans ce jour de douceur, où les enfants crient au ciel leur joie, j'ai vu un autre enfant, plus grand, dans une rue solitaire, tenir entre ses bras une frêle, très frêle jeune fille qu'il embrassait. Et, comme je m'approchais sans que ni l'un ni l'autre m'eussent entendu venir, je me suis aperçu que c'était à un masque sombre, à un masque impénétrable que l'enfant disait son amour, au terrible masque de la Mort Noire, sous lequel filles et femmes de Tunis ensevelissent leurs yeux d'ardeur, leur secrète et captivante beauté.

Maurice Beaubourg in Gil Blas, 7 Avril 1895.

mercredi 26 octobre 2016

Jean de Tinan


Le 18 novembre 1898 meurt Jean de Tinan, il a 24 ans.
Un court hommage lui est rendu dans le numéro de décembre du Mercure de France, revue dont il fut le collaborateur : Jean de Tinan était un ironiste et un sentimental. Dans ce qu'il nous laisse, il y a des pages exquises, et d'un mélancolique qui semble se railler soi-même.
De novembre 1897 à novembre 1898, Tinan donnera au Mercure des chronique consacrées à la vie nocturne parisienne sous le titre « Cirques, cabarets, concerts ». Il y fait preuve d'humour et de désinvolture. Ainsi dans le numéro de juillet 1898 commence-t-il son texte ainsi : Il fait tant d'orage cet après-midi que je n'ai aucune "personnalité"... c'est pas la peine que j'essaye - et puis je suis à la Taverne du Panthéon où "l'école de Toulouse fait un bruit !" ("Ils n'ont pas besoin de faire des Manifestations ceux-là !") - Il n'y a pas moyen d'avoir de la personnalité, vraiment pas moyen - et puis nous nous sommes perdus à Passy cette nuit... nous avons pris la rue Cortambert dans le mauvais sens... alors nous ne nous sommes pas couchés, et ça n'est plus de mon âge...
Donc en cette fin d'année 1898, Jean de Tinan est une fois de plus malade. Il a entamé une liaison avec Marie de Régnier, l'épouse d'Henri de Régnier et la maitresse de Pierre Louÿs qui vient de la délaisser. Marie apprend qu'elle attend un enfant de Louÿs, elle quitte alors Tinan. Il ne s'en remettra pas.
En novembre 1898, peu avant sa mort, parait sa dernière chronique dans le Mercure de France. Elle se conclut sur ces mots : Mademoiselle Aimée Aymard est charmante...(Eldorado). Elle a raison.

lundi 24 octobre 2016

Marcel Schwob.


L'art est à l'opposé des idées générales, ne décrit que l'individuel, ne désire que l'unique. Il ne classe pas ; il déclasse.

Marcel Schwob est né le 25 Août 1867. Il descend d'une lignée de rabbins et de médecins. A 11 ans, il publie dans le périodique dirigé par son père une critique du Capitaine de quinze ans de Jules Verne.
Il avait le visage rond, le crane chauve par détestation des cheveux.
Il savait tout, avait tout lu, avait – comme le précise Edmond de Goncourt – cette curiosité « des coins d'humanité excentriques, mystérieux, criminels ». Il rencontra une jeune prostituée dont il s'éprit, « une petite fille » morte à 25 ans. Il éprouva alors le besoin et la nécessité de la faire revivre.
Il écrivit une Étude sur l'argot français. Quelques années après, il publia Vies imaginaires, le livre sans lequel Borges n'aurait pas été Borges. Il aimait Poe, Shakespeare et Stevenson.
Malade, il partit vers les îles Samoa à la recherche de la tombe de l'auteur du Maître de Ballantrae. Il ne la trouva jamais.
Il ne vécu que pour les livres, que par les livres et semblait disait-on sortir de l'un de ses contes.
Il se maria à la comédienne Marguerite Moréno qu'il aima d'un amour fou, avait pour domestique un chinois - Ting - possédait deux petits chiens - Flossie et Flip - et un singe dont je n'ai pas retrouvé le nom.
Il meurt le 26 Février 1905. Ses amis se souviennent de sa conversation et de sa voix. Colette évoquera « le débit modéré et merveilleusement menaçant » de Marcel Schwob.
Le 27 Février, Paul Léautaud écrit : « J'entre, et là, je vois Schwob étendu, la tête seule découverte, la figure très jaunie, la bouche un peu plissée, un peu de barbe commencée à pousser au menton, les yeux encore ouverts, ternes et figés. Maurice Schwob nous dit qu'il n'y a pas eu moyen de les fermer. »

mercredi 19 octobre 2016

Un drame vécu



...« On a su que, pour interpréter le rôle du criminel dans le prochain drame de l'Adelphi Theater, vous vous étiez fait, à s'y méprendre, la tête et la physionomie de Gurn, le meurtrier de Lord Beltham. On vous attend ainsi ce soir à minuit quarante-cinq, 27, Wavertree Road. Dissimulez-vous, mais venez, on vous aime, on vous veut ! »
C'était, en toutes lettres, signé : Lady Beltham ! Le populaire acteur Robert Roberts, entre les mains duquel se trouvait ce billet, ne pouvait en croire ses yeux.
Certes, il était accoutumé aux déclarations d'amour. Les rendez-vous offerts étaient fréquents. Au demeurant, il en acceptait un bon nombre, s'y rendant d'ailleurs, en profitant et n'y attachant pas autrement d'importance.
- « Ce sont, estimait-il, de petits avantages normaux dans la profession d'acteur. »
Mais l'invitation de Lady Beltham !!

***

Pendant près... de deux ans dans la haute société pudibonde et fermée de Liverpool, on chuchotait les détails d'un scandale qui ne pouvait manquer d'éclater.
L'épouse merveilleusement belle de Lord Beltham entretenait avec un certain Gurn, ancien mécanicien de la marine, exerçant la profession de courtier en navires, des relations dont l'intimité ne faisait de doute pour personne.
Un jour - il y avait de cela six mois à peine - le secret des amants s'étant découvert, une orageuse explication avait éclaté entre le coupable et le mari trompé, à l'issue de laquelle Gurn, d'un coup de revolver avait tué raide Lord Beltham.
Le procès du meurtrier fit sensation aux Assises et, malgré les efforts des avocats qui tentèrent d'invoquer l'excuse du cri-me passionnel, Gurn fut condamné à la pendaison.
Grand tragédien et interprète habituel des rôles de criminels et de malfaiteurs, Robert Roberts, qui assidûment avait suivi les débats de l'affaire, s'était laissé tenter par l'idée de copier, à sa prochaine création, l'allure et la physionomie de l'accusé, au type très caractéristique d'ailleurs.
Eu égard à la notoriété momentanée du personnage, vu son « actualité », ce devait être, estimait Robert Roberts, un élément de plus de succès. L'imitation était d'ailleurs facilitée par une similitude de silhouette entre les deux hommes. Même taille, même corpulence, tous deux environ trente-cinq ans.
Au bout de six semaines, Robert Roberts eut la barbe rousse taillée en pointe, de Gurn, ses moustaches hérissées et, à force de contempler à l'audience le meurtrier de Lord Beltham, Robert Roberts acquit ses gestes, ses intonations, jusqu'à ses tics nerveux. Ce serait, à la scène, stupéfiant ! Oui, comme le disait le billet de Lady Beltham, il ressemblait désormais « à s'y méprendre », à Gurn
Grâce à de très puissantes protections, Lady Beltham ne parut point officiellement au procès, mais Robert Roberts l'avait maintes fois reconnue sous le voile épais d'une dame en noir, dont le visage admirablement beau dans ses contractions angoissées, ne possédait d'yeux que pour l'accusé.
Un corps admirable, une âme bouleversée, l' héroïne d'un drame atrocement vécu, dans un élan de désir malsain prometteur d'ivresses insoupçonnables, appelaient aujourd'hui à leur secours l'image réelle et vivante de celui qui allait mourir...
Car ce ne fut pas sans un certain frémissement qui lui courut par les moelles que Robert Roberts s'aperçut que le rendez-vous coïncidait avec la date fixée par le juge, après lecture de la condamnation à mort, pour l'exécution, conformément à l'horrible usage anglais.
L'émotion on Robert Roberts s'accrut lorsque, après avoir consulté le plan de Liverpool, il vit que Wavertree Road était l'une des rues longeant les murs de la maison de force où Gurn était incarcéré.
Alors ?... A l'aube naissante, par l'entre-bâillement du rideau, elle et lui verraient s'élever lentement, sur le toit de la prison, le sinistre drapeau noir destiné à informer la population que l'assassin n'est plus qu'un mort !
Quelle nuit en perspective ! Quelles sensations ! Jamais Robert Roberts ne retrouverait cela... Son parti fut pris. Il irait au rendez-vous.

***

L'obscurité était profonde lorsque Robert Roberts régla le cab que, par prudence, il avait fait arrêter à un demi-mille environ de Wavertree Road.
Le véhicule rebroussa chemin à toute allure et l'acteur se trouva seul dans le pauvre quartier de misère et de vice où l'amenait son rendez-vous. Malgré le brouillard épais, il remarqua confusément que le trottoir boueux longeait de mystérieux terrains vagues dans lesquels miaulaient des chats en mal d'amour. Les rares lueurs des becs de gaz éloignés se cernaient de halos, telles de minuscules lunes embrumées. D'énormes rats d'eau surgissaient parfois des bouches d'égout, ou s'y précipitaient dans l'affolement d'une fuite où l'ardeur d'une chasse...
Wavertree Road...., 27...
C'était là. La porte entre-bâillée.
Le cœur battant comme un soir de première, Robert Roberts entra.
Au long couloir étroit qu'éclairait une veilleuse et au bout duquel s'amorçaient les premières marches de l'escalier, l'acteur reconnut qu'il était dans une de ces maisons ouvrières comme il en existe cent, et mille en Angleterre, toutes identiquement bâties sur le même modèle.
Personne.
Roberts monta lentement au premier étage. A la vérité, l'aventure commençait à l'impressionner. Ce quartier, ce mystère, ce voisinage de la prison, cette « date »...
Brusquement, comme il achevait de gravir l'escalier, dans la pénombre, une forme humaine se dressant, lui jeta à la face l'éclat éblouissant, tel un feu de rampe, d'une lanterne à réflecteur.
Une voix étouffée balbutia; tremblante :
- « Lui!.. c'est lui ! »
Ce devait être vrai ; plus vrai que d'ordinaire. Robert Roberts, surpris, troublé, le regard dur, le visage contracté, sentit qu'il devait, à ce moment précis, être tout à fait l'autre, notamment pendant la lecture de la sentence qui le rayait du monde.
- « Venez », reprit la voix.
Robert Roberts obéit.
Ils étaient désormais tous deux face à face: Lady Beltham, étrangement belle, moulée dans une robe noire au col montant jusque sous le lourd chignon dont le sommet auréolait d'or son visage admirable.
Lady Beltham était en proie à une émotion violente. Ses regards, tour à tour, traduisaient l'épouvante et un attendrissement infini. Ses mains diaphanes allaient, agitées, vers l'acteur comme dans un élan de tendresse, puis reculaient, crispées, raidies d'effroi.
- « Madame. », murmura Robert Roberts, en se penchant vers Lady Beltham.
Il s'enhardissait, encouragé par un silence.
- « Oh! non, non! supplia-t-elle, pas cela!. » Puis, dans un délire fou :
- « Fuyez.. , fuyez ! C'est trop horrible. Fuyez., mais fuyez donc aussi ! finit-elle par crier.
Comme elle s'approchait, haletante, à le toucher, Robert Roberts l'étreignit, mais Lady Beltham eut un recul brutal.
On entendait des bruits... Tandis que Robert Roberts prêtait l'oreille, la jeune femme, défaillante, tomba à genoux.
Des pas lourds gravissaient avec précaution l'escalier. Quelqu'un appela, à voix basse :
- « Allons, il est temps ! »
L'acteur, angoissé, se retourna. Dans l'ombre, deux silhouettes d'hommes se dissimulaient. Il revint vers Lady Beltham et, l'arrachant du sol par le poignet :
- « Que se passe-t-il, Madame ; quelle est cette plaisanterie ? »
Lady Beltham, anéantie, se laissait aller :
- « Grâce, murmura-t-elle, pardon... trop tard ! » %% Les hommes intervinrent, autoritairement cette fois : - « Allons, Gurn, il est temps ! »
Et l'un d'eux, à l'oreille de Roberts, ajouta :
- « Jurez encore de ne pas dire que nous vous avons conduit ici ce soir, et le bourreau, qui me l'a promis, fera vite, très, très vite ! »
- « Mais., mais, nom de Dieu! je ne suis pas Gurn !!! », hurla, dans un soubresaut d'épouvante, Robert Roberts, car l'atroce machination venait de se révéler soudain à son esprit.
- « Ce n'est pas moi, c'est l'autre..., l'autre est en prison... ou alors elle l'a fait évader ; regardez-moi, reconnaissez. »
Par hasard, il se vit dans une glace, pâli, défait, les yeux fous, la lèvre tordue. Si, il était bien Gurn, plus que jamais, comme jamais il ne lui avait ressemblé.
Alors Robert Roberts perdit toute volonté, toute force. Hypnotisé, abasourdi, il s'effondra entre les hommes qui le soutinrent. Et, comme il chancelait en descendant l'escalier, les voix apeurées des gardes-chiourmes bourdonnaient à ses oreilles :
- « Surtout, ne dites rien de ce que nous avons fait..., même au pasteur..., cela ne vous servirait pas et on ne le croirait aucunement. »
- « Le bourreau l'a promis, vous ne souffrirez point. Courage !.. Il est déjà deux heures et demie... Tout est prêt... A trois heures un quart, ce sera fini!.. »

Pierre SOUVESTRE in Comoedia, 8 Octobre 1907.

Une enquête littéraire


Au cours de l'été 34, Comœdia publie, sous la direction de Pierre Lagarde, une enquête littéraire intitulée : Des faux chefs-d'œuvre célèbres aux vrais chefs-d'œuvre méconnus.
Un questionnaire fut envoyé à diverses personnalités du monde des lettres (la plupart étant elles-même tombées dans les gouffres de l'oubli)

Un des signes de notre temps - et une des causes de notre inquiétude - est sans doute le bouleversement des valeurs. On place très haut des œuvres et des hommes qui ne méritent pas cet honneur. En revanche, on méconnaît souvent tel livre ou tel individu qui mériterait d'être célèbre. Ceci, aussi bien pour le passé que pour le présent. Aussi avons-nous posé à un certain nombre d'écrivains les deux questions suivantes :
Donnez-nous le titre d'un faux chef-d'œuvre (livre ou pièce de théâtre) d'hier ou d'aujourd'hui. Dites pourquoi vous estimez que c'est là un faux chef-d'œuvre.
Donnez-nous le titre d'un livre ou d'une pièce de théâtre qui, selon vous, mériterait d'être appelé chef-d’œuvre, et qui n'en a pas la réputation.

Nous avons selectionné quelques unes des réponses.

A tout seigneur tout honneur : Paul Valery.



La réponse d'un occitan : Joseph Delteil.



Deux femmes de lettres : Marguerite Yourcenar et Rachilde.



Et pour finir, la réponse la plus drôle et la plus honnête : Paul Reboux.

vendredi 14 octobre 2016

Univers privé.


Le Salon de musique de Satyajit Ray

J'aime le brusque plongeon dans une vie inconnue qu'est la phrase entendue au vol. Ce matin sur un trottoir de Neuilly, devant le lycée Pasteur, (les feuilles sèches, autour de moi, brunes et craquantes, glissaient sur l'asphalte comme des patineurs), j'ai dépassé un vieux couple. La femme courbée, maigre et jaune ; le mari, très droit, barbe blanche, tenait sa canne derrière son dos. « Tu critiques tout, disait-il avec tristesse, tu critiques tout, tu n'aimes personne et tout cela parce que tu es vieille et laide. » Quel thème de roman pour Flaubert, pensai-je, ou peut-être de digression pour Proust. Vision du monde de la femme vieillissante, vision qui se transforme non parce que les êtres et les choses ont changé, mais parce que le visage se ride, parce que le corps se recroqueville comme ces feuilles mortes.
« Il est vain de discuter avec Carlyle, pensais-je en m'éloignant de ces vieillards, il est vain de discuter avec Carlyle parce que ce serait discuter avec la digestion de Carlyle. » Où avais-je lu cela la veille ? Ah ! oui ! Dans un essai sur Pascal, d'Aldous Huxley. Il y pariait de ces visions du monde individuelles, impénétrables les unes aux autres, que les hommes prennent pour les vérités et qui ne sont que des projections de leurs propres états. « Parlez pour vous », disait Huxley à Pascal. Comme Valéry lui disait jadis : « Le silence éternel de ces espaces infinis ne m'effraie pas. » Philosophie de malade. disait Huxley L'ascète fiévreux ne pouvait comprendre la sensualité et le bonheur. Faisant de nécessité vertu, il ornait sa faiblesse de pieuses épithètes. « Une douleur de tête comme insupportable, une chaleur d'entrailles et beaucoup d'autres maux » rendaient pour lui extrêmement difficile, sinon impossible, d'être un païen. Le corps malade de Pascal, disait Huxley, était « naturaliter christianum ». Et non seulement (continuait Huxley) il acceptait la maladie pour lui-même, mais il essayait de l'imposer aux autres. Il voulait faire accepter par les hommes une métaphysique, une psychologie qui supposaient la dyspepsie, le marque de sommeil, la chaleur d'entrailles et la chaleur de tête. Mais ceux d'entre nous qui ont le bonheur d'être affranchis de tels maux, disait Huxley, refusent de croire à la métaphysique neurasthénique de Pascal, comme ils refusent d'adopter la philosophie asthmatique d'un autre malade de génie, Marcel Proust.
Huxley n'a pas tort, pensais-je, (les enfants sortaient du lycée ; chaque mère retrouvait les siens. La force du vent augmentait. Les feuilles ne glissaient plus mais s' élevaient en masse en tournant comme un vol de corbeaux). Huxley n'a pas tort, mais on voit assez ce que répondrait un moderne Pascal, on voit assez ce que répondrait Charles Du Bos. « Parlez pour vous, dirait à son tour Charles Du Bos à Huxley, (et de sa fenêtre on verrait les bassins de Versailles et les dieux de bronze et au mur ce beau portrait de Keats), parlez pour vous. Rien ne me satisfait moins que cette philosophie d'humaniste bien portant et sensuel, cet univers de physicien hédoniste, de dionysiaque scientifique. - Mais je parle pour moi, dirait Huxley, pour moi et tous ceux qui me ressemblent. C'est toute ma thèse. Je suis relativiste en morale, comme en métaphysique, comme en physique. » (Et Charles Du Bos allumerait sa pipe avec un peu de mépris).
Oui, pensais-je, ce serait une discussion intéressante, mais vaine, comme toute discussion, car le cosmos de Huxley et celui de Charlie sont impénétrables. Leibniz avait raison. Chacun de nous est une monade, éternellement fermée. Quelle était donc cette phrase qui m'avait tant frappé ?... « Et le cerveau de l'être le mieux aimé. » Je suivais un cours sur les premiers philosophes grecs. Sur les gradins les bancs étaient durs et étroits. J'étais étudiant. J'avais à côté de moi une jeune fille blonde qui remplissait alors mon univers. « Nous sommes seuls, disait l'homme dans sa chaire. Nous sommes seuls, éternellement seuls, nous ne savons rien, nous ne saurons jamais rien et le cerveau de l'être le mieux aimé nous demeure irrémédiablement fermé. » Je regardais ma voisine et imaginais sous ses cheveux cette petite paroi osseuse, dure et fragile, irrémédiablement fermée.
Univers privée disait Huxley (De petits morceaux de bois noir tombaient des arbres, restaient debout dans l'avenue, tremblaient ). Univers privés et sans moyen de communication entre eux Par exemple, ces rapports entre Tolstoï et Tourguénief. Tolstoï blâme, Tolstoï est un homme qui juge. Le soir où Tourguénief à lasnaïa Poliana, pour amuser les enfants, leur a montré comment on danse le cancan à Paris, Tolstoï note gravement dans son journal : « Tourguénief, cancan, triste. » Mais pour moi, spectateur, Tourguénief n'est ni moins grand, ni moins profond que Tolstoï. C'est un homme faible. Il montre lui-même ses pouces en disant : « Que peut vouloir un homme qui a de tels pouces ? » Comment son univers n'eût-il pas été différent de celui de Tolstoï, être fort, brutal, passionné? Ou de celui de Dostoiewski ? Ou de celui de Zola ?
Dans presque tous les cas on peut reconstituer la formation du cosmos individuel. II y a l'éducation. Je lis que Ramakrishna, dans ses extases, voyait la déesse Kâlî. C'est un monde où je sais que je ne puis entrer Quoi qu'il m'arrive, et même si je deviens fou, je sais que je ne verrai pas la déesse Kâlî. Mais faites-moi naître dans un autre pays et remplissez mon cerveau d'enfant d'autres images, qui sait ce que fût devenue ma vision du monde ? Byron trouve dans l'Univers les signes de l'action volontaire d'un destin cruel, hostile à l'homme. Je vois, moi, un univers puissant, impitoyable mais indifférent aux individus. Qui à raison ? Byron avait été élevé par des calvinistes Une infirmité, une suite d'événements malheureux, des voyages en Orient avaient formé son fatalisme. La philosophie optimiste de Meredith est celle d'un bon marcheur. Le sentimentalisme d'Amiel était physiologique. L'équilibre de George Sand...
Il commençait à pleuvoir. Un groupe me dépassa. C'étaient trois jeunes filles, ouvrières sans doute, peut-être blanchisseuses. L'une d'elles portait un grand panier de paille blanche et parlait avec une évidente passion qui la rendait éloquente. « Eh bien, disait-elle, puisque vous me poussez à bout, tant pis, je vais vous dire toute la vérité : j'avais envie d'une robe de velours ». Plongeon dans un nouvel univers privé. « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie » disait l'ascète malade. « Je vais vous dire toute la vérité : j'avais envie d' une robe de velours », disait cette blanchisseuse. Quand elle sera vieille et laide, elle trouvera le monde mauvais et un vieillard lui dira : « Tu n'aimes personne. » Non seulement le cosmos est individuel, mais il se transforme avec l'âge. Qui pensa jamais comme MarcAurèle à vingt ans ? Quand les passions s'apaisent par l'usure du corps, la philosophie devient plus sereine. Le même homme, malade ou mourant, rejette sa vérité d'homme bien portant. En une seule journée l'homme normal change dix fois de philosophie. L'athée a ses minutes de mysticisme. « Le plus religieux des hommes, disais-je à M.. qui est un catholique fervent, doute au moins une fois par jour. Une fois par jour ! dit-il. Cent fois par jour... Moi, dit-il, j'estime que l'homme qui croit pleinement à sa religion cinq minutes par jour est un grand croyant. » Mais la plupart des hommes n'avouent pas ces choses. Ils ont un patriotisme spirituel. Ils exercent une censure mentale sur eux mêmes. Ils ont, disait Huxley, le chauvinisme du mysticisme, le chauvinisme de l'agnosticisme. Et pourtant, pensais je, n'y a-t-il pas un univers commun qui contiendrait tous ces univers, une patrie des monades, une vérité communicable ? Car, pensais-je (j'arrivais devant chez moi) si je puis comprendre l'univers de Pascal et celui de Huxley, j'atteins à un univers synthétique qui paraît être d'une autre classe. Que la vérité soit relative, c'est une vérité absolue. Mais à ce moment ma clé fut dans la serrure et mon univers transformé.

André Maurois in Les Nouvelles littéraires, 14 Décembre 1929.

mardi 11 octobre 2016

Confiance en l'esprit français.


Un nationaliste est celui qui n'a pas présentement confiance en sa nation. Je n'entends parler ici que de nationalisme littéraire, mais la définition vaut peut-être aussi en politique. Oui, la différence fondamentale entre un nationaliste littéraire français et un antinationaliste, c'est que le premier tient l'esprit français pour le plus fragile, le plus-débile, le plus aisé à détruire ou à falsifier de tous les esprits nationaux, alors que l'autre le tient pour l'un des plus souples, des plus solides et des plus vastes qui soient. Il est rare que le problème soit mis ainsi en équation. Le nationaliste reproche à celui qui ne l'est point de vouloir remplacer l'esprit français par un esprit international, de vouloir attenter à la culture gréco-latine et chrétienne qui a donné les chefs-d'œuvre du XVIIe siècle, de vouloir enfin détruire la notion élastique de l'homme. Il l'accuse encore d'humanitarisme et déploie devant lui comme une bannière le beau mot d'humanisme. Ce ne sont depuis trente ans, et surtout depuis la fin de la guerre, que défenses de l'humanisme, défenses de l'Occident, défenses de l'esprit latin.
Et quels moyens de défense propose-t-on ? Les mêmes qu'en matière de douanes. Au libre-échange intellectuel qui fut l'honneur et la raison d'être des deux derniers siècles, on nous conseille de substituer le régime de la porte close et de ne plus laisser entrer en France que des produits étrangers fabriqués avec des matières spirituelles d'origine franco-gréco-latino-chrétienne, selon des méthodes dûment estampillées par l'esprit français. On consent aussi à ouvrir la porte à des ouvrages violemment négateurs, à condition qu'on puisse leur faire jouer le rôle des ilotes ivres devant la jeunesse Spartiate et qu'ils détournèrent du coup l'esprit français de toutes les « chimères » qui ne sont pas gréco-latino-chrétiennes.
La riposte habituelle de l'antinationalisme littéraire me paraît, je l'avoue, le plus souvent trop étroitement liée à des vues politiques. et à des vues politiques extrémistes. Cette réponse, on la connaît : c'est que le Français d'aujourd'hui doit se détacher de l'esprit latin, considéré comme expression du conservatisme bourgeois, et des humanités à base de grec et de latin considérées comme un enseignement de classe, comme une sérparation entre les classes. L'esprit français, dans ce qu'il a de traditionnel, serait désormais réduit à défendre les conceptions politiques les plus réactionnaires.
Il me semble qu'il y a là, de la part d'un certain antinationalisme, une erreur et une erreur d'autant plus lourde qu'elle vient de ce que cet antinationalisme accepte de poser le problème dans les termes mêmes où ses adversaires l'ont voulu et de ce qu'il se borne à dire noir lorsque les nationalistes disent blanc. Il n'est pas prouvé le moins du monde, en effet, que l'esprit français traditionnel, modelé par la Grèce et par Rome, soit asservi au nationalisme, au conservatisme le plus étroit et que, pour être « avancé », il faille le répudier.
Reprenons le beau mot d'humanisme, revenons à cette fameuse « notion classique de l'homme », et examinons les choses d'un peu plus près. La grande tâche que l'esprit latin (italien, français, espagnol) a menée à bien à travers le moyen âge, la Renaissance et l'époque classique, quelle a-t-elle été ? De fondre l'apport oriental, asiatique (mais oui, oriental et asiatique), du christianisme et la civilisation gréco-latine en décadence. C'est l'esprit chrétien, venu d'Orient, qui, après des siècles obscurs, a redonné un lustre nouveau, une vie nouvelle à la civilisation gréco-latine morte d'épuisement. L'esprit latin, ou méditerranéen, a digéré le christianisme et en a fait, en le greffant sur la romanité, le catholicisme, c'est-à-dire une création puissamment occidentale. Voilà le moment, ou jamais, de citer le vers éculé de Térence : Je suis homme, rien d'humain ne m'est étranger.
L'humanisme, c'est cela, et non pas des cris et des clameurs parce que huit théâtres de Paris à la fois représentent des pièces étrangères. Comment ? Vous prétendez au monopole de l'humanisme, et vous protestez quand on vous apporte d'au-delà de vos frontières des échantillons d'humanité ? Le vrai, c'est qu'il y a antinomie entre humanisme et nationalisme.
Avoir confiance en l'esprit français, c'est se rappeler son pouvoir toujours intact de tamisage, de filtrage, de mise en forme, ou, pour employer une autre image, se souvenir qu'il fonctionne comme une meule de moulin. Il faut lui fournir du blé venu de partout pour qu'il en fasse la farine dont lui-même et aussi les autres feront leur pain. Ce rôle éminent, ce rôle privilégié de l'esprit français, transformateur, maturateur, guérissant plutôt que créateur, ne peut être joué qu'en accueillant tous les germes épars dans le monde, toutes les nuées flottantes pour les changer en pluie bienfaisante.
Si l'esprit français paraît en ce moment aux étrangers qui nous observent, devenu statique, immobile, stagnant, c'est qu'on a tenté, depuis le début du siècle, et non pas toujours sans succès, de réduire de plus en plus son pouvoir, sa volonté d'accueil. Le moulin ne tourne pas encore à vide, mais si on n'y prend garde, cela ne tardera pas. Pourquoi dissimuler l'ampleur, l'énormité même de la tâche qui se présente en ce moment à lui ? Il s'agit pour l'esprit français, qui a su digérer le christianisme, de digérer le marxisme, venu en apparence d'un Orient moins lointain, en réalité du même Orient que l'évangile. Digérer le marxisme, qu'est-ce à dire ? Bien malin qui le devinerait. C'est peut-être l'adapter, le concilier avec les formes traditionnelles de l'individualisme et du libéralisme, c'est peut-être le dépasser, après en avoir tiré les sucs, les vitamines. Mais, c'est là besogne urgente, besogne digne de l'esprit français, et qui devrait profiter au monde. C'est d'une telle étude que naîtrait un humanisme véritable, qui tiendrait compte des masses et non plus des réactions d'individus plus ou moins privilégiés que se dégagerait une notion classique de l'homme, valable à nouveau pour quelques siècles.
Se boucher les yeux et les oreilles, se murer avec son magot dont la valeur diminue tous les jours au fond de quelque cave barricadée, voilà ce que le nationalisme littéraire nous propose. Encore une fois, je ne fais pas ici de politique : je conçois fort bien, par exemple, cette digestion du marxisme par l'esprit français contemporain d'un anticommunisme politique radical. Mais vouloir, sous prétexte de le préserver, écarter l'esprit français de toutes les bagarres intellectuelles et morales de ce temps, ne pas compter sur lui pour apporter clarté, audace mesurée et universalité dans la crise actuelle, ou encore espérer que les vieilles solutions héritées pourront encore suffire à calmer l'effervescence actuelle, née de conditions de vie sociale et individuelle différentes, c'est avoir véritablement perdu confiance en l'esprit français. Et comment l'étranger garderait-il confiance quand ceux qui, chez nous, crient le plus fort, leur annoncent la démission de la France ?

Benjamin Crémieux in Marianne, 23 Novembre 1932.

samedi 8 octobre 2016

Nager.


Marianne, 2 Septembre 1936.

Durant l'hiver, il a fallu fréquenter les piscines, nombreuses maintenant, modernes, l'eau en est régulièrement renouvelée. Mais toutes sont sans horizon, étouffantes ; et, dès les beaux jours, je n'y retourne plus.
J'ai fait du vélo, beaucoup, et cet autre sport : la nage, je n'ai jamais cessé de le pratiquer. Je ne saurais donner des leçons comme font les maîtres nageurs, qui regardent s'agiter au bout d'une corde leurs élèves « Un, les bras ! Deux, les jambes ». J'ai appris à nager étant gosse, à la piscine Ledru-Rollin — bien crasseuse, alors — où m'avaient entraîné des camarades. « Tu peux te noyer, m'avait dit ma mère, furieuse, j'irais pas te reconnaître. » Je bus la tasse, vis tout bleu, me démenai, crachai, sombrai.. repris pied en soufflant. Après maintes leçons, je traversai la piscine ; mais, dès que je n'avais plus pied, souvent l'angoisse me paralysait. « Doucement ! » criait un maître nageur. L'assurance me vint, je bus la goutte sans m'affoler, commençai à éprouver quelque joie à sentir fonctionner méthodiquement bras et jambes. Si bien qu'un jour d'été je me lançais dans l'Oise, sous les regards d'un oncle qui, de son temps, prenait, lui aussi, des « pleine-eau ».
J'appris enfin a nager « avec style », comme on dit dans le jargon des piscines. Parce que, franchir 30 mètres, s'arrêter, repartir, agiter les bras, souffler, tout ça s'appelle barboter. Il s'agissait de faire « la brasse coulée » ; plus tard, « le crawl », on verrait ! Que d'efforts, de fatigue, de découragement ! Et, soudain, la récompense : une bonne cadence, un souffle égal, la sensation d'avancer « en souplesse ». Ça venait donc ! Je fis 50 mètres, une distance classique ! puis 100. Bien sûr, je n'aurais osé me faire chronométrer comme ces gaillards qui avançaient en se servant de leurs pieds comme d'une hélice. Je les regardais attentivement, longtemps.
La brasse coulée, c'est une nage simple, rationnelle, harmonieuse, qui permet de franchir sans fatigue de longues distances. Le corps glisse et se coule vraiment, la tête à peine sous l'eau ; les bras sont étendus et joints, les jambes aussi ; puis une profonde aspiration, le coup de ciseaux de la brasse, et, de nouveau, la coulée, vive, sûre, un peu comme un poisson. Assez vite, je possédai un bon style, comme certains nageurs que j'avais enviés.
Bien plus long et difficile, le crawl : Beaucoup s'arrêtent dès les premières tentatives. Ça exige une rude persévérance, cet apprentissage, des séances lassantes de battements de pieds, de mouvements de bras, une savante économie dans l'effort. Insensiblement, on éprouve un plaisir excitant à sentir ses muscles s'allonger, se rétracter, donner chaque fois leur maximum de puissance, chaque organe aider à ce glissement heureux. C'est, véritablement, comme s'il s'agissait d'une machine ; et, sa respiration, on la dose, la renouvelle, on en prend soin comme le bon chauffeur se soucie d'économiser son essence. La fatigue survient-elle ? Un mouvement est mauvais. Il faut surveiller son battement de pieds ou le dégagement du bras ; la main, dont la position est vicieuse ; ou la tête enfonce trop, ou le corps. On doit continuellement s'observer, penser le moindre de ses gestes, afin d'obtenir une cadence régulière, aisée, puissante. Et, si on plie son corps à cette stricte et sévère discipline, ce n'est pas pour battre un jour « des temps », ce n'est pas non plus « par hygiène », mais simplement parce que l'esprit s'exalte à tenter cette conquête.
Moi, je ne connais guère de joie plus profonde et plus enivrante, plus pure, que celle de nager en mer, d'avancer avec souplesse et presque sans effort, de sentir se glisser silencieusement son corps, de tenir les yeux grands ouverts et voir ces fonds glauques ou ces fonds de sable sur lesquels se projette votre ombre, de garder une pensée qui saisit toute la splendeur de l'été, du ciel, des eaux mouvantes et gorgées de vies. Je nage longtemps, calme et confiant, sensible aux courants chauds ou froids, comme à des caresses. Mon corps, je le sens qui existe enfin: pleinement, qui s'animalise, qui s'épanouit, avec ses muscles durs, élastiques, nets. Il me semble que je suis lié aux éléments, à un univers éternel, à sa source, et qu'il est possible de s'y perdre, tout au moins d'y baigner. Instant unique ! Mes yeux regardent au fond de ces eaux bleues où balancent mollement des algues, des plantes informes, où rôdent de solitaires poissons. Mais la fatigue, peu à peu, s'empare de moi ; et, quelquefois, la peur de ces mystérieuses vies sous-marines. Je regagne la rive, à regret. Le soleil cuit mon visage, ma peau qu'imprègne le sel. Les pieds bien posés sur cette terre pesante et morte, je me redresse, respire le vent du large, lève la tête vers le soleil, les membres forts et comblés, l'esprit clair ; et, l'espace d'une seconde, j'ai l'impression qu'il serait aisé peut-être d'entreprendre, la conquête du monde.
Eugène Dabit in Marianne, 15 Août 1934.

vendredi 7 octobre 2016

Le métier de faire rire.



Comme pour tant d'autres choses, j'estime que les moyens de faire rire ont évolué, depuis l'époque de mes débuts, et les gros moyens employés il y a vingt ans par mes parents et moi n'obtiendraient plus aujourd'hui le même succès.

Le public a « grandi » et désire à présent des inventions comiques plus raffinées. On continue évidemment à apprécier les chutes burlesques et les tartes à la crème, car c'est de l'humour en action, mais on désire les voir présenter avec une originalité qui les renouvelle presque.

Je dois dire, d'ailleurs, que la chose est plus malaisée à réussir au cinéma qu'au music-hall, où l'on rattrape maint « effet » manqué avec quelque blague improvisée ; au cinéma, ce qui est manqué reste bel et bien manqué.

Il est, en outre, beaucoup plus ardu de mettre sur pied un film comique de deux parties qu'un drame en cinq. Au contraire de ces derniers, nous n'utilisons aucun manuscrit préparatoire d'aucune sorte ; nous combinons simplement une petite histoire suffisamment définie pour que des décors puissent être édifiés ; ensuite, nous cherchons tous les « gags » (idées et jeux de scène comiques) qui peuvent convenir à la situation et au cadre de l'action. Quand nous sentons que nous avons « tourné » la matière de cinq ou six films, nous nous arrêtons et nous assemblons le tout ; par des coupures successives, nous arrivons au métrage voulu, qui ne renferme que le meilleur de ce qui a été tourné. Vous pouvez vous faire une idée du travail...

Un comique de cinéma ne peut pas « durer » des années, et surtout produire toujours un nombre égal de films. Quatre ans, c'est à peu près toute la durée de sa progression, et de son inspiration sans cesse renouvelée.

Rien d'étonnant à ce que, tôt ou tard, les comiques de cinéma en arrivent à produire des films de plus long métrage où les complications d'une intrigue viennent remplacer une bonne partie des « trucs » comiques qu'on ne peut trouver indéfiniment.

On m'a demandé souvent pourquoi je garde uniformément, tout au long de mes films, cette mine particulièrement désolée.

C'est ma foi bien simple ; j'ai remarqué, dès le temps de mes débuts au music-hall que, lorsqu'on finit un tour plus ou moins drôle, on provoque dans l'assistance un éclat de rire d'autant plus grand qu'on demeure indifférent, puis étonné de l'hilarité du public. Il y a, au contraire, des comiques qui semblent toujours prendre à partie le public et le mettre dans la confidence. C'est ainsi que procédait Fatty ; de la sorte, le public riait avec lui, tandis qu'en ce qui me concerne, le public rit de moi.

Dès que, sur l'écran, un comique se met à rire, c'est comme s'il disait au public qu'il ne doit pas le prendre au sérieux, que tout ça « c'est de la blague ». En fait, on ne le prendra plus au sérieux, et il aura beau se. trouver dans les situations les plus cocasses, il ne fera plus rire. Après tout, le film comique consiste, pour le comédien, à « faire l'idiot » et plus sérieusement il le fera, plus désopilant il sera.

L'un des plus amusants comiques de variétés que j'ai jamais vus est Patsy Doyle, qui se dénomnait lui-même « le gros homme triste ». Je le revois toujours planté au milieu de la scène, contenance lugubre, et contant d'une voix chargée de douleur ses ennuis au public. C'était à se tordre, et l'on se tordait en vérité ; mais si, par hasard, Patsy s'était pris à sourire, ses effets auraient été complètement ratés.

Mais il n'y a pas que l'interprétation des rôles comiques qui soit une sérieuse affaire, il y a aussi la création de l’œuvre et sa mise en scène. La comédie est fugace ; il faut produire son premier effet au moment précis, donner ensuite au public le temps de se reprendre, puis pousser à fond ou continuer la progression suivant le cas. Dans ce rythme, il y a quelque chose de mathématiquement précis, car il est de toute importance que le public sente toute la force de l'incident comique et qu'il puisse attendre le prochain éclat de rire sans la moindre impression de lassitude. Ce rythme est une science, dont l'importance apparaît toute entière au metteur en scène.

Un film comique s'assemble, pour ainsi dire, avec la même précision que les rouages d'une montre. La chose la plus simple, exécutée trop vite ou trop lentement, peut avoir les effets les plus désastreux. Nombre de scènes du plus haut comique furent entièrement perdues pour le public pour avoir été jouées trop précipitamment.

Il entre donc dans l'interprétation de toute comédie burlesque un grand sens psychologique et une science du rythme qu'on ne saurait assez souligner.

Le public est encore habitué aux méthodes des films comiques silencieux et il nous faut lui donner des inventions mimées, combinées avec la nouvelle technique du film parlant pour le satisfaire. Les acteurs comiques ont spécialement à faire face à la nécessité de donner une grande place aux jeux de scène sans paroles et le devront longtemps encore. Il y a de très bonnes raisons à cela. Le rire exige beaucoup moins de mots que l'art de débiter une tirade romantique à l'écran parlant. Les acteurs comiques, lorsqu'ils font connaissance avec le film parlant, deviennent de plus en plus laconiques, à mesure qu'ils s'aperçoivent qu'un mot ou deux bien placés dans une action muette produisent une impression plus drôle qu'un long discours, alors que les rôles des acteurs tragiques deviennent de p us en plus longs. Et aussi comment pourraient-ils faire rire aux éclats puis continuer à parler ? Comment se combineraient le tumulte venu de la salle et les mots partis de l'écran, même amplifiés par la voix puissante du haut-parleur ?

Il y a de nombreux et bons exemples du fait. William Haines, dans sa dernière comédie, The Girl said no, n'a jamais employé plus de dix mots dans une conversation, tandis que d'un autre côté Greta Garbo, dans son rôle puissamment dramatique d'Anna Christie, avait des répliques qui lui prenaient plus d'une minute à prononcer. Laurel et Hardy sont connus pour ne jamais dire plus d'un mot ou deux dans leurs répliques, et pour en venir à mon rôle dans Free and Easy, tourné sous la direction d'Edward Sedgwick, où j'ai fait ma première apparition dans un film parlant, il m'a fa lu travailler deux jours à une scène ou je n'avais que trois mots à dire. « aïe », « patron » et « oh ! ».

Il y a des raisons physiologiques à ce fait. Dans une situation dramatique sérieuse, l'acteur doit parler assez longuement pour transmettre une idée définie que le public veut connaître tout au long. Le film comique, d'un autre côté, dépend d'un événement inattendu qui arrive soudain, de telle façon qu'on n'a pas le temps de discourir à son sujet. Par exemple, l'acteur s'assied... sur un clou, saute en l'air et hurle « aïe ! ». Voilà tout ce qu'il a le temps de dire, n'est-ce pas ? Le drame sérieux est accepté comme authentique : de là une sollicitation de l'intelligence. Mais personne n'est supposé croire à la réalité d'un film comique, aussi n'y a-t-il de place pour aucun texte d'application. Il en résulte que ce dernier restera toujours pour une proportion d'environ 40 p. 100 silencieux - et que la musique fera le fond du spectacle.

Pas plus qu'il ne méprise la parole, le film comique ne doit négliger l'élément sentimental de la musique. Une comédie musicale, comme nos films, fait surgir l'humour impondérable du mot. Mais considérez n'importe lequel des spectacles chantés que vous avez pu voir au théâtre. La plus grande partie des paroles était perdue pour le public à cause des conditions scéniques de l'interprétation. Certains spectateurs étaient placés trop loin ou bien l'acoustique n'était pas bonne partout. Dans un film parlant, le microphone, qui est vraiment l'oreille du public, est dispose de telle façon que tout le monde entend. Chaque fauteuil, à quelque endroit qu'il se trouve, est un fauteuil de face. On m'entendra chanter des morceaux avec Trixie Friganza et dans le reste du film, dans les parties qui se passent hors de la scène, je puis employer tous les trucs des films silencieux et marquer l'accentuation par quelques mots.

Dans les films silencieux, - nous ne pouvions employer l'humour de la parole que dans de brefs sous-titres. Mais maintenant, il nous est possible d'utiliser la technique de la pantomime qui est, après tout, ce que le public attend d'un film comique, puis avoir recours au dialogue lorsque c'est nécessaire, en guise de variation.

Buster Keaton in Cinéa, n°10, décembre 1930.

mercredi 28 septembre 2016

Ouvriers agricoles


Michel Hervé aperçut sous un toit de grosse paille jaune soutenu par des piliers de bois les hommes du village. Ils s'étaient groupés là-dessous et, muets, assis ou allongés sur le sol, fumaient une pipe qui passait de bouche en bouche.
Ils somnolaient au chant des femmes qui, à quelque distance, pilaient du grain ; toutes s'y occupaient.
Michel Hervé se souvenait en les regardant de celles qui dans les villages de la Mambéré et de la Kadeï se groupaient pour mettre en poudre les grains de maïs que des convois de pirogues avaient apportés de Nola. Ces pirogues arrivaient aux époques où la lune était pleine, toute rouge et encastrée dans un ciel massif et bleu. Michel Hervé se souvenait : elle était haute dans le ciel lorsque les piroguiers survenaient ; ils abordaient et les femmes qui s'étaient groupées sur la berge trépignaient en cadence. Leurs pieds seulement s'agitaient et elles criaient : « Aïa !... aïa !... » en battant des mains pour marquer la mesure de leur cri monotone. Michel Hervé tout en regardant les piroguiers aborder prêtait l'oreille aux bruits frêles que faisaient en s'entrechoquant les petits os humains qui paraient leurs bras.
Les pirogues arrivaient peu de temps avant la saison des grandes pluies. Les couffins remplis de grains avaient été répartis entre chacun lorsque passait la première tornade de la saison : c'était d'abord un bref et violent coup de vent, dans lequel la Forêt demeurait inerte, massive, quelques instants de silence en plomb, puis toutes les feuilles résonnaient du crépitement des gouttes. Quatre, cinq de ces tornades passaient sur la factorerie de Michel Hervé et sur les cases du village ; mais de l'une à l'autre le jardin potager grillait au soleil ; lorsque Hervé s'y promenait il éprouvait la sensation d'avoir les mains et la face engluées de miel.
Ce jardin potager était un peu de forêt défrichée devant le chimbeck de Hervé : il y venait des pommes de terre et du cresson, et son large sentier conduisait à la rivière. Les femmes l'utilisaient : souvent il en voyait passer allant à l'eau, une énorme calebasse sur l'épaule ; elles s'apostrophaient au passage en trainant sur les mots qui faisaient rire leurs bouches.
Mais si durant le jour, la pluie était intermittente, elle tombait la nuit entière. Hervé, durant son repas du soir sous le chimbeck et dans le faux-jour du crépuscule, avait froid. C'était un froid humide qui lui donnait la sensation que ses os suintaient. La vie, que tout le jour il avait sentie derrière son logis, vers les cases, s'était tue : alors il frissonnait de solitude, il s'ennuyait. La forêt était toute noire ; devant lui, les troncs reluisaient de l'eau tombée durant le jour et elle bruissait de l'égouttis de ce qui chargeait les branches et les feuilles.
Après le repas, Michel Hervé ne savait que faire ! Il allait dans le village fumer sa pipe. Il allait et venait entre les deux alignements des cases ; par les portes basses il avait vue dans l'intérieur des logis : un homme, une femme étaient accroupis sur la terre battue, devant un feu de bois qui s'éteignait; muets, immobiles, le dos voûté, ils regardaient dehors.
Aujourd'hui, Michel Hervé, à regarder tous ces hommes du village qui, sous un toit de paille jaune, sont bercés du chantonnement de leurs femmes pilant le grain de la communauté, pense à ce village d'autrefois où il vieillissait avec les arbres de la forêt. C'était à Mogounga, sur la frontière du Cameroun allemand. Tous les six mois et durant quinze jours les couples qui vivent derrière la factorerie sont occupés à l'écrasement des grains ; chaque journée de cette quinzaine, dès le petit jour, dès l'instant où la lumière perce la nuit, un homme et une femme apportent sur une petite place en terre battue leur provision de grains que toutes les femmes écraseront : les jeunes se dandineront à la cadence des massues de bois frappant le sol et aux claquements de mains des vieilles.
Chaque jour, le labeur ne se terminait qu'à la nuit, une nuit bleue pâle que faussait à l'œil la pénombre des arbres.

Bernard Combette in Le Gay Sçavoir, 25 janvier 1914.

Bernard Combette disait : Je ne suis pas un homme de lettres mais un petit épicier du Congo. Alain-Fournier dresse de lui le portrait suivant : Les cheveux rejetés en arrière, les tempes découvertes, les paupières légèrement bridées, un fin profil de pirate chinois...à trente ans, Bernard Combette à parcouru le Congo et la Chine ; il a dormi dans la forêt équatoriale, à soixante jours de marche de tout lieu habité , il a vu des endroits de la terre qui n'ont pas bougé depuis le jour de la création... Combette donne au début des années 10 à diverses revues (La Nouvelle Revue Française, Le Mercure de France, La Revue du temps présent, les Soirées de Paris dirigée par Apollinaire...) des nouvelles ou de courts textes dans lesquels il relate ses expériences africaines ou chinoises. L'ensemble sera recueilli en 1912 sous le titre Des hommes par la NRF. L'ouvrage sera bien accueilli et sera même en lice pour le Goncourt. Un critique parle d'une littérature de l'errance. En septembre 1914, miné par la maladie (il a été réformé) Bernard Combette meurt à 32 ans. Comble de malchance, ses papiers seront brûlés par un fou.
En 1929, la NRF publie L'isolement, roman posthume magnifique, où Combette décrit sa fascination pour l'Afrique. Le monde de Combette est un monde qui se donne dans toute son épaisseur, et où l'homme face à l'immobilité du temps ne peut qu'opposer son ennui et le sentiment de sa perte.
... c'était la rivière Kouilou qui pénètrait comme une sonde dans la forêt. Les arbres attendaient là, devant Ducret, et toute la profondeur, son interminable profondeur, était à l'orée.
Les pagayeurs se mettaient à chanter, en frappant la rivière Kouilou des premiers coups de leurs pagaies (...)
Lorsque ces hommes se taisaient les deux rives étaient une masse d'arbres immobiles et muets ; Ducret traversait leur silence qui pesait de tout son poids sur l'eau , il était angoissé de ce que lui et ses hommes passés, la vie la plus infime n'existait pas dans cette forêt, comme elle n'existait pas avant eux ; aucun oiseau ne secouait ses ailes sous la voûte des branches, la rivière même ne bougeait pas : elle maintenait seulement l'écartement des rives.
L'isolement.

samedi 17 septembre 2016

TAUROTOMACHIE

Les trompettes de cuivre percèrent l'air de leurs cris aigus.
Un frisson courut parmi les spectateurs.
Sur les vastes gradins de l'amphithéâtre, une foule innombrable était assise, dans un grouillement confus d'où l'on voyait surgir, ça et là, des mouvements de têtes. Un vélum de soie pourpre, soutenu par de hauts mats dorés tout autour et en haut de l'amphithéâtre, tamisait en rouge ardent la lumière du soleil, Aux interstices, des rayons passaient, découpant des bandes lumineuses dans l'assistance. L'arène était vaste et circulaire. Dix attelages de chevaux auraient pu courir à l'aise, le long de ses bords arrondis, sans se heurter, et avec tout le champ voulu. Elle était semée d'une couche très mince de sable fin; au dessous, par places, apparaissait la solidité du noir bitume. Le mur du circuit, très haut, et sur la marge duquel se penchaient, comme au balcon, les spectateurs avides, était percé de vastes portes, encore formées, pareilles à celles derrière lesquelles, jadis, on entendait rugir les lions.
Ou, encore, on aurait dit une enceinte pour les anciennes courses de taureaux.
Et pour compléter l'illusion, on entendait derrière les grilles comme des mugissements sourds, des sifflements, des ronflements sonores, paraissant appartenir à une étrange animalité. Des monstres farouches s'impatientaient dans l'ombre des voûtes. Les portes s'ouvrirent soudain.
Cinq ou six formes noires et fines coururent sur le sol, comme d'énormes rats. Elles allèrent se ranger l'une à côté de l'autre dans l'axe de l'amphithéâtre, près du bord. Leur forme était celle de gros cigares. Il était impossible de voir les roues, cachées sous le tablier, ou de distinguer le mécanisme par lequel elles se mouvaient. Au milieu de la partie supérieure était une sorte de hublot renflé en forme de cloche que je voyais se hausser ou s'enfoncer, avec une rapidité prodigieuse. A l'avant de la machine étaient deux autres ouvertures fermées d'un cristal épais et qui brillaient soudain comme deux yeux énormes, pour s'éteindre aussitôt

***

Les machines s'ébranlèrent lentement.
A mesure qu'elles allaient plus vite, le hublot supérieur s'affaissait comme la tourelle d un fort. L'allure se précipita. La marche de ces machines était souple et silencieuse. On sentait en elles une énergie puissante et contenue. Bientôt, elles coururent à toute vitesse sur la piste relevée. Comme l'amphithéâtre était rigoureusement circulaire, il est probable que le mécanisme intérieur permettait de régler la courbe de la machine, une fois lancée, pour la faire coïncider sans , écart possible. Les gros rats noirs couraient seulement avec une sorte de sourd murmure, dont la note, peu à peu, s'éleva et devint aiguë jusqu'au sifflement. Ce fut un concert étrange. Des appareils enregistreurs que j'aperçus alors en face de moi, de l'autre côté du cirque, marquaient en chiffres connus la vitesse des coureurs d'après la hauteur du son. Ce procédé me parut être aussi sûr et précis qu'ingénieux. Tout à coup, je vis un des gros rats noirs obliquer légèrement, comme essayant de dépasser celui qui le précédait. Il se rapprocha jusqu'à le toucher. J'eus si peur d'un choc effroyable, à une vitesse qui dépassait, malgré son apparente douceur, toutes les vitesses connues. Je suis sûr que si le premier coureur s'était arrêté subitement, les deux se seraient aplatis en lame mince.
Mais le deuxième rat noir, se soulevant de terre légèrement, parut glisser sur son rival, sinua l'air à l'avant pendant quelques mètres et vint rejoindre le sol comme par un effleurement. Il continua sa course, toujours accrue.
Des applaudissements éclatèrent.
Quand la course fut terminée, il y eut quelques minutes d'entr'acte.
Un intermède comique, ayant comme personnages une diligence et un omnibus, fit rire aux larmes les spectateurs.
On vit alors sortir des barrières souterraines une gigantesque auto, aux formes massives. A son avant se dressait un éperon et sa base plate et large n'était pas éloignée du sol de plus de quelques centimètres. Cette base était oblique et plus basse d'avant en arrière, formant avec le sol comme une bouche angulaire ouverte. Quatre roues énormes, deux par deux, dépassaient de chaque côté le corps. Ces roues étaient entourées de pneumatiques démesurés. Et le monstre, courant à ravers l'arène, poussait d'effroyables rugissements.

***

A ce moment reparurent les gros rats noirs du commencement. Leur coupole de cristal était immobile et haute. A l'intérieur, on distinguait une face d'homme, anxieuse et résolue. L'auto, avec un cri prolongé, se précipita vers ses assaillants. Les machines légères évitèrent son attaque et se mirent à évoluer dans tous les sens, sans cesse vers un autre endroit. Cependant chacune d'elles, à des intervalles, en s'approchant rapide et prudente, effleurait d'une fuite les roues du monstre. On voyait alors une pointe longue et mince, comme une flèche, surgir du flanc de ces étranges picadors et s'enfoncer dans les pneus. Certains, plus timides, lançaient leurs flèches de loin et pressaient leur course éperdue à l'autre bout de l'immense arène. Mais d'autres, prenant du champ, arrivaient droit, face à l'auto. Leur arme était non plus une flèche, mais une lance qui sortait de leur avant, longue de plusieurs mètres et très fine, comme une antenne d'insecte.
Il s'agissait pour eux de frapper de face, en prenant la roue en profil, et de se détourner assez vite pour éviter l'a lourde machine Plusieurs réussirent le mouvement. La lance, enfoncée dans le pneu, d'un élan net et sûr, se cassait en son milieu, et le picador passait. Les roues énormes étaient maintenant hérissées de flèches aiguës. Une d'elles perdait l'air visiblement. Le monstre s'impatientait et s'alourdissait sa course. Déjà sur le cadran réglé pour la durée de l'épreuve, l'aiguille avait franchi la moitié. Mais avant la fin, il était probable que l'auto serait immobile, ses quatre pneus crevés. Elle sembla rappeler ses dernières forces, comme un sanglier forcé par les chiens. Et alors, dans sa lourde allure et sa puissance, la machine parut animée d'une vie réelle, animale et sourde. On eût dit un des monstres disparus depuis l'origine du monde, atlantosaure ou plésiosaure, créé à nouveau, sous une autre forme, par l'homme, pour le dévorer. Un cri terrible sortit de sa poitrine de fer. Et juste à ce moment-là, un des picadors arrivait sur lui. Je distinguai la face de l'homme, déformé et grossie par le cristal. A peine s'écoula-t-il une seconde.
Le picador, à trois pas du monstre, lance en tête, voulut obliquer. Mais l'auto se tourna soudain. Et le picador disparut. J'eus l'impression de voir se refermer la bouche entre la base et le sol, gueule finissant en laminoir. L'auto lourde continua sa marche en avant, avec quelques soubresauts qui parurent être de joie. Quand elle eut passé, je vis sur le sol une large marque noire tachée de rouge, comme un grand insecte écrasé, au milieu des débris à plat de ses élytres et de son corselet de fer.

Gabriel de Lautrec, in Le Grand illustré : journal hebdomadaire d'actualités, 18 août 1907.

dimanche 11 septembre 2016

Lettres à des morts.

Le 15 mai 1932, parait dans la revue Europe une série de lettres recueillies par Claude Berry.
Ces lettres avaient été adressées à des soldats au cours de la Grande Guerre. Elles ne parvinrent jamais à leurs destinataires, ceux-ci étant morts ou portés disparus.
On livre ici quelques unes de ses missives.

... Vos souffrances sont cruelles, certes, mon cher Paul, mais la cause pour laquelle vous souffrez est si belle qu'elle embellit tout.
Bouter l'ennemi hors de France : voilà la seule chose qui compte et je m'étonne un peu du ton de ta dernière lettre.
Je prie chaque jour pour nos armées et aussi pour toi, mon cher mari. Vive notre Patrie et que pour elle tous se montrent des héros dignes de nos aïeux !
P. S. L. M. a déjà la croix de guerre.

***

Mon vieux Lucien,



T'as pas voulu de moi, y a deux ans. T'as mieu aimer t'y marié avé la Jeanne. C'est don bien fai qu't'es cocu au jour d'aujourd'hui et je devrai même pas m'occupe de toi mais c'est plu fort que moi. Le pay est trop malhereux et je veu pas qu'un poilu comme toi soye dupe, alor je te dit que si tu veu avoir un gosse qui te récemble, tu ferai pas mal de t'en venir en perme. Sans ça, il pourai bien recemblé au mittron à T.
À bon entandeur, salu.

***

Mon bien-aimé,



Je suis bien malheureuse. Dolly est morte hier ; le vétérinaire a été obligé de la piquer. J'ai pleuré toute la nuit et je pleure encore en vous écrivant. Si seulement vous étiez là pour partager ma douleur... Je ne me consolerai jamais, jamais. Le château me paraît vide maintenant et vos parents ne peuvent parvenir à me distraire.
Votre femme bien affligée et qui ne cesse de vous appeler nuit et jour.

***

Mon petit Nono,

C'est du bar du boul Mich' que je t'écris. Autour de moi, y a la Mariette, Pauline, Margot et Nénette ; toutes les copines, quoi !
On s'ennuie pas mal de vous autres, tu sais... Ce n'est pas qu'on ne trouve pas à faire, parbleu ! Avec .tout ce qui circule dans Panam, faudrait être rudement godiche, mais ça ne vaut pas nos petits michons chéris, avec qui qu'on rigolait tant qu'on passait sur tout le reste. A présent, on a tout le reste mais on rigole plus.
Bon Dieu de bon Dieu, quant c'est-y que ça finira c'te guerre-là ? Paraît que l'Amérique va, décidément, se mettre avec nous. Si c'était vrai, ça ne pourrait tout de même pas durer longtemps ! Enfin, nous, tu sais, on sait que ce que les autres racontent.
Hier, j'avais une espèce de grand j'sais pas quoi. Il m'a emmené au Café de Paris... oui, mon vieux Nono... et puis après dans un chic hôtel. Ah la ! la ! Je te dis que ça. Et une fois son affaire faite, il s'est mis à baver, à baver — faut croire que ça lui fait la langue — il est vrai qu'il ne s'en sert pas beaucoup — il m'en a dit de toutes les couleurs, que les Français étaient ceci, étaient cela, que sûrement on perdrait, qu'on ne valait rien comme raisonnement, qu'on ne savait que se faire tuer — oui, il m'a dit ça — alors, mon vieux, la colère m'a prise, je te l'ai bourré de coups de pied et de coups de poing. Si t'avais vu ça ! Il n'osait pas se défendre, tu comprends, il était trop grand ! Et puis, c'est que je gueulais ! Tu sais comment que je gueule, hein, quand ça me prend !
En fin de compte, sais-tu ce que j'ai fait ? J'étais toute nue — tu penses bien, faut pas y regarder avec ces gars-là, — mais j'avais ma culotte sous l'oreiller. Alors je l'ai bouchonné dans sa grande bouche d'Anglish et le temps qu'il la retire, je lui ai donné un bon coup de dent à son zig.
Eh bien, veux-tu que je te dise ? Il ne savait pas comment me demander -pardon. Il m'embrassait partout... Chaude, chaude petite Française, qu'il répétait. Ah! que tu aurais donc ri si tu nous avais vus !
Tu sais, j'y ai gagné le gros billet à tout ça. Alors, on fait la noce, aujourd'hui. Dommage que tu sois si loin !
Allons, mon vieux Nono, au revoir. Je t'embrasse, mon petit bichon, et je t'aime bien va.
TOTOTE.

***

Mon cher Louis,

J'ai bien reçu ta lettre et je t'attends comme convenu. Jean, mon domestique,. ira te chercher mais pas jusqu'à la gare. Il t'attendra au tournant et tâchez de faire vite, de ne vous faire remarquer d'aucune façon.
Ce n'est pas à ma maison de Bordeaux que tu viendras, tu penses bien, mais à la villa que je loue à l'écart de la ville. Jean est à peu près au courant de tout et te conduira là où il faut. Mais retiens ta langue avec lui car j'ai toujours lieu de craindre qu'un jour ou l'autre il ne rapporte quelque chose, soit à ma femme, soit à quelqu'un de mes subordonnés et pourtant son silence me coûte cher !
Tu arriveras donc ici le 20. Je partirai soi-disant pour Paris ce qui nous donnera six bons jours de tranquillité pour recommencer notre petite partie. Il t'en restera deux pour embrasser tes parents. J'espère bien te trouver dans les mêmes dispositions que la dernière fois. Tu sais ce que je t'ai dit : je peux tout pour toi si tu es bien docile. Sinon, nous ne resterions pas longtemps bons amis et tant pis pour toi !
Je t'envoie 50 francs pour tes petits frais de route et je t'en donnerai bien davantage si je suis content.
Surtout, ne te lave pas avant de te mettre en route. Je veux t'avoir tel que tu es tout le temps là-bas et...
(Déchire cette lettre tout de suite.)

***

Mon vieux Lulu,

Tu veux tout le temps que je te dise des rigolades eh ben ! tu seras content aujourd'hui en lisant ce que je vais te raconter ! Figure-toi que Céline Mortier s'amuse à voler de temps en temps une poule à sa belle-mère, la Martine. D'une cour à l'autre, c'est vite fait, hein? Et puis, y a ce vieux Balard qui en est, ce soulaud-là à faire toutes sortes de saletés... (même que j'ai bien défendu à la petite d'aller jouer de son côté, parce que il ne se fait pas faute de toucher les gosses) en fin, bref, Balard s'amusait aussi avec les poules à Céline. Ne me demande pas ce qui se passait, j'y ai pas été voir! mais cet idiot-là leur abîme le derrière avec ses histoires...
Hier matin, voilà que Céline s'aperçoit qu'une de ses poules la plus belle, avait reçu sa visite. Ça l'a mise en colère, elle a ameuté tout le quartier ; tu penses bien qu'on y a toutes été et qu'il ne restait pas grand'monde dans les maisons de la place ! Martine, comme c'est la belle-mère, a pris fait et cause pour Céline et sans traîner plus longtemps elle décide qu'on va porter plainte au brigadier de gendarmerie. Bon, les voilà parties changer de bonnet, toutes les deux et puis voilà qu'on les voit traverser la place, Céline portant sa poule sous le bras, pour faire constater les dégâts, tu comprends. Oui, mais au milieu de la place, Martine s'aperçoit que c'est sa poule que Céline porte, une poule qui lui manquait depuis bientôt 3 semaines. Alors, si tu avais vu ! ah ! ça valait le coup, je t'assure ! Chacune tirait la poule de son côté à croire qu'il n'allait plus en rester et puis après, elles se sont donné une de ces peignées ! Pendant ce temps-là la poule se trottait et le vieux Balard n'avait plus qu'à recommencer, etc.

***

... Non, non, mon cher enfant, il ne faut pas songer à mourir volontairement. Il faut, au contraire, que, d'une façon ou d'une autre, tu obtiennes une permission le plus vite possible. Je t'en prie, je t'en supplie, c'est tout à fait urgent et je ne crains qu'une chose, c'est d'avoir trop longtemps attendu pour te parler.
Il n'est plus question de ta femme ; tu es fixé sur elle depuis ton dernier séjour, mais il y a autre chose, mon pauvre André... Il y a qu'il faut sauver ton enfant !
Car ton enfant va mourir, mon petit, nous la voyons dépérir de jour en jour, ta mère et moi. Pardonne-moi... Je sens que je vais te faire tant de peine ! Mais que se passe-t-il chez toi ? Que fait-on prendre à cette petite ? Elle a, nous disent les voisins, à chaque instant, des vomissements ; elle est pâle comme une morte ; bientôt, il ne restera plus rien d'elle et sa mère ne semble pas s'en apercevoir.
Nous ne pouvons rien faire car nous ne la voyons plus que de loin et c'est en nous cachant derrière les fusains que nous pouvons arriver seulement à l'apercevoir de temps en temps, se traînant sur le perron avec des jambes molles et un pauvre air de petite bête malade, elle qui était si rose et si vivante !
Il est hors de doute que ta femme est complètement sous l'influence de sa bonne. Depuis ta dernière permission cela a pris des proportions effrayantes. Elles ne sortent plus que toutes les deux, habillées pareillement et elles ne se gênent pas pour se promener toutes nues dans le jardin en s'embrassant que c'en est une honte.
Mais je le répète, cela n'est rien. Ce qu'il faut, c'est sauver notre petite Solange. Viens donc le plus vite possible. Si tu le crois nécessaire, j'écrirai à ton Commandant mais réponds-moi par retour, je t'en prie.
Reprends courage pour elle, mon pauvre enfant. Quand tu l'auras arrachée de la villa, nous la prendrons avec nous et sa grand'mère aura vite fait de la remonter. Mais, viens, viens, je t'en supplie, viens : il n'est que temps.
Ton vieux père.

***

René,

je suis là au Château de N. en Auvergne, vous comprenez ? Il faut venir à mon secours. Il a trouvé une lettre. Je suis séquestrée ici. Il m'a fait quitter Paris de nuit avec lui et c'est maintenant une véritable torture, entendez bien ce mot. J'écris vite car je n'ai qu'une minute René, venez je vous en conjure ! ne serait-ce que pour un jour. C'est Anne qui va porter cette lettre mais elle a tellement peur de lui qu'elle ne recommencera pas. Il est prêt à tout. C'est un fou et je ne peux rien faire ; il est toujours le Président et moi celle qui couchait avec le chauffeur. Venez, je vous en supplie vous êtes si fort, vous seul pouvez me sauver.
Croyez-vous qu'il me fait marcher toute nue autour d'une table à coups de fouet ? Je ne peux pas vous raconter, je n'ai pas le temps ; tous les matins, il invente quelque chose de nouveau, si vous saviez et le soir c'est autre chose, il boit, et alors.

vendredi 2 septembre 2016

Voici... Blaise Cendrars

En ce début des années 20, René Crevel mène une existence de dandy. Il fréquente le couple Delaunay chez qui il fera la connaissance de Blaise Cendrars.
En janvier 1925, dans le cadre de sa collaboration avec "Les Nouvelles Littéraires", il rend compte de "Feuilles de route" que vient de publier Cendrars.

Je viens de faire un voyage
Dans un pays magnifique,

chantait, le printemps dernier, un voyageur encore drapé dans la pèlerine à carreaux qui habillait, au début du XXème siècle, comme en témoigne telle vignette du petit Larousse, ceux qu'avaient tentés les paquebots, les océans, les villes lointaines. Le voyageur dont il est question apportait des îles un oiseau qu'une chanson créole endormait. La femme d'un colonel, qui avait égaré le plumet de son mari chez un lieutenant, mettait l'oiseau, charmé, sur le képi conjugal. Bien entendu, c'était le 14 juillet et les troupes passaient, musique en tête. Réveillé en sursaut par le fracas des cuivres, l'oiseau s'envolait avec le couvre-chef de l'officier. De cette histoire, Henri Sauguet avait fait la plus spirituelle des opérettes : Le Plumet du Colonel.
Or, Blaise Cendrars, qui aime les raglans, les belles casquettes, le soleil, les nègres et les négresses, l'alcool, les femmes, la peinture brésilienne, les spectacles jamais vus (autant de raisons de parcourir le monde dans tous les sens), Blaise Cendrars vient, lui aussi, de faire un voyage dans un pays magnifique. Il ne nous rapporte point, il est vrai, un oiseau des îles; au reste, qu'en eussions-nous pu faire ? Le dernier paon de France, sans doute bientôt, mourra désespéré d'avoir dû couper la plus anachronique des traines, et les colibris exilés dans nos frimas cacheront leurs ailes sous de minuscules imperméables que le colonel d'Henri Sauguet eût qualifiés d'idoines.

Et puis les paquebots, les océans, les villes lointaines sont devenus les pièces d'un arsenal littéraire qui, du point de vue humain, ne semble valoir guère plus ou mieux que la mythologie dont se trouvaient saupoudrés, en d'autres siècles, tous les voyages des jeunes Anacharsis. C'est pourquoi le petit livre que Blaise Cendrars nous offre en cadeau de retour, malgré l'apparente simplicité de son titre, Feuilles de route, pouvait susciter bien des craintes. L'attitude rimbaldienne d'abord, dont Paul Eluard, ici même, remarquait, le mois dernier, qu'à force d'être répétée, elle était tombée dans le domaine public; le souvenir aussi de cet enfant prodigue dont l'exemple a jeté un si grand nombre de Madame Bovary mâles et femelles dans des aventures par trop factices. Et puis l'amour de Mallarmé pour les steamers et surtout le vers: Fuir là-bas, fuir...

Or, voici que Blaise Cendrars se joue de nos appréhensions. Pour lui, le départ a conservé la saveur d'un goût premier. Il aime les voyages comme il aime les femmes, l'alcool certains soirs. J'entends qu'il n'a point de raisons à nous donner et que sa joie est aussi dédaigneuse de l'expression artistique ou littéraire que celle de l'enfant, par exemple, qui, pour la première fois, va au bord de la mer. Ses poèmes sont donc les plus consciencieuses et les plus touchantes aussi des narrations. Il ne craint pas de définir et nous nous rappelons alors que certains poètes, à toutes les pages de prose on de vers, ont préféré les dictionnaires. Exemple: Qu'est-ce qu'un charognard ?
Cendrars répond ainsi:

LES CHAROGNARDS
Le village nègre est moins moche et moins sale que la zone de Saint-Ouen.
Les charognards qui le survolent plongent parfois et le nettoient.

La nuit, Blaise Cendrars, poète du monde entier, regarde le ciel, découvre les étoiles, les aime toutes et surtout Orion, qui a la forme d'une main.

Le jour, ses yeux ne perdront rien de l'océan, des poissons, des villes, des hommes, mais ses confidences à propos du paysage ne sauraient induire à parler de la littérature descriptive dans le premier quart du XXème siècle, ou de quelque, autre généralité qui fait aussi bien dans une petite étude critique qu'une pendule au beau milieu d'une cheminée. Blaise Cendrars serait un mauvais prétexte, puisque son petit livre, s'il n'est que descriptions, a le mérite de se refuser à toute littérature. Il n'a point couru le monde pour former sa jeunesse, mais divertir ses yeux. Une telle sensualité ne peut d'ailleurs manquer de choquer un peu en un temps ou rien ne se crée plus par le plaisir ou pour le plaisir. Cendrars demande le sien à quelques villes, aux lignes dont l'une fait le tour de la terre et se nomme équateur, à des taches, au soleil et à sa peau qui sait en profiter. Il ne court pas après les mots, encore moins après les idées. Mais je crois qu'il vit ou du moins (ce qui, d'ailleurs, en vérité, revient au même) qu'il a la sensation de vivre. Le plus paradoxal, d'ailleurs, est que cette sensation de vivre pourrait s'appeler bonheur. Il se moque des mouvements littéraires, « dont, dit-il, le plus important n'a même point réussi à bousculer un peu la terre, comme fait la moindre secousse sismique ».

Il déteste Montparnasse, ne s'intéresse point à la peinture, sauf à la peinture brésilienne dont il fera une exposition en avril, connaît les vieux remèdes, tels que la fameuse huile de Harlem, grâce à quoi, au temps de la grippe espagnole, il sauva 72 de ses amis. 74 avaient été atteints. Deux seulement moururent, dont Apollinaire, qui écrivit une chronique, pour le Mercure, sur cette huile, mais ne put se décider à en boire, ce qui prouve, note Cendrars, qu'il était un curieux et non un amoureux.
Les projets de Blaise Cendrars ? Il prépare une préface pour Les Chants de Maldoror, du comte de Lautréamont, et surtout d'autres voyages, dont un dans cette Afrique centrale où André Gide, au printemps, ira quérir de nouveaux prétextes.
René CREVEL in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 17 janvier 1925.