Le samedi, après avoir déjeuné avec les contrebandiers, je reprends mon vélo. La pratique du cyclisme dans les rues de la capitale après avoir bu des verres de Gamay ajoute à l’ivresse. Non pas on ne sait quel sentiment de puissance, l’ivresse n’est pas la soûlerie, mais tout au contraire la conscience de sa faiblesse, qui oblige à la ruse. Après avoir descendu une bonne partie de la rue de Rivoli, je m’arrête chez WHSmith où j’achète le Times Literary Supplement. J’aime bien le TLS alors même, il faut bien l’avouer, que je ne comprends pas tout. Si je mentionne cette habitude c’est que je viens de terminer la lecture de Promenades sous la lune de Maxime Cohen, ouvrage dont la qualité première est son inactualité mais dont on peut regretter qu’il ne soit pas exempt d’une certaine préciosité. Dans un de ses chapitres, M. Cohen fait l’éloge du style du Times Literary Supplement dans lequel il voit « un mélange de paradoxes, d’excentricités, d’oxymores et de rosseries. » Avec subtilité, l’auteur rapproche oxymore et paradoxe, ce dernier n’étant, selon lui, qu’un oxymore conceptuel et donne pour exemple la formule suivante : Le journalisme consiste à expliquer aux autres ce qu’on n'a pas compris soi-même. Or, coïncidence qui me fait dire que nous vivons chez Leibniz, il se trouve que dans le dernier n° du TLS en ma possession, on peut lire un article consacré à un livre répondant au titre de Oxymoronica écrit par le Docteur (Dr) Mardy Grothe. Comme le constate Cohen, le TLS est écrit sur un ton identique depuis plus de cent ans, et il me plait de constater qu’il existe encore des originaux outre-Manche, que, dans notre pays, les mouvements anarcho-autonomes comptent pour une dizaine de membres au moins trois flics des renseignement généraux et deux balances. Le monde ne change guère, du moins en ses parties, encore que j’ai découvert que Christophe Bourseiller est devenu un spécialiste de l’ultra-gauche (sic) alors que je l’avais quitté jeune puceau, amoureux transi de Danièle Delorme. Je dois dire que je ne suis pas arrivé à le prendre au sérieux. Le Dr Grothe a donc compilé quelques oxymores sous la forme anglo-saxonne du paradoxe : Nous le payons trop cher mais il le vaut (Samuel Goldwyn à propos d’un scénariste), La vrai dignité de l’homme réside dans sa capacité à se mépriser (Santayana) ou Mes meilleurs idées ont été volées par les Anciens (Emerson). Le critique du TLS constate que, malheureusement, M. Grothe ne peut s’empêcher d’apporter des explications, alors que le mot d’esprit, comme le koan zen, se suffit à lui-même et doit provoquer une étincelle dans l’esprit du lecteur. Je parcourais, assez rapidement, le dernier tome du Journal de Renaud Camus et ne pouvais m’empêcher de penser, malgré la beauté du style, la justesse des idées, que cela manquait non pas d’humour, le mot est par trop galvaudé, mais de cet esprit par lequel on n'essaye pas tant de convaincre, convaincre c’est vouloir amener l’autre sur mon terrain, que de surprendre, c'est à dire de rendre l’autre étranger à son propre terrain. Pour conclure cette note déjà trop longue, et revenir au TLS, je me contenterais de retranscrire sans les traduire, c’est plus goûteux, les derniers mots du critique du Times Literary Supplement :
At least we have the oxymorons. If you ignore the parts written by the author, this is a good book - let’s hope the doctor includes that in the future edition of Oxymoronica.