Ruines circulaires

Le Zèbre est peut-être de tous les animaux quadrupèdes le mieux fait et le plus élégamment vêtu.

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dimanche 7 juillet 2019

Les Biographies romancées des Bêtes - Le roman du Pluvier



Un éditeur parisien a publié, dans sa collection « Les Livres de Nature », un livre qui est, dans sa claire simplicité, une merveille : La Vie des bêtes pourchassées, par Thompson-Seton. En le fermant, je me rappelle l'admiration avec laquelle j'ai déposé d'autres ouvrages : ceux de Kipling, de London, de Curwood, de Colette, de Charles Derennes et du pauvre et grand Louis Pergaud ; je pense qu'en ouvrant un livre nouveau de Jean Nesmy, ces bréviaires vert et or de la forêt, j'ai chaque fois souhaité qu'il me parlât davantage des hôtes de la soilitude sylvestre.

Je me suis souvenu aussi que je fus chasseur ; que, des journées entières, j'ai battu les marais aux côtés de mon merveilleux pointer Tempest ou du ravissant Snow, setter de haute lignée ; que j'ai passé des nuits parmi les ombres singulières dessinées sur l'écran lunaire des eaux immobiles.

C'est ce qui me pousse à raconter cette histoire de pluvier, sans prétention de faire œuvre de science, en voisin indiscret qui coule un regard par dessus la haie, dans l'enclos d'à côté... Et puis, il y a des souvenirs confus, vieux de plus de trente ans, qui remontent du passé : un pensionnat de Wallonie, dont les murs bas touchaient presque à la mousse grisé d'une large eau marécageuse sur laquelle mon âme nomade de Flamand lançait une Armada de rêve, et sur laquelle ma vie errante débuta par des songeries immenses.

C'est dans ces classes, pendant d'odieuses leçons de grammaire ou de ternes cours de géographie englués sur des mappemondes déteintes, que j'ai entendu le cri mélancolique de mes petits amis neigeux et cendrés, les pluviers.

Je me souviens aussi que, plus tard, une auberge de Hollande, à l'enseigne des Deux Pluviers fut accueillante à ma misère d'errant de mer et des basses terres nordiques.

Cela ne m'a pas empêché apporter souvent, au soir tombant, de pauvres et légères dépouilles sanglantes au fond de mon carnier. « Tout homme tue ce qu'il aime » a dit Wilde.



Un livre d'histoire naturelle vous apprendra que les pluviers — on les nomme parfois pluviers guignards — appartiennent à la famille des échassiers migrateurs ; qu'ils nichent et élèvent leurs petits dans les solitudes septentrionales ; qu'en automne, ils émigrent en bandes nombreuses vers le Sud ; qu'ils possèdent un habit de gala ou de printemps, blanc et or, et un modeste complet de voyage cendré.

Ces livres — qui ne m'amusent pas beaucoup, je vous l'avoue — servent une anecdote rance, que vous retrouverez, avec peu de variantes, aux chapitres traitant des mœurs et coutumes des alouettes, des perdrix et d'une foule d'autres oiseaux. On vous dira encore que la femelle du pluvier montre une grande tendresse pour sa couvée, et tâche d'en éloigner le chasseur, le chien ou le rapace, en simulant d'être blessée et de ne pouvoir fuir qu'à peine.

Ce que ces ouvrages semblent négliger, c'est de parler de l'intelligence curieuse de cet échassier; de son goût du bizarre ; de sa façon toute personnelle de vivre sa petite vie ; de ses trouvailles comiques quand il ne se croit pas observé ; de l'idée fixe d'indépendance qui dirige cette vie, alors que la nature semble vouloir lui imposer la communauté en régime journalier.

La formation en groupe, il ne l'accepte que pendant ses déplacements, où la loi mécanique du vol en triangle l'asservit, et pendant les heures de pâture, quand sa sécurité exige la vigilance des sentinelles ; encore s'y soustrait-il souvent en choisissant un coin reculé, où il n'admet aucun convive à sa table,

La grande preuve de ce goût pour lia solitude se manifeste à la nuit tombante.

Alors que la compagnie de perdreaux se tasse dans quelque sillon abrité, ou choisit une combe proche de l'orée d'un bois ; que les canards s'endorment en se sentant l'aile ; que les poules d'eau forment une ronde immobile pour une ténébreuse assemblée à l’abri d'une forêt de roseaux, la troupe des pluviers se désagrège dès des premières ombres, et chacun cherche un gîte isolé, au creux d'une souche ou entre deux mottes de glaise.

Nous l'y retrouverons tout à l'heure, au tournant de la page, pendant sa nuit inquiète.



Caché par le rideau d'une oseraie, je l'observe dans le champ clair de ma lunette Zeiss.

Minuscule David des terres de boue, il commence, dès son entrée en scène, par se quereller aigrement avec deux poules d'eau stupides, qui fouillaient la vase de l'ivoire blanc de leur bec.

Les poules sont parties, vaines et prétentieuses, se donnant des airs de torpilleur d'escadre.

Dès qu'elles ne sont plus que des silhouettes noires s'enfonçant à l'horizon, et qu'une grenouille, qui faisait le presse-papier sur une feuille de nénuphar, a plongé devant sa colère ébouriffée, mon pluvier se met à table. Ses pattes frappent infatigablement le sol mou. Ah! voici les vers de vase qui sortent...

Tout autre volatile se. jetterait avidement sur la succulente pitance ; lui, le pluvier, apporte au festin toute sa fantaisie. Sans doute qu'à la façon des vrais gourmets, il taquine sa faim.

Sa tête ronde esquisse d'abord une révérence ; il la jette de côté, puis dans le cou, en un petit rire silencieux de joie gourmande :

— Ah! comme cela sera bon!

Il fait des gorges chaudes au fantôme de la faim qui s'enfuit sur les eaux.

— « Va-t-en, monstre décharné, ce ne sera pas aujourd'hui que ta griffe tordra mon doux ventre blanc!

Il fait une pirouette nerveuse, une série d'entrechats, trois pas de gigue et une véritable batterie de ballerine, puis brusquement il s'attable. Malgré ce délai consacré à l'art et au raffinement, pas un des fils rouges qui frétillent à la surface de la boue n'a pu y replonger...

Trois ou quatre fois, la séance se renouvelle ; chaque fois, les motifs chorégraphiques du prélude sont repris.

Voici notre ami rassasié : la minute est délicieuse et grave. Il choisit une petite crique où l'onde lui semble plus claire, et, posément, fait sa toilette, rince ses pattes, son bec, se gargarise d'une goutte d'eau fraîche.

Une seconde de repos, consacrée, du reste, à bien inspecter les alentours, car la curiosité des poules d'eau va lui être plus odieuse que jamais, et c'est le moment des ébats de haute école...

Le pluvier vient de se dresser sur ses pattes raidies et commence une parade-marsch qui, aux jours d'avant-guerre, aurait eu du succès « Unter den Linden ». Mais il a recours à sa riche fantaisie pour y adjoindre courbettes, saccades de pantin, dandinements grotesques, mouvements de croupe, et enfin une partie jouée à cloche-pied.

Piït... Pilhouït...iït ! !... Son vol rasé un moment l'eau et plonge dans l'azur.

Horluut, le courlis, vient, lui aussi, d'achever son plantureux déjeuner de marée basse. Le repas lui a d'autant plu qu'il l'a pris aux côtés d'une bande de mouettes désolées et envieuses.

Comme hors-d’œuvre, il a avalé quelques sardines abandonnées par le flot, puis, de son long bec mou, il a fouillé le sable humide à la recherche des longs et épais vers marins, gonflés d'un suc rouge comme le sang d'une confortable pièce de boucherie.

Les mouettes en voudraient bien leur part, mais la nature leur a refusé l'immense bec courbe et agile du courlis, et même la dague de Bécassine. Si elles avaient lu La Fontaine, elles penseraient à la revanche de la Cigogne sur le Renard.

Repu, Horluut cherche et trouve derrière une touffe de salicornes l'endroit choisi pour la sieste de l'heure chaude.

Pilhouit! iït !... Qu'est cela ? Notre pluvier.

Non, l'heure du repos n'est pas encore venue pour Horluut, le courlis. Voici qu'une petite boule blanche fond du haut du ciel sur le sable et s'installe devant le géant, troublant le silence de sa digestion par un bavardage menu et rageur.

Horluut comprend. il se redresse, chasse la somnolence envahissante, s'ébroue brièvement, et se met avec gravité à fouiller le sable.

Les belles proies lourdes et juteuses qu'il retire de l'immense garde-manger de la grève, il les laisse choir délicatement du haut de son bec imposant devant le mendiant.

Au pluvier de se gorger ; sa grêle et menue personne en vibre de plaisir.

C'est assez... une nouvelle offrande est dédaignée. Alors Horluut regagne posément l'ombre avare des salicornes...

Tout n'est pas fini pourtant ; le pluvier est un honnête gamin d'oiseau : il va payer son écot.

Devant son grand ami, la parade-marsch de tout-à l'heure reprend, rehaussée de nouvelles fioritures burlesques...

Comme je m'éloigne du marécage en retirant les cartouches de mon fusil, un coup de clairon un peu voilé retentit sur la plaine tranquille, déjà dorée par le soir.

Là-bas, très loin, sur la surface de mercure d'une flaque, une grande ombre volette puis plonge dans la nuit des roseaux.

Mon cœur ne bat plus... je reste haletant, mon ardente joie de tueur de bêtes est en éveil.

Il est là, avec son bec ocreux, ses sourcils sanglants, sa tête de silex, sa vaste poitrine duveteuse qui s'offre aux autans comme un château de proue, — le Tadorne.

Le grand sauvage nordique venu en un raid sans escale des solitudes brumeuses de l’Écosse.

Il est inutile de rebrousser chemin en armant de nouveau mon fusil, car son œil perçant comme celui de l'aigle des Grampians — son ordinaire voisin et ennemi — m'observe.

Il se lèvera dédaigneusement, à un demi-mille hors de la portée de mon arme... et reprendra son vol puissant vers des altitudes où ne monte jamais mon plomb chétif.

Comment est-il venu ?

En voyageur isolé et hautain ayant perdu la trace du long triangle de ses frères, à la suite d'une héroïque mission que je vous raconterai bientôt, ou bien en éclaireur avancé d'un commando qui s'avance encore à dix lieues d'ici, au-dessus de la mer assombrie.

Car les tadornes, créatures énigmatiques, très intelligentes, envoient loin, très loin devant eux, des courriers qui lancent dans la nuit épaisse, le repère de leur coup de clairon.

— « Carey! Carey! » C'est le seuil oiseau qui a fait sien, en un appel de ralliement, ce nom redoutable de Mother Carey, la divinité qui préside à la farouche destinée des bêtes sauvages.

— Carey! Carey!

Cela signifie : descendez, l'endroit est sûr.

Mais si, par contre, la terre semble hostile, que des silhouettes de chasseurs se soient profilées sur l'horizon écarlate du soir, le solitaire laissera passer la bande amie criant haut dans le ciel, sans essayer de la rejoindre car, au ras du sol nocturne, il est aussi aveugle qu'un homme.

Il acceptera l'exil de ses amitiés et de ses tendresses, puisque jamais il ne retrouvera la grande famille voyageuse qui l'envoya en éclaireur, et qui prendra sur lui l'avance de toute une nuit de vol rapide. Je ne connais pas d'héroïsme antique plus digne des livres.

Cette nuit donc, si je veux, je me glisserai vers la flaque repérée. A dix pas de moi, à peine, je verrai une grande ombre malhabile, se lever lentement et rester suspendue, comme à un fil, devant la face rouge de la lune naissante.

Et le tadorne, que l'a nuit prive de tous ses moyens de fuite et de défense, mourra héroïquement solitaire.

Or, pendant mon heure de guet, j'entendrai souvent un petit frémissement à mes côtés ; et si le silence est très grand, si le vent ne fait pas bavarder les roseaux et les hautes herbes, je distinguerai une marche menue, hasardée, appréhensive. C'est le pluvier.

Comme je vous l'ai dit, il a choisi, à l'écart de tous, son gîte de nuit. Mais son sommeil est lourd de hantises et de mauvais rêves. Aussi la nuit est méchante pour le pauvre pluvier, qui s'éveille d'heure en heure, pour chercher un nouveau gîte, où, aussitôt, les mauvaises ombres reviendront.

La ténèbre est pour lui toute inquiétude; il déambule entre deux bribes de sommeil, entre deux fragments de rêve, de cauchemar en cauchemar.



J'ai connu un infortuné petit pluvier qui mourut d'amour pour une tulipe en cristal.

Ne croyez pas à un ordinaire bourrage de crâne, à une anecdote inventée ; la chose arriva, et je voudrais mettre dans ces lignes un peu de la mélancolie qui envahit mon cœur pendant que je raconte ceci :

Depuis lors, aussi, je ne songe plus à rire quand on parle du «ver de terre amoureux d'une étoile ». Après tout, sait-on jamais? et en rire, n'est-ce pas également railler nos propres déchirements, nous qui dirigeons éternellement le faisceau de nos rêves et de nos tendresses vers des sommets inaccessibles ? C'est dans un cottage écossais, pas bien loin de Leith-Bungalow, blotti dans un copieux massif de lilas, que M. Oysterman avait apprivoisé un pluvier doré.

Il n'y a pas de créatures plus sauvages, plus rétives à l'amitié humaine que la gent ailée du marécage. N'empêche que M. Oysterman capture un jour, au filet, un petit pluvier solitaire, il le porte chez lui, le soigne, le nourrît de mets choisis, et fait naître dans ce petit cœur farouche une mystérieuse sympathie pour ses geôliers géants.

On l'avait nommé Jip ; c'était un hôte charmant, peu encombrant ; on n'avait pas songé à rogner ses ailes mouchetées.

Si le soleil et les nuages le rappellent, avait dit la blonde Mistress Oysterman, il s'en ira...

Mais le mélancolique échassier ne répondit jamais plus à l'appel du libre espace.

Parfois, son bec pointait éperdument vers la nue où son regard perçant discernait peut-être des vols familiers, ou bien, il écoutait passionnément la pluie grignoter le silence, mais jamais il ne tenta la belle évasion.

Or, sur le buffet de chêne lustré, il y avait une admirable théorie de hautes tulipes en cristal du Val St-Lambert, allumant leurs tranquilles et profondes lueurs au moindre rayon de lumière ; c'est parmi elles que Jip choisit son incroyable amoureuse.

C'était un verre légèrement teinté de jaune, rendant au toucher un son dièse très doux.

L'oiseau arrivait en trois sauts, de table en dossier de chaise sur le buffet, se coulait vers la fleur de verre et, d'un coup très léger, faisait vibrer l'âme simplette du cristal ; alors il ployait ses hautes pattes et écoutait ravi.

La note harmonieuse s'était tue depuis longtemps qu'il semblait la suivre encore. Sans doute que sa fine ouïe de sauvage continuait de percevoir la. vibration ténue, morte déjà pour nos sens grossiers d'hommes des rues et des maisons ; car il ne sollicitait à nouveau son amie, d'un petit coup de bec, qu'à des intervalles très longs.

Parfois, au milieu de la nuit, les habitants entendaient la chanson du verre, dans le silence du home endormi. Il y avait pourtant alignées sur le meuble, un grand nombre de ces tulipes, aux riches teintes d'améthyste et d'émeraude givreuse, mais, dédaigneusement, il les laissait dans leur silence chatoyant, fidèle à la douce amie au visage de topaze claire.

On tenta une expérience cruelle : on cacha le verre. Jip s'attrista, il le chercha par toute la maison puis alla se blottir dans un coin très sombre de l'escalier, qu'il affectionnait à certaines heures de nostalgie et de rêve.

Et, racontèrent les Oysterman, ce fut vraiment étrange de voir sa joie, quand la tulipe de cristal reprit sa place parmi les autres. Il la choya, lui fit mille amitiés, de petites caresses, la couva de ses sombres yeux de jais, d'un regard d'amour, et, pendant des heures, le fa dièse chanta l'hymne mystérieux des amants qui se retrouvent après une épreuve d'absence.

C'est alors que l'accident eut lieu : le verre se fêla. Comment cela s'était-il produit ? Le bec avait-il été trop exigeant ? Ou bien était-ce là une de ces fêlures inexplicables dont meurent nos cristaux dans les bahuts les mieux fermés ?

Quand Jip voulut entendre la chanson aimée, il n'obtint plus qu'une note fausse et chevrotante qui le fit sauter en arrière. Il recommença, s'énerva, frissonna à cette voix vieillotte, et soudain, pour l'a première et la dernière fois durant sa captivité, il lança un long « Piït » d'une désolation infinie.

Il ne retourna plus au buffet ; il avait compris que sa singulière amie était morte, que plus jamais elle ne chanterait pour lui.

Les choses que nous croyons inertes, auxquelles nous refusons obstinément une âme, dans notre orgueil d'hommes, sont-elles réellement en marge de la vie ? Jip le sauvage, nanti du patrimoine formidable de l'instinct millénaire de ses ancêtres, n'a-t-il pas mieux compris la vie et la mort que nous-mêmes ? Les bêtes qui trouvèrent un saint François d'Assise pour les aimer, ne sont-elles pas plus près de Dieu que nous ? Mais de Jip, les jours étaient désormais comptés. Il se blottit, un soir, dans le coin d'ombre et ne voulut plus en sortir. Son petit corps frissonna ; son bec, un moment pointé vers la lumière d'une fenêtre haute, s'abaissa, puis s'enfouit dans ses plumes.

M. Oysterman qui connaissait cette attitude suprême des petits princes des marécages, savait que le moment de l'adieu était proche.

On alla chercher une tulipe de cristal, émettant un son très proche du fa dièse évanoui ; un doigt ami le fit vibrer à l'écart, tandis qu'on présentait à l'oiseau mourant le verre que la fêlure assassina.

Le bec sombre sortit de la gaîne tiède des duvets, une lueur intense palpita dans les yeux noirs du pluvier... Ainsi, elle était revenue, la divine chanteuse amie... on allait pouvoir reprendre les douces séances... les nuits ne seraient plus si atrocement silencieuses entre deux vilains rêves.

Jip écouta longtemps la chanson perdue, en frissonnant toujours de plus en plus faiblement. Puis il devint très tranquille, une petite brume était venue en ses yeux.

Sa petite âme était partie vers le grand mystère, vers ce paradis qui, quelque part, de l'autre côté du gouffre final, doit ouvrir des portes d'or pour l'esprit des bêtes pourchassées, nos frères dans la peur; et, si Dieu est bon et juste— ce que je crois, — pour l'âme harmonieuse des fleurs en cristal.

John FLANDERS in La Revue Belge, 15 juillet 1929.

vendredi 28 juin 2019

Le Cyclone



Celui qui a vu la vision me l'a racontée à moi. Et je sais beaucoup d'autres choses plus étranges. Mais elles ne paraîtraient pas étranges à vous, qui ne fumez pas. Votre intelligence que l'opium n'a pas aiguisée les concevrait simples et normales. Aussi ne vous dirai-je que la vision.

Celui qui l'a vue n'est point un menteur ni un halluciné, car il fume. L'opium dissipe les illusions de la terre et commande la sincérité. Moi, je ne fume pas, à cause d'un serment. Mais chaque nuit je veille dans une fumerie, et je m'endors sur les nattes lorsque l'aube blafarde entre par le soupirail et jaunit la lampe. Et la fumée noire qui s'alourdit alors autour de nous a fini par pénétrer mon cerveau d'un peu de lumière et d'un peu de franchise.



Je redirai donc ce qu'il m'a dit, sans y rien changer. Ce soir-là, nous gisions dans la fumerie comme toujours. Point seuls. L'opium aime les assemblées de fidèles. 11 y avait deux femmes sur les nattes. L'une, on ne peut pas écrire son nom, parce qu'elle est ce qu'on appelle une femme honnête ; c'est en secret qu'elle vient fumer avec nous, et son mari, qui voyage sur un paquebot, n'en sait rien. L'autre, nous l'appelons Joujou, parce qu'elle sert volontiers de jouet à beaucoup d'hommes. Dans la rue, certes, ces deux femmes se mépriseraient pour leurs vies différentes, mais devant l'opium niveleur, elles sont amies et dorment souvent les bras mêlés. — Sur les nattes, il y avait encore trois jeunes gens, venus pour flirter avec l'opium. Ceux-là fumaient peu et caressaient les femmes. Leurs corps entrelacés se voyaient mal à la lueur terne de la lampe. Ils n'écoutaient peut-être pas, et qui sait s'ils se souviennent ? Lui fumait, et je le regardais faire ses pipes, en aspirant les volutes noires qu'il rejetait par sa bouche.



Je ne vous ai pas dit quel il est. C'est que je ne sais pas son âge, ni sa taille : je l'ai toujours vu couché sur les nattes et la lampe éclaire peu. Cependant, sa barbe est d'argent, et ses yeux d'un métal vert. Nous l'appelons le Silencieux, car il ne parle qu'après la trentième pipe. Mais il dit alors des paroles extraordinaires. Il a vu tous les pays, et l'opium les lui a fait comprendre. Je crois qu'il est capitaine d'un navire de guerre; mais je n'en suis pas sûr : ce qui se passe hors de la fumerie m'indiffère.



Or, voici ce qu'il m'a dit, une nuit que longtemps nous avions parlé des visions et des fantômes.

— « Les plus sinistres ne sont pas ceux qui errent dans les cimetières, ou qui s'embusquent dans les maisons hantées pour étrangler les niais incrédules. De ceux-là, nous en avons tous vu, nous les fumeurs. Ils n'osent d'ailleurs rien contre nous, car ils savent bien que l'opium nous rend aussi fluides et immatériels qu'eux-mêmes, et que nous les flairons dans la nuit plus vite qu'ils ne nous flairent. Mais j'en ai vu d'autres, de ceux qui ne s'occupent pas des vivants, car leur besogne de fantômes est trop lourde et trop terrible.

...Dites, vous vous souvenez du Renard? Non ? Cela s'est passé il y a bien des années, au temps où sept pipes un peu grosses suffisaient à m'enivrer. Et il m'en faut maintenant quarante. Le Renard, c'était un croiseur qui naufragea on ne sait comment; un navire mince et long-, dont la coque semblait posée à peine sur la mer et dont les trois mâts montaient très haut, comme pour fuir l'eau noire. Il est parti par un beau jour de calme, et plus jamais n'est revenu. A sa place, un cyclone arriva, qui ravagea la côte. Et ce cyclone n'était pas un cyclone pareil aux autres : il tournait de droite à gauche, alors que tous ses frères de l'Océan Indien tournent de gauche à droite, immuablement. J'avais toujours trouvé ça bizarre. Mais je n'y pensais guère. Seulement, un jour, dans une fumerie du Tonkin, un Hollandais m'affirma qu'il existait des tempêtes spéciales, des tempêtes vivantes; on les reconnaissait à ce qu'elles violaient toutes les lois naturelles, soufflaient du nord quand elles auraient dû souffler du sud, allaient à droite quand on les attendait à gauche, et n'en faisaient enfin qu'à leur tète. Ces tempêtes-là, m'expliqua-t-il, sont des manifestations d'esprits occultes mauvais. Ce sont les plus dangereuses pour les navires. — Et il me conta diverses choses là-dessus.



Moi, je l'écoutais, et je me pris à penser que le cyclone du Renard devait être une de ces tempêtes vivantes. Mais je ne m'en inquiétai pas autrement.

D'ailleurs, personne ne s'occupait plus du Renard. Les femmes des gens du bord avaient pris la robe noire et le voile de crêpe, et puis les avaient quittés. Plusieurs s'étaient remariées, ce qui ne leur aura probablement rien valu. Enfin, des années s'étaient écoulées. Combien, je ne sais trop, car les pipes m'empêchent de sentir le temps passer. — Dites, baissez un peu la lampe, la flamme a brûlé cette pipée-ci... »



Il se tut pendant que j'arrangeai la mèche. Et nous entendîmes alors une douce plainte haletante qui montait des nattes. Une des femmes caressées entrait en amour. Mais je ne sus pas laquelle, parce qu'il avait repris de l'opium au bout de son aiguille, — et je préférai regarder l'opium jaunir et se gonfler au-dessus de la flamme.



Il reprit ses phrases scandées par les soupirs voluptueux comme par des accords de luth.

« Oui, tout le monde avait oublié le Renard et moi comme les autres. Nulle nouvelle jamais, depuis tant de temps ! Une seule preuve de sa perte,mais bien certaine: une planche brisée qu'un voilier avait rencontrée sur la mer, une planche du tableau d'arrière, sur laquelle on lisait encore RENA,... les deux autres lettres avaient été arrachées. Mais aucun doute n'était possible, et tous les marins avaient reconnu la planche et les lettres.



Or, je sollicitai un jour d'aller en Chine, car l'opium des pharmaciens d'ici ne vaut rien, et le besoin m'avait pris d'en fumer d'autre. Je partis sur un grand croiseur dont je n'aime pas dire le nom, car il m'y est arrivé malheur. Et dans l'Océan Indien, un cyclone nous rencontra.



A Aden,on nous avait prévenus. Le cyclone était signalé par le câble. Mais nous étions pressés, nous partîmes quand même. Le commandant me chargea de calculer la courbe du tourbillon. Vous savez que ces machines-là ne sont pas difficiles. Je fis mes observations, j'alignai mes chiffres et je lui remis mon papier le lendemain du départ, dans la soirée. Après quoi, je rentrai dans ma chambre, et, tout clos, je me mis à fumer.

D'abord, tout alla bien. Je fumai jusqu'à la nuit. La mer se faisait de plus en plus forte, mais sur ma natte, le roulis ne me gêne pas.

Mais quand la nuit tomba, je sentis tout de suite qu'il arrivait quelque chose d'anormal. Quoi je ne savais. Mais je flairai de l'inconnu, du surnaturel, et cela se rapprochait de nous. A ce moment l'opium me sembla changer de goût. J'eus cette pensée que la fumée aussi était impressionnée et inquiète comme moi. Cependant, je fumai encore, et la nuit devint très noire. II n'entra plus du tout de clarté par la lentille du hublot.

Je fumais toujours et la sensation se précisa. L'opium, tout décomposé qu'il fût par la chose qui approchait, éclaircissait quand même ma tête. Une à une des certitudes me vinrent. D'abord, celle d'un danger double; double, pourquoi? je n'en savais rien; mais double à coup sûr, deux périls également mortels, qui arriveraient droit sur nous, implacablement, et je sentis aussi qu'ils arrivaient en tournoyant. Dans mon esprit la liaison se fit alors : je songeai au cyclone. Mais en même temps, je sentis que le tournoiement allait de droite à gauche. A coup sûr, mes calculs alors seraient faux. Mais je ne m'attardais pas à cette pensée. Car d'ores et déjà je savais bien que mes calculs importaient peu et que nous n'avions pas affaire à un cyclone ordinaire.

Et soudain une chose horrible m'advint;la lampe s'éteignit net sans cause et l'obscurité m'emplit d'horreur. J'entendis les meubles gémir et les fibres de la natte se recroqueviller d'épouvante. Les hurlements du vent percèrent la muraille et vinrent jusqu'à moi. Et je compris très nettement que ce vent-là n'était pas un vent naturel, un simple déplacement d'air plus ou moins furieux ; mais bien une chose vivante qui savait et qui pensait, et qui alors était sans doute en train de se demander à elle-même si oui ou non elle allait mettre en pièces la coque de noix que nous étions.

J'étais ivre et mes jambes flageolaient. Je me levai quand même d'un bond. Et je montai sur le pont, en me cramponnant aux marches. Le roulis était si fort que mes mains me retenaient à peine.

Or, j'arrivai en haut de l'escalier quand le vent s'apaisa tout d'un coup comme à la voix du Christ. Sans doute étions-nous au centre du tourbillon ; vous savez qu'au centre, il fait toujours calme. Mais quand même, c'est l'endroit le plus dangereux, parce que autour, le vent tournoie plus vite qu'une fronde.

N'importe, dans ce calme factice, je pus me redresser et aller au plat-bord. Et c'est alors que je vis la vision :

Sur l'eau prodigieusement phosphorescente, qui ressemblait à un drap funèbre piqué d'une infinité de larmes d'or, un navire flottait à côté de nous. — Un navire mince et long, dont la coque semblait posée à peine sur la mer, et dont les trois mâts montaient très haut, comme pour fuir le monde des vivants. Ils tremblotaient, ces mâts, comme tremblotent des reflets sur l'eau, et leurs sommets n'étaient point nets, mais se perdaient dans le ciel comme des fumées. La coque, au contraire, se voyait extraordinairement précise, plus précise qu'une coque de fer et de bois. Et sur le pont, des hommes se détachaient, avec des faces blêmes et des dorures sur leurs habits qui scintillaient. Mais cependant, toutes ces choses étaient diaphanes, et à travers les planches et les hommes, je continuais de voir la mer et les phosphorescences.

Le vaisseau-fantôme nous dépassa, sans que j'en entendisse le bruit de sa machine. Il tournoyait lentement sur lui-même. Quand l'arrière passa près de moi, je vis le tableau : une planche manquait, arrachée, et deux lettres restaient seulement, les dernières : RD.

Il s'éloigna. Le vent se remit à souffler plus violent qu'auparavant et je ne vis plus rien. Évidemment, le centre du cyclone vivant entraînait dans l'infini, éternellement, le fantôme du vaisseau mort.
— Moi je redescendis et je me remis à fumer. Mais l'opium avait tourné comme du lait, et les pipes étaient toutes fades. C'est cela qui m'effraya le plus.
— Passez-moi l'éponge, mon fourneau est encrassé. »

Il se tut. Sur les nattes, les deux femmes gémissaient maintenant toutes deux sous les caresses et des souffles ardents se mêlaient. Mais moi, je regardai seulement la pipe qui redevenait brillante sous le frottement de la petite éponge imbibée d'eau.

Claude Farrère in Fumée d'opium, 1904
Illustration de Louis Morin

samedi 22 juin 2019

Histoire racontée par la mer

Dans son article de 1909 -Du roman merveilleux-scientifique et de son action sur l’intelligence du progrès - où il jette les bases théoriques du merveilleux-scientifique, Maurice Renard cite deux titres qui lui semble caractéristiques du genre : l’Île du docteur Moreau, de Wells, et le Peuple du pôle, de Charles Derennes.
Publié en 1907 au Mercure de France, le roman de Derennes est l'histoire de la rencontre (le récit, à la première personne, nous est parvenu par le biais d'une bouteille jetée à la mer) entre deux explorateurs (l'un fuit le monde par dégout de celui-ci) et des "anthroposaures", créatures à mi-chemin entre les hommes et les sauriens. Habitants d'une région protégée des glaces, confinés dans les sous-sols du pôle, les "anthroposaures" fabriquent "eux-mêmes la lumière de leurs jours". Fruits d'une évolution différentes de la notre, ils sont ovipares, le manque d'espace vitale les a conduit vers un système de stricte contrôle de leur démographie (les vieillards sont éliminés, les oeufs en trop mangés).
Dans son article, Maurice Renard assignait au merveilleux-scientifique la tâche de "dégager sans pitié de l’idée de science toute arrière-pensée d’usage domestique et tout sentiment d’anthropocentrisme, de briser notre habitude et nous transporter sur d’autres points de vue, hors de nous-mêmes." C'est à cette expérience de pensée que nous invite avec maestria Charles Derennes dans ce roman publié 5 ans avant Le Monde perdu de Conan Doyle.
En mai 1907, Derennes donnait à l'hebomadaire L'Auto une courte nouvelle (à la tonalité plus tragique) dans laquelle il annonçait les thèmes de son roman à venir.
C'est ce texte qui est présenté ici.

….........que d'autres que nous se proposaient de gagner le pôle en dirigeable. Dès que le bruit de ce projet commença à retentir dans la presse, Ceintras et moi, qui avions travaillé en silence et qui étions prêts, décidâmes de partir immédiatement. Au commencement de l'été polaire, nous débarquâmes au Spitzberg et, le 4 juin, les opérations de remontage et de gonflement étant terminées, nous nous élevâmes au-dessus de la Terre du Nord-Est. Le grondement du moteur sembla refouler autour de nous le silence épais des solitudes ; les hélices furent embrayées... Un frémissement, un léger bond en avant, et l'immense oiseau prit son essor vers la plus étrange exploration qu'eussent jamais tentée les hommes.

Vers la fin du deuxième jour, l'aéronef dépassa le point extrême atteint par Nansen et entra dans le mystère des régions vierges. Presque confortablement installés dans notre cabine que chauffait un appareil utilisant les gaz d'échappement, nous devisions avec une tranquillité d'esprit surprenante. Et, par les hublots, nous continuions à voir le paysage que les récits des explorateurs nous avaient rendu familier. C'était toujours le chaos des glaces et de neige évoquant l'image d'une mer que le froid eût figé au moment de sa plus prodigieuse fureur.

— Voilà ! dit Coinças avec un geste de dépit ; toujours la même chose, pour changer !... Dans quelques heures, nos appareils marqueront que nous passons au-dessus du pôle... Et puis... et puis, ce sera tout...
— Qui sait ? Essayai-je d'insinuer. La mer libre...
— Ah ! baste, la mer libre ! ricana-t-il D'ailleurs, la verrions-nous, on nous en a tant rabattu les oreilles que ce ne serait encore rien de bien neuf...
Mais, pouvions-nous prévoir alors le mystère et l'horreur inouïe qui nous attendaient.



A peine nous étions-nous tus qu'un spectacle imprévu frappa nos yeux : le ciel, en face de nous, s'illumina. Je crus d'abord à une aurore boréale ; mais, c'était moins une lueur magnétique et diffuse que le reflet d'une gigantesque flamme cachée qui eût vacillé par instant. Ce qui me surprit, ce fut surtout la coloration violette de cette source lumineuse ; le paysage qu'elle éclairait n'avait véritablement plus rien de terrestre. Cependant, le rideau de brumes se déchirait à l'horizon, et l'immobile soleil du pôle apparaissait, énorme et terne. Mais il était au milieu de cette clarté comme un ver-luisant sous l'éclat d'une lampe à arc ; ce n'était pas de lui que venait la lumière du jour étrange qui succédait à la pénombre où nous avions navigué jusque-là. Nous ouvrîmes les hublots pour mieux nous rendre compte... et nous nous regardâmes avec une stupéfaction émerveillée : l'affreux froid cinglant n'existait plus et la température était presque douce.



A cent pieds environ au-dessous de nous apparaissaient des rocs, des gazons, des végétations à mesure que nous nous avancions vers la chaleur et la lumière. Puis, nous entendîmes une sorte de cri poussé évidemment par un animal ; les yeux cloués au sol, nous n'y remarquâmes rien, sinon que les derniers vestiges de neige avaient curieusement l'air de se mouvoir... Mais nous attribuâmes ce fait bizarre à quelque phénomène d'optique ou à la surexcitation de nos sens. D'ailleurs, notre attention fut bientôt sollicitée par un nouveau phénomène. L'intensité de la surnaturelle lumière diminuait, et ce fut bientôt une sorte de crépuscule sillonné de radiations et de fluorescences. La peur nous prit, nous voulûmes fuir ; alors, regardant le tachymètre, nous constatâmes que nous n'avancions plus ; toute la vitesse fut donnée, le moteur ronfla éperdument mais l'aiguille indicatrice, après avoir une seconde oscillé faiblement, rétrograda vers O... On eût dit que nous étions entravés par d'invisibles et impalpables chaînes... En même temps, un inexplicable sommeil nous envahissait ; nous essayâmes de résister. En vain. J'entendis Ceintras me demander d'une voix exténuée : « Que faire ? » Je n’eus pas la force de répondre. Et nos esprits sombrèrent dans une profonde nuit.

Je me réveillai baigné de lumière violette. Il faisait jour... Je compris de suite que le ballon reposait sur le sol. Affolé, sans me soucier de Ceintras qui dormait encore, j'ouvris la porte de la cabine...Ah ! comment dire l'affreuse terreur qui m'étreignit ? Devant moi, c'était un grouillement d'êtres inconnus, gros à peu près comme des phoques, au corps cylindriques, entièrement dépourvus de membres, et recouverts de poils blancs, qui s'émurent et s'agitèrent au bruit de la porte. J'eus immédiatement l'intuition que ces monstres étaient doués de raison et d'intelligence ; d'ailleurs, j'avais eu le temps d'entrevoir ça et là, des constructions et des machines d'aspect inusité, qui devaient être leurs œuvres Après un mouvement de recul à ma vue, ils se rapprochèrent de moi en rampant, pareils à de grandes limaces qui eussent été agitées et rapides... Mais, au repos, pour mieux m'examiner, ils se soulevèrent sur la partie antérieure de leurs corps, et je vis alors, au-dessous de tentacules repliées en forme de capuchon, des faces grotesquement, odieusement humaines. Ils fixaient sur moi leurs yeux rosâtres et semblaient se communiquer leurs impressions par un susurrement très léger.



Je regardait le ballon. Il était intact et nullement dégonflé ; mais, ayant vainement fait écouler toute l'eau qui nous servait de lest, je me rendis compte qu'il reposait sur une longue pierre rectangulaire et brune, due évidemment à l'industrie du peuple polaire, et qui constituait une sorte d'aimant infiniment puissant ; la poutre armée y adhérait aussi irrésistiblement que si on l'y eût soudée. Et je compris ce qui avait entravé la veille le vol de notre ballon ; utilisant, par des procédés qui m'échappaient, une énorme force magnétique, les monstres l'avaient attiré à eux, sans doute pour nous observer de plus près.

Je suis là, dans leur pays, parmi eux, depuis, quelques heures, seul, ou comme seul, puisque Ceintras ne s'est réveillé que pour devenir fou et tuer dans un accès de terreur démente trois des monstres qui s'étaient avancés pour l'examiner à son tour. De ce fait, j'ai perdu mon dernier espoir, qui était de lier commerce à la longue, avec le peuple polaire et de me faire entendre de lui. Après, la fatale imprudence de Ceintras, les monstres se sont enfuis avec de longs susurrements plaintifs et ont disparu dans des trous sur lesquels se sont ouvertes, puis refermées des trappes de fer ; j'ai eu le temps d'apercevoir dans un lointain lumineux, comme une grande ville souterraine, d'entendre le grondement de leurs machines... Prodigieuses m'apparaissent dès à présent leur intelligence et leur puissance ; ainsi, j'ai la certitude que ce sont eux qui produisent artificiellement, pour qu'une vie civilisée et sociale soit possible en ces latitudes, ce jour et cette nuit qui nous surprirent tant... La nuit va revenir bientôt, avec le froid et le sommeil magnétique. Nous réveillerons-nous jamais ?

Nul doute que les monstres ne soient en train décréter notre mort. Ils immoleront naturellement aussi les êtres de mon espèce qui, par la suite, s'aventureront en leur domaine... Avec un affreux serrement de cœur, je pense que des hommes s'apprêtent à renouveler notre expérience. Le temps me presse. Je vais enfermer ce papier dans un vieux bidon d'essence et le jeter dans un fleuve qui coule près d'ici ; la banquise sans doute est au bout de ce fleuve ; j'espère que la lente dérivation des glaces ramènera ce document vers la patrie humaine. Puisse Dieu guider mon message et qu'il arrive à temps ! ....................



Charles Derennes in L'Auto, 27 mai 1906

dimanche 19 mai 2019

Notes sur l'Amérique



Le septième jour, nous arrivons en vue de New-York, par un matin d'été à la fois brûlant et voilé. Nous n'avons pu débarquer hier, à cause de l'heure tardive, et je m'en réjouis devant l'incomparable tableau de cette entrée. Le paquebot remonte la bouche de l'Hudson, qui sert de port à la grande ville, avec un mouvement aussi doux qu'il était rapide voici vingt-quatre heures. Rien que cette sensation vaudrait le voyage, tant elle est inattendue et profonde. L'énorme estuaire frissonne et clapote, remué par le dernier battement de l'Atlantique, et sur ses deux rives, si loin que le regard puisse aller, à droite où s'étale New-York, à gauche où grouille Jersey-City, indéfiniment, interminablement, c'est une suite de courtes jetées en bois, larges et couvertes. Des noms s'y inscrivent, ici d'une compagnie de chemins de fer, la d'une compagnie de bateaux, puis d'une autre compagnie de chemins de fer, puis d'une autre compagnie de bateaux, et indéfiniment aussi de chacune de ces jetées un gigantesque bac se détache ou s'approche, emportant ou vomissant des passagers par centaines, des dizaines de voitures tout attelées, des trains entiers de marchandises. Je compte cinq et six de ces bacs, puis quinze, puis vingt. Énormes, surplombant l'eau verte de leurs deux étages peints en blanc et en brun, ils vont, battant cette eau pesante de leurs roues de fer, et sur leur sommet un gigantesque balancier rythme leur mouvement uniforme. Ils vont, se croisant, se frôlant, sans jamais se heurter, tant leur marche est précise, avec des apparences de colossales bêtes laborieuses dont chacune accomplit sa tâche avec une sûre conscience. D'innombrables petites chaloupes, agiles et trapues, courent au travers. Ce sont des remorqueurs. Le remous secoue durement leurs coques minces, et l'on entend le souffle rude de leurs machines, robustese et larges poumons d'acier qui remplissent tout leur petit corps. On la sent cette robustesse à leur élan, mesuré si juste que, sans jamais le ralentir, ils volent entre les lourdes masses dont le choc les chavirerait. Derrière eux ils traînent de toutes fragiles barques chargées de deux, de trois, de quatre hommes. — Le mince et pauvre esquif tremble, disparaît presque dans le glauque sillage, creusé profond sur cette eau, si labourée, si fouettée, qu'elle se dresse en vagues. De temps en temps un de ces remorqueurs jette un coup de sifflet, aigu et déchirant, qui se mêle au rauque beuglement des bateaux passeurs. Et les uns et les autres circulent sur cette vaste rivière que remontent et que redescendent, avec la même lenteur que nous, cinquante paquebots peut-être, grands comme le nôtre, venus de l'Europe, venus de l'Amérique du Sud, venus de celle du Nord. Les hautes coques rouges fendent avec une douceur puissante la nappe écumeuse, chargée de tant de travail humain, de tant de vies humaines. Dans la brume chaude les formes s'effacent, les contours s'estompent, se fantômatisent. D'autres paquebots apparaissent, s'esquissant, se devinant par derrière ceux-là, et par derrière encore un monstrueux entrecroisement de vergues et de mâts, colossale, dominant cette gigantesque usine mouvante, qui donne l'impression d'être l'entrepôt du monde entier. La statue de la Liberté surgit, silhouettée dans la buée et haute comme un phare. Cependant les deux villes, à droite et à gauche, continuent de s'étendre à perte de rêve. Penché du côté de New-York, je démêle des maisons toutes petites, un océan de constructions basses d'où émergent, comme des îlots aux abruptes falaises, des bâtisses de brique si hardiment colossales que, même d'ici, leur hauteur écrase le regard. Je compte les étages au-dessus de la ligne des toits : une d'elles en a dix, une autre en a douze. Une autre n'est pas finie. Une armature de fer évidée dessine dans le ciel le projet de six de ces étages au-dessus de huit autres déjà construits... Gigantesque, colossal, démesuré, effréné, — on répète malgré soi les mêmes formules, car les mots manquent pour égaler cette apparition, ce paysage où la bouche énorme du fleuve sert de cadre à un déploiement d'énergie humaine plus énorme que lui. Arrivée à cette intensité d'effort collectif, cette énergie devient un élément de la nature. L'histoire ajoute à cette impression, pour la redoubler, la brutalité indiscutable de ses chiffres. En 1624, — il n'y a pas beaucoup plus de deux cent cinquante ans, — les Indiens vendaient à un Westphalien la pointe de cette île de Manhattan. Il fondait cette ville que voici devant moi. C'est la poésie de la Démocratie et c'en est une que ces poussées de vitalité populaire, où l'individu disparaît, où l'effort personnel n'est plus qu'une note perdue dans un immense concert. Ce n'est certes pas le Parthénon, ce petit temple sur une petite colline, où les Hellènes ont résumé leur Idéal : presque pas de matière, et de l'Esprit de quoi l'animer toute, jusqu'au moindre atome, avec de la mesure et de l'harmonie. Mais c'est l'obscure et violente poésie du monde moderne, qui vous donne un frisson tragique, tant il tient d'humanité volontaire et forcenée dans un horizon comme celui de ce matin, — et il est le même tous les jours !...

Paul Bourget, Outre-Mer (Notes sur l'Amérique), 1895

dimanche 12 mai 2019

Impressions de New-York



Ce petit livre se compose de lettres écrites, au cours d'un voyage dans l'Amérique du Nord, juste à la veille de la guerre. Elles sont sans aucune prétention : leur seul mérite est d'avoir été rédigées sur place, au jour le jour, sous l'impression directe des choses et des gens.

New-York, le 1er juin 1914.

Les choses belles ne sont pas nécessairement grandes, mais il y a dans les choses vraiment grandes un élément certain de beauté. Telle est l'impression que m'a laissée New- York, que je n'avais pas vu depuis dix ans.




Le charme des États-Unis (et ils ont un indiscutable charme), c'est leur exotisme. Quelques apparences, toutes superficielles, y sont anglaises ; en réalité, il s'agit bien d'un nouveau monde, n'ayant plus qu'une parenté lointaine avec l'ancien continent.




La nature d'abord est taillée dans des proportions plus larges. Par une chaude et merveilleuse nuit de mai, l'arrivée dans la rade, avec les mille lumières des étoiles et les lumières presque aussi nombreuses de la côte, évoque quelque rêve de nature et d'humanité tropicales. Voici, sur la pointe extrême de la terre, en face de l'Atlantique, les illuminations violentes de Coney Island (leur Magic City). De près, ce serait un spectacle vulgaire. De loin, c'est une évocation un peu mystérieuse de fête et de luxe. Et puis, tout au fond, à une hauteur énorme et comme invraisemblable, voilà les buildings géants, dont l'éclairage sur l'horizon sombre produit un effet d'extraordinaire lanterne magique. Tout cela est énorme, et l'on comprend un peu que les Américains, quand ils viennent chez nous, trouvent tout petit.




L'entrée dans le port, le lendemain matin,, et la vue de la ville dans la splendeur d'un beau jour d'été ne modifient pas cette première impression. Située sur une longue langue de terre pointue, entre deux fleuves larges comme des estuaires, la cité de New-York, avec ses deux villes annexes de Brooklyn et de New-Jersey City, rappelle un peu, par sa position, la Corne d'or de Constantinople. Les eaux très bleues sillonnées d'innombrables navires, la triste masse rouge-brique des villes qui se dressent autour des deux bras de mer, l'immense activité, l'intensité de vie que respire cet ensemble colossal de cinq millions d'âmes, voilà un décor merveilleux de capitale mondiale. Quelle magnifique série un Claude Monet ne tirerait-il pas du puissant spectacle de cette ville étonnante !

Par exemple, il n'y a que l'ensemble qui puisse donner une impression de beauté. Le détail est simplement affreux. Toutes ces maisons carrées, sans toits, ressemblent à une accumulation de boîtes d'épicerie géantes qu'on aurait mises côte à côte.




C'est au milieu d'elles que s'élèvent, dans le quartier des affaires et un peu plus loin dans le quartier des hôtels, les fameux buildings cent fois décrits. En dix ans, leur nombre, leur hauteur se sont prodigieusement accrus. C'est par douzaines que s'élèvent ces bâtisses, la plupart exactement semblables, comme architecture, à des commodes ou à des armoires monstres. En 1904, lors de mon dernier voyage, le plus grand building avait 40 étages. On a édifié depuis un nouveau bâtiment de 60 étages et de 250 mètres de haut, le Woolworth building. Sa forme affecte une ressemblance tout à fait inattendue avec la cathédrale de Strasbourg vue par le devant. Il y a une sorte de clocher doré gothique. Du haut de cette tour, d'où l'on domine cent kilomètres de paysage, on peut voir, tout à côté, un autre building dont le toit est manifestement copié de la Sainte-Chapelle. Le hall central du monument est d'un style byzantin surchargé, où aucune dorure n'a été épargnée. Les Romains de la décadence se plaisaient à ces combinaisons de styles disparates. Du reste, de même que ce New-York géant, la Rome impériale devait donner constamment l'impression du colossal, sinon de la pure beauté.




Les hommes qui circulent dans cette ville, en armées pressées, sans cesse renouvelées, donnent plutôt l'idée d'un peuple en formation que d'une population constituée. Je n'avais pas conservé le souvenir que leur type fût si peu fondu. Sur une demi-douzaine d'hommes qui passent on discerne aisément un juif (ils sont 1 million à New- York), un Irlandais, un Allemand, un Méditerranéen ; les types purement yankees sont rares. Cela forme un mélange singulier de caractéristiques ethniques qui semblent se contredire : les gens sont à la fois flegmatiques et excités ; et ce n'est pas sans étonnement qu'on retrouve un peu partout des attitudes paresseuses et un peu canailles de lazaroni !

Mais, ce que tous ces hommes ont, sans conteste, c'est une allure commune. Oui, c'est par là qu'ils sont vraiment unifiés et qu'ils forment, sinon par la race, au moins par l'âme (si l'on peut dire), un peuple ayant sa personnalité. Une activité tendue, qui ne se relâche pas, une volonté consciente de se pousser, de percer, d'agir, voilà ce qui, sans exception, distingue chacun d'eux. C'est comme une estampille que l'Amérique met immédiatement sur eux. Et de l'action puissante de ce creuset, les éléments envoyés par la vieille Europe sortent décidément méconnaissables. Je n'avais jamais senti si fortement à quel point le nouveau monde est vraiment un autre monde.

ANDRE SIEGFRIED, DEUX MOIS EN AMÉRIQUE DU NORD à la veille de la Guerre (Juin-Juillet 1914), LIBRAIRIE ARMAND COLIN, 1916

		

vendredi 28 décembre 2018

L'Alligator

Lorsque je cherchais ma destinée sur la terre libre, raconta James Springbush, je rencontrai un matin Joe Kennedy au bord du fleuve. Joe ramenait du désert sa fille et un compagnon taciturne, qui regardait le ciel et la terre avec méfiance. Les deux mâles cachaient des pépites d'or dans leurs ceintures, comme je l'ai bien su plus tard. Tous trois avaient connu la férocité des éléments et l'embûche des hommes : ils revenaient vainqueurs. Il y avait du bonheur sur eux, l'âpre et dur bonheur qu'on a arraché aux vents, au soleil et à la pluie.

Kennedy avait un visage sec d'Écossais, rude et attentif, des yeux qui sondent la terre et des bras qui manieraient encore la hache, quand même il atteindrait l'âge de Gladstone.

Le compagnon, plus jeune de vingt ans, et qui se nommait Marble, montrait une tête longue, des traits roides et des prunelles terriblement vigilantes. Quant à la fille, l'air et la forte lumière l'avaient hâlée. Mais c'était une teinte fine, qui convenait aux longs yeux flammés, aux lèvres rouges comme la vigne-vierge en automne, à la chevelure paille d'épeautre ; elle avait l'allure des oréades ; le sang qui coulait en elle était aussi frais que la jeunesse du monde.

J'eus le sentiment que ces trois êtres emportaient avec eux tout ce que je cherchais éperdument et ne trouverais peut-être pas dans mon bref pèlerinage. Et j'enviai terriblement Marble lorsque, au détour de la conversation, je compris qu'il était fiancé à la belle fille. Puis, ayant mangé avec eux le pemmican, la tortille de maïs et bu l'eau du fleuve, je repartis à l'aventure. L'heure suivante, mon sort, à ce que je croyais, ne devait jamais rejoindre le leur.

Quoique je me dirigeasse assez proprement, je commis une ou deux erreurs de marche en voulant couper la boucle du fleuve, si bien que le deuxième jour, vers le crépuscule, je revis Marble et la fille aux longs yeux. Ils étaient debout, auprès de l'eau verte à l'ombre et orange au soleil ; l'homme avait l'air grave, la girl était pâle et tragique. Quand je fus proche, ils se tournèrent ; Marble me considéra en sa manière ennemie. Puis ils m'apprirent que le vieux était mort. Il avait voulu prendre un bain dans une crique ; un énorme alligator, fils de reptiles préhistoriques, l'avait saisi à la cuisse et l'on n'avait pu repêcher que la moitié du cadavre.

— Je massacrerai la damnée vermine ! s'écriait Marble.

Je vis bien qu'il parlait ainsi pour Harriet Kennedy, parce qu'il l'aimait et que l'amour porte à l'héroïsme.

Comme le soir allait venir, j'obtins de passer la nuit près de leur bûcher. Nous soupâmes ensemble d'une outarde, au clair du feu et de la lune. La vie s'élevait pleine et magnifique, avec l'odeur de l'eau, de l'air et des herbes. Tout était jeune, l'âme s'emplissait de rêves : cette jeune Harriet fut l'image de ce qui est bon et passionnant sur la terre.

Alors, je songeai avec mélancolie à mon existence incertaine et pauvre. Qui sait si je n'errerais pas jusqu'à ma vieillesse, misérable et sans amour, ou si la mort ne me guettait pas au tournant des collines !... Et cette fille brillante, que j'aurais pu toucher en avançant la main, elle était aussi lointaine que l'étoile qui se levait au ras de l'horizon... Il arriva qu'Harriet, épuisée de chagrin, s'étendit sur un monceau d'herbe bleue et s'endormit. Marble considéra avec une ardeur jalouse la lueur du visage et des cheveux. Il secoua la tête avec une brusque confiance et murmura :

— Elle sera ma femme !

La clarté du feu dansait sur sa face rude. Il médita un moment, puis il reprit :

— Si je pouvais seulement massacrer l'alligator !
— Comment le reconnaîtrez-vous ? fis-je.
— A sa taille, compagnon. Il ne doit plus y en avoir d'aussi grands.

Il se leva, il se dirigea vers le fleuve, il regarda longtemps au large, vers un îlot où poussaient deux vernes et de la broussaille. Brusquement, je le vis qui rejetait ses vêtements et entrait dans l'eau, son couteau bowie aux dents. Je courus au rivage : le corps blanc de l'homme nageait vers l'îlot, une masse grise remua, qui semblait un tronc de saule. Des épaves s'interposèrent ; puis j'entendis un long cri, terrible, qui avait le son de l'agonie. Et il n'y eut plus rien, le fleuve roulait intarissable sous les astres... Je fis d'ailleurs ce que je pus pour repêcher Marble, j'exposai même ma vie, mais son corps ne se trouva jamais plus...

Ainsi j'étais seul dans le désert avec Harriet Kennedy et les ceintures des morts, pleines de pépites. Après des journées et des journées de marche, on ne rencontrerait probablement pas un seul homme. Nous étions deux créatures humaines avec les fauves, la savane, le fleuve et le vent.

Tout le destin était retourné. Il avait suffi d'une bête obscure pour remettre entre mes mains la fille et l'or dont me séparaient hier deux hommes redoutables et toutes les choses sévères que ceux de ma race respectent. Toutefois, j'étais loin encore d'Harriet. Mais les jours s'accumulèrent. Nous mêlions notre fatigue, nos luttes et nos soucis. Je cherchais la proie, j'assemblais le bois du campement, nous dormions auprès du même feu : un lien se formait entre nous, qui avait la force immense des choses primitives. Si bien qu'un matin, alors que les villes étaient encore lointaines, nous connûmes que nous ne nous séparerions plus. Nous le connûmes sans une parole ni un baiser, car le désert était autour de nous et il fallait respecter la fille qui dépendait de ma force et de mon courage ; mais notre amour était aussi solide que le granit.

Je suis de ceux dont la vie est bonne. J'ai l'amour, la fortune et de beaux enfants. Pourtant l'orgueil n'a pas touché mon cœur. Je sais mieux que la plupart des hommes la force terrible des circonstances. Tout mon sort n'eût-il pas été changé si un reptile, perdu dans la nuit des bêtes, n'était sorti de l'œuf que sa mère avait pondu au bord d'un fleuve sauvage ?

J.-H. Rosny aîné in La Mort de la Terre, suivi de Contes, 1912

mardi 20 novembre 2018

Sous le pont Mirabeau...

La commémoration du centenaire de la mort de Guillaume Apollinaire m'a incité à feuilleter Les Soirées de Paris,  revue qu'il fonda en 1912.
Le pont Mirabeau  est au sommaire du premier numéro du mensuel daté du février 1912. Le poème sera repris dans Alcools en 1913.

Version 1912 (Les Soirées de Paris)



Version 1913 (Alcools)


Comme on le voit les modifications apportées sont substantielles : suppression de la ponctuation, les tercets deviennent des quatrains, seuls le premier et le dernier décasyllabes des tercets sont conservés, le deuxième étant brisé en deux vers de 4 et 6 pieds avec pour conséquence l'introduction d'une unique rime masculine au deuxième vers.
Tous ces changements renforcent à la fois l'intensité mélancolique du poème et sa musicalité.
Attardons nous sur les deux premiers vers de la version finale.
L'absence de ponctuation, la brisure du deuxième décasyllabe de la version de 1912, la mise en relief des amours créent une ambguïté. Ce que l'on entend c'est : Sous le pont Mirabeau coulent la Seine et nos amours. Ce que l'on lit c'est : Sous le pont Mirabeau coule la Seine /et nos amours. Coule n'a qu'un seul sujet. Le poème est à lire et à écouter dans le même temps. Les amours et les eaux du fleuve sont mêlés mais aussi, et, encore dans le même temps, restitués dans leur singularité. Tout embrasser d'un coup d'oeil, présent, passé, avenir, telle était la mission qu'assignait en 1913 Apollinaire (date de publication d'Alcools) aux jeunes peintres (in Les peintres cubistes). Il écrivait encore : La vision sera entière complète.
Un peu plus loin, il ajoutait toujours dans le même ouvrage :

Chaque divinité crée à son image ; ainsi des peintres. Et les photographes seuls fabriquent la reproduction de la nature.

Guillaume Apollinaire n'était pas un photographe : il était poète

vendredi 9 novembre 2018

Malade ?

La notion de grand film malade est devenue une tarte à la crème de la critique. Elle sert tout à la fois de masque à une forme de snobisme et à la tendance d'appliquer d'une manière exacerbée de politique dite des auteurs.
C'est François Truffaut qui en est à l'origine. Pour lui (il pense notamment à Pas de printemps pour Marnie d'Alfred Hitchcock) un grand film malade ce n’est rien d’autre qu’un chef-d’œuvre avorté, une entreprise ambitieuse qui a souffert d’erreurs de parcours : un beau scénario intournable, un casting inadéquat, un tournage empoisonné par la haine ou aveuglé par l’amour, un trop fort décalage entre intention et exécution, un enlisement sournois ou une exaltation trompeuse. Cette notion de "grand film malade" ne peut s’appliquer évidemment qu’à de très bons metteurs en scènes, à ceux qui ont démontré dans d’autres circonstances qu’ils pouvaient atteindre la perfection.
A ma connaissance l'expression ne fit pas florès dans d'autres domaines artistiques. La cinéphilie a ses mystères.
Aussi quelle ne fut pas ma surprise de lire sous la plume de Paul Bourget dans une étude critique écrite à l'occasion de la sortie de Miss Harriet, un recueil de nouvelle de Maupassant paru en 1884 (Bourget fut un proche de Maupassant, son influence se fait d'ailleurs sentir dans les derniers textes de l'auteur de Boule de suif) les mots suivants (après avoir fait l'éloge de la santé littéraire de Maupassant, son sens de l'équilibre) :

Les Pensées de Pascal ne sont-elles pas d'une élévation sublime, d'une tenue irréprochable de langue? Qui affirmera cependant que ce n'est point là un livre malade? Je n'ai pas dit un livre de malade, car il se rencontre des écrivains d'une belle vigueur physique qui n'ont pas la santé littéraire témoin Balzac. D'autres ont, comme Voltaire, passé leur vie dans le plus affolant état d'excitabilité morbide, dont l'œuvre écrite est d'une santé parfaite. C'est par le contraste, me semble-t-il, qu'on peut se rendre un compte exact de cette vertu de la santé, en analysant ce qui constitue proprement la maladie d'un talent. On trouvera que cette maladie réside uniquement dans ce fait que l'écrivain n'a pu se retenir d'abuser d'une de ses qualités, si bien que cette qualité s'est convertie, par une hypertrophie involontaire, en une sorte de défaut. Celui-ci possédait un sens exquis de la valeur des mots, une vision subtile de leur vie physique. Il a exaspéré en lui ce pouvoir et il aboutit à ce que l'on peut appeler la névropathie de la phrase. Cet autre, doué du charme et de l'élégance, outre sa délicatesse jusqu'à la manière. Un troisième avait le don de l'éloquence passionnée, il en arrive à l'éloquence douloureuse, à la passion torturante. Ce fut le cas de Pascal. Carlyle était naturellement un visionnaire, il finit par écrire une prose d'halluciné. Dans notre frêle machine nerveuse, chaque faculté puissante a une tendance à s'assimiler toutes les autres. Elle absorbe la sève de l'âme tout entière. La maladie commence avec cette perte de l'équilibre. Lorsque la faculté ainsi dominatrice est de premier ordre, la maladie se fait magnifique, elle entre pour une part dans la beauté du génie. Lorsque la faculté maîtresse est inférieure la maladie est d'un genre inférieur comme elle; mais, dans l'un et dans l'autre cas, c'est une même marche; c'est un exorbitant, un démesuré développement d'un pouvoir de l'esprit aux dépens des autres.

Un livre malade et non point un livre de malade tient à préciser Bourget. Il n'introduit pas l'idée d'imperfection (un chef-d’œuvre avorté). Mais lui et Truffaut ont cependant en commun celle de la perte d'un équilibre.

mardi 2 octobre 2018

Pourquoi j'ai renoncé à écrire des romans.

Publiée en 1906 pour la première fois en volume, la nouvelle de l'humoriste F. Anstey, Why I Have Given Up Writing Novels, sera traduite par Louis Labat dans Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche du 28 novembre 1908. Deux ans plus tard, elle est reprise par Michel Epuy dans l'Anthologie des humoristes anglais et américains. Le 17 décembre 1928, le journaliste Paul Achard publie dans Comoedia un article intitulé : Pirandello pour écrire «Six personnages» s'est-il inspiré d'une nouvelle de F. Anstey ?Il y accuse, à demi mot, le dramaturge italien de plagiat (le journal publiera la nouvelle). Le 22 décembre, Comoedia publie une lettre de Benjamin Crémieux, traducteur de Pirandello levant toute ambiguité à ce sujet : L'idée des personnages échappant à leur auteur se trouve déjà dans une nouvelle de Pirandello antérieure à celle d'Anstey.
Au delà de cette polémique le texte d'Anstey, qui se veut avant tout parodique, ne manque pas de charme. On notera avec amusement que l'auteur-narrateur se défend aussi de l'accusation de plagiat...


Je n'ai offert au monde qu'une œuvre d'imagination, et déjà pourtant j'en ai pris la résolution, irrévocable : mon premier roman sera mon dernier. Une telle décision a quelque chose d'assez insolite pour que je croie le public en droit de connaître les circonstances qui me l'ont imposée.

Ce n'est pas, disons-le tout de suite, que ma Soupe fatale (Bellows et Bohmer, édit., 6 sh.) fût, à nuls égards, un insuccès. Loin de là. Un critique littéraire aussi autorisé que Toney Tosh signala mon livre comme « le roman de la semaine » ; le Clacton Courier et la Peebles Post lui consacrèrent en même temps deux notices presque bassement flatteuses ; la Giggleswisck Gazette déclara qu'il aiderait à passer une demi-heure dont on n'aurait pas un meilleur emploi. J'ai gardé les coupures de ces articles, et de bien d'autres semblables, pour le cas où j'aurais à prouver mes assertions. Mieux encore, je sais de mes amis qui, pour se procurer l'ouvrage, coururent les cabinets de lecture : on leur répondit invariablement qu'il était dehors. J'ai donc tout lieu de prévoir que les comptes de mes éditeurs, quand ils me seront fournis, constitueront un document péremptoire.

A vrai dire, je n'avais jamais douté, des le principe, que le public n'éprouvât, à lire la Soupe fatale, le même frisson que j'avais ressenti, moi, à l'écrire. L'un après l'autre, les chapitres coulaient comme lave de ma plume ardente. Une merveilleuse force créatrice se révélait, qui, jusque-là, gisait en moi, profonde et secrète. Athènè, dit-on dans le Dictionnaire classique, avait jailli en armes du cerveau de Jupiter. Ainsi mes personnages jaillissaient de mon cerveau, mais tous si débordants de vie que je n'étais maître ni de leurs propos ni de leurs gestes, et que je devais me borner à raconter, avec une admiration qui me mettait hors d'haleine.

C'est là, je le sais, un fait commun d'expérience chez les romanciers qui possèdent le don sans prix de l'invention. Mais je ne crains pas de dire que les conséquences en furent, dans mon cas, assez exceptionnelles.

Ici, quelques détails s'imposent. Je suis un homme d'étude. Je pratique régulièrement les lettres. Je jouis d'un revenu fixe. Et j'occupe une villa entre cour et jardin dans un quartier réputé pour l'esprit exclusif de la société qui l'habite j'ai nommé le Haut-Balham. C'est là que je composai la Soupe fatale (dont je corrigeai cependant les épreuves, du moins en grande partie, dans ma résidence temporaire de l'Esplanade de la Marine, à Bognor, Sussex).

Donc, certain soir, peu de temps après la publication de mon livre, je me trouvais dans mon cabinet d'Helicon Lodge, Haut-Balham, quand la sonnette de l'entrée se mit à tinter avec force. L'instant d'après, ma gouvernante m'annonçait qu'un homme qui refusait de donner son nom, mais se prétendait très connu de moi, demandait à m'entretenir.

Je décidai de le recevoir, non sans craindre qu'il se fût déjà sauvé avec les pardessus et les parapluies du vestibule. Mais sitôt qu'il apparut, un simple regard me démontra l'injustice de mes soupçons. Impossible de me méprendre ni sur ce front ouvert au-dessus duquel la chevelure châtain roulait des boucles abondantes, ni cette face lisse et glabre, aux lèvres fermement ciselées,au menton résolu et carré : c'était Cédric, le héros de la Soupe fatale !

Trop énergique de caractère, ainsi que je m'en rendis compte instantanément, pour rester longtemps confiné sous la couverture d'un livre, Cédric avait fait sauter les nœuds de la reliure; et, naturellement, il avait cru devoir à l'auteur de ses jours sa première visite.

Je lui souhaitai une bienvenue cordiale car je ne pouvais me défendre de quelque fierté à son égard. Là-dessus, ayant pris un siège, en face de moi, il se mit à déverser avec enthousiasme dans mon oreille sympathique ses ambitions, ses rêves et ses spéculations de jeune homme.

Il en eut ainsi pour .plusieurs heures. Si bien que je commençai par le suspecter d'égoïsme (pas une fois il ne mentionna la Soupe fatale !) pour finir par le trouver incommensurablement ennuyeux. Au bout du compte, j'eus à lui laisser entendre que j'avais laissé passer l'heure habituelle de m'aller coucher et que je ne devais pas l'empêcher plus longtemps de rentrer chez lui. Sur quoi j'appris qu'il n'avait pas de chez lui, pas de ressources, et que c'était la raison de sa démarche.

Je regrettai à ce moment de ne l'avoir pas, dans mon roman, pourvu d'une occupation régulière, ou tout au moins d'une vocation, ce qui, pratiquement, ne m'eût rien coûté. Mais une réserve d'artiste, excessive, je l'avoue, m'avait mis en garde contre ces détails prosaïques. Il en résulta que je dus lui abandonner la chambre et le cabinet d'ami jusqu'au jour où il trouverait un emploi quelconque : Ce jour-là n'arriva jamais.

Le jour suivant, une vieille dame, avec des boucles de neige et des joues de pomme d'hiver, m'arriva dans une voiture à galerie qu'elle me laissa le soin de payer. C'était la mère de Cédric. J'aurais dû me douter qu'elle ne supporterait pas longtemps l'absence de son fils car j'avais insisté, dans le livre, sur sa dévotion maternelle. Évidemment, je n'avais rien à faire que lui céder ma chambre. Et je me réfugiai, avec un lit pliant, dans le cabinet de, toilette. Mais je n'occupai même pas effectivement 'cette pièce ; car il se produisit dans l'après-midi une nouvelle arrivée : celle d'une vieille domestique de la famille, nommée Marthe, qui, avec ou sans gages, entendait ne pas quitter sa maîtresse. Comme la vieille dame aimait l'avoir à portée d'appel, force me fut de ̃donner à Marthe le cabinet de toilette et j'allai dormir d'un sommeil agité dans la salle de bain. J'avais, en écrivant le livre, montré une complaisance particulière pour le personnage de Marthe ; je l'avais faite rude et bizarre, mais douée d'un cœur d'or. Elle parlait un dialecte à forte saveur de terroir, qui fondait l'accent du Dorset et celui du Lincolnshire, en y mêlant une pointe de Suffolk. Je n'affirmerais pas que moi-même j'en comprisse toujours le sens. Elle avait une exclamation caractéristique : Mes jolis minets ! qui, imprimée, m'avait paru originale et drôle. Dans la vie réelle, elle ne tarda pas à devenir fatigante. Mais je crois bien qu'à présent Marthe en abusait.

La mère de Cédric, elle, avait une manie : elle faisait asseoir son fils à ses genoux et, d'une main que le temps avait attendrie et creusée de fossettes, elle lissait les mèches rebelles au front du jeune homme. Ce manège, gentil et touchant au début, finit par me donner sur les nerfs. De même l'habitude de Cédric de toujours appeler sa mère : « Mère mienne » Expression parfaitement correcte sans doute et que j'avais forgée moi-même à son usage mais l'accent qu'il y mettait ne me plaisait pas.

Cependant, j'étais en train de m'accoutumer à Cédric, à sa mère, à. leur domestique, quand Yolande survint à l'improviste. Yolande, on voudra bien s'en souvenir, était l'héroïne de la Soupe fatale. La pauvre enfant n'avait ni feu ni lieu. Responsable de son existence, je ne pouvais lui refuser un abri, alors surtout que la mère de Cédric s'offrait généreusement à partager avec elle ma chambre. Nous voilà donc tous là formant, pour ainsi parler, une bien heureuse famille : du moins, une famille que rien n'eût empêchée d'être: heureuse si Yolande eût manifesté l'ombre de sens commun. Elle provoquait l'enchantement et l'adoration, sans quoi elle n'eût pas été de mes héroïnes; elle avait une façon très malicieuse de lever son index fuselé, et il n'y eût, quelque temps, rien de plus charmant que ce geste : mais, avec toute sa douceur et sa grâce, elle ne laissait pas d'être parfois un peu agaçante. Elle avait positivement du génie pour entendre à l'envers les choses les plus simples et pour agir en conséquence avec une irréflexion qui frisait la niaiserie.

Par exemple, elle aimait Cédric à la folie et lui portait un dévouement passionné. Cherchait-il à se déclarer, aussitôt, par le jeu d'une imagination pervertie, elle s'avisait qu'il allait lui apprendre son engagement vis-à-vis d'une autre, et qu'elle avait, elle, l'impérieux devoir de dissimuler ses sentiments sous un masque d'indifférence et de dédain. C'était parfait dans le livre, car le malentendu qui séparait les amoureux n'eût pu, sans cela, durer le nombre de chapitres nécessaire. Mais je ne me serais jamais attendu à ce que, dans la vie réelle, elle lui griffonnât chaque fois un billet formel d'adieu et quittât pour jamais la maison ! Il m'en coûta toute une petite fortune pour la faire rechercher par la police.

Remarquez, d'ailleurs, que je n'ai pas moins à blâmer Cédric. Il s'exprimait, inévitablement, en des termes d'une ambiguïté bien faite pour entretenir le malentendu, et sa modestie excessive l'empêchait de croire qu'il pût inspirer à Yolande un autre sentiment que celui de la répulsion,. Il passait les nuits à s'en lamenter près de moi, et peu s'en fallut qu'il ne me tuât par manque de sommeil. Mais rien de ce que je lui pouvais dire ne lui eût démontré la gratuité de son désespoir. Comme si, parbleu ! je n'avais pas connu l'état d'âme de mon héroïne !

Je l'avoue à regret : en dépit de son front spacieux, de ses fortes mâchoires, et du fait que je l'avais, dans mon roman, doté d'une intelligence fort supérieure à la moyenne, Cédric n'était, sur bien des points, que le type le plus exaspérant du jeune imbécile. Et cela, bien que j'eusse expressément spécifié dans mon livre qu'il avait reçu, à l'école publique et dans l'université, une éducation libérale dont j'avais moi-même ignoré les bienfaits ! Il manquait d'une armature intérieure, au point de ne pouvoir se soutenir dans aucune démarche de la vie.

Je croyais notre petite société à peu près au complet : mais elle se trouva bientôt accrue d'un nouveau membre en la personne du vieux M. Deedes, le très respectable avoué de la famille dans la Soupe fatale. Un trait singularisait M. Deedes : il n'émettait jamais une opinion juridique sans essuyer d'abord ses lunettes et renifler bruyamment pour cacher son émotion. M. Deedes n'était pas très ferré sur la loi ce qui ne doit guère surprendre, étant donné que moi-même je ne la connaissais pas du tout. Et j'avais, toujours par une déplorable réserve d'artiste, négligé délibérément de lui assigner une étude dans un quartier déterminé.

Aussi venait-il chez moi et il m'était difficile d'empêcher qu'il n'utilisât pour ses besoins professionnels la petite salle à manger, encore que les boites d'étain laqué, pleines de minutes et de parchemins poudreux, qui constituaient, si je puis dire, son fonds de commerce, parussent peu congruentes à ce milieu. Ai-je noté que mon héroïne l'appelait couramment « Daddy » Deedes ?- Je le note.

Tout compte fait, je ne pouvais, je le confesse, réprimer en moi un sentiment d'orgueil. Une aventure aussi unique avait, certes, de quoi grandir un auteur dans sa propre estime. Sans m'y appliquer, sans en avoir conscience dans le moment, j'avais créé tout un lot de personnages romanesques, si réels, si effectifs, qu'au sens littéral du mot ils vivaient !

Le seul, inconvénient que je pusse voir à cette prodigieuse fécondité mentale, c'était que, littéralement aussi, ils vivaient de moi.

L'aiguille marquait l'heure ou tous les désagréments subis m'allaient sembler petits, comparés à ceux qui m'attendaient encore ! Une période était proche où l'on pourrait à peine dire que les ennuis causés par ma trop fertile imagination eussent jusque-là commencé !

Personnellement, je daterais cette période de l'instant funeste où Desmond M'Avelly franchit pour la première fois mon seuil. M'Avelly, ai-je besoin de le rappeler au lecteur ? était le traître de la Soupe fatale ; et la modestie d'auteur ne saurait m'aveugler sur le fait que, pour un traître, c'en était un diablement réussi.

Il arriva dans la puissante automobile dont je l'avais pourvu pour les desseins du drame. Ôtant son masque à grosses lunettes et son manteau de fourrure, il se révéla sous un habit de coupe irréprochable et tel que le salon s'indiquait comme la seule place propre à le recevoir. Je mis donc le salon à sa disposition, et il y passa le jour à griller d'innombrables cigarettes, tout en brouillant:les fils de ses infernales trames ! Cependant, aux heures des repas, il rejoignit les autres pensionnaires de mon board, car, pratiquement, je me trouvais tenir un véritable boarding-house, à ceci près que mes pensionnaires n'ayant, ni les uns ni les autres, aucuns moyens visibles d'existence, je ne tirais de l'affaire aucuns notables profits.

Je le vis avec peine circonvenir entièrement la mère de mon héros. Elle s'obstinait il considérer M'Avelly comme un homme d'excellents principes, victime d'un cruel malentendu. Je n'eus de désaccord sérieux avec la vieille dame que le jour où je m'aventurai à la prévenir qu'il pouvait bien être tout différent de ce qu'il semblait. Sans doute, puisqu'il ne m'était pas permis de justifier ma méfiance, je n'eusse fait que sage de me tenir en paix. Quant à mon héros, dont la niaiserie dépassait véritablement toutes mes prévisions, il subit de prime abord l'ascendant de M'Avellv et son charme néfaste. La moindre attention que lui accordait cet homme le flattait absurdement.

Il n'en était pas de même pour Yolande. Fidèle, je le dis avec orgueil, à la conception qui m'avait fait incarner en elle la parfaite ingénuité de la jeune fille anglaise, elle se dérobait d'instinct aux insidieuses avances du traître. Il s'en vengea, comme un traître le devait faire, en travaillant venimeusement contre elle l'esprit de, son amoureux. Comment il s'y prit au juste, hors de ma présence, je l'ignore; mais Cédric se mit bientôt à la traiter avec une froideur marquée, sinon avec une réelle aversion. Il y eut alors une période où elle déserta fréquemment mon toit, bien décidée à en finir par le suicide avec son désespoir.

L'honnête Marthe ne pouvait, comme elle le déclarait avec franchise, souffrir M'Avelly : il adoptait vis-à-vis d'elle un ton de politesse ironique forcément intolérable pour une personne de sa condition et d'un âge aussi respectable. Je me serais senti plus tranquille si j'avais su exactement ce qu'il méditait durant les longues heures qu'il passait tout seul, dans mon salon. C'est qu'aussi bien, dans le roman, je laissais entendre - simplement pour l'effet, car cela ne tenait point à l'intrigue, - que quand d'autres soins, ne l'occupaient pas il était en voie de devenir un anarchiste de marque. L'idée ne me souriait guère qu'à ses moments perdus il fabriquait peut-être des bombes dans le chiffonnier !

Sur ces entrefaites, un homme d'âge mûr, portant des lunettes bleues, se présenta chez moi. Il m'exposa qu'il était infirme, qu'il avait un cobra tout à fait inoffensif auquel il tenait beaucoup, qu'il jouait avec passion de l'accordéon et s'adonnait au haschich après quoi il me demanda de le prendre chez moi comme pensionnaire, moyennant rétribution. J'y consentis avec un soulagement indicible, car j'avais reconnu tout de suite que cet homme ne pouvait être que mon grand - mais excentrique - amateur détective Rumsey Prole. Quelques critiques ont prétendu trouver à mon personnage des ressemblances avec certain héros de sir Conan Doyle. Tout ce que j'en peux dire, c'est qu'une telle ressemblance, si elle existe, n'a rien que d'accidentel. Rumsey Prole est une création de tous points originale, spontanément issue de mon imagination. Ses méthodes, au surplus, diffèrent absolument de celles de son rival spécialiste. Mais je puis me permettre, j'espère, d'ignorer ces chicanes.

Prole dans la place, je me sentais plus en sûreté. Je lui aménageai sous les toits un petit recoin commode pour s'y distraire avec son cobra, jouer de l'accordéon ou mâcher du haschich tout son content. Je montais fréquemment le consulter et le trouvais d'ordinaire absorbé dans la lecture d'Euclide, qu'il prétendait plus amusant et mieux illustré que beaucoup de magazines en vogue. Je le dis à regret, il semblait n'attacher que très peu d'importance à mes soupçons sur M'Avelly, et il en usait envers moi avec une brusquerie que, si je l'avais moins connu, j'aurais prise pour grossière et offensante. Mais c'était pour moi une grande satisfaction que de l'avoir. Son vigoureux esprit était, je le savais, constamment - ou presque constamment - à l'œuvre; et sa facilité à débrouiller, précédemment, le mystère compliqué de la Soupe fatale semblait me garantir qu'il saurait faire échec aux diaboliques imaginations de M'Avelly.

Comment donc la chose arriva-t-elle ? Je ne me l'explique pas. Peut-être Prole prit-il trop de haschich... Toujours il y a que M'Avelly tenta de perpétrer son crime - quel qu'il fût, - car je n'en ai jamais bien précisé le caractère : je sus toutefois par l'inspecteur Chugg (un autre de mes personnages, à qui je n'avais pas cru devoir prêter un éclat excessif) qu'il s'agissait de quelque chose comme d'un fait de baraterie, et que le cas était pendable. Avec une astuce vraiment satanique, M'Avelly s'était arrangé pour faire tomber les soupçons sur l'innocent et malheureux Cédric. Celui-ci, persuadé de son côté, quoique pour des motifs bien insuffisants, qu'Yolande était coupable, prit noblement les charges à son compte. J'y aurais dû m'attendre : il avait fait de même dans le livre. Naturellement, Yolande se méprit sur le mobile qui animait Cédric, et l'honnête jeune fille s'éloigna d'un amoureux qui confessait le crime de baraterie. Mais je ne laissai pas d'être surpris quand l'inspecteur Chugg les arrêta tous deux et après les avoir soumis, en présence l'un de l'autre, à un minutieux interrogatoire, les prévint que toutes leurs déclarations seraient consignées par écrit et produites contre eux aux débats.

J'allais protester avec indignation et ne cachai pas ma joie quand, ayant vidé sa boite de haschich, achevé le premier livre d'Euclide et charmé son cobra jusqu'à l'engourdissement comateux en lui jouant tous les airs de son répertoire, Rumsey Prole vint enfin à la rescousse.

Cet homme merveilleux, par une série d'ingénieuses déductions, rien qu'à consulter des cendres de cigarettes, des feuilles de thé, un billet de tram périmé, un farthing marqué, des atomes de poussière, toutes choses que son œil exercé avait découvertes sur le tapis, prouva de façon évidente que le coupable n'était autre que moi-même !

Cette révélation, positivement, me frappa comme la foudre. Jusqu'à cet instant critique, j'aurais juré que j'étais innocent ! Et je connus une minute amère quand Cédric, quand Yolande, s'étant rendu leur foi réciproque et s'avouant convaincus de ma culpabilité, m'adjurèrent, en termes émouvants, de ne pas permettre qu'une tache si noire souillât leurs jeunes existences, mais de tout confesser et de m'en remettre à la clémence du Ciel ! Je les adjurai à mon tour de n'être pas une paire de jeunes idiots. Force m'était pourtant de reconnaître que si les autres gens ne voulaient pas mieux entendre à la raison, je me trouvais dans une situation plutôt difficile. En fait, c'était tout uniment la potence que je voyais se dresser devant moi ! Dieu merci, à la douzième heure, un sauveur se présenta en la personne de la bonne vieille Marthe ,qui, parle plus pur des hasards, se souvint qu'il existait, dans un pupitre à garnitures de cuivre appartenant à sa maîtresse, certains documents, de nature peut-être, à éclairer l'affaire. Ces documents, tirés au jour, furent soumis au solicitor de la famille, M. Deedes. Il les parcourut anxieusement, ses besicles sur le nez, au milieu d'un silence prolongé et dramatique. A la fin, ayant essuyé ses verres et reniflé plus bruyamment que jamais, il déclara, d'une voix étranglée par l'émotion, que ces papiers, autant qu'il les pouvait interpréter, non seulement démontraient mon innocence et incriminaient M'Avelly (que j'avais soupçonné dès le principe), mais établissaient les droits de Cédric à une pairie tombée en déshérence et identifiaient en Yolande l'héritière longtemps recherchée d'un millionnaire sud-africain, récemment mort intestat, qui lui laissait une rente de dix mille livres, avec une résidence princière dans Park Lane !

Ce fut vraiment pour quelque chose que le brave Deedes trompeta cette fois ! Je n'aurais jamais trouvé pareille issue pour sortir du labyrinthe où nous étions tous inextricablement engagés Et cela montre à quel degré prodigieux les héros d'un roman sont susceptibles de développer leur individualité quand on la leur a d'abord imprimée avec assez de force !

Mon récit touche à son terme. M'Avelly, fredonnant négligemment un refrain; mais murmurant d'horribles imprécations au-dedans de lui-même, s'était déjà soustrait au bras vigoureux de la loi ; le plus tranquillement du monde, il était sorti pour toujours de la maison - et de nos vies. Rumsey Prole me serra chaudement les mains, eu me faisant remarquer que le résultat répondait de tous points à ses calculs. Puis, il fit un paquet du cobra et de l'accordéon et me quitta pour aller renouveler sa provision de haschich avant d'entreprendre de nouvelles investigations dans un cas qui demandait son assistance.

Cédric et sa mère, avec la fidèle Marthe, partirent pour réclamer la pairie vacante et occuper le palais de Park Lane. Je ne tentai pas de les retenir. Restait le brave M..Deedes. Ne pouvant permettre qu'il fit plus longtemps son métier de solicitor dans ma salle à manger, je lui louai dans Bedford Row un office où il eût tout loisir de frotter ses lunettes et de souffler du nez sans être vu ni entendu de personne, car j'ai peine à croire qu'aucun client de bon sens l'aille jamais consulter. Je sais, quant à moi, que je n'en aurai garde.

Sans doute en ai-je dit assez pour mettre mon aimable lecteur à même de comprendre comment et pourquoi, en dépit - sinon à cause - du succès sans précédent qui couronna mon premier et très modeste effort littéraire, j'ai décidé qu'il n'y avait pas lieu de le renouveler.

Les événements d'où je sors m'ont, en effet, si gravement impressionné, que mon docteur m'a prescrit le repos absolu, et que je fais en ce moment un séjour, d'ailleurs temporaire, dans un sanatorium.

Le directeur médical de l'établissement est, je le vois, bien qu'il tâche de n'en laisser rien paraître, enclin à considérer mon étrange aventure comme plus ou moins imaginaire.

J'aime à penser néanmoins qu'en la voyant imprimée il se convaincra qu'une déclaration aussi franche, aussi exempte d'exagération, ne' peut guère procéder d'une fantaisie de malade. Et s'il doute encore, ce sera tout un pour moi.



F- Anstey. Traduit de l'anglais par Louis Labat.

vendredi 7 septembre 2018

Papier trouvé dans la rue

Une nouvelle de Pierre Girard parue dans La Gazette de Lausanne du 19 octobre 1946



mardi 26 juin 2018

L'idole giflée



Léon Werth à qui l'on doit Déposition magnifique journal rédigé entre1940 et 1944 tint la chronique judiciaire de L'Intransigeant au cours des années 30.

Coups de couteau dans un de ces cafés que fréquentent les manœuvres arabes. Isabelle, habituée du bar, insulta Mohammed. Il la gifla deux fois. Et ce fut la bagarre. Une bouteille fut lancée dans la glace de la devanture.

Tel est le scénario. On discute sur le nombre des coups de couteau. Mais quelles passions ou quelle colère fut à l’origine de ces coups de couteau, ce mystère ne sera pas résolu, on ne tentera même pas de le résoudre. Je ne saurai jamais pourquoi Isabelle insulta Mohammed. Elle ne le sait peut-être pas non plus. Mohammed se lève : chevelure inextricable, teint d’ambre et de bile. Mais dans le regard de ses yeux bruns, je ne puis rien lire, je n’en vois que la couleur. Il se lève et conte la bataille. Sa voix est rauque, mais son français est facile.
C’est avec cette aisance que devait parler Schéhérazade, c’est ainsi, je pense, que parlent les conteurs des souks. Mais plus Mohammed parle, moins je comprends. A la confusion de la bataille s’ajoute la confusion des mots. Ce ne sont plus les hommes qui portent les coups de couteau, ce sont les couteaux qui conduisent les hommes.

Mohammed, en parlant, sourit. Ce sourire indispose les juges. Peut-être ont-ils tort. En Europe occidentale, le sourire implique familiarité. Je me souviens qu’en Extrême-Orient. il n’est qu’une forme de la décence, qu’il est le signe de la domination de l’homme sur lui- même ou d’une pudeur qui masque la souffrance. Mais le sourire oriental, le sourire de Mohammed, je n’en connais pas le sens.
Cependant, Abd-El-Kader, le tenancier du café, a reçu, pour sa part, deux coups de couteau. Il en vient témoigner. Mohammed entend mal : il croit que Abd-El- Kader dit en avoir reçu quatre. Il l’interrompt :
— Combien ?...
— Deux...
Alors le volubile conteur, d’un ton de dédaigneuse indulgence :
— Deux... ça va...

Le président lui reproche cette ironie. Mais on sent en Mohammed un grand mépris pour Abd-El- Kader, le mépris du guerrier pour le « tôlier ». Il semble dire : « De quoi se plaint-il ? C’étaient des coups de couteau pour rire. Si j’avais voulu le saigner, il aurait vu... »...

Isabelle vient à la barre. C’est elle, l’Europe. Par déférence pour le tribunal, elle ne s’est pas fardée. Pas même un trait de rouge sur les lèvres, pas même un trait de noir aux paupières. Elle s’est coiffée comme une petite fille, les cheveux rejetés en arrière et tombant droit sur la nuque. On la prendrait pour une paysanne, n’était qu’elle est trop grasse pour paraître rustique. Son visage rond a la pâleur des feuilles poussées en cave. Elle est éblouie par la lumière diurne. On renonce à interroger cette chouette. On a hâte qu’elle se refasse des traits avec du rouge et du noir. On a hâte que la houri du café d’Abd- El-Kader retrouve sa place d’idole giflée.

Léon Werth in L'Intransigeant, 9 juin 1939.

mercredi 16 mai 2018

La chute d'Icare



Les ailes étaient souples, largement arrondies, faites de nervures d'acier et de plumes d'aigle.
Il en avait forgé les pièces avec un soin minutieux; il avait choisi le duvet le plus fin et les pennes les plus flexibles : les rectrices s'appuyaient sur le vent, d'une prise assurée, les rémiges gauchissaient dans une fuite coupante et précise. Déployées sur l'établi, dans la cour du Labyrinthe, elles palpitaient au passage des brises : les plumes frissonnaient, le métal en retombant faisait un bruit mat.
Le Dédalide se félicita de son stratagème. Etouffé par les murailles de sa prison, il aspirait vers l'air libre et l'infini des altitudes. Il enviait l'orgueil, bandé vers le soleil, des oiseaux souverains, et les héros légendaires, escaladeurs de nues. Piétiner des vapeurs navigantes ! se rouler dans la lumière fluide et pourprée ! cueillir des astres dans les prés verts du cie l! S'en parer la poitrine et les cheveux !
L'impatience le soulevait, il croyait avoir les talonnières de Mercure. Avec une joie puérile, battant des mains, poussant des cris, il dansait autour des ailes.
Elles s'attachaient aux omoplates à l'aide de cire longuement pétrie et mêlée de résine. Des courroies nouées au poignet les incurvaient selon les caprices du vent.
Icare, s'en étant révêtu, tendit son envergure et rama dans le vide. Une bouffée tiède le caressa, le sol se déroba sous ses pieds ; il franchit le faîte des murailles et s'éleva dans l'ardeur vermeille du plein midi. L'air oppressé d'un mouvement régulier s'éboulait sous lui ; il bondissait sur les gradins du vent. Les pennes se hérissaient à chaque tension; le bout des ailes vibrait en sifflant.
Le paysage, d'un élan symétrique, s'écoulait vers un centre. De l'horizon, des étendues montaient, comme l'afflux d'une eau souterraine.
C'étaient les champs rectangulaires, les labours ondulés de sillons, les villes blanches et rosée jalonnant la campagne nivelée, des rivières capricieuses, un temple sur un promontoire, puis la mer moirée de reflets que les navires déchiraient de leur prou.
Le Dédalide s'élevait d'un essor calme et puissant. Un grand murmure venait de la terre. Il crut y discerner des clameurs de triomphe. L'orgueil élargit son envol. îl s'étira vers les nuées, masses nonchalantes au ventre d'or affalées dans du bleu.
Tous les hommes, songeait-il, devaient suivre le jeu de son audace. Les fronts, trop longtemps inclinés vers la glèbe, se relevaient. Des gestes fiers dressaient sur le cercle du monde une floraison nouvelle.
Il résumait l'éternel désir vers lès cimes et les empyrées inaccessibles. Il se sentait tout à coup le centre des énergies ; et, semblable au soleil, tous les yeux de la vie se tournaient vers lui.
Des sanglots d'enthousiasme l'étouffaient. Il aspirà l'air vaincu el fonça dans un nuage. Le brouillard l'enveloppa. Une rosée odorante pérla sur sa chair. Puis il surgit à nouveau dans la clarté. Sous ses pieds, des ondes laiteuses glissaient, moutonnaient, roulant et dénouant leurs volutes, au milieu d'un silence ouaté. La terre avait disparu. Au-dessus de la houle neigeuse, le ciel s'étendait.
L'exploit ! Envahir le séjour des dieux caducs, se ruer dans l'appartement des déesses, détrôner Jupiter et siéger, avec le tonnerre en main, les talons sur les seins nus d'une immortelle.
Il déploya ses ailes, éperdument : emporté par son délire, il jaillit vers le zénith. Au loin, les portes de l'Olympe rayonnèrent, sur des collines flottantes de vapeurs. Icare se roidit, d'un effort exaspéré : mais les ailes craquèrent, l'une d'elles se déjoignit. Il vacilla, battit l'air un instant, et chavira parmi les plumes éparpillées.
Mais en s'écroulant, il entrevit, comme une fulguration, l'éternelle gloire de son acte.
Puis il tomba.

Il s'enfonça dans la mer, à quelques brasses d'une île fortunée.
Un laboureur, sur la falaise, creusait de sa charrue des sillons parallèles : la terre grasse se renversait sous la saillie du soc; à la limite du labour, le cheval tournait d'un mouvement mécanique, et revenait en écrasant les mottes sous ses pieds. Des bergers jouaient au bouchon. Un couple, derrière un taillis, s'étreignait avec frénésie. Au large, les bateaux cinglaient, emportés au gonflement des voiles claquantes : ils étaient pleins de chants et de rumeurs.
Or, à la place où tomba le Dédalide, un pêcheur à la ligne, assis sur le rivage, surveillait ses flotteurs. Une outre de vin et des quignons de pain bis étaient posés auprès de lui, sur des feuilles fraîches. Il épluchait une gousse d'ail et sifflotait gaîment. Dans une nasselle, à ses côtés, des poissons frétillaient.
Au bruit du Héros s'abîmant dans la mer, le bonhomme crut que les bergers lançaient des galets pour troubler sa pêche. Il leva la tête, les vit l'air absorbé dans leur jeu, et reprenant son labeur, il bougonna :
— Tas de fainéants, va !
Le reste du monde souriait dans l'inconscience.

Albert T'Serstevens, La chute d'Icare in Le dieu qui danse, 1921.

samedi 5 mai 2018

La foire du Trône


Détective n° 45, 5 septembre 1929.

A la fin des années 20, René Guetta séjourne à Holywood. Il y fréquente les studios et les bas-fonds. Septembre 1929, il donne un long article à Détective et publie chez Plon, Sous le ciel d'Hollywood. Trop près des étoiles où il relate ses rencontres et expériences.
En 31, sur le bateau qui le ramène en Europe, il fait la connaissance de Clara et André Malraux. C'est le début d'une amitié. Sa gouaille, sa fantaisie lui valent le surnom de Toto. Clara Malraux le qualifie de farfelu. Il porte alors à un oeil un bandeau noir, conséquence d'une rixe, qui le fait ressembler à Filochard des Pieds-Nickelés. Il servira de modèle au personnage de Clappique dans La Condition humaine.
Tout au long des années 30, il collabore régulièrement à l'hebdomadaire Marianne. Puis vient la guerre. Juif, il est abrité par Edith Piaf et finira par rejoindre la Corse pour lutter contre l'occupant. La date de sa mort est inconnue.
Mais pour l'instant, nous somme en avril 36. Le fascisme battu par le front populaire titre Marianne. L'heure est à l'espoir et aux autos-tamponneuses

Il pleuvait. Il faisait froid. Il faisait s'ombre. On pataugeait dans la boue.
On avait la figure pâle et le nez mauve. On grelottait. On souhaitait un bon lit bien chaud. Pourtant, on restait là, place de la Nation, au milieu de la Foire du Trône, debout, enchanté, ravi, incapable de se dégager de l'odeur de vanille qui traînait dans l'air, envoûté par les lumières fades, par les cris, par les rires, par la bonne humeur des ombres qui vous encerclaient.
Dès la sortie du triste métro, de magnifiques affiches lumineuses, jaunes et rouges, vous invitaient à quitter les rues sans joie d'alentour pour vous plonger dans la vaste rigolade populaire. On se laissait tenter et là-bas, autant le bistro, aux glaces grises, paraissait mélancolique, autant les étalages de nougat et des marchands de cochons en pain d'épice, nous remplissaient d'aise.
Au milieu des avenues éclairées et somptueuses, des couples d'amoureux marchaient en se serrant très fort les uns contre les autres pour avoir plus chaud. Des militaires épais, lourds, ahuris, allaient par groupes sans se lâcher d'une semelle : un soldat est toujours timide. Six soldats ont du culot pour vingt.
— Allons, les artilleurs, v'nez faire un carton! hurlait les grosses dames des tirs, frisottées et engageantes.
Et des maigres types en chandail, montrant leurs dents vertes, criaient :
— Essayez plutôt vos chances à la lot'rie. C'est pas la nationale! Ici on gagne « tojors » !
Des mers, des vagues de casquettes écoutaient, s'arrêtaient, se levaient, tanguaient.
— Alors, Toto? On y va ?
— Voui, mon dandy. Et j'vais t' gagner une bouteille ed' « bouché ».
Les chapeaux mous, moins nombreux, mais plus élégants, choisissaient de préférence les jeux de force. Quant aux sans-chapeau, ils attendaient dans un coin sombre que passât une quelconque petite demoiselle en cheveux, le nez en l'air, pour sauter dessus gentiment.
— Où qu'vous allez comme ça ? Une bat' petite môme, comme vous, ça doit pas s'balader seule. V'nez dans l'scenic.
La jeune personne refusait, puis acceptait vite, parce que, dans les montagnes russes, on peut se caresser tranquillement, sans en avoir l'air, sans se connaître, rapport aux cahots !
Une animation croissante régnait, sous la pluie fine, devant toutes ces merveilles. On dépensait à toute allure, par vingt sous, ce qu'on possédait, mais cela n'empêchait pas de nager dans la béatitude puisqu'on avait le droit, dans cette atmosphère fausse et clinquante, de voir ou d'entendre sans payer, lorsqu'on était fauché, la voix de Maurice Chevalier ou un air de biguine, sortant des haut-parleurs déchaînés. Cela donnait envie de danser...
Des malins, décoiffés, spécialistes d'un jeu d'adresse, montraient fièrement, aux spectateurs admiratifs, les bouteilles gagnées.
— J'm'en tape pour dix balles de « mousseux » tous les soirs. J'les r'vends après !
Un vieux monsieur, un très vieux monsieur cramoisi, sale et pauvre, pinçait les fesses de toutes les filles qui avaient le malheur de passer près de lui. Sans s'émouvoir, elles se retournaient et, hautaines, disaient :
— S'pèce ed' salaud va !
Puis, frétillantes,. elles s'évanouissaient au milieu de la foule dense.
Mais les balançoires, les tirs, les jeux de massacre, les montagnes russes, les photographes, les cartomanciennes, les marchands de nougat et de pain d'épice, le libraire même qui vendait des dictionnaires Quillet. devaient s'incliner devant le succès des manèges d'automobiles électriques. Pour quarante sous, en effet, on avait le droit de grimper dans une voiture. A un signal donné, on démarrait. On jouissait alors de l'impression délicieuse de conduire sa propre Rolls-Royce — pas moins. Et comme la piste était petite et les RollsRoyce nombreuses, de terribles collisions se produisaient. Des cris s'élevaient. On sautait en l'air. Le volant vous entrait dans le ventre. C'était exquis !
Pour attirer la clientèle masculine, les organisateurs, comme au « Coliséum » faisaient appel à des « taxigirl » — ainsi nommées sans doute parce qu'elle conduisent des autos. Les entraîneuses étaient charmantes et diaboliquement habiles. Au début de la soirée, elles s'installaient dans leur voiture et elles y restaient jusqu'à la fermeture de l'attraction. Toujours il y en avait deux en permanence : une brune et une blonde. La brune, mince, jolie, calme, féroce, travaillait avec sérénité. Elle percutait dans la bagnole des amateurs avec une rage froide et redoutable.
La blonde, très mignonne, conduisait en dédiant des sourires lointains à ceux qu'elle emboutissait. La première fois, elle ne disait rien. La deuxième fois, elle rigolait doucement. La troisième fois, elle demandait discrètement :
— Tu viens chez moi, chéri ? Il fait plus chaud qu'ici !
Il paraît que ces dames avaient des amis fidèles, qui revenaient très souvent les voir.
A minuit, nous avions tout vu, tout senti, tout observé. Nous étions heureux, trempés, morts de fatigue.
Et, pendant que le métro roulait, nous songions, dans un demi-sommeil, à ce Paris que l'on trouve si triste. Que n'obtient-on l'autorisation de fourrer dans chaque quartier, tous les soirs jusqu'à onze heures, des bals en plein air (comme au 14 juillet), des lampions, des orchestres, des camelots, des attractions, des bistros, de manière que tout le monde puisse s'amuser, en sortant du bureau, sans dépenser trois cents francs par tête ! Les comités des fêtes ne rendent heureux — et encore - qu'un minimum de gens.
Rien n'empêche que ces gens continuent à s'amuser entre eux, pour le même prix. Mais, en attendant, il faudrait que les cafés, les musiciens, les commerçants, les femmes, les hommes, puissent profiter de la rue, puissent obtenir des privilèges pour la rue, puissent s'amuser grâce à la rue, puissent animer la rue d'une gaieté sincère et gratuite. Alors, on reverrait non seulement les hommes et les femmes du monde de France, mais les étrangers revenir « faire la foire », tout guillerets, et « guincher » sous les lampions, au son d'une fanfare poétique, dans un Paris transformé dont les rues seraient enfin en joie.

René Guetta in Marianne, 29 avril 1936.

samedi 14 avril 2018

Les films d'Adolphe Menjou


Kathryn Carver and Adolphe Menjou dans Service for Ladies (1927)

Si l'on réduisait au minimum le petit nombre des situations dramatiques connues, on peut supposer que l'un des thèmes qui resterait parmi les derniers serait celui du domestique amoureux.
Cette situation fameuse paraît surtout remarquable en ceci, qu'elle sera au gré de l'auteur l'argument d'une tragédie ou d'une bouffonnerie ; on pourrait presque dire, d'ailleurs, qu'à cela on reconnaît une « situation » véritable, et l'on a déjà eu l'occasion d'observer qu'Andromaque eût fait un excellent vaudeville ; pour rester, même, dans l'exemple du domestique amoureux, on remarquera que Ruy Blas (et certes bien malgré l'auteur) est, pour le spectateur moderne, tout juste à la limite du tragique et du comique.
Monsieur Albert, le dernier film d'Adolphe Menjou. traite ce sujet classique et facile. Menjou y apparaît en premier maître d'hôtel d'un palace, qui tombe amoureux de la fille du milliardaire. Naturellement, tout s'arrangera, et le nom seul de Menjou nous avertit que nous resterons dans une note aimable et élégante, sans aucun tragique, et même (c'est plus rare au cinéma) presque sans « émotion ». Il y a bien, aux moments où le public est en droit de les exiger, une ou deux scènes lunairement sentimentales, un ou deux baisers américains (tout le visage à la fois, vlan !) et une ou deux larmes très suffisamment furtives, mais enfin, ce n'est pas grand chose dans le film.
Menjou, en effet, maintenant qu'il a trouvé et adopté un genre, aurait tort de ne pas s'y tenir ; ce genre, c'est le genre élégant, et pas autre chose. Menjou est avant tout un monsieur extrêmement bien habillé, et s'est ainsi créé une silhouette propre dans l'ensemble du cinéma américain, lequel, hors du pull-over et du smoking, ne semble pas du tout connaître les secrets du vêtement masculin. Menjou, lui, peut-être le moins bien « balancé » des acteurs de l'écran, se sauve par la virtuosité avec laquelle il sait, dès les premières scènes, poser son personnage, par la seule perfection d'une jaquette, ou la coupe d'un gilet.
Je ne veux pas dire que le talent de Menjou ne soit que dans ses cravates ou ses pardessus. Non, bien sûr! Le visage de Menjou (si célèbre, qu'on peut faire toute la publicité d'un de ses films sans mettre son nom sous les portraits), le visage de Menjou est un beau modèle de finesse et d'expression. On nous a dit, et je le crois volontiers, que Menjou a été formé par Charlie Chaplin, quand celui-ci le prit comme héros de l'Opinion publique; Menjou a bien profité de ces leçons, et aujourd'hui encore ce sont les mêmes procédés, les mêmes jeux de visage qu'il emploie ; peu variés, mais excellents.
Visage fin et « distingué », moustache tombante et correcte, traits un peu las mais pleins d'esprit, oeil vif et volontiers rigoleur, petites rides mobiles, sourire habile, voilà à peu près le personnage qui représente pour le public américain le type français par excellence. Et reconnaissons en effet que Menjou, citoyen américain, mais né de parents français, représente très suffisamment, ainsi fait, un visage de chez nous. Certes, on se rend compte assez vite que ce sourire et ce regard, si fins, si pleins de sous-entendus, sont vides et superficiels. Mais, après tout, soyons francs (et restons sur le plan des personnages de comédie) est-ce là manquer beaucoup à la ressemblance? Un autre charme de Menjou, je veux le voir (et c'est une très directe conséquence de son élégance générale) dans l'indifférence et le détachement de ses attitudes. Certes, et spécialement dans Monsieur Albert, Menjou nous est présenté comme follement amoureux ; mais, au fond, nous n'y croyons pas beaucoup, et cela n'a aucune importance. La « vie intérieure » de Menjou ne doit pas nous intéresser, mais seulement son aspect et ses gestes. Aussi l'une de ses ressources les plus heureuses est-elle dans les scènes où, avec beaucoup de soin et d'adresse, il se livre à un travail délicat et précis, un travail « professionnel ». Les scènes dans les cuisines, celles où il passe la revue des garçons, où il place les dîneurs, prend les commandes, sont traitées avec une grande adresse et le comique y apparaît discret, derrière la sûreté même des mouvements. Dans l'Opinion publique, déjà il inspectait les cuisines d'un restaurant, mais à titre de dîneur ; le ton était le même. On retrouve ici peut-être un des talents de Charlie Chaplin, qui est de s'approprier à merveille les gestes de tel ou tel métier ; qu'on se rappelle le découpage du soulier dans la Ruée vers l'or, le démontage du réveil-matin dans l'Usurier, ou le shampooing sur la tête d'ours dans le Machiniste. Ces scènes parodiques sont toujours d'un effet très vif, et c'est justice.
On le voit, Menjou peut se réclamer d'excellentes traditions. Son action sur le public est immédiate, et vient surtout de ce « charme » que les spectateurs vont presque tous chercher au cinéma. Or, il en est du charme comme de bien des choses ; si même on se refuse à le placer très haut dans l'ordre des talents, il faut pourtant le saluer quand il se montre dans sa perfection.
Je signale un des passages les mieux venus du film. Monsieur Albert, domestique de haut style, entretient des relations de bonne sympathie avec les clients, même les plus importants, notamment avec le roi de Lucanie,. Cette amitié du souverain pour le maître d'hôtel, avec ce qu'elle a de cordial et de méprisant à la fois, est fort justement rendue, et nous met aimablement en garde une fois de plus, contre la bienveillance des grands. On tutoie facilement les garçons de café, et ils sont bien obligés de l'accepter. Souhaitons de n'en jamais être là vis-à-vis de personne au monde.
Au fond, c'est la situation sociale de Monsieur Albert qui me gâte un peu le film. La conclusion de l'aventure est certes très morale et très américaine, puisque la fille du milliardaire épousera Albert en lui disant : « Nous aimons les travailleurs, ils sont notre aristocratie à nous. » C'est fort bien. Mais en Europe (sauf peut-être en Suisse) nous n'en sommes pas encore tout à fait à mettre le métier de maître d'hôtel sur le même plan que les autres. Et s'il est vrai que la haute domesticité, avec ce qu'elle a de solennel, d'élégant et, à sa façon, d'aristocratique, exerce sur le public un attrait irrésistible, pourtant et quoi que nous fassions, nous méprisons toujours un peu les domestiques. Je crois que ce sentiment est très fort chez le plus grand nombre d'entre nous.
Mais Menjou tient le rôle dans le même style que ses rôles habituels de prince ou de fêtard élégant, et l'on oublie volontiers à qui l'on a affaire. En sorte qu'on a tout de même là un des meilleurs films de Menjou, et peut-être le meilleur (je ne puis parler que de ceux que j'ai vus).

Les lignes qui précèdent, comme on dit quand on a du style, n'étaient pas plus tôt écrites, que je voyais : Pour une femme, un autre film de Menjou ; c'est un scénario britanniquement sentimental, pas très bien mis en scène, et de photographie médiocre. Pourtant Menjou y est excellent, toujours aussi élégant (d'allure comme de vêtements), avec, à certaines scènes, un jeu plus émouvant que d'habitude. Désabusé, mélancolique, et même désespéré, il sait donc l'être avec assez de force, et sans doute est-ce la faute de ses « auteurs » habituels s'il n'exploite pas davantage ces dons-là.

Pierre Bost, La Revue hebdomadaire, 12 mai 1928.

lundi 19 mars 2018

Lydia Cabrera et Francis de Miomandre



Dessin de Lydia Cabrera, Paris-soir, 20 décembre 1934

En cette deuxième quinzaine du mois de décembre 1934, le feuilleton de Paris-soir - Les Fils de Balaoo - touche à sa fin. Signé Gaston Leroux, celui-ci est mort en 1927, le texte se présente comme un manuscrit retrouvé et la suite de Balaoo, roman de 1912. Il s'agit en fait d'une "adaptation" de Stanislas-André Steeman, un roman à la construction chaotique et aux invraisemblances délibérées : une bande de singes sous l'autorité de singes savants - des anthropopithèques, singes ayant acquis la faculté de parler (en français !) - enlèvent les principaux hommes politiques de divers pays, les trépanent afin de les rendre meilleurs et d'établir l'ère de bonté (et encore cela n'est qu'un des aspects du récit). Le dernier épisode paraît le 21 décembre 1934.


Paris-soir, 14 décembre 1934

Dès le 14 décembre, Paris-soir annonce son nouveau feuilleton : Le Zombie, un roman d'aventures comme on n'en jamais lu de Francis de Miomandre (écrivain qui a mes faveurs). Francis de Miomandre qui, 1908, obtint le prix Goncourt pour Écrit sur de l'eau..., roman qui dans un genre mineur est un chef d'oeuvre. Qui en 1947 consacra un livre à son caméléon : Je t'aimais, petite chose bouleversante, goutte d'émeraude tombée dans le creux de la main. On lui doit une traduction du Quichotte, la découverte de livres d’Unamuno de H. Quirogua entre autres
Le jour suivant, nouvelle annonce.


Paris-soir, 15 décembre 1934

Ces deux premiers dessins ne sont pas attribués mais le 20 décembre (troisième et dernière annonce) on peut lire le nom de Lydia Cabrera.
Avant de revenir à cette dernière, notons que le zombie fait, en ce début des années 30, son entrée dans l'imaginaire occidental. En 1932, sortent à la fois le film ''White Zombie'' de Victor Halperin et L'Île magique - Les mystères du vaudou, traduction française de The Magic Island (1929) de William Seabrook. Le livre est préfacé par Paul Morand.
Lydia Cabrera est principalement connue pour ses travaux ethnologiques (plus d'une centaines d'ouvrages) sur la santeria, culte afro-caribéen pratiqué à Cuba. En 1943, elle traduira en espagnol Cahier d'un retour au pays natal de Césaire.
Née en 1899 à La Havane dans une famille nombreuse (elle est la dernière de 8 enfants) de la bourgeoisie blanche, elle passe son enfance et sa jeunesse entourée de domestiques noirs. Son père possède un journal auquel elle collabore, dès l'âge de 13 ans, en tenant le carnet mondain. En 1927, par goût de l'indépendance, elle part à Paris, souhaite devenir artiste, entre à l'école du Louvre. Son séjour parisien durera 11 ans. Et c'est dans ce Paris foisonnant qu'elle fera la connaissance de Francis de Miomandre.


Lydia Cabrera à Paris.

Quand se sont-ils rencontrés, je ne le sais. Est-ce lui qui la proposa pour effectuer le dessin pour Paris-soir ? Là encore je n'ai pas de réponse. En 33, elle illustre un roman de F. de Miomandre. La chose certaine est que, en ce milieu des années 30, il est profondément amoureux de la cubaine. Il faut ajouter aussi que Lydia aime aussi les femmes. Dans une lettre non datée, il lui écrit



Le 30 décembre 1933 paraît, sous la signature de Lydia Cabrera, dans Les Nouvelles littéraires, un conte initulé : La Pintade miraculeuse sous-titré Conte nègre de Cuba. Le conte est traduit de l'espagnol par F. de Miomandre. Le présentant, le traducteur écrit :
Ce récit fait partie d'un recueil que Mlle Lydia Cabrera a consacré aux nègres de Cuba. Elle les a beaucoup fréquentés, les connaît bien, eux et leurs rêves empreints de la vieille, de l'indestructible magie africaine et aussi de cet humour étrange, attendrissant que leur a sans doute donné la transplantation aux Antilles. Ces récits. Mlle Cabrera les a inventés, non d'après d'autre récits, mais d'après l'atmosphère où ces primitifs ont eux-mêmes trouvé leurs légendes. La traduction, malheureusement, ne peut, rendre l'accent, le caractère d'incantation des parties chantées. Pour le reste, elle est fidèle. Il convient de noter que ces contes n'ont pas encore paru en espagnol. Ils sont donc absolument inédits.
Suivront en 1935 la publication de trois contes dans La Revue de Paris et de Le Crapaud gardien dans les Cahiers du Sud.''
Francis de Miomandre est fasciné.Tu as du génie lui dira-t-il. Lydia mia.


Apopoito Miama.

Lydia Cabrera ne contente pas de retranscrire les contes de ses domestiques noirs, elle effectue un véritable travail de re-création Il n'est plus alors question de peinture :C'est au bord de la Seine que j'ai découvert ma vocation.
En 1936, F. de Miomandre convainc Gaston Gallimard de publier, dans sa collection La Renaissance de la nouvelle, le recueil dont il est question dès 1933. Il assure la traduction des textes tandis que Paul Morand Morand en fait la préface. Le monde est petit.



Rendant compte de l'ouvrage, Jean Cassou évoque assez curieusement le livre d'une jeune fille (L. Cabrera a tout de même 37 ans) et la figure de Fermina Marquez : On sait, par les romans de Larbaud combien les jeunes filles hispanoaméricaines peuvent être exquises et dequels paradis précieux, odorants, innocents et sucrés elles sont annonciatrices. Celle-ci a été élevée dans les secrets que gardent entre eux les pauvres nègres de Cuba. Il lui a été donné d'entendre les merveilles de leur folklore et de partager leur goût frénétique de la musique et de la danse. Et à travers les rapports qu'elle nous en fait, on devine toutes les misères et toutes les résignations de l'existence de ces gens. Une amertume se glisse à travers ces histoires...
Les années passent. Lydia Cabrera est retournée à Cuba. En 54, elle publie son grand oeuvre : El monte.
Le 1er mars 1951, F. de Miomandre adresse une lettre à Lydia. Fidèle, il se démène pour faire publier de nouveaux contes nègres. Cherche à faire intervenir Otavio Paz qui ne bouge pas malgré ses promesses. Un farceur.
Lydia mia
mas que nunca mia
(...)
Je n'ose te parler de mes affaires, qui sont lamentables. La vie littéraire est devenue pire qu'une jungle. C'est un vivier de requins et de pieuvres. Tu imagines la vie que peut mener là-dedans cette pauvre sardine que je suis (...)
Décidemment les seuls vrais civilisés sont les Congos et les Lukumis...
Francis de Miomandre meurt en 1959. Il a 79 ans.
Exilée à Miami où elle a vécu avec sa compagne Titina de Rojas, elle a fuit son île aux lendemain de la révolution, Lydia Cabrera s'éteint à 92 ans. Parmi ses papiers, on retrouvera une photographie de Francis de Miomandre enfant.

lundi 12 mars 2018

L'animal en cage


El, Luis Bunuel

En ce début des années 20, Dada est mort. «La mort de Dada n'a pas été une belle mort, ainsi qu'on dit. C'est la mort qui arrive à tout le monde. Une mort n'importe comment» écrira Ribemont-Dessaignes. Octobre 1924, Breton publie le premier «Manifeste». Ribemont-Dessaignes garde ses distances avec le mouvement surréaliste. Il donne alors quelques nouvelles au supplément littéraire du Figaro. C'est l'une d'elles qui est proposée ici. 1929, il rompt avec Breton. 1931 : création de la revue Bifur.

Philippine avait épousé Castor sans que l'on sût pourquoi. Cela semblait, en effet, du domaine du miracle qu'une ausrsi belle jeune fille épousât un homme aussi dépourvu d'attraits : il était court, sans grâce, osseux et commun. Une moustache de chat s'éparpillait sous son nez, et deux yeux trop petits luisaient dans sa face plate.

Elle, elle était belle, et plus belle encore depuis son mariage. L'amour l'embellissait. L'amour de cet animal sauvage ! - Elle avait un visage de fleur toujours ouverte, à peine modifiant l'inclinaison de ses pétales au mouvement du soleil. Elle était à la fois diurne et nocturne, et la lune la trouvait à sa manière plus ardente que le jour. Mais sur quelle âme battaient donc ses paupières ? Quelle vapeur tamisaient ses cils ? Quel commencement, quelle fin avait elle dessinés à chaque bout de ses jours ? Boussole sur son axe, pour le courant d'un étrange flux inconnu, elle se balançait et. respirait, l'étonnante proie conjugale de Castor.

Peut-on ne pas regarder l'eucalyptus qui s'incurve, la grande voile gonflée, la montagne silencieuse ? Chacun les regarde, les tient dans sa main comme une petite graine précieuse contenant une essence des désirs. Et le ciel les baigne avec jalousie, et les garde en son domaine, car nous ne les connaissons pas, et nous avons le cœur déchiré, vieux saloir des rêves et de l'avenir. Ainsi l'on regardait. Philippine, et personne ne pouvait s'empêcher de la regarder, de la tenir, la tourner et retourner dans son œil. Et personne n'en avait plus pour cela. Elle était le bien de Castor et vivait de cette possession. On ne savait rien d'elle, ni des sources de son sourire. Les mystérieuses racines de sa nourriture restaient plongées au sein de quelle humide obscurité ? Cela. faisait enrager bien des curieux, et la plus curieuse était Armance, la cuisinière.

Elle disait « Comment peut-on aimer un grigou pareil ? Comment peut-on être heureuse avec lui ? Ce n'est pas possible, elle ne l'est pas.»

Et comme elle n'avait pas beaucoup de distractions dans cette villa isolée, elle ne se donnait d'autre but que de savoir si oui ou non Philippine était heureuse et de quelle sorte était ce bonheur.

Elle guettait ses maîtres avec obstination et principalement leur intimité ; elle usait, de subterfuges pour les voir ou les entendre sans qu'ils s'en doutassent, épiait par les trous de serrure, écoutait l'oreille collée à la porte, ou jouait des tentures indiscrètes et des reflets de glace inattendus. Hélas ! elle ne pouvait découvrir rien qui lui fût intelligible. Les recettes du bonheur et de l'épanouissement sont aussi compliquées que celles de la cuisine et exigent un tour de main aussi indispensable que celui de l'éclosion individualiste de la sauce. Philippine continuait à resplendir sans que les causes de sa lumière fussent moins impressionnantes que celles de la douce lueur du ver luisant ou du poisson mort pourrissant sur la grève un soir d'août.

Par contre Castor se révélait aussi peu mystérieux qu'un banal réverbère. Les problèmes, il les reléguait à quelques pas de lui, au delà du cône de clarté sans équivoque qui constituait son empire. Il connaissait bien l'habituelle délimitation des frontières, mais ne se il souciait pas de l'ombre. Et. Armance avait, disséqué ce jaloux comme un poulet : son bonheur n'était fait que de possession, et le bien possédé il entendait le garder pour soi seul, du fond: aux apparences.

Le plaisir de posséder n'est jamais étale et monte comme une marée d'équinoxe ; mais il lui faut s'accompagner des joies du combat, sans quoi il languit, se détache et meurt. Si Castor avait eu par révélation divine la certitude que Philippine lui appartenait, et n'appartenait qu'à lui seul, de sa moindre pensée au moindre de ses aspects, il en eût ressenti un grand vide et une lassitude de tous ses muscles. Mais là-dessus il n'avait aucun doute qui troublât sa passion ; il pouvait posséder activement et harceler sa compagne, prendre l'univers à témoin de l'usage qu'elle faisait de sa beauté rayonnante et elle-même du contentement de l'univers au spectacle de cette beauté. Et plus il. entassait les motifs virtuels d'un tel harcèlement. plus il s'ouvrait de champ où en puiser à nouveau.

Pour une femme coupable Castor eut été un époux exécrable, il avait d'habileté à jeter les engins destinés à prendre les fautes, et d'obstination féroce à frapper sur la moindre fissure. Philippine était honnête : l'exigence de Castor lui semblait une naturelle propriété de l'amour.

Il la tordait comme un linge jusqu'à ce qu'en coulassent les larmes. Il l'inventoriait afin de découvrir les traces d'autrui. Rentrait-elle de promenade, il prétendait reconnaître à l'odorat les baisers de ses amants. C'étaient d'affreuses scènes au cours desquelles il l'eût volontiers soumise à la question afin de lui faire avouer son infidélité. Il ne se demandait pas ce qu'il eût fait si celle-ci eût soudain éclaté sous ses pas, solution aussi triste que la révélation de l'innocence. Quant à elle, salée de pleurs sur ses blessures vives, elle s'offrait comme. un pot plein de terreau pour qu'il pût s'y nourrir et s'animer à sa guise.

- Elle aime à être battue, pensai Armance derrière une porte, un soir, qu'il querellait odieusement sa femme à cause des regards d'un monsieur auquel, au restaurant, il avait fini par envoyer le contenu de son assiette en pleine figure.

- Pourquoi te regardait-il, dis, pourquoi ? questionnait stupidement le bourreau.

Elle pleurait à sanglots tentateurs, offerts, sans répondre.

- Tu le diras pourquoi il te regardait ! Hypocrite, vicieuse, infâme ! Oh ! je sais, toi, tu ne levais même pas les yeux ! Tu me dégoûtes, tiens, tu me dégoûtes ! Il faut qu'ils te regardent ! Tu ne vois donc pas qu'ils te déshabillent. Et tu penses que je vais laisser ma femme se promener nue aux yeux du premier venu. Es-tu à moi, oui ou non ?
- A toi, à toi, répétait-elle en se penchant comme une algue marine.

Et lui ricanait devant elle.

Elle aime à être battue, pensait encore Armance - Cependant la curieuse se trompait, et pas plus qu'au premier jour elle ne saisissait du doigt le fil léger semblable à ceux des jardins à l'automne, unissant la fidèle au jaloux, fil léger et voyageur porteur des œufs d'araignée vorace.

A la vérité, Philippine brûlait comme un grand cierge à la flamme de,silence qui consume sa cire devant un cercueil. Elle appartenait à son mari afin d'aliéner sa liberté. Mais le don physique des chaînes n'était là qu'un rideau de théâtre baissé.

- Promène-toi, disait-elle, je suis tes allées et ta plage. Je suis tes mines et tes chevaux. Je suis l'air qui entoure tes mains. Regarde-moi, je suis le violet du couchant et tout ce que tu dessines.

A quoi il répondait en la frappant du plat de la main, trop fort :

- Tais-toi, diable. Dans tout ce que tu dis il y a le mal.

Derrière le rideau, il y avait la scène abandonnée, à odeur de poussière, prête à recevoir tous les décors et toutes les beautés. Une solitude abominable ; la solitude qui masque sa nudité de la première feuille de vigne venue : un roulement de tambour, un rire gras, un verre brisé.

Elle appartenait à son mari. Mais une petite voix se levait en elle, pâmée ou torturée, possédée au cadenas et clouée sur les titres de propriété, une petite voix fraîche, acide, dure, allègre, dont l'accent s'enroulait autour de ses jambes, moitié liane, moité courant d'air, la traversait et lui hérissait la peau et les cheveux.

- Libre, libre, je suis libre, chantait la petite voix ; libre et seule. Jusqu'à la mort.

Ah qu'elle eût donné d'argent et de bijoux pour ne jamais l'entendre. Et pour en oublier l'existence, elle descendait de marche en marche l'escalier de la passivité. Et plus elle faisait d'efforts vers l'amour, dans le don de soi-même, dans l'entière dépendance afin de n'être jamais seule vis-à-vis de la dernière interlocutrice des ténèbres, plus l'amère petite voix se faisait entendre distinctement comme au fond d'un long tuyau souterrain. Elle frissonnait et se jetait vers Castor, vers Armance qui n'y comprenait rien.
- Elle a peut-être un amour secret et contrarié, pensait celle-ci. Ce que c'est perfide une femme, tout de même.

Un jour elle venait, penchée sur son balcon, d'écouter le chant d'un oiseau perçant la paix rayonnante de l'automne. Quel silence, la mort, la vie. Elle ferma sa fenêtre, ses rideaux, alluma sa lampe et dans l'artificiel retrouva un peu de calme. Au loin cependant l'oiseau continuait à perforer l'univers et tout près un écho intérieur prolongeait la vis sonore. Il eût fallu la querelle de Castor, ses serres de vautour et sa piraterie pour que se levât une atmosphère de bazar et de souk pleine de pierreries, de vertiges, de parfums, de cliquetis, de violences et de cris chassant le mortel silence. Castor était absent. Elle appela la cuisinière.

- Madame est-elle souffrante ? demanda celle-ci.

On n'avoue pas aisément de tels soucis. Elle raconta simplement la dernière scène, celle de la nuit et. du matin. La fureur jalouse de Castor parce qu'elle était trop belle, parce qu'on la regardait, et parce qu'elle-même devant son miroir se contemplait, en passant sa main sur sa gorge et ses flancs.

- Tu t'aimes, je ne veux-pas que tu t'aimes, disait cette brute.

Et à coup de tabouret il avait dessiné une constellation d'étoiles sur la grande glace, ciel déchu.

- Dame, dit Armance, il n'avait qu'à épouser une femme sans nez ou pleine de boutons. Ça tenterait moins l'appétit.

Philippine trouva dans ces paroles des raisons de satisfaire Castor, et son propre besoin de faire retentir des cymbales autour de festins rituels, à seule fin de remplir à pleins bords les heures creuses et le vide, de cristal. Elle allait chercher de l'esprit de sel, et tandis qu'Armance se persuadait que le seul bonheur de cette femme était la fleur de résignation du martyre, elle s'asseyait devant son miroir brisé et traçait une grande croix sur chacune de ses joues. La douleur n'était rien. Ses yeux suivaient le progrès du corrosif sur la peau qu'il rongeait : Croix de bonheur ? Croix de malheur ? Une énorme exaltation soulevait sa gorge, faisait bondir son cœur, défonçait son cerveau. Elle s'évanouit. Lorsque Castor eut appris cela, il lui sembla qu'il venait de recevoir un coup de matraque sur la tête. Il veillait Philippine doux comme un agneau, chargé du poids d'un tel sacrifice, et frappait sa poitrine à grands coups. Elle, les mains le tenant aux mains, se plongeait dans l'amour avec des yeux d'oiseau chanteur.

Cependant, les heures passaient. Armance, qui venait toutes les cinq minutes tendre l'oreille pour surprendre les paroles, s'étonnait qu'ils n'en échangeassent point. C'est que, déjà les deux étoiles du soleil double tournaient, l'une autour de l'autre, avec ce fracas des vitesses silencieuses que, seule, la fantaisie visuelle imagine. Chacun suivait sa voie, que régissait la même gravité. Castor pensait.

- Qu'a-t-elle prouvé par ce fait ? Elle a détruit sa beauté ; la belle affaire d'être à moi seul, laide.

Et elle :

- Je suis libre et seule, jusqu'à la mort. Qu'ai-je donné ? Je n'ai fait que graver son nom sur ma chair. Seule, seule, et dans les chaînes et la prison, libre et seule.

Dès lors, elle ne sortit plus. Montrer ses joues bourgeonneuses, rouges et blanches, lui semblaient la plus odieuse des impudeurs, l'exhibition de sa nudité.

- C'est drôle, songeait Armance, depuis, qu'elle n'est plus belle, elle ne sort plus. Elle n'avait qu'à rester chez elle auparavant. Monsieur ne lui aurait pas fait de scènes parce qu'on la regardait. Castor n'avait pas besoin d'entendre cette phrase pour en ruminer l'équivalent. Il se répétait :

- Elle est coupable Elle était coupable et s'est sacrifiée. Maintenant elle y pense.

Une nécessité se leva dans son esprit obliger Philippine à sortir de sa maison. Guetter les regards tombants sur elle, en saisir la signification, et la voir se gercer sous leur langage coupable.
Cependant il ne saisit que l'indignation contre lui. On ne manqua pas de l'appeler bourreau, assassin. Cette animosité l'ancra dans sa manie.
- Elle a trouvé le moyen de leur offrir à tous son âme. Hé bien ! Elle ne sortira plus du tout.

Et de fait Philippine vécut en recluse que personne ne voyait plus. Castor, pris de doute, vint furtivement épier si nul visiteur ne se présentait jamais, et questionna Armance.

- Non, personne, dit la cuisinière.

- Et quand je ne suis pas là, que fait-elle ?

- Elle lit et, brode. Et puis... ah ! elle a un loup qu'elle met sur son visage. Que voulez-vous, monsieur, ça se comprend !
Ce qu'elle ne comprenait pas c'est que Philippine ne revêtait ses cicatrices d'un loup noir que pour se démasquer, avoir le choc de cette vision horrible et vivre quelque temps dans le tintamarre de sa jeune révolte et de sa douleur.

Cet artifice fut encore insupportable à Castor qui s'épuisait à vouloir posséder ce qui échappe à toute possession : la petite horreur de ne plus être. Philippine désirait-elle l'isolement, il lui. fallait, le rompre. L'emmenait-il au dehors, il hurlait comme un chien de police jusqu'à ce qu'elle rentrât. Et les deux frénésies trop épousées continuaient à tourner l'une autour de l'autre, et tout l'appareil autour d'un même point central, seul champ de gravitation. Mais comment finira le monde , Il en est qui craignent que deux étoiles se rencontrent, d'autres que le soleil ne s'éteigne !

Un jour, du sommet d'une colline couronnée par une promenade publique, .Castor, sur un banc, contemplait sa petite maison perdue au milieu des arbres auprès de la ville. Une mince fumée s'élevait, signe. d'Armance. Ses yeux inventoriaient les environs jusqu'à l'horizon, et le ciel, avec ses nuages qu'on forme à volonté avec un nom écrit dessus ; les arbres hypocrites, les champs, la rivière comme une liqueur. Tout ce qui pèse sur vous.

Et l'envie lui vint de murer les fenêtres de sa maison. Il la réalisa. Philippine accepta cette cave : cela la comblait. Mais les portes pouvaient s'ouvrir. Un soir, le furibond ferma à clé la porte de la chambre de Philippine et s'enfuit dans le jardin.

Madame, cria Armance, je crois que Monsieur est devenu fou ! Il a été jeté la clé dans le puits. Castor cependant, ne tarda pas à apparaître ; il avait, en effet, l'air d'un fou. Au point où il en était il ne pouvait plus s'arrêter à une solution. Avec une cognée il défonça la porte de la chambre. et se précipita.

Couchée, Philippine lui souriait. Elle se tenait la poitrine à deux mains ; ses larmes coulaient sur son épaule nue, mais ses yeux resplendissaient. Elle dit.

- Castor, pourquoi es-tu si méchant ? Que t'ai-je encore fait, mon ami, mon mari ? Que fais-tu de moi qui suis à toi ?

Mais à coups de bâton il la fit se lever et sortir, et la chassa échevelée et en chemise dans la nuit noire.

Va-t'en, je te chasse, va-t'en, souillure, martyre, j'en ai assez de tes airs de Job sur ton fumier.

Et, de fait, elle avait trop cédé, toujours. Croyant la posséder, c'est lui qui s'était livré ; il était au bout de son rouleau. Philippine s'enfuit, croyant à une nouvelle épreuve quand c'était la fin du monde. Mais après un monde il va bien un autre monde.. A l'aube on la ramassa, la vêtit d'un manteau, pour un autre sort.

Quant à Castor, il éprouvait un bien être extraordinaire. Il se trouvait seul dans la maison avec Armance qui paraissait être un expert sur le champ de bataille.

- Monsieur, dit-elle, vous ne voulez pas une tasse de bouillon ?

Il voyait dans la glaça restée brisée sa silhouette maflue et rouge. Il pensait :

- Dire qu'une femme comme ça... En somme, pourquoi pas ?

Il venait subitement d'entrevoir une union de repos, un bonheur stable de bœuf au pacage. Il s'assit au coin de son feu, et s'endormit en rêvant qu'ayant perdu ses cheveux il portait une perruque. On n'estime, en effet, pas assez le plaisir particulier des hommes chauves.

G. Ribemont-Dessaignes in Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche, 3 janvier 1925.

mardi 6 mars 2018

Cinématographe.



Ce texte, signé Louis Bunuel, paru la première fois, sous la rubrique Cinématographe en 1927 dans n°10 de feuilles volantes, supplément à la revue Cahiers d'art créée par le critique Christian Zervos.
A ma connaissance seule la partie consacrée à Keaton a fait l'objet d'une republication dans Premier Plan n°31 (1964), numéro consacré à l'auteur de Sherlock Junior.

Quand la chair succombe (par Victor Flemming).
— La technique est une qualité nécessaire pour un film, comme pour toute autre œuvre d'art, voire pour un produit industriel. Il ne faut pas toutefois, croire que cette qualité détermine l'excellence d'un film. Il est des qualités dans un film, qui peuvent intéresser davantage que la technique. Il faut se dire que le spectateur ne perd jamais son temps à analyser les moyens techniques d'un film ; le plus souvent il ne demande au film que de lui procurer des émotions. Mais il ne faudrait pas confondre l' « émotion » avec la « sensiblerie ». Dépourvu d'émotion authentique, le film de V. Flemming est, somme toute, un film contrefait. De technique excellente, ce film partage avec beaucoup d'autres films le privilège de s'adresser à nos glandes lacrymogènes beaucoup plus qu'à notre sensibilité. On entendait tomber les larmes sur le parquet de la salle. Tout le monde se découvrait un fond pleurnichard devant le spectacle : Quand la chair succombe.
Pourquoi ne prend-on pas l'habitude de soumettre les films, avant leur projection devant le public, à une analyse microscopique très minutieuse ? Ce devrait être l'instrument le plus indiqué pour l'examen des films. Si l'on en avait usé ainsi, on aurait sûrement découvert que le cinédrame de Flemming était saturé de germes mélodramatiques, entièrement infesté de typhus sentimental mélangé de bacilles romantiques et naturalistes.
Il nous semblait cependant que notre époque et son cinéma s'étaient totalement débarrassés d'une épidémie si périmée. Mais il faut aller au poison par le poison et au film par le film.

Sportif par amour (par Buster Keaton).
— Voici Buster Keaton, avec son dernier et admirable film : Sportif par amour. Aseptie. Désinfection. Libérés de la tradition, nos regards se regaillardirent dans le monde juvénile et tempéré de Buster, grand spécialiste contre toute infection sentimentale. Le film était beau comme une salle de bains : d'une vitalité d'Hispano. Buster ne cherchera jamais à nous faire pleurer, parce qu'il sait que les larmes faciles sont périmées. Il n'est pas, toutefois, le clown qui nous fera rire à gorge déployée. Pas un instant nous ne nous arrêterons de sourire, non de lui, mais de nous-mêmes, du sourire de la santé et de la force olympique.
Nous opposerons toujours en cinéma, l'expression monocorde d'un Keaton à l'infinitésimale d'un Jannings. Les cinéastes abusent de ce dernier, multipliant par N la plus légère contraction de ses muscles faciaux. La douleur chez Jannings est un prisme aux cent visages. C'est pourquoi il est capable d'agir sur un grand plan de 50 mètres, et si on lui en demande « encore plus », il arrivera à nous démontrer que rien qu'avec son visage on peut faire tout un film qui devrait s'intituler : « L'expression de Jannings ou les combinaisons de M rides, prises n à n. »
Chez Buster Keaton l'expression est aussi modeste que celle d'une bouteille, par exempte : quoique, à travers la piste ronde et claire de ses pupilles pirouette son âme aseptique. Mais la bouteille et le visage de Buster ont des points de vue infinis.
Ce sont des roues, qui doivent accomplir leur mission dans l'engrenage rythmique et architectonique du film. Le montage — clé d'or du film — est ce qui combine, commente et unifie tous ces éléments. Peut-on atteindre plus de vertu cinégraphique ? On a voulu croire à l'infériorité de Buster l' « antivirtuose » par comparaison avec Chaplin, en faire comme un désavantage pour le premier, quelque chose comme un stigmate, alors que nous autres nous tenons pour une vertu que Keaton arrive au comique par une harmonie directe avec les ustensiles, les situations et les autres moyens de réalisation. Keaton est chargé d'humanité : mais en outre d'une récente et incréée humanité, d'une humanité à la mode, si l'on veut.
On parle beaucoup de la technique des films comme Metropolis, Napoléon... Jamais l'on ne parle de celle de films comme Sportif par amour, et c'est que celle-ci est si indissolublement mêlée aux autres éléments qu'on ne s'en rend même pas compte, de même qu'en vivant dans une maison, nous ne nous rendons plus compte du calcul de résistance des matériaux qui la composent. Les super-films doivent servir pour donner des leçons aux techniciens : ceux de Keaton pour donner des leçons à la réalité même, avec ou sans la technique de la réalité.

Ecole de Jannings : école européenne : sentimentalisme, préjugé d'art et de littérature, tradition, etc. : John Barrymore, Veidt, Mosjoukine, etc...

Ecole de Buster Keaton : école américaine : vitalité, photogénie, manque de culture et tradition nocives : Monte Blue, Laura la Plante, Bebe Daniels, Tom Moore, Menjou, Harry Làngdon, etc...

Louis BUNUEL.

jeudi 15 février 2018

Une rencontre.

Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l’adresse donnée, il y a deux cent quarante ans, par Bassompierre. J’ai traversé le Petit-Pont, passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu’à la rue aux Ours, à main droite ; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux Ours, est la rue Bourg-l’Abbé (...) J’ai ensuite erré de porte en porte : point de lingère de vingt ans, me faisant grandes révérences ; point de jeune femme franche, désintéressée, passionnée, coiffée de nuit, n’ayant qu’une très fine chemise, une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle. Une vieille grognon, prête à rejoindre ses dents dans la tombe, m’a pensé battre avec sa béquille : c’était peut-être la tante du rendez-vous.
Chateaubriand, Mémoires d'Outre-tombe.

Il y avait quatre ou cinq mois que, toutes les fois que je passais sur le petit pont (car en ce temps-là le Pont Neuf n’était point fait), qu’une belle femme, lingère à l’enseigne des deux Anges, me faisait de grandes révérences, et m’accompagnait de la vue autant qu’elle pouvait ; et comme j’eus pris garde à son action, je la regardais aussi, et la saluais avec plus de soin. Il advint que, lorsque j’arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur le petit pont, des qu’elle m’aperçut venir, elle se mit sur l’entrée de sa boutique, et me dit, comme je passais : « Monsieur, je suis votre servante très humble. » Je lui rendis son salut, et, me retournant de temps en temps, je vis qu’elle me suivait de la vue aussi longtemps qu’elle pouvait.
J’avais mené un de mes laquais en poste, pour le renvoyer le soir même avec des lettres pour Entragues et pour une autre dame à Fontainebleau. Je le fis lors descendre et donner son cheval au postillon pour le mener, et l'envoyai dire a cette jeune femme que, voyant la curiosité qu’elle avait de me voir et de me saluer, si elle désirait une plus particulière vue, j’offris de la voir où elle me le dirait. Elle dit a ce laquais que c’était la meilleure nouvelle que l’on lui eût su apporter, et qu’elle irait où je voudrais, pourvu que ce fut à condition de coucher entre deux draps avec moi.
J’acceptai le parti, et dis a ce laquais, s’il connaissait quelque lieu où la mener, qu’il le fit : il me dit qu’il connaissait une maquerelle, nommée Noiret, chez qui il la mènerait, et que si je voulais qu’il portât des matelas, des draps, et des couvertes de mon logis, qu’il m’y apprêterait un bon lit. Je le trouvai bon, et, le soir, j’y allai et trouvai une très belle femme, âgée de vingt ans, qui etiit coiffée de nuit, n’ayant qu’une très fine chemise sur elle, et une petite jupe de revêche verte, et des mules aux pieds, avec une peignoir sur elle. Elle me plut bien fort, et, me voulant jouer avec elle, je ne lui sus faire résoudre si je ne me mettais dans le lit avec elle, ce que je fis ; et elle s’y étant jetée en un instant, je m’y mis incontinent après, pouvant dire n’avoir jamais vu femme plus jolie, ni qui m’ait donné plus de plaisir pour une nuit : laquelle finie, je me levai et lui demandai si je ne la pourrais pas voir encore une autre fois, et que je ne partirais que dimanche, dont cette nuit la avait été celle du jeudi ou vendredi. Elle me répondit qu’elle le souhaitait plus ardemment que moi, mais qu’il lui était impossible si je ne demeurais tout dimanche, et que la nuit du dimanche au lundi elle me verrait : et comme je lui en faisais difficulté, elle me dit : « Je crois que maintenant que vous êtes las de cette nuit passée, vous avez dessein de partir dimanche ; mais quand vous vous serez reposé, et que vous songerez à moi, vous serez bien aise de demeurer un jour davantage pour me voir une nuit. »
Enfin je fus aisé à persuader, et lui dis que je lui donnerais cette journée pour la voir la nuit au même lieu. Alors elle me repartit : « Monsieur, je sais bien que je suis en un bordel infâme, où je suis venue de bon cœur pour vous voir, de qui je suis si amoureuse, que, pour jouir de vous, je crois que je vous l’eusse permis au milieu de la rue, plutôt que de m’en passer. Or une fois n’est pas coutume ; et, forcée d’une passion, on peut venir une fois dans le bordel ; mais ce serait être garce publique d’y retourner la seconde fois. Je n’ai jamais connu que mon mari, et vous, ou que je meure misérable, et n’ai pas dessein d’en connaître jamais d’autre : mais que ne ferait-on point pour une personne que l’on aime, et pour un Bassompierre ? C’est pourquoi, je suis venue au bordel ; mais ç'a été avec un homme qui a rendu ce bordel honorable par sa présence. Si vous me voulez voir une autre fois, ce pourra être chez une de mes tantes, qui se tient en la rue du Bourg-l’Abbé, proche de celle des Ours, à la troisième porte du côté de la rue de Saint-Martin. Je vous y attendrai depuis dix heures jusqu'à minuit, et plus tard encore, et laisserai la porte ouverte, où, à l’entrée, il y a une petite allée que vous passerez vite ; car la porte de la chambre de ma tante y répond ; et trouverez un degré qui vous mènera à ce second étage. »
Je pris le parti, et ayant fait partir le reste de mon train, j’attendis le dimanche pour voir cette jeune femme. Je vins a dix heures, et trouvai la porte qu’elle m’avait marquée, et de la lumiere bien grande, non seulement au second étage, mais au troisième et au premier encore ; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma venue ; mais j’ouïs une voix d’homme qui me demanda qui j’étais. Je m’en retourna à la rue aux Ours, et étant revenu pour la seconde fois, ayant trouvé la porte ouverte, j’entrai jusqu'à ce second étage, où je trouvai que cette lumière était la paille des lits, que l’on y brûlait, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors je me retirai bien étonné, et en sortant, je rencontrai des corbeaux (1) qui me demandèrent ce que je cherchais ; et moi, pour les faire écarter, mis l’épée a la main, et passai outre. M’en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné, je bus trois ou quatre verres de vin pur, qui est un remède d’Allemagne contre la peste, et m’endormis pour m’en aller en Lorraine le lendemain matin, comme je fis ; et quelque diligence que j’aie su faire depuis pour apprendre ce qu’était devenue cette femme, je n’en ai jamais su rien savoir. J’ai été même aux deux Anges, où elle logeait, m'enquérir qui elle était ; mais les locataires de ce logis-là ne m’ont dit autre chose, sinon qu’ils ne savaient point qui était l’ancien locataire. Je vous ai voulu dire cette aventure, bien qu’elle soit de personne de peu ; mais elle était si jolie que je l’ai regrettée, et eusse désiré pour beaucoup de la pouvoir revoir.
Bassompierre, Journal de ma vie

1. Hommes qui enlevaient les pestiférés. Pendant plusieurs mois de l’année, il régna à Paris une maladie contagieuse.

samedi 10 février 2018

La Promenade du Dimanche

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A Cécile Denoël.

La forêt poussait entre deux puits de charbon. Chaque Dimanche elle était pleine de mineurs. Contre un buisson j'écoutais les vipères qui partent avec un bruit humide entre les boîtes à sardines, je fourrais le doigt dans le tube des digitales, je secouais les fougères pour les nettoyer de leur croûte de poussière et, de temps en temps, je levais la tête pour regarder les deux femmes, car il y avait là ma mère et aussi ma grand'mère, celle qui a fait ma mère. Celle-là était toute démangée de scrupules et elle n'en finissait pas de piquer ma mère à coups de petits conseils. De temps en temps, elles avaient peur, car il y avait des têtes de polonais dans les feuilles, et là, au pays des mines, toutes les femmes ont peur des polonais.
Elles sont restées quelques temps à prendre peur, puis ma grand'mère a tiré ma mère par la main et nous sommes partis par le chemin qui traverse le bois. Le chemin sortait du bois, longeait un canal plein de péniches, coupait un champ de betteraves, puis montait au milieu d'un tas de maisons. Je suivais derrière, prenant soin d'observer tout ce qui se passait. Je voyais l'intérieur des maisons qui s'ouvraient au soleil : certains sont aussi discrets que des intestins de lézards, d'autres ont la chaleur des tripes de la vache ; mais il y en avait que je ne pouvais presque pas regarder, car ils étaient froids comme des entrailles de poissons, et, dans cette froideur, se dressait un homme à la face couturée et dont on avait peur.
Nous sommes descendus sur une place où deux militaires se battaient avec un bruit de lessive. On voyait de temps en temps deux femmes collées ensemble qui levaient la jambe en même temps et des enfants comme moi, qui suçaient des glaces, avec leur doigt dans le nez. Ma grand'mère a empêché ma mère de regarder les hommes se battre et nous a entraînés sur la pente d'un tas de cailloux, mais moi, j'ai tout juste eu le temps de voir un morceau de coton qui allait tomber de l'oreille de quelqu'un, et j'aurais bien voulu l'y refourrer avec mon doigt.
Arrivés non sans peine au sommet du tas de cailloux, nous nous sommes assis à la terrasse d'un café. Je ne quittais pas des yeux un couple consommant à la table voisine. Ces deux-là se tenaient accrochés par une main ; ils se regardaient le nez et parfois montraient les dents. La femme, par tous les trous des dentelles de son corsage, fumait comme une soupière. Et l'homme avec son autre main enfonçait une saucisse entière sous sa moustache.
Ma grand'mère continuait à parler comme elle avait fait depuis le commencement. Et ma mère se cachait les yeux avec sa main ; elle dormait depuis longtemps.

Luc Dietrich.

Luc Dietrich, né à Dijon le 17 mars 1913 de famille alsacienne et bourguignonne, a publié son premier livre, Le Bonheur des tristes, chez Denoël et Steele en 1935. En novembre 1936 doit paraître, chez le même éditeur, Terre, texte et photographies de l'auteur, sur la vie des champs, plantes et bêtes.

In Le Point : revue artistique et littéraire, octobre 1936.