(Mad Men, saison 1, épisode 9)


Ce matin à la boulangerie, tout en faisant la queue au comptoir, je tenais la porte ouverte aux clients qui voulaient entrer. Deux ou trois personnes entrent sans dire un mot. Un homme derrière moi m'adresse la parole.
- Je ne m'y ferais jamais... ils pourraient dire merci... règles de savoir-vivre...
- Vous avez raison... mais bon...c'est mon geste qui compte... savoir faire preuve d'un certain stoïcisme...ne pas ajouter sa plainte à la rumeur du monde.
Un de mes amis m'a récemment dit qu'au fond le stoïcisme c'était bidon. Je simplifie, disons qu'il m'a plutôt dit que la fameuse distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous ne valait pas tripette face à nos névroses. Mon ami croit dans les vertus de la psychanalyse.


Ce dont souffre les personnages de Mad Men c'est une incapacité à être légers. Une incapacité à danser dans les chaines.


Vous danserez en rond : je vous donne la chasse,
A travers fourré, marais, ronce, buisson ;
Je serai tour à tour cheval, ou chien de chasse,
Tour à tour feu ardent, ours sans tête, ou cochon ;
Hennissant, aboyant, grognant, grondant, brûlant,
Comme cheval, chien, ours, cochon, ou feu ardent.
En lisant cet extrait du Songe d'une nuit d'été (traduction Jean-Michel Déprats), j'ai tout de suite pensé à ce passage de Ulysse de Joyce.
Leur chien allait l'amble le long d'un banc de sable en train de fondre, trottant, reniflant dans toutes les directions (...) Soudain il fila bondissant comme un lièvre, oreilles rejetées en arrière, à la poursuite de l'ombre d'une mouette au vol rasant bas (...) Il volta, se rapprochant par bonds, puis au trot, pattes tricotantes. D'orangé un cerf passant, au naturel sans massacre (...) Tendresse méconnue, il les suivait vers le sable plus sec, une rouge loque pantelante de langue hors de sa gueule de loup. Son corps tacheté qui trottait en avant s'allongea en un galop de veau.


- Je m’en serais fort bien passé de découvrir Jason Bourne...pour le reste, je me serais passé de pas mal d'autres choses, il est vrai !
- Je vous avais prévenu ! Le film (2 et 3 ne font qu'un) est un simple constat. Il tire seulement les conséquences d'un nouveau rapport au temps et à l'espace induit par une certaine modernité (or c'est cette modernité que vous n'appréciez pas). Pour ma part, je trouve qu'il a le mérite de le faire avec intelligence même si je comprends, ce que je crois être, votre point de vue.
- Oui, j'ai relu votre note de l'époque et à mon tour je crois comprendre en quoi ce constat serait intelligent, mais je n'ai plus envie d'y aller voir, sauf si vous me dites en quoi ce constat diffère, mettons, du dernier Bond.
- Je n'ai pas vu le dernier Bond...mais pour faire court, je préfère voir ça que le dernier Honoré... Plus sérieusement, je me répète, mais je trouve remarquable cette capacité du cinéma américain de série, peut-être parce qu'il est au cœur du système, d'apporter des réponses en termes cinématographiques : ça veut dire quoi filmer un espace à l'heure des réseaux...etc. Pour prendre un ex : il faudrait rapprocher la scène des retrouvailles entre Charysse et Taylor, dans Party Girl, après l’opération de ce dernier (Ray filme, la distance, la séparation, l'effort qu'il faut à deux corps pour se rencontrer), et la scène de la gare de Bourne 3 où des corps bien qu'ils ne partagent pas le même espace se frôlent et s'évitent. Il y a là des évolutions, doit-on dire anthropologiques, que le cinéma nous aide à penser, mais faut-il encore qu'il nous les montre...Maintenant si vous voulez me faire dire que Party Girl est supérieur aux trois Bourne, je vous l'accorde bien volontiers.