Il avait été décidé de m'envoyer en pension. Une inscription chez les jésuites, collège Stanislas, Paris, France fut envisagée. Autant viser ce qu'il y a de meilleur est une des devises maternelles. Pour ce faire il me fallait, condition nécessaire mais non suffisante, restait en suspens la question des bulletins scolaires, il me fallait donc faire ma première communion, ma vie de chrétien s'étant arrêtée à ses premiers vagissements : le baptème. C'est peu, mais j'avais, au moins, la satisfaction de savoir que je pouvais éviter un éventuel séjour dans les limbes. Les choses de la religion n'étant pas, loin de là, une des préoccupations premières de mes parents, un rendez-vous fut organisé, grâce à l'entremise de ma tante, personne que l'on pourrait qualifier de bigotte, avec le père H*** ; l'ecclésiastique ayant déclaré qu'il devait d'abord vérifier l'authenticité de mon cheminement spirituel avant de procéder à tout sacrement. Je dois dire que, malgré mon jeune âge, je trouvais cette attitude fort curieuse, et que le zèle mis par le père H*** me paraissait aller à l'encontre des intérêts de sa paroisse. Il me semblait, et il me semble encore, qu'en matière de religion, du moins si on se place du point de vue de l'institution, la quantité doit prévaloir sur la qualité, et qu'à la fin des fins, dans la masse, Dieu finira par reconnaître les siens.

(Interlude)
Le frère aîné de Ralph Waldo Emerson se destinait à une carrière ecclésiastique. Il séjourna quelque temps en Allemagne où il poursuivit des études bibliques qui finirent par éroder sa foi. Il alla rendre visite à Goethe et lui fit part de ses doutes. Mais Goethe l'encouragea à demeurer dans la voie où l'avait initialement engagé sa vocation : « Vos convictions personnelles sont votre affaire et ne regardent nullement vos paroissiens.» (1)

Après avoir reçu les recommandations d'usage (Pour une fois joue le jeu... ne fais pas le malin... sois poli...) et un dernier coup de brosse (Cet enfant ne sait pas se coiffer...), je rencontrais le père H***. Les présentations faites, quelques amabilités dites, ma tante et ma mère se retirèrent. L'entretien se déroulait chez ma grand-mère ; au travers des portes-fenêtres qui donnaient sur la terrasse, telles des plumes légèrement jaunies les palmes des cocotiers n'en finissaient pas de voleter au-dessus du vert de la mer. Il me posa diverses questions auquelles je répondis sans trop de maladresses, aidé en cela par une lecture assidue et intéressée des Contes et légendes de l'ancien testament et d'une Bible illustrée à l'usage de la jeunesse. Nous parlâmes une bonne partie de l'après-midi, et à l'heure prévue ces dames firent leur retour. L'une espérant que s'ouvrent enfin les voies de la réussite scolaire, l'autre celles du Seigneur. On servit des verres d'eau fraiche mélangée à du sirop d'orgeat, et plein de componction (rentrée à la maison, ma mère fit remarquer qu'il reluquait les cuisses de ma tante) le père H*** délivra son verdict. Certes j'avais de la culture, mais fort malheureusement je n'avais que de la culture, que la foi je ne l'avais pas, que l'on pouvait même dire que j'avais un esprit voltairien ! Mais qu'avais-je bien pu lui dire, du haut de mes quatorze ans, pour qu'il me diagnostique un esprit voltairien? Et c'est à ce moment que ma mère lui demanda, je l'entends encore, s'il pensait que le pape croyait vraiment en Dieu. On ramena le sirop d'orgeat, je n'ai pas été inscrit chez les jésuites. Mais cela aurait-il changé quelque chose ?

(Interlude)
Cette loi, à laquelle toutes les choses du monde, sans exception, sont soumises, était énoncée par les scholastiques sous cette forme : Operari sequitur esse. (Chaque être agit conformément à son essence). Elle est également présente à l'esprit du chimiste lorsqu'il étudie les corps en les soumettant à des réactifs, et à celui de l'homme quand il étudie ses semblables en les soumettant à diverses épreuves. Dans tous les cas, les causes extérieures provoqueront nécessairement l'être affecté à manifester ce qu'il contient (son essence intérieure) : car celui-ci ne peut pas réagir autrement qu'il n'est.(2)

Je n'ai jamais fait ma première communion.

(1) Le bonheur des petits poissons - Simon Leys
(2) Essai sur le libre arbitre - Schopenhauer.