Alors que j'avais terminé la précédente note à propos des petites gouttes de sueur sur les épaules nues d'Emma Rouault, une image s'est imposée à moi. Aux petites gouttes de sueur se sont substituées, à la manière d'un fondu enchainé, les fleurs rouges qui parsèment le jardin, où Marie Madeleine rencontre le Christ ressuscité, dans la fresque du couvent San Marco peinte par Fra Angelico. Or il se trouve, oh surprise ! que par un hasard, que l'on ne pourra que qualifier d' objectif, notre ami, qui rode dans l'escalier, consacre deux notes à cet épisode plus connu sous le nom de Noli me tangere. Pour plus de détail sur la fresque on peut aller .
Ainsi donc, les épaules d'Emma devenaient jardin.
Dans un ouvrage savant, Georges Didi-Huberman (1) fait le lien entre ce chef d'oeuvre d'Angelico et la conception des stigmates que l'on retrouve dans la Summa theologica de St Thomas d'Aquin. Pour ce dernier les stigmates ne sont pas corruption mais beauté spéciale, la Beauté de la vertu d'Humilité. Ainsi en peignant les marques de la cruxifiction comme des fleurs et vice versa, Fra Angelico nous dirait que les stigmates du Christ sont les fleurs de son corps et que Sauveur de l'humanité, tel un jardinier, il sème les stigmates sur le jardin du monde terrestre.
Je connaissais l'interprétation de Didi-Huberman, au moment de cette relecture du roman de Flaubert, et il y a fort à parier que, faisant le lien entre les deux textes, les petites gouttes de sueur ne soient devenus les fleurs du corps d'Emma. Les épaules d'Emma devenaient jardin, les gouttes de sueur signe de son amour.
Mais il me restait à résoudre une dernière énigme. Pourquoi avais-je substitué le sang à la sueur ? Au-delà d'une équivalence facile, il y avait-il dans le texte un indice qui pouvait autoriser cette transmutation de l'eau en sang ? Je décidais donc d'y retourner.
Quand Charles Bovary se rend, pour la première fois, chez les Rouault c'est en tant que médecin. Le père Rouault, qui vit seul avec sa fille, s'est cassé la jambe. Charles, il n'a donc jamais vu Emma, préconise la fabrication d'attelles et de coussinets.
Emma tâchait de coudre des coussinets. Comme elle fut longtemps avant de trouver son étui, son père s'impatienta ; elle ne répondit rien ; mais, tout en cousant, elle se piquait les doigts, qu'elle portait ensuite à sa bouche pour les sucer.
Génie de Flaubert ! Ce que le texte avait intentionnellement masqué, refoulé (quoi de mieux que de signaler une présence par une absence) les gouttes de sang, n'allaient pas tardé à fleurir. Petites fleurs de sang - petites gouttes de sueur ; et les épaules d'Emma deviendraient jardin.
Mais, comme chacun sait, Emma devra, au bout du compte, en payer le prix.
Elle ne tarda pas à vomir du sang. Ses lèvres se serrèrent davantage (...)
Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approchèrent. Elle n'existait plus.
Les petites fleurs se faneront à jamais.

Ps : Relisant cette note, m'interrogeant sur son utilité, je feuillette mon exemplaire de Bovary.
Emma agonise, l'arsenic fait son effet, le docteur Larivière tente de la soigner, Homais fait son pharmacien de province.
Enfin, M. Larivière allait partir, quand madame Homais lui demanda une consultation pour son mari. Il s'épaississait le sang à s'endormir chaque soir après le diner.
- Oh ! ce n'est pas le sens qui le gêne.
Et, souriant un peu de ce calembour inapercu, le docteur ouvrit la porte.
Cruauté de Flaubert. Ne suis-je qu'un Monsieur Homais ?

(1) Fra Angelico - Dissemblance et figuration - G. Didi-Huberman - Flammarion.